1972 |
"Il n'est pas difficile de faire des oraisons funèbres ou d'écrire avec éloquence sur l'esprit de sacrifice, l'héroïsme et le dévouement à la cause du socialisme qui motivaient les jeunes hommes et femmes qui sont morts (...) à la fleur de l'âge dans un raid futile. (...) Il est moins populaire de se différencier politiquement des martyrs et d'essayer de tirer pour nous-mêmes les leçons que nous enseignent leurs erreurs. Nous choisissons de suivre ce cours même au risque d'être incompris pendant un temps." |
Argentine et Bolivie : le bilan
III : La leçon de l’Argentine
Depuis Mai 1969, la situation en Argentine est prérévolutionnaire. Au cours de ce mois‑là, le pays fut secoué par des luttes de masses, déclenchées par des mouvements de protestations étudiants. Une grève générale paralysa Rosario, deuxième grande ville d'Argentine.
Des flambées soudaines de grande ampleur se produisirent ensuite dans différentes villes, la plus importante et la plus violente se produisant à Cordoba, d'où le nom de « Cordobazo » donné à cette lutte historique. Les deux grandes fédérations syndicales appelèrent à une grève nationale de solidarité.
Ce vaste mouvement de mai fut l'équivalent d'une semi-insurrection.
L'emploi du terme « semi‑insurrection », plutôt que « révolte spontanée » ou « soulèvement » est délibéré. Il indique avec précision la nature de la lutte ‑ lutte dans les rues, les masses faisant face à l'armée et à la police et le but que les masses avaient en tête : le gouvernement national. Ce qui lui donnait le caractère d'une semi-insurrection était l'objectif politique clair des mobilisations et des affrontements : abattre le gouvernement.
C'est là la différence profonde avec les soulèvements des ghettos noirs aux États‑Unis, qui étaient des révoltes spontanées, sans revendications politiques spécifiques, ni explicites, ni implicites.
Mais même les explosions en Argentine n'étaient pas des insurrections. Pour cela une direction révolutionnaire appliquant un programme clair pour la conquête du pouvoir était nécessaire. Aucune des mobilisations de la classe ouvrière en Argentine n'a présenté ce caractère.
Nous avons caractérisé la situation en Argentine depuis Mai 1969 comme « pré‑révolutionnaire » pour diverses raisons :
Il est vrai que la masse de la classe ouvrière a encore confiance politiquement dans le péronisme. Mais c'est parce que les ouvriers croient à tort, qu'à travers le péronisme on peut trouver un moyen de changer le système, En d'autres termes, ils n'ont pas encore conscience que le parti péroniste est un parti bourgeois. C'est l'une des conséquences du refus d'accorder à Péron les droits démocratiques et de son exil du pays depuis 17 ans.
Les principaux obstacles qui barrent aux ouvriers la route vers le pouvoir dans la situation actuelle résident dans la direction bureaucratique des syndicats, seules organisations de masse du prolétariat existantes, et dans le général Péron, leader incontesté des masses laborieuses.
Le grand problème auquel est confronté le mouvement révolutionnaire argentin est de savoir comment transformer la situation pré‑révolutionnaire en une situation révolutionnaire, c’est-à-dire en une lutte directe pour le pouvoir.
Le régime parlementaire bourgeois établi après la chute de Péron en 1955 prit fin en 1966 avec un coup d'état militaire qui amena le général Juan Carlos Ongania au pouvoir. Le coup d'état reflétait un fléchissement temporaire de la lutte des classes. La pénétration de l'impérialisme U.S. fit un bond en avant, se développant dans de nouveaux secteurs, tels que les banques.
Ongania s'aligna avec la dictature brésilienne dans la croisade mondiale contre le communisme. Tout en s'abstenant de créer des cours spéciales, ou de modifier la structure judiciaire traditionnelle dans l'ensemble, préférant donner à son régime une façade « légale », il imposa des mesures répressives contre la classe ouvrière sur le plan économique comme sur le plan politique.
Mais il n'osa pas tenter de dissoudre les syndicats, ou la structure de base des comités d'usines. Une tentative de ce genre avait été faite sans succès dix ans plus tôt. Les syndicats subsistèrent sous formes d'organisations clandestines jusqu'à ce que le régime bourgeois reconnaisse sa défaite et légalise les syndicats vers la fin des années 50.
La tentative d'Ongania d'instaurer un régime personnel bonapartiste, qui, avait‑il promis, devait durer 10 ans, fut stoppée par les évènements de mai 1969.
Les évènements de Rosario et de Cordoba modifièrent les rapports de force entre les classes. Le recul de la classe ouvrière prit fin.
Déjà des efforts importants avaient été faits pour reprendre du terrain, mais ces efforts avaient été sans succès. Maintenant la classe ouvrière allait prendre l'offensive. Les masses, en différentes étapes, assénèrent une série de coups aux régimes bourgeois successifs, obtenant des concessions en cours de route.
La classe dirigeante a oscillé entre la répression et les concessions. Cette tactique, cependant, s'est trouvée nécessairement confinée dans les limites de la crise générale qui a secoué l'Argentine. La situation semi‑coloniale du pays n'a pas permis à la bourgeoisie d'accorder des concessions importantes, sauf pendant la période qui a suivi immédiatement la seconde guerre mondiale. Les concessions accordées, qu'elles aient été de caractère économique minimal, ou que de façon plus typique, elles aient eu trait au domine des droits démocratiques, n'ont servi qu'à encourager les ouvriers et à les amener à élargir leur offensive.
Les premières semi‑insurrections furent traitées par une répression sélective. Durant toutela période qu'a suivi 1966, la classe dirigeante n'a pas exécuté un seul massacre du mouvement de masse. Sans disposer de chiffres précis, on peut penser qu'il y eut plus de victimes, au cours du massacre d'Octobre 1968 à Mexico que pendant les six années de régime militaire en Argentine, au cours desquelles se produisit une série de soulèvements de masse. Ce n'est pas parce que la classe dirigeante en Argentine est en aucune façon moins brutale et moins sanguinaire que celle du Mexique, mais parce qu'elle comprend le caractère explosif de la lutte de classes et la force détenue par le prolétariat en Argentine.
Sous la pression du premier Cordobazo, le gouvernement promit un relâchement de la répression. Dès qu'il sentit que la situation était relativement sûre, le gouvernement oublia sa promesse et reprit sa ligne dure. La réaction des ouvriers fut une reprise des actions de masse, des grèves paralysantes qui frappèrent les villes et s'étendirent parfois jusqu'au niveau provincial et national. Dans différentes villes secondaires, les grèves générales furent accompagnées de manifestations militantes dans la rue.
(Il faut noter cependant que les manifestations de masse dans les rues, accompagnées d'érection de barricades et de heurts avec la police ne se sont pas produites d'une manière semblable à Buenos Aires, où la population est de 800.000, et à Rosario et Cordoba, seconde et troisième villes du pays, où les manifestations ont fait l'objet de gros titres dans le monde entier, n'ont respectivement que 672.000 et 589.000 habitants.)
La lente montée des luttes de masses se traduisit par plusieurs modifications du cabinet. La classe dirigeante se sentit contrainte de changer son orientation sous la dictature d'Ongania, pour éliminer finalement le général lui‑même par un coup d'état en Juin 1970. Son remplaçant, le général Roberto Marcelo Levingston, fut chassé à son tour par un coup d'état neuf jours après le second Cordobazo en mars 1971.
Chaque changement de gouvernement marqua une tentative d'éviter un affrontement direct avec les masses et de les détourner des luttes de rues qui inclinaient vers une grève générale insurrectionnelle à l'échelle nationale. Les tentatives de diversion ont consisté à offrir des issues légales, mais relativement sans danger, à l'expression du mécontentement. Le général Alejandro Lanusse, qui remplaça Levingston en Mars 1971, prit la suite logique en demandant le retour au régime parlementaire.
Ce tournant représente un effort de la caste militaire pour maintenir l'unité dans ses propres rangs, établir un front solide de la classe dirigeante, aider la bureaucratie syndicale à détourner les masses, et à gagner du temps de façon à être en meilleure position pour écraser le mouvement ouvrier au moment opportun. L'idée est de faire participer les masses une fois encore à l'escroquerie du parlementarisme bourgeois. Pour cela, ils ont besoin des bons offices du mouvement péroniste et de son chef, seule figure bourgeoise qui soit populaire parmi les masses. Le plan, cependant, ne peut être retardé trop longtemps. Deux grèves générales l'ont rappelé à la classe dirigeante.
Dans le cadre de l'intensification générale de la lutte des classes, un fléchissement s'est produit dans l'action de la classe ouvrière industrielle à partir de la fin 1971. On peut imputer cela à l'organisation des élections parlementaires et au rôle de la bureaucratie syndicale. Aucune direction militante de gauche n'existe dans les syndicats à une échelle suffisante pour porter un défi efficace à ce jeu politique. Mais en 1972, de nouveaux soulèvements populaires éclatèrent (Mendoza, Tucuman, Général Roca). Ceux‑ci forcèrent le mouvement péroniste à adopter une position plus indépendante, affectant le « Gran Acuerdo Nacional » (GAN) de Lanusse, front de la bourgeoisie.
De plus, la poursuite de la radicalisation, qui a entraîné des couches de plus en plus larges des travailleurs inorganisés, des « col blancs », et de l'échelon inférieur de la petite‑bourgeoisie, a contribué à maintenir la classe dirigeante sur la défensive.
Bien que la moderne « Confederacion Général del Trabajo » (CGT) ait pris naissance dans les années 30, au cours d'une série de grèves menées par le Parti Communiste, ce ne fut pas avant la montée du mouvement péroniste que les syndicats d'industrie s'établirent. Ce fut aussi la période où les « Cuerpos de Delegados » (Corps de Délégués) et les « Comisiones Internas » (Commissions Internes) s'établirent en, tant que structure de base des syndicats.
Le « Cuerpo de Delegados » est un comité d'usine élu soit par les secteurs de chaque usine ou par l'ensemble. La « Comision Interna » est un comité de direction élu par le « Cuerpo de Delegados », mais quelquefois par suffrage direct.
Tandis que cette évolution positive marquait la montée de l'une des structures de la classe ouvrière les plus puissamment organisées du monde, une bureaucratie conservatrice, liée à l'état sous Péron, s'implanta profondément.
La contradiction entre une base militante et une bureaucratie jouant le rôle d'agent de la classe dirigeante est le caractère central du mouvement ouvrier argentin.
Avec le renversement de Péron en 1955, le gouvernement décida de dissoudre les syndicats. Mais à ce moment‑là, cependant, la CGT avait entraîné 90% des ouvriers organisés dans une structure syndicale unique.
La résistance au gouvernement se concentra dans les « Cuerpos de Delegados » et les « Comisiones Internas ». Le nouveau régime découvrit qu'il était impossible d'écraser cette base puissante du mouvement syndical. Péron, en exil, ordonna à son mouvement de passer au terrorisme. Une vague d'attentats à la bombe et d'autres actions terroristes, sans équivalent dans l'histoire de l'Amérique Latine, balaya le pays. Cependant, elle fut incapable de modifier la voie suivie par le gouvernement, de façon significative. D'un autre côté, les grèves continuelles menées par les comités d'usines produisirent leur effet, obligeant le gouvernement à reculer. Constatant l'impossibilité de réprimer la classe ouvrière au niveau des usines, la classe dirigeante décida de légaliser au sommet l'appareil du mouvement syndical dans l'espoir d'utiliser là bureaucratie comme un moyen de contenir les comités d'usine et de tenir en échec le militantisme général des masses. Une mesure spéciale, la « Ley de Asociaciones Profesionales » fut décrétée, reconnaissant la structure syndicale, mais destinée à placer les syndicats sous le contrôle du gouvernement.
La clé de la politique en Argentine dans la période récente est semblable à celle de la Bolivie jusqu'au coup d'état de Banzer. Le plan destiné à soumettre le mouvement de masse à un contrôle direct grâce aux régimes dictatoriaux échoua; la classe dirigeante fut obligée d'essayer des méthodes plus subtiles.
En 1968, une division dans les rangs de la bourgeoisie aboutit à une tentative de chasser Ongania au moyen d'un coup de force. Cette tentative était soutenue par deux grands partis politiques, les Péronistes et les Radicaux. Mais les ouvriers, marquaient encore le pas, et les bureaucrates du sommet, autour de Vandor, leader central de la CGT, tout en gardant l'étiquette péroniste, faisaient encore de la « participation » avec la dictature Ongania. Les désaccords amenèrent à une scission dans la CGT. Les grands syndicats de l'industrie (textiles, automobiles, construction, viande, éclairage et énergie etc... ) suivirent Vandor. Des syndicats moins puissants suivirent Ongaro, qui forma la « CGT des Argentins ».
Le coup de force projeté ne se réalisa jamais, et les syndicats affiliés à la CGT (A.) commencèrent à rentrer peu à peu au sein de la CGT, jusqu'à ce qu'il ne reste plus à Ongaro que quelques très petits syndicats (imprimerie, industrie pharmaceutique etc... ). Finalement, en 1971, Ongaro lui‑même rentra au sein de la CGT, réunissant une fois encore l'ensemble du mouvement syndical en Argentine.
Avant le « Cordobazo », la lutte de classe monta graduellement, les grèves cependant, finissant l'une après l'autre par des défaites. Par exemple en Septembre 1968, les ouvriers de la plus grande raffinerie de pétrole de la région du Grand Buenos Aires firent grève pendant 50 jours pour‑ lutter contre l'aggravation des conditions de travail, pour perdre finalement.
En Janvier 1969, une autre grève militante à l'importante imprimerie Fabril Financiera dura trois mois, pour être finalement trahie par la bureaucratie.
En février, les ouvriers des automobiles Citroën firent grève par solidarité avec douze ouvriers qui avaient été licenciés de l'usine. C'étaient des dirigeants de la « Comision Interna », l'un d'entre eux, leader prolétarien hautement respecté et membre du Comité Central du « Partido Revolucionario de los Trabajadores » (La Verdad). Parmi les piquets de grèves, il y avait des escouades armées. Dans une échauffourée, l'un des représentants du patronat les plus haïs fut blessé mortellement.
La bureaucratie du syndicat de l'automobile SMATA (Sindicato de Mecanicos y Afines del Transporte Automotor de Automovil) utilisa cet incident pour imposer un arrêt de la grève pendant 20 jours : ceci cassa le moral et la bureaucratie en profita pour consolider son emprise sur l'usine Citroën.
A l'intérieur de l'Argentine, surtout dans le secteur nord, une série de luttes militantes eurent lieu avant le mouvement de mai 1969. Elles furent causées en partie par la mauvaise situation dans l'industrie du sucre et le marasme économique général dans cette région. Les luttes les plus importantes éclatèrent à Villa Ocampo et à Villa Quinteros. Dans cette dernière ville, une manifestation de masse pacifique fut l'objet d'une répression brutale par la police. Les masses réagirent en dressant des barricades dans les rues. Le gouvernement fulmina, en lançant une répression générale de toute la population.
A Cordoba, il y eut une flambée de luttes en série, A la veille des évènements de mai. Le 24 février, les ouvriers de la métallurgie votèrent pour décréter la grève. Quatre jours plus tard, les ouvriers de « Luz y Fuerza » (éclairage et énergie) tinrent des assemblées. Les luttes de cette période étaient accompagnées de temps en temps par des marches. Le mois suivant, tous les ouvriers de la métallurgie, se mirent en grève, et en avril, les enseignants commencèrent à se mobiliser et votèrent un plan de lutte.
L'agitation éclata sur le campus de l'université de Corrientos, le 11 mai. La question en cause était une augmentation arbitraire des prix au restaurant étudiant. Le 15 mai, la police tua un étudiant. Le tumulte du campus gagna Rosario le 16 Mai. Deux jours plus tard, la police tua un autre jeune.
Les ouvriers répondirent aux appels des étudiants et mirent sur pied une grève de solidarité. Les bureaucrates CGT, sentant la marée montante, donnèrent leur aval à la grève. Le 21 mai, la police tua un jeune métallurgiste : ceci amena des manifestations de rues et des affrontements avec la police. Des barricades s'élevèrent, et les masses, d'une manière tout à fait spontanée, s'emparèrent d'une zone de vingt pâtés de maisons.
Sous l'impact de ce qui s'était passé à Rosario, Cordoba explosa.
Le mécontentement des masses, en s'accumulant, tendait à un aboutissement de ce genre dans ce puissant centre prolétarien, siège des industries automobiles et aéronautiques de l'Argentine. Le 5 mai, les ouvriers des transports et de la métallurgie se mirent en grève. En signe de solidarité, la CGT de Cordoba vota une grève générale de soutien de 24 heures. Ceci aboutit à un affrontement avec la police le 14 Mai, au cours duquel un ouvrier fut blessé.
C'est alors que les étudiants s'avancèrent. Sensibilisés par les évènements de Corrientes, et enthousiasmés par l'action des ouvriers, ils organisèrent une marche. Celle‑ci fut réprimée. Les étudiants en médecine répondirent à la police en organisant la résistance dans leur propre quartier. Une semaine de lutte fut votée par les étudiants. Face à la tension montante, la police arrêta Tosco, dirigeant du syndicat de l'électricité. Les lycéens commencèrent à se montrer dans les manifestations organisées par les étudiants d'université. Les étudiants de l'université catholique se joignirent à la lutte et les manifestations étudiantes s'étendirent au‑delà de Rosario et de Cordoba jusqu'à Tucuman et d'autres villes.
Négligeant les vœux des bureaucrates de la CGT, les comités d'usines commencèrent par décréter une grève générale. Les étudiants affirmèrent leur soutien complet à cette action.
Les 30 et 31 Mai, une grève générale de 36 heures paralysa Cordoba. Elle passa par trois étapes :
La revue de Cordoba, « Jeronimo » estima le total des victimes pendant les deux jours de combat à 6 tués, 51 blessés et 300 arrestations. Quinze à vingt grandes entreprises furent fortement endommagées et environ 60 automobiles furent brûlées.
Le Cordobazo marque le début d'une nouvelle montée de la lutte des classes. Quand le gouvernement décida d'appliquer de dures sentences à ceux qui avaient été arrêtés pendant le Cordobazo, et de serrer son étau sur les syndicats, les masses réagirent par une journée de protestation nationale le 30 juin 1969. Ce même jour, Vandor, dirigeant réactionnaire de la CGT, fut assassiné. L'identité du tueur et la raison de son acte sont encore inconnues.
Le gouvernement essaya d'utiliser cet assassinat comme prétexte pour développer les mesures, répressives contre les ouvriers. La réponse à cette tentative fut une grève générale nationale de 48h à la fin août.
Dans certaines zones, les luttes continuèrent à monter jusque dans le courant de Septembre. Vers la fin de l'année, le gouvernement fit machine arrière, modifiant le cabinet, et relâchant les prisonniers arrêtés pendant le Cordobazo.
Le gouvernement alterna entre des concessions symboliques et des mesures répressives, créant des conditions d'une seconde série d'explosions par la suite.
Les semi‑insurrections de Rosario et de Cordoba modifièrent l'attitude de la gauche vis à vis des travailleurs. Le mouvement étudiant, particulièrement s'orienta vers les travailleurs. Ce changement affecta non seulement les courants réformistes mais aussi l'extrême‑gauche. L'enthousiasme étudiant pour les travailleurs fut particulièrement remarquable à Cordoba. Le « Partido Comunista Revolucionario » ‑, issu d'une scission de gauche du Parti Communiste, et I'« Avant‑garde Communiste Maoïste » acquirent de l'influence dans les syndicats‑clés de Cordoba. Ils jouèrent un rôle important dans le développement de 2 syndicats qui rompirent avec la bureaucratie collaboratrice de classe : SITRAC et SITRAM (syndicats de deux usines d'automobiles, le « Sindicato de los Trabajadores de Concord », et le « Sindicato de los Trabajadores de Matafer ».
Dans la première étape du développement du courant anti-bureaucratique, c’est-à-dire à la fin de 1969 et au début de 1970, la bureaucratie réussit à tenir en échec le défi lancé à sa direction. Cela se fit dans certains cas, en collusion avec les patrons. L’un de ces cas fut la grève de Chocon.
Pendant la construction d'un barrage dans la province de Neuquen, trois dirigeants anti‑bureaucratiques, Olivari, Alac, et Torres, qui avaient été élus au syndicat local des ouvriers du bâtiment, furent licenciés avec la complicité de la bureaucratie. Les ouvriers, au nombre de presque 3000, lancèrent une grève de solidarité. Ils dressèrent des barricades et menacèrent d'employer la dynamite si la police était appelée. Ils résistèrent pendant 20 jours avant d'être obligés de reconnaître leur défaite. Les trois délégués, dont deux étaient membres du Parti Communiste furent arrêtés.
Au cours des élections syndicales, quelques batailles significatives furent lancées contre les bureaucrates. A Avellaneda par exemple, la liste Bleue, combinaison de jeunes militants et d'un ancien groupe oppositionnel du syndicat de la métallurgie, lança un défi, mais ne réussit pas à vaincre.
Dans la capitale, à Buenos Aires, deux listes d'opposition apparurent dans le syndicat de la métallurgie. L'une, la liste Rose, fut soutenue par les fractions PC et PRT (La Verdad) [1], l'autre par les péronistes de gauche. Les deux listes d'opposition subirent des manœuvres bureaucratiques grossières et durent se retirer.
Les travailleurs du commerce de la capitale produisirent une liste d'opposition soutenue par le PRT (La Verdad), elle recueillit 2000 votes contre 4000 à la bureaucratie.
Chez les travailleurs de la banque, une liste d'opposition obtint la majorité du vote, mais avec l'aide de la police, la bureaucratie confisqua l'élection.
Dans l'industrie automobile, une tendance syndicale PRT (La Verdad), ayant des dirigeants dans les usines Peugeot, Citroën, Mercedes Benz et Chrysler, s'allia avec une opposition de base péroniste menée par Perez, qui avait des soutiens chez Ford, Deca et Filtros Fram, et avec un dirigeant appartenant à l'usine Peugeot, et affilié au groupe Posadas. La bureaucratie, craignant une défaite possible, empêcha la liste de se présenter.
Ces exemples suffisent à indiquer la tendance dans la période qui suivit le Cordobazo, c’est-à-dire l'apparition de groupes d'opposition dans les syndicats, qui se rapprochaient d'une ligne « lutte de classes », mais qui étaient encore trop faibles pour infliger des défaites à la bureaucratie.
La tendance favorisait la croissance de ces courants.
La montée de la lutte de classes affecta aussi les groupes de guérilla. A cette période, les plus importants étaient ceux qui adhéraient au péronisme. Ils accrurent leurs activités. Elle affecta aussi le PRT (Combatiente). Ils mirent fin pour le moment à leurs plans de guérilla rurale et tournèrent leur attention vers la guérilla urbaine.
Pendant l'année 1970, le groupe de guérilla le mieux connu était les Montoneros. Ils kidnappèrent et assassinèrent Aramburu, ancien président de l'Argentine. Le I° Juillet 1970, les Montoneros s'emparèrent de la petite ville de Garin, dans la banlieue de Buenos Aires. L'Ejercito Revolucionario del Pueblo (ERP), qui apparut en juillet 1970, sous la direction du PRT (Combatiente), s'avança au premier plan au cours de 1971.
Vers le milieu de 1970, une avance significative avait été réalisée contre la bureaucratie syndicale. Cette tendance s'accrut jusque vers la fin de 1971.
En Août 1970, le syndicat du bâtiment impliqué dans la grève de Chocon tint de nouvelles élections. L'opposition gagna aisément.
A San Lorenzo, près de Rosario, un courant lutte de classes fonda un groupement inter‑syndical qui organisa une grève générale. Entre autres revendications, elle demandait la libération des prisonniers politiques.
A La Plata, juste en dehors de Buenos Aires, un courant oppositionnel commença à prendre de l'importance dans l'usine textile Petroquimica en 1970. La direction de cette usine chercha à licencier quelques uns des activistes de la « Comision Interna » et du « Cuerpo de Delegados » ; cela provoqua immédiatement une grève qui fut victorieuse. En 1971, à la fin d'une période inévitable d'« apaisement », la société licencia 105 ouvriers, y compris les activistes. La réponse à cette mesure fut une grève qui dura 67 jours. Les 1100 ouvriers obtinrent une augmentation de leur salaire de 50%, mais par une décision gouvernementale, 74 ouvriers furent licenciés, y compris les activistes de la Comision Interna et du Cuerpo de Delegados. En moins de huit mois, le courant lutte de classes fut de nouveau capable d'exercer une influence considérable dans ces organismes.
En tant que partie prenante à la direction de la grève de Petroquimica, le PRT (La Verdad) joua un rôle important. Toutes les tendances de l'extrême‑gauche s'unirent pour la défense de cette grève décisive. L'ERP et le FAR, par exemple, donnèrent des fonds.
Dans cette industrie, la tendance lutte de classes commença à faire des progrès considérables à Buenos Aires. A FAE (700 ouvriers), l'opposition, ayant à sa tête le péroniste Perez, fut capable (avec l'aide que le PRT (La Verdad) fut capable de mobiliser, dans d'autres usines d'automobiles) de remporter une grève importante, qui avait été provoquée par les patrons.
L'usine Mercedes Benz, traditionnellement conservatrice (3000 ouvriers) commença à glisser vers la gauche. Chez Chrysler (1500 ouvriers) et Citroën (1100 ouvriers), le courant dirigé par le PRT (La Verdad) gagna considérablement en force.
Au lieu de négocier un contrat pour l'ensemble de l'industrie, la bureaucratie de l'industrie automobile négocia usine par usine. S'opposant à cette tradition, le PRT (La Verdad) essaya de susciter une résistance dans au moins quelques‑unes des usines contre cette politique de coup par coup. Ce fut en bataillant contre les efforts des ouvriers pour réaliser l'unité d'action que les patrons provoquèrent la grève chez Chrysler.
Bien que la grève fut organisée de façon exemplaire, avec un bulletin de grève journalier, des piquets de grève réguliers, et des assemblées de masses pour prendre les décisions, les ouvriers furent incapables de vaincre. Ils résistèrent pendant 15 jours avant de devoir céder. Quelques uns des meilleurs militants de l'usine furent licenciés, y compris un bon nombre d'ouvriers du PRT (La Verdad).
Cette défaite laissa l'opposition dans les usines d'automobiles de Buenos Aires trop faible pour offrir aux SITRAC‑SITRAM un soutien efficace quand ils furent soumis à des attaques par la suite.
Encouragés par les résultats de la grève chez Chrysler, les patrons décidèrent de tenter une tactique semblable chez Citroën ; ils licencièrent les dirigeants du courant lutte de classes. La grève qui en résulta fut de nouveau menée par le PRT (La Verdad). Cette fois, les ouvriers furent capables de résister à l'attaque et d'arrêter l'offensive des patrons dans l'industrie automobile à Buenos Aires.
L'une des plus importantes victoires de la nouvelle avant‑garde ouvrière montante eut lieu chez les travailleurs des banques, secteur traditionnellement très militant, avec 6500 travailleurs au siège de la « Banco de la Nacion Argentina » et 2500 dans ses succursales de la ville et de la banlieue. Après une série de batailles, un courant lutte de classes commença à jouer un rôle de premier plan dans les Comisiones Internas et les Cuerpos de Delegados. La force du PRT (La Verdad) dans ce syndicat est reconnue par la gauche toute entière en Argentine.
Un signe de l'estime dans laquelle sont tenus les camarades du PRT (La Verdad) fut fournie par la réaction, en février 1972, contre la tentative de rosser un dirigeant PRT (La Verdad) à la « Banco de la Nacion ». Les 6000 travailleurs organisèrent une grève de protestation d'une heure.
A Buenos Aires, les travailleurs de la « Banco de la Nacion » jouent un rôle d'avant‑garde depuis la seconde moitié de 1970.
A la différence des travailleurs de la banque, qui étaient relativement calmes après avoir subi une amère défaite en 1959, les travailleurs du téléphone, organisés dans la « Federacion de Obreros y Empleados Telefonicos de la Republica Argentina » jouèrent un rôle actif à l'intérieur de l'aile gauche du mouvement péroniste, sous la direction principale de Guillan.
Aux élections de Septembre 1971, différents groupes oppositionnels formèrent une combinaison nommée « Frente Clasista de Renovacion Telefonica » ( « Front Lutte de classes pour la Rénovation du Syndicat du Téléphone » ) qui présenta des candidats sur la liste Rose. La liste Brune, de Guillan, fut victorieuse avec l'appui du Parti Communiste. Une liste de droite obtint 1000 suffrages, la liste Rose seulement 800.
De tous les courants lutte de classes qui se développèrent, le plus important fut à Cordoba aux deux usines Fiat représentées par SITRAC‑SITRAM.
Beaucoup de techniciens de ces deux usines sont passés par l'université. En conséquence, la radicalisation qui eut lieu sur le campus se trouve reflétée dans les rangs des syndicats. Deux courants étaient particulièrement forts dans le mouvement étudiant à Cordoba : le PCR et la Vanguardia Comunista maoïste. Leur influence gauchiste et sectaire fit le jeu des péronistes et empêcha SITRAC‑SITRAM de jouer pleinement le rôle d'avant-garde qui s'offrait à eux à l'échelle nationale. A cause des scissions de 1968 dans ses propres rangs, c’est-à-dire avec les camarades du PRT (Combatiente), le PRT (La Verdad) fut grandement affaibli dans des villes telles que Rosario, Tucuman, et Cordoba. Jusqu'en 1972, il n'eut aucune influence dans aucune des deux usines Fiat.
Comme dans d'autres cas que nous avons cités, le courant lutte de classes à l'intérieur de SITRAC‑SITRAM se développa à travers de difficiles batailles. Parallèlement, la direction chercha à miner et à détruire toute tendance indépendante en licenciant les militants‑clés. La réaction des ouvriers fut également semblable à celles qui eurent lieu ailleurs.
En janvier 1971, quand sept ouvriers furent licenciés A Concord, les ouvriers s'emparèrent de l'usine. L'ERP participa en désarmant les gardes de l'usine. Les ouvriers de Materfer et d'autres usines déclarèrent leur solidarité avec Concord. Le gouvernement menaça d'intervenir par la force. Les ouvriers tinrent bon et la direction capitula.
Cependant, les dirigeants de SITRAC‑SITRAM en luttant contre la CGT de Cordoba, qui était menée par des bureaucrates péronistes assez adroits pour affecter une façade de gauche quand c'était nécessaire, tendaient à suivre une ligne sectaire, et ainsi, ne réussirent pas à polariser autour d'eux des forces suffisantes pour pouvoir prendre la succession comme direction de rechange. Affligée du fléau gauchiste, la tendance lutte de classes de SITRAC‑SITRAM n'offrit pas, en opposition à la bureaucratie CGT, un programme clair qui aurait pu attirer efficacement les ouvriers des autres syndicats de Cordoba.
Au cours des actions de SITRAC‑SITRAM, par exemple, les gauchistes, parmi d'autres appels inaptes, brandirent des slogans stupides tels que « Ni coup de force, ni élections : la Révolution ». Présenté comme la réponse à la manœuvre de Lanusse de projeter des élections, ce slogan gauchiste abstrait et sectaire fut avancé par des groupes étudiants et la section argentine officielle de la IV° Internationale : le PRT (Combatiente).
Quand les bureaucrates CGT de Cordoba, par crainte des syndicats SITRAC‑SITRAM et en réponse à la pression de la base, prirent l'initiative de projeter des luttes de masses, les dirigeants SITRAC‑SITRAM prirent parfois des positions sectaires.
Par exemple, en Mars 1971, la CGT institua une « Comision de Lucha» (Commission de Lutte) et appela à une manifestation massive mais pacifique contre le gouvernement. Au lieu de former un Front Uni avec la CGT, les dirigeants de SITRAC‑SITRAM appelèrent à une manifestation séparée. La réponse à la Commission de Lutte CGT fut massive. La marche organisée par les ouvriers SITRAC‑SITRAM aboutit à un affrontement au cours duquel un ouvrier de 19 ans, Adolfo Cepeda, fut tué. Ce fait secoua la classe ouvrière.
Sous la direction de Tosco, la Commission de Lutte CGT prit l'initiative, s'orientant vers la gauche. Environ 5000 personnes assistèrent à l'enterrement de Cepeda dont le cercueil était enveloppé dans le drapeau de l'ERP. Tosco fut le seul orateur.
Une série d'actions suivirent, faisant exploser ce qu'on désigne maintenant comme le « second Cordobazo ». L'un des aboutissements importants fut de faire progresser l'autorité de la Commission de Lutte CGT et d'affaiblir relativement la position des dirigeants de SITRAC‑SITRAM, étant donné qu'ils continuèrent à refuser de participer aux délibérations et aux décisions de l'organisme CGT.
Après le second Cordobazo, la direction de SITRAC‑SITRAM, se rendant compte qu'elle commençait à s'isoler, modifia son attitude sectaire et se mit à chercher des alliés.
Une tentative fut faite, par exemple, à Buenos Aires, de mettre sur pied une commission, dont le rôle était d'appuyer SITRAC-SITRAM. En même temps que d'autres groupements, le « Partido Comunista Revolucionario », la « Vanguardia Comunista », le PRT (Combatiente), et le PRT (La Verdad) y participèrent. Cependant, la commission fut paralysée par l'attitude sectaire des gauchistes. L'un de leurs premiers mouvements fut de proposer l'expulsion du Parti Communiste et de Politica Obrera [2] (les lambertistes) de la Commission. Puis ils s'opposèrent à la participation du PRT (La Verdad) en donnant pour raison qu'il était « réformiste » et non pour la « lutte armée ». Malheureusement pour eux la masse de la représentation ouvrière à la commission provenait de l'influence du PRT (La Verdad).
A Cordoba, sous le contrôle direct de la direction SITRAC-SITRAM, la commission de soutien évolua dans une atmosphère plus démocratique à cause de la pression des ouvriers.
En tant que deux puissants syndicats, au premier plan de la lutte à Cordoba, et occupant une position très influente dans l'avant-garde argentine, il était naturel que SITRAC‑SITRAM soient choisis comme l'objectif des attaques du gouvernement. Les autorités attendirent leur heure jusqu'à ce qu'elles sentent que les deux syndicats étaient devenus relativement isolés. Le 26 Octobre 1971 le gouvernement intervint et donna l'ordre de dissoudre les deux syndicats. Des centaines de militants ouvriers furent licenciés par la direction. La gendarmerie occupa les usines.
La réaction contre ces mesures fut très limitée, même à l'intérieur des usines. Pour comprendre cela, il est nécessaire d'étudier deux assemblées plénières, réunies par la direction de SITRAC-SITRAM pour tenter d'établir une tendance nationale lutte de classes.
La direction de SITRAC‑SITRAM convoqua une conférence (assemblée générale), pour les 28‑29 Août 1971. L'ordre du jour suivant était proposé :
«- analyse de la situation économique, sociale et politique confrontant le pays.
- problèmes du mouvement ouvrier, rejet de l'attitude passive de Jose Rucci et de sa clique syndicale traîtresse de la CGT Azopardo.
- Coordination nationale des mouvements de protestation de la classe ouvrière et des secteurs populaires contre les salaires de famine, l'abandon de la nation à l'impérialisme et l'intensification de la politique de répression du gouvernement. »
Toutes les organisations syndicales et les organisations de, base étaient invitées.
Sur la base de cet appel, la Comision Interna de la Banco de la Nacion réunit une assemblée à Buenos Aires pour désigner une délégation devant aller à Cordoba. La police intervint, empêchant toute réunion publique. Néanmoins un certain nombre de délégués et d'activistes des Comisiones Internas se réunirent effectivement et votèrent une déclaration à transmettre à l'assemblée de Cordoba.
La séance s'ouvrit comme prévu, mais quelques délégués n'étaient pas là : 35 avaient été arrêtés, y compris ceux de l'Intersyndicale de San Lorenzo. Il y avait entre 800 et 1000 personnes présentes. La plupart représentaient le mouvement étudiant et les différentes organisations révolutionnaires. On demanda, à ces groupes de partir après avoir désignés deux délégués pour chaque organisation; mais la plupart d'entre eux restèrent.
La présence d'un grand nombre de gauchistes n'appartenant pas directement au mouvement ouvrier eut un certain effet préjudiciable au fonctionnement du Congrès. Il fallut deux heures de discussion pour décider si les délégués de la « Convencion Nacional de Trabajadores » d'Uruguay devaient être inclus dans le présidium d'honneur.
Les forces présentes les plus importantes étaient les syndicats de la pharmacie et de l'imprimerie influencés par Ongaro, la CGT de Corrientes, la Comision Interna de l'usine textile d'Escalada, les cheminots de Tafi Viejo, la délégation de Buenos Aires ayant à sa tête les travailleurs des banques nationales (y compris des représentants de 14 Comisiones Internas) et des dirigeants qui avaient été licenciés de chez Chrysler et Petroquimica. Les dirigeants du Partido Comunista Revolucionario étaient présents, bien qu'ils ne représentent presque pas d'ouvriers. Politica Obrera était là avec quelques ouvriers. Différentes petites formations ouvrières indépendantes de Cordoba, étaient représentées. Il y avait aussi quelques groupuscules comme Milicia Obrera, scission du PRT (Combatiente).
Malgré la confusion les propositions faites par la direction SITRAC‑SITRAM étaient généralement positives. Les amis d'Ongaro menacèrent de sortir si la déclaration de politique générale était mise au vote, et la direction SITRAC‑SITRAM prit la position correcte de se replier sur ce point, laissant la déclaration soumise à une nouvelle discussion par les différents groupements.
La direction SITRAC‑SITRAM proposa qu'un Comité Provisoire de Coordination, composé des représentants des syndicats et des tendances présentes, soit institué pour prendre en main les activités qui suivraient le Congrès. Les gauchistes protestèrent contre l'inclusion des travailleurs des banques nationales de Buenos Aires, étant donné que cela donnerait au PRT (La Verdad) une voix dans la commission. Il en résulta une modification de la proposition, excluant les Comisiones Internas et les Cuerpos de Delegados.
Le Congrès dans l'ensemble révéla l'extrême faiblesse des tendances luttes de classes. Les seules véritables forces syndicales présentes comprenaient SITRAC‑SITRAM, les petits syndicats Ongaro, les travailleurs des banques nationales et d'autres Comisiones Internas de Buenos Aires, ainsi que le groupement Intersyndical de San Lorenzo qui ne parvint jamais jusqu'à la réunion à cause de la police. Beaucoup des orateurs traitèrent de généralités abstraites, et le congrès n'alla jamais au-delà du premier point de l'ordre du jour.
Une seconde assemblée plénière fut tenue le 22 Septembre. Cette fois il n'y eut que 300 personnes présentes. A certains égards, c'était une amélioration, étant donné que cela donnait un plus grand poids relatif aux ouvriers. La réunion se déroula de façon plus harmonieuse et fit de meilleurs progrès, y compris l’acceptation d'une motion présentée par les travailleurs des banques de Buenos Aires, visant à former une tendance nationale lutte de classes au congrès suivant. Mais l'assemblée ne représentait que des forces limitées, les syndicats Ongaro n'y participaient pas.
Il n'y eut jamais de troisième réunion étant donné que SITRAC-SITRAM fut dissous par le gouvernement. Malgré les immenses mobilisations, la bureaucratie péroniste gardait encore une emprise de fer sur les organisations de masse centrales, les syndicats. Dans la deuxième moitié de 1971, une accalmie partielle apparut dans la lutte des classes. Le gouvernement profita pleinement de l'isolement de SITRAC‑SITRAM, calculant que les deux syndicats n'étaient plus en mesure de mobiliser une défense efficace contre un effort vigoureux d'écraser la position la plus forte de la tendance nationale lutte de classes à ses débuts.
Les mouvements de protestation massifs, contre le gouvernement ne cessèrent pas au cours de 1972. Cependant l'axe des mouvements de protestation se déplaça du prolétariat industriel aux secteurs des « cols blancs » et de la petite bourgeoisie.
D'importantes actions entamées par de nombreux étudiants obtinrent soit la sympathie des masses (Tucuman), soit l'appui direct des masses (Mar del Plata). L'action à Mar del Plata fut particulièrement importante, en tant que modèle de construction d'un front de défense uni contre la répression. La manifestation résultait d'une tentative de la police d'empêcher des témoins oculaires de témoigner devant un juge au sujet d'un meurtre commis par des voyous fascisants liés à la bureaucratie CGT locale.
A la fin de 1971, les gangsters attaquèrent une assemblée d'étudiants, tuant une étudiante, Silvia Filler, et en blessant un autre, Marcos Chueque. La réaction immédiate des étudiants fut une réaction gauchiste. Ils descendirent dans les rues et brisèrent des vitrines.
Six mois plus tard, quand l'assassin passa en jugement, la police, dans l'espoir de discréditer la déposition des principaux témoins, arrêta quatre étudiants qui avaient assisté à un meeting de 1000 personnes protestant contre l'assassinat. Trois d'entre eux étaient membres du PRT (La Verdad), qui à ce moment‑là était devenu le Partido Socialista Argentino.
L'implication du PRT (La Verdad) permit d'orienter la protestation selon une ligne de Front Uni. D'abord un comité de Front Uni fut créé à l'université. Les étudiants manifestèrent contre la police, mais en faisant appel à la classe ouvrière pour qu'elle se joigne aux mouvements de protestation par l'intermédiaire de leurs syndicats. Les étudiants appelèrent à une marche silencieuse le 8 Juin 1972, sous le slogan « Liberté pour les companeros ». Les appuis commencèrent à monter de tous côtés. De nombreux groupements professionnels déclarèrent leur solidarité. Le recteur de l'université et le Conseil d'Administration envoyèrent des télégrammes à Lanusse. Des professeurs, des assistants et des étudiants diplômés votèrent des résolutions.
Différents syndicats commencèrent à faire des déclarations de soutien. Parmi eux, se trouvaient les syndicats de l'électricité, de l'imprimerie, des pétroles, des transports, des moulins et des banques.
Sous l'impact de l'accroissement du soutien des masses et des actions de masse, les bureaucrates CGT, malgré leurs liens avec les coupables du crime, décidèrent une grève générale de solidarité pour le 14 Juin.
De nombreux partis politiques apportèrent leur appui à la campagne, et créèrent un large comité de coordination.
La grève générale fut un véritable succès. Les lycéens vinrent en masse et se joignirent aux jeunes ouvriers pour aller d'usine en usine s'assurer que toute la ville participait.
L'armée fut mobilisée, mais la troupe se trouva dans l'impossibilité d'arrêter les manifestants, qui se divisèrent en groupes de 300 à 1000 qui parcoururent la ville. Les gens sur les trottoirs acclamèrent les manifestants, reflétant la popularité écrasante de l'action anti‑gouvernementale.
Le gouvernement décida de battre en retraite. Tous les prisonniers furent libérés sauf Jorge Sprovieri, membre du Partido Socialista Argentino, qui fut libéré 56 jours plus tard.
En Avril 1972, en réponse à l'augmentation des tarifs de l'électricité, des manifestations éclatèrent à Cordoba, Rosario, San Juan, et Mendoza.
Le sommet fut la mobilisation de masse à Mendoza. Sous la conduite des enseignants et d'autres « cols blancs » avec un certain appui des travailleurs de l'industrie, la ville entière se leva pour protester contre les augmentations des tarifs. Les manifestations durèrent 4 jours. Les forces de répression tuèrent 4 personnes, mais ne purent pas ralentir les manifestations.
Finalement le gouvernement capitula et rabaissa les tarifs à leur niveau précédent dans toute la zone où il avait tenté d'appliquer l'augmentation.
Dans la ville de Général Roca, l'explosion populaire fut d'une importance particulière à cause du fait que c'était le premier soulèvement ayant une direction clairement définie, bien que cette direction fut bourgeoise.
Le « Rocazo » résulta d'un conflit entre la classe dirigeante de la province et le gouvernement fédéral. La classe dirigeante locale mit sur pied ce qui équivalait à un gouvernement provisoire, opposé au gouvernement officiel de Lanusse dans cette zone.
Les efforts faits par les masses pour influencer la troupe furent aussi un aspect significatif du « Rocazo » De nouvelles méthodes de lutte furent utilisées et des formes plus avancées d'organisation apparurent de manière embryonnaire. Un sympathisant du « Partido Socialista Argentino » créa une « Radio Roca Libre » donnant au petit groupe de membres du PSA vivant à cet endroit une occasion de proposer une ligne opposée au gouvernement provisoire bourgeois. Ils appelèrent à former des comités de coordination des quartiers ouvriers, des comités de défense, etc...
La tactique de l'armée dut être d'arrêter un grand nombre de manifestants, de les rosser, puis de les relâcher. Aucun ne fut tué. Au bout d'une semaine d'actions de protestation et de heurts avec les forces d'occupation, l'armée relâcha tous les prisonniers qu'elle avait faits.
Après que le gouvernement eut réussi à dissoudre SITRAC-SITRAM et qu'un fléchissement relatif eut été ressenti dans le mouvement ouvrier, les groupes de guérillas se détournèrent d'actions telles que les distributions de lait et de viande dans les quartiers pauvres, et eurent davantage recours au terrorisme. Leur activité comprit un certain nombre d'assassinats, parmi lesquels celui d'un ancien chef de la police de Tucuman d'un dirigeant du Parti de la Force Nouvelle à Buenos Aires, d'un simple soldat qui avait refusé de livrer ses armes, du directeur de l'entreprise Fiat italienne, et d'un général de l'armée.
L'ERP et les Montoneros furent les plus actifs pendant cette période. Mais en général, les groupes de guérilla ont décliné, comme le montre le nombre décroissant de leurs actions.
Cela est dû à différents facteurs, parmi lesquels l'efficacité accrue de la répression gouvernementale, et l'intérêt décroissant parmi les couches frustrées de la petite bourgeoisie pour le terrorisme, et les actes de violence clandestine contre la classe dirigeante, devant l'appât, offert par le régime, d'une solution de rechange électorale.
Nous avons vu comment le « tournant » adopté au neuvième Congrès Mondial a conduit au désastre en Bolivie. Cependant on peut argumenter que toute autre ligne aurait conduit au même résultat. Dans le cas de l'Argentine la situation est différente. Le PRT (La Verdad) a voté contre le « tournant » alors que le PRT (Combatiente) a voté pour et s'efforce de montrer les résultats qui pouvaient être obtenus par sa mise en pratique. Le PRT (Combatiente) appliqua la ligne fidèlement, comme les camarades Maïtan, Mandel, et les autres camarades de la majorité du S.U. l'ont attesté.
Le PRT (La Verdad), d'autre part, a continué d'appliquer la méthode du programme de transition et peut montrer les résultats de ses activités comme un test positif de l'exactitude de la position de la minorité au 9° Congrès Mondial. L'essence de la politique suivie par le PRT (La Verdad) a été de tenter de construire un parti de type léniniste en pénétrant dans le mouvement de masse, en participant aux mobilisations de masse, et en se présentant comme une direction alternative révolutionnaire dans les organisations de masses existantes. C'est-à-dire qu'il n'a pas essayé de contourner les formations de masses existantes au leur façon d'agir. Il a cherché au contraire à mettre en avant en leur sein des revendications transitoires capables de les aider à avancer au‑delà des formes actuelles de la lutte de classe vers des formes plus hautes, progressant vers la conquête du pouvoir.
La conception du PRT (La Verdad) est que pour diriger les masses, il faut un programme qui prenne en compte leurs besoins les plus profondément ressentis à leur niveau actuel de compréhension. La question de la lutte armée, de la même façon, est à avancer dans une logique transitoire et non comme un schéma auquel les masses ont à s'adapter.
C'est pourquoi l'histoire du PRT (La Verdad) depuis le 9° Congrès Mondial est directement liée à l'histoire des luttes de masses qui ont surgi en Argentine. Le PRT (La Verdad) a cherché en chaque chose qu'il a faite à embrayer sur la situation objective qui était façonnée par la lutte de classe, participant au mouvement de masse afin de le faire progresser selon sa propre logique interne.
Avec le PRT (Combatiente), c'est le contraire qui s'est passé, comme nous l'avons vu. Ils se sont embarqués dans une « guerre prolongée » qui demande la construction d'une « armée révolutionnaire ».
Ils ont sous‑estimé les évènements qui dans la lutte de classes, impliquaient les masses, sauf ceux qui pouvaient être utilisés dans le sens de leur étroit schéma d'appel à la construction d'un appareil armé sous leur propre direction. Ceci était un objectif sectaire qui contrastait avec l'ampleur de l'objectif poursuivi par le PRT (La Verdad), de construction d'une direction politique qui émerge de la lutte de classe actuelle elle‑même.
Dans le but d'avoir une meilleure appréciation de la voie suivie en pratique par le PRT (Combatiente), il est nécessaire de connaître les lignes principales de leur orientation politique. Leur perspective internationale est particulièrement importante ainsi que leur vue de la IV° Internationale.
Le PRT (Combatiente) pense que la IV° Internationale est finie, en tant qu'Internationale révolutionnaire et qu'une nouvelle internationale doit être construite.
Les bases de cette nouvelle Internationale sont, disent‑ils, disponibles en Chine, en Albanie, en Corée du Nord, au Nord Vietnam, à Cuba, et quelques organisations actuelles hors de la IV° Internationale avec au moins une partie de la IV° Internationale.
Après son 5° Congrès (qui s'est tenu en Juillet 70), le CC du PRT (Combatiente) clarifia ses positions sur la IV° Internationale dans un document fait par un de ses membres, et intitulé « Minuta sobre Internacional » (Mémorandum sur l'Internationale). Il fut rendu public avec les autres décisions du 5° Congrès du PRT (Combatiente) :
« Il est nécessaire de réaffirmer, de façon qu'il ne puisse y avoir ni erreur ou exagérations, ni fausses illusions, le point de vue réaliste que j'ai maintenu au Congrès, à savoir que nous ne croyons pas à la possibilité pour la 4° Internationale d'être transformée en un parti révolutionnaire international, dont nous affirmons la nécessité. Nous croyons que c'est maintenant historiquement impossible et que le rôle de l'Internationale, en faisant l'hypothèse favorable qu'elle se convertisse en une organisation révolutionnaire prolétarienne, doit être de chercher à construire une nouvelle Internationale révolutionnaire sur le modèle de la 3° Internationale, léniniste et sur la base des partis vietnamiens, chinois, cubain, coréen et albanais. »
(Documents du 5° Congrès du Comité Central et du Comité Exécutif)
Ainsi, le PRT (Combatiente) a indiqué publiquement qu'il se bat pour des changements fondamentaux dans le programme de la IV° Internationale. D'abord ils veulent convertir l'Internationale en une organisation « révolutionnaire » ; c’est-à-dire une organisation qui soit d'accord avec et mette en pratique leur orientation de « guerre prolongée » et de construction « d'armées révolutionnaires » sur tous les continents. Ensuite, ils insistent pour que l'Internationale abandonne sa position d'appel à une révolution politique en Chine et dans les autres États ouvriers déformés, et à la place soutienne politiquement les régimes et partis staliniens, en les poussant seulement à construire une « nouvelle internationale révolutionnaire » ouverte à certains autres groupements.
« Nous ratifions notre adhésion au projet de prolétarisation de l'Internationale, de transformation de celle‑ci en une organisation révolutionnaire, et de nous battre pour l'orienter vers la formation d'une nouvelle Internationale révolutionnaire basée sur les partis chinois, cubain, coréen, vietnamien et albanais, et les organisations sœurs qui se battent de façon révolutionnaire contre le capitalisme et l'impérialisme dans chaque pays. »
(Op. Cit., p. 42.)
Les dirigeants du PRT (Combatiente) ont exprimé les mêmes vues, quoique moins explicitement, à la veille du IX° Congrès Mondial. Dans leur brochure programmatique, « La seule voie vers le pouvoir des travailleurs et le socialisme », écrite en 68, ils invitaient la IV° Internationale à adopter la stratégie mondiale et les tactiques castristes.
« Dans le cadre de la IV° Internationale nous avons d'importantes contributions à apporter, mais pour ce faire, nous devons définir notre propre stratégie pour l'étape actuelle de la révolution mondiale.
Nous croyons que notre parti devrait se prononcer clairement, en faveur de la stratégie mondiale formulée par le castrisme.
D'abord nous sommes pour annoncer notre accord avec la stratégie et la tactique castriste pour la révolution mondiale et continentale pour les raisons suivantes : a) Nous les considérons comme essentiellement correctes... »
(International Information Bulletin, N° 4, 1972, p.18.)
Ils ont aussi clarifié leur jugement sur les différents courants castrisme, maoïsme, trotskysme, à l'échelle mondiale. De leur point de vue, le trotskysme et le maoïsme sont tous deux des continuations du léninisme ; le trotskysme sur le plan de la théorie, le maoïsme sur le plan de l'action. Ainsi la tâche centrale, aujourd'hui, telle qu'ils la voient, est d'atteindre une unité supérieure, qui représente pour eux un retour au léninisme. C'est affirment‑ils, la signification essentielle du développement du castrisme.
« Aujourd'hui, la tâche théorique des marxistes révolutionnaires est de fondre les contributions principales du trotskysme et du maoïsme en une unité supérieure, capable d'être un retour réel au léninisme.
Le développement de la révolution mondiale conduit inévitablement à ce but, comme c'est indiqué par les avances unilatérales du maoïsme vers l'assimilation du trostkysme (la rupture avec la bureaucratie soviétique, la révolution culturelle) ; la tendance du trotskysme à l'incorporation des contributions maoïstes (la théorie de la guerre révolutionnaire) et, par dessus tout, l'effort de la direction cubaine pour achever cette unité supérieure »
(Op. Cit., p.8)
Dans ses exposés publics et dans ses publications, le PRT (Combatiente) expose ce point de vue. Il refuse publiquement de se définir comme trotskyste.
Par exemple quand il fut demandé dans une interview publiée dans le numéro du 29 Août 19‑72 du Punto Final, un magazine largement lu en Amérique Latine, si le PRT (Combatiente) était une organisation trotskyste, les camarades Santucho [3] et Gorriaran, qui sont les dirigeants principaux de la section argentine officielle de la IV° Internationale répondirent :
« Le parti qui dirige l'Armée révolutionnaire du peuple (ERP), le Parti Révolutionnaire des Travailleurs (PRT Combatiente), se définît idéologiquement lui‑même« comme marxiste‑léniniste et accueille les contributions de divers révolutionnaires d'autres pays, y compris celle de notre principal commandant, Che Guevara, Il accueille aussi les contributions que Trotsky, Kim Il Sum, Mao Tsé Toung et le général Giap ont apportés à la révolution. Nous croyons qu'il est inadéquat et non approprié de définir idéologiquement cette organisation comme, trotskyste. Nous pensons certainement que Trotsky était un révolutionnaire et la plupart de nos membres ont lu ses contributions à la révolution, en particulier ses contributions à une critique de la bureaucratie et sur la révolution permanente.
(Intercontinental Press, 27 novembre 72, p. 1317. « La lutte armée est la seule voie pour libérer l'Argentine »)
Sur tous les évènements internationaux majeurs, le PRT (Combatiente) publie sa propre ligne même quand elle est diamétralement opposée à celle du mouvement trotskyste mondial. Ainsi, ils ont soutenu publiquement la conférence au sommet Nixon‑Mao Tsé Toung comme une victoire de la révolution mondiale. (Voir l'article « Una Victoria Revolucionaria » dans El Combatiente, n° 5.9, 9 Août, 71).
D'autre part, ils n'ont jamais publié une prise de position ou une résolution de la IV° Internationale. Récemment ils ont même changé de position sur l'invasion de la Tchécoslovaquie. A l'origine, ils avaient accepté la position de la IV° Internationale condamnant l'invasion. A présent ils soutiennent l'invasion se plaçant ainsi sur la position du Parti Communiste Cubain.
Le PRT (Combatiente) est opposé à la construction de partis trotskystes dans les pays où on peut trouver des groupes qui correspondent à leur critère de construction d'une « nouvelle Internationale Révolutionnaire » composée de maoïstes, castristes, et de ceux des trotskystes qui approuvent le « tournant » opéré au 9° Congrès Mondial. Ainsi ils s'opposent à la construction d'un groupe trotskyste au Chili où le Movimiento de Izquierda Revolucionaria (MIR) occupe déjà le terrain. Même chose pour l'Uruguay où opèrent les Tupamaros. Et bien sûr cela va de même pour la Chine où ils considèrent que le Parti Communiste Chinois est une authentique organisation marxiste‑léniniste. Un groupement ne sera certainement pas inclu dans la « Nouvelle Internationale Révolutionnaire », le PRT (La Verdad). En fait, les camarades du PRT (Combatiente) font pression pour l'expulsion du PRT (La Verdad) des rangs de la IV° Internationale.
D'autres aussi pourraient être compris dans une éviction sommaire si les vues du PRT (Combatiente) sur la composition de la IV° Internationale venaient à prévaloir. L'interview des camarades Santucho et Gorriaran dans « Punto Final » incluait l'affirmation calomnieuse suivante, adoptée en 1970 au 5° Congrès de l'organisation :
« Le mouvement trotskyste, on doit l'expliquer, comprend des secteurs hétérogènes : depuis des aventuriers contre‑révolutionnaires qui se servent de sa bannière en le prostituant en même temps, jusqu'à des révolutionnaires conséquents. »,
Justement qui sont, les « aventuriers contre-révolutionnaires » dans le mouvement trotskyste ? Ils demeurent non‑identifiés dans cette monstrueuse assertion empruntée à l'école stalinienne.
Il est clair comme du cristal que le PRT (Combatiente) n'est pas trotskyste. En lançant leur appel à la constitution d'une nouvelle internationale révolutionnaire, les dirigeants du PRT (Combatiente) n'ont pas attendu de discuter la question à l'intérieur de la IV° Internationale. Ils l'ont envoyé au monde, s'assurant en particulier qu'il arriverait à l'attention des cubains. C'est incompréhensible jusqu'à ce qu'ils s'avouent publiquement castristes.
De leur point de vue, on peut voir pour quoi ils furent exaltés par le « tournant » fait par le 9° Congrès Mondial sur l'Amérique Latine. Comme castristes, ils l'ont vu comme un pas qualitatif dans leur direction. Par là même ils montrèrent combien la minorité était correcte au 9° Congrès Mondial en jugeant la résolution sur l'Amérique Latine comme une adaptation au castrisme.
En Argentine, donc, nous avons deux groupes rattachés à la IV° Internationale. Un, le PRT (Combatiente) est une organisation qui avoue publiquement être castriste. Elle soutient le parti majoritaire d'orientation vers une guérilla pour une période prolongée à l'échelle continentale. L'autre organisation, le PRT (La Verdad) est opposée à la ligne castriste. Dédiée à la stratégie de construction d'un parti léniniste de combat, elle soutient la position minoritaire au neuvième Congrès Mondial.
Contrairement au PRT (Combatiente), le PRT (La Verdad) considère la croissance du trotskysme comme une nécessité absolue pour le triomphe de la révolution mondiale. Il se considère comme un contingent dans la lutte internationale conduite par le mouvement trotskyste contre les bureaucraties des États Ouvriers déformés ou dégénérés et les partis staliniens, qui prônent la coexistence pacifique avec l'impérialisme et la collaboration de classe avec la bourgeoisie indigène. C'est pourquoi dans tous les pays où l'État est contrôlé par le parti que le PRT (Combatiente) aimerait inclure dans une « nouvelle Internationale Révolutionnaire », le PRT (La Verdad) est favorable à une révolution politique, à l'exception de Cuba pour laquelle la position du PRT (La Verdad) est la même que celle du reste de la IV° Internationale.
Le PRT (La Verdad) s'est toujours défini lui‑même comme un parti trotskyste et comme faisant partie de la IV° Internationale. Il suit la méthode esquissée dans le Programme de Transition en cherchant à conquérir la direction des masses argentines.
Cette différence entre le PRT (Combatiente) et le PRT (La Verdad) sur la question‑clé de l'attitude à l'égard de la IV° Internationale est bien sûr reflétée dans leur attitude sur la scène nationale. Cela devient même plus clair si nous examinons l'activité des deux groupes en Argentine.
Toutes les organisations en Argentine qui se considèrent comme socialistes estiment que le Cordobazo a marqué un tournant dans l'histoire du pays. De l'opinion du PRT (La Verdad), le Cordobazo a ouvert une période pré‑révolutionnaire. Le PRT (Combatiente) avait le point de vue que l'Argentine était entrée dans une période pré‑révolutionnaire avant même le Cordobazo et même quand la classe ouvrière était encore en retrait ou marquait un temps. Ce jugement correspondait à la position prise par !à majorité au 9° Congrès Mondial, à savoir que le continent tout entier était entré dans une période prérévolutionnaire, et était au bord de la guerre civile à l'échelle continentale. Le PRT (Combatiente) était d'accord, naturellement, que cela était vrai pour l'Argentine aussi bien que n'importe où ailleurs, sinon davantage. Ainsi, pour le PRT (Combatiente) le Cordobazo marquait la fin de la période prérévolutionnaire et le début de la « guerre civile ».
Et c'est ainsi qu'ils évaluèrent la situation à leur 5° Congrès où ils mirent les choses à jour :
« Le 4° Congrès (1968) souligna que l'Argentine dans son ensemble était dans une situation pré‑révolutionnaire ; les faits l'ont confirmé jour après jour ; et aujourd'hui, nous en avons un témoignage encore plus concret, la guerre civile révolutionnaire a commencé. »
(Documents du 5° Congrès, p. 27. « Resoluciones sobre dinamica y relaciones de nuestra querra revolucionaria » )
Voyons maintenant comment les deux organisations ont répondu à la mobilisation des masses.
Dans le numéro du 21 Juillet 69 de La Verdad, publié au moment du 9° Congrès Mondial et un mois avant le premier Cordobazo, le PRT (La Verdad) affirmait que « les mobilisations à Villa Quinteros et Villa Campo, et celles des étudiants de Tucuman et de Rosario, montraient clairement que le mouvement dans le Nord est en train de s'étendre sur une échelle nationale. Les actions dans les trois endroits, ont montré quelques-unes des méthodes nécessaires pour affronter le régime : manifestations de masse, occupations de services et de bâtiments d'école, résistance aux forces de répression. Il est nécessaire d'étendre et de coordonner des actions. »
Le PRT (Combatiente) a tiré les conclusions opposées. Au lieu de voir la nécessité de projeter des actions de masse dans les rues comme un pas nécessaire pour l'éducation et l'organisation des masses dans le combat contre la répression, ils projetèrent des actions clandestines par de petits groupes d'avant‑garde, ajournant les actions de masses pour le jour où une forme militaire suffisamment large pouvait être assemblée pour battre les formes de répression militairement. Cela signifie en pratique, ne pas chercher à mobiliser les masses nulle part, à aucun moment.
Juste avant le Cordobazo, le PRT (Combatiente) écrivit dans son journal (21 Mai 69) :
« L'organisation répressive du régime et la conscience de l'avant-garde des ouvriers révolutionnaires qui apprennent que c'est un suicide d'affronter la police les mains nues, ont eu pour résultat que le gouvernement apparemment a remporté une victoire, d'autant plus qu'il n'y a eu seulement que quelques petites grèves courtes et quelques actions autorisées entreprises dans le pays... Et ainsi nous avons vu ce jour de Mai, les débuts de l'application de la violence sous une forme clandestine, frappant même faiblement des sociétés impérialistes, des institutions, le gouvernement...
Des meetings publics et des concentrations massives pourront être engagés là où nous avons des forces militaires capables de résister aux forces répressives du régime. Dans l'intervalle, nous devons nous renforcer à travers des milliers d'escarmouches et d'actions clandestines qui les affaibliront. Un terrain favorable, l'usage de la surprise seront les meilleurs alliés de l'avant‑garde consciente, s'ancrant de plus en plus dans le peuple travailleur, surmontant la répression de la dictature militaire, aux ordres des monopoles étrangers. »
Notant le début d'actions de masses dans les rues, le PRT (La Verdad) attira l'attention sur le besoin de les élargir et de les étendre à l'échelle nationale. Le PRT (Combatiente) au contraire, avertit que c'était un suicide d'affronter les forces de répression avant d'avoir construit un appareil militaire suffisamment fort pour agir contre elles. Jusque là, le PRT (Combatiente) conseille que l'avant‑garde doit se consacrer à une violence de harcèlement.
Ce qui ressort de la façon la plus saillante de la ligne du PRT (Combatiente) est la complète absence d'un programme pratique pour entraîner les masses et les aider à avancer vers des formes de lutte supérieures. Les masses doivent attendre, bras croisés, en endurant patiemment les coups qu'elles subissent, jusqu'à ce que le problème militaire soit résolu à travers la lente accumulation de guérilleros. La conception est de caractère gradualiste.
Les différences entre le PRT (La Verdad) et le PRT (Combatiente) reflétées dans les citations ci‑dessus peuvent être retracées à travers leur implication (ou leur absence d'implication) dans la lutte de classe. On peut s'y attendre car les deux organisations ont suivi deux méthodes différentes. Le PRT (La Verdad) est parti du fait que la lutte de classes actuelle vivante indique elle‑même les formes que prendra la révolution. En conséquence à chaque pas dans cette lutte, il cherche à trouver et à mettre en avant des mots d'ordre qui aideront les masses à avancer dans leur compréhension politique, qui aideront à construire le parti jusqu'à ce qu'il devienne un parti révolutionnaire de masse capable d'apparaître comme une direction, alternative réaliste pour la classe dans son entier.
Le PRT (Combatiente), d'autre part, a décidé à priori, sur la base de la ligne adoptée par la majorité au 9° Congrès Mondial que la forme que prendrait la révolution en Argentine serait une tactique de guérilla rurale, dans le cadre d'une guerre civile prolongée à l'échelle continentale. Avec ce schéma fixé de façon inaltérable, exception faite de la modulation sur la guérilla urbaine, lés dirigeants du PRT (Combatiente) essayèrent d'adapter le mouvement de masse qui se développait au modèle a priori. Pour eux, les évènements actuels leur donnent tout simplement une arène pour ce qui est conçu comme le réel travail révolutionnaire, c’est-à-dire la préparation à la guérilla et la construction d'une armée séparée et à côté des organisations de masse de la classe ouvrière.
Les évènements actuels, qui ont commencé avec le Cordobazo et de nouveau en diverses occasions, montrent que l'arme la plus puissante dont le prolétariat dispose pour avancer ses revendications immédiates et se préparer à des phases supérieures de la lutte contre les capitalistes, et qui inclut la question de la conquête du pouvoir, est la grève générale élevée à un niveau politique. La tendance de telles grèves à apparaître, même à un niveau provincial ou d'une ville et à tendre à l'insurrection, aurait dû alerter tout marxiste qui ne soit pas happé dans un quelque schéma ultra‑gauchiste, que c'était la voie par laquelle les masses se préparaient à la conquête du pouvoir en Argentine.
Ainsi, à. chaque pas des luttes qui se développaient, le PRT (La Verdad) a avancé des mots d'ordre visant à affaiblir la bureaucratie syndicale, à faire avancer les actions des massés, et à enfoncer les racines du parti plus profondément dans les organisations de masses.
Par exemple, quand une grève générale de 36 heures fut déclarée par la CGT, les 12 et 13 Novembre 70, le PRT (La Verdad) avança dans le mouvement ouvrier les revendications suivantes que le parti chercha à populariser de la façon la plus large possible :
« En avant avec la grève de 36 heures ! Que cela nous aide à nous préparer à une grève illimitée pour :
• une augmentation immédiate de 26.000 pesos, y compris pour les travailleurs et employés du gouvernement.
• fin immédiate de l'état de siège et abrogation de toutes les lois répressives, y compris la monstrueuse peine de mort.
• reconnaissance de tous les partis appartenant à la classe ouvrière et des personnalités, y compris le général Péron.
Cette grève de 36 heures doit être utilisée pour préparer l'affrontement décisif, qui ne se terminera pas avec l'obtention de miettes. Nous devons comprendre que cette lutte n'est pas contre l'équipe économique du gouvernement mais contre la totalité de ce gouvernement misérable et sinistre qui sert les patrons.
La meilleure voie pour garantir le succès de la grève est d'organiser des assemblées générales d'usine à travers le pays. Dans tous les lieux de travail, les assemblées doivent être établies, avec le droit de voter et d'organiser par zone, se servant des grandes entreprises comme base, et mettant en place des piquets d'activistes, qui garantiront le succès de la lutte. »
(Déclaration publiée dans La Verdad, numéro 243, Novembre 70)
C'était dans un but de faire prendre conscience du rôle de la bureaucratie que le PRT (La Verdad) avança la demande que la grève générale soit organisée par les comités d'usine existants et à travers les assemblées. Les mots d'ordre, issus des luttes actuelles, frappèrent une corde sensible. Il en résultat que dans quelques usines les propositions du PRT (La Verdad) furent adoptées et que l'influence du parti grandit dans les entreprises.
Le PRT (Combatiente), au contraire, avança son schéma de « guerre révolutionnaire ». Juste quelques mois avant la grève générale de 70, il annonça l'existence d'une « armée », l'ERP. Le PRT (Combatiente) reconnut la puissance de la grève générale quand elle se développa, mais il ne proposa aucun programme pour la grève, aucune ligne d'approche pour les travailleurs, aucune forme organisationnelle pour développer la grève. A la place, en relatant la grève générale dans Combatiente N° 50 (Décembre 70), le rédacteur sermonnait les travailleurs d'avant-garde sur la nécessité d'élever leur conscience au niveau de la guerre de guérilla.
«… Pour eux, il est nécessaire de développer une conscience révolutionnaire qui prenne clairement la prise du pouvoir comme l'objectif ‑ la tactique et la stratégie de notre révolution : un gouvernement populaire et des travailleurs révolutionnaires, qui se formera à travers une guerre révolutionnaire prolongée de masse, une guerre civile à l'origine et probablement nationale à un stade ultérieur devant l'intervention de l'impérialisme. »
Pas un mot n'est dit d'une façon ou d'une autre concernant un mouvement en avant vers de nouvelles grèves comme résultat de cette colossale grève générale. Le PRT (Combatiente) n'envisagea purement la grève générale que comme offrant une aventure plus favorable pour ses actions « révolutionnaires ». Ceci étant reflété dans un rapport, dans le même numéro de El Combatiente, concernant une session du Comité Central qui eut lieu en Octobre 70, après les énormes grèves du 9 et 22 Octobre, quand la grève générale de Novembre avait été déjà appelée. Le CC ne proposa pas une ligne destinée aux masses ni ne proposa d'y participer. Ils avaient autre chose en tête.
« Nous devons être en état d'alerte et organiser nos faibles forces pour agir efficacement et méthodiquement dans l'éventualité de mobilisations de masse. Il est clair que si elles apparaissent, toutes les possibilités seront du côté des forces révolutionnaires. »
Pas un mot de la grève générale prévue, pas un traître mot.
La lutte de classe apparaît sous des formes concrètes. Par exemple, à la fin de 70, et au début de 71, les grandes entreprises devaient négocier de nouveaux contrats. Traditionnellement cela se passe tous les deux ans en Argentine ; mais le régime Ongania avait suspendu les négociations pour 4 ans ; imposant ses propres termes du combat pendant cette période. Dans le contexte de la radicalisation qui se développait, il était doublement nécessaire d'avancer les mots d'ordre corrects pour cette période et de se battre dans les entreprises sur les nouveaux termes des contrats. L'importance de ceci fut soulignée par la grève qui se développa dans l'industrie automobile.
Bien que nous puissions citer longuement les propositions avancées par le PRT (La Verdad) dans les usines, une brève citation servira à indiquer leur nature :
« Une augmentation de salaires d'au moins 40 % et de 20.000 pesos au minimum ; personne ne doit signer à moins ; pour une échelle mobile des salaires ; pour un nombre d'heures garanti ; que la CGT dresse un plan de lutte sur ce point, pour qu'il soit voté dans les assemblées générales de délégués, de militants et en assemblées par entreprise ou unions locales ».
La Verdad, 9 Mars 71.
Un exemple d'une forme concrète différente de lutte fut donné par le second Cordobazo et ses suites. Le PRT (La Verdad) avança le mot d'ordre d'une « grève de 24 heures à l'échelle nationale » et il ajoutait à ses plans de lutte les mots d'ordre : « Libérez les prisonniers politiques », « contre les attaques contre les syndicats de Cordoba ».
Le PRT (Combatiente) agit en accord avec une conception complètement différente de comment le parti grandirait, comment la conscience des masses se développerait, et comment la lutte pour le pouvoir évoluerait. Il publia ces conceptions dans une interview qui parut dans le numéro de Janvier ‑ Février 71, de Cristianismo y Revolucion.
A la question « est‑ce que le PRT renonce alors à l'action légale et se concentre sur les activités militaires ? », les dirigeants du PRT (Combatiente) répondirent comment ils comptaient gagner les masses :
« Le principe stratégique qui nous guide est d'étendre la guerre, qui à notre avis a déjà commencé. Nous voulons éclaircir complètement un point qui est que nous n'essayons pas de gagner cette guerre en ce moment, mais de l'étendre par notre rôle de détachement armé de l'avant‑garde (car nous ne proclamons pas être l'avant‑garde, qui dans notre pays n'existe pas comme organisation constituée). Nous faisons avancer cette extension de la guerre civile du peuple par des actions politiques et des actions militaires. Ceci explique beaucoup de nos actions « non spectaculaires » et même « mesquines ». Evidemment, il est facile pour un commando révolutionnaire de prendre un camion chargé de bouteilles de lait ou de viande et de le distribuer dans les taudis. Cependant, nous n'essayons pas de résoudre le problème de la faim dans ces taudis, mais de démontrer aux masses que cette action et beaucoup d'autres semblables sont faisables avec peu d'armes et peu de participants. Quand ces idées prennent dans le peuple, la guerre des masses est invincible. De même, pour des raisons analogues, nous signons nos actions, celles qui tournent bien et celles qui tournent mal, parce qu'il est nécessaire de montrer que la lutte armée n'est pas la tâche de quelques uns, d'une « élite hyper‑qualifiée », mais que c'est une tâche du peuple et que des défaites et des erreurs peuvent arriver ».
(Intercontinental Press. 28 Juin 71. page 615. souligné dans l'original )
Le contraste peut difficilement être plus grand. Autour d'eux surgissent les luttes de masses. Une amère bataille se développe, pour la direction des masses. Dans les syndicats, les vrais révolutionnaires sont investis dans des escarmouches quotidiennes avec les bureaucrates. Mais le PRT (Combatiente) ne participe à rien de ça. Il a découvert le vrai secret pour atteindre les masses, il démontre par des petites actions exemplaires combien il est facile de pratiquer la guérilla. Il libère (péniblement) et distribue des bouteilles de lait, des saucisses et des steaks pour « montrer » aux masses comment elles, aussi, peuvent suivre le « tournant » inauguré par le 9° Congrès Mondial. Naturellement, c'est fait modestement, avec la possibilité d'erreurs occasionnelles inévitables dans les captures ou les délivrances.
Dans la totalité de l'interview de Cristianismo y Revolucion, le PRT (Combatiente) ne mentionne pas une fois la CGT ou une lutte syndicale. A la place, ils répètent quelques phrases standards qu'on retrouve toujours dans leurs exposés et résolutions se référant au « travail dans les entreprises, les magasins, les taudis, les universités, luttant pour défendre les intérêts spécifiques et avancer une ligne politique qui tienne compte du niveau des masses ... » (Ibid. p. 615 ).
Mais le PRT (Combatiente) ne nous informe jamais quelle est concrètement la ligne politique qui dans les usines, les magasins, les taudis, et les universités, prend en compte le niveau des masses. Pas un seul exemple concret n'est donné d'une orientation prolétarienne dans leur travail de masse. Ils parlent en détail de leurs actions armées, des relations entre leur armée et le parti. Ils se réfèrent même à l'élévation de leur propre niveau de conscience par la lecture des œuvres de Mao et les contributions de Carlos Marighela et des Tupamaros. Cependant, à l'égard de la lutte des classes en Argentine, ils n'ont presque rien à dire.
Dans les documents du 5° Congrès les actions de guérilla futures sont discutées jusqu'au point subtil de savoir combien d'hommes le gouvernement argentin aura à déployer contre chaque unité de guérilla rurale. Le document n'inclut rien, absolument rien, ‑ ni faits, ni analyse ‑ de la lutte de classe concrète qui se déroule en Argentine.
Sur les 56 pages de leur rapport sur les décisions du 5° Congrès ils laissent moins de 3 pages (p. 31, 32, 33, ) au mouvement de masse. Le chapitre intitulé « Résolution sur le travail dans les syndicats et les mouvements de masses » ne mentionne pas une seule fois la CGT. Il ne mentionne non plus aucune grève, aucune tendance, ou aucun syndicat !
A la place, ils répètent simplement des généralités standards utilisées par le PRT (Combatiente) sur les luttes pour toutes les revendications syndicales, pour la direction des organisations de masse, pour pénétrer dans les masses, etc.
L'échec du 5° Congrès à faire plus que mentionner les évènements prenant place dans la lutte de classe, et encore moins à offrir une ligne politique pour une intervention active dans ces événements, n'est pas exceptionnel pour le PRT (Combatiente).
Dans les 50 numéros de El Combatiente qui ont été publiés en 71 (nous n'avons pas été capables d'obtenir deux des numéros, les 52 et 54), très peu d'articles parlent du mouvement ouvrier en Argentine. El Combatiente n'est pas concerné par l'analyse de luttes spécifiques. Quelques évènements trouvent un reflet dans les pages de El Combatiente, mais seulement légèrement. Le numéro de janvier, comportant un reportage sur les travailleurs de Fiat à Cordoba. Le numéro de Septembre commentait la conférence de la SITRAC‑SITRAM de Cordoba. Le numéro de Décembre jouait le rôle de critique de la tendance lutte de classe telle qu'elle était apparue aux conférences de la SITRAC-SITRAM.
Une ligne d'intervention dans les luttes de classe est remarquable par son absence. Des compte‑rendus ou des commentaires sur les grèves qui balayent le pays d'un bout à l'autre ne semblent pas atteindre les rédacteurs.
L'organe de l'ERP « Estrella Roja » (Etoile Rouge) est alimenté en détail sur la « lutte armée » qui se déroule, telle que la distribution de lait et de saucisses. Sans aucun doute, cette intéressante variante recueille une mince audience. Mais elle a peu en commun avec la lutte de classes en Argentine.
Si nous parcourons « La Verdad » pour la même période de 1971, alors qu'elle aussi était publiée clandestinement, une image totalement différente des événements d'Argentine émerge. Au cours de cette année, pas moins de 250 articles traitent de luttes de classe concrètes. Le développement de divers courants syndicalistes est présenté, des rapports sont faits sur des actions spécifiques, des suggestions d'orientations sont soigneusement délimitées.
Les articles de « La Verdad » ne sont pas que des commentaires. Ils reflètent la réelle participation du PRT (La Verdad) dans la lutte des classes.
En dépit de ses effectifs limités, le PRT (La Verdad) est intervenu dans presque chaque conflit de classe majeur. Des membres ont été actifs dans toutes sortes de grèves ‑ y compris à Chrysler, Petroquimica ‑ parmi les travailleurs du téléphone et de la banque nationale. Il était présent et partie prenante du mouvement de masse lors des conférences de la SITRAM, SITRAC, dans les mobilisations étudiantes à Tucuman, la Plata, dans les mobilisations de masse à Mar del Plata. Il était au premier plan dans l'organisation des efforts de front unique contre la répression et dans la présentation d'une lutte de classes alternative au coeur même de la bataille lors du soulèvement à la Général Roca.
A chaque tournant, il s'efforce de présenter les revendications adéquates, transitoires, démocratiques ou immédiates, correspondant aux besoins et à la conscience des travailleurs. Il s'efforce d'utiliser la tactique du front unique pour mettre les masses en mouvement sur des bases de principes. Il met en avant des mots d'ordre visant à aider les travailleurs à gagner une plus claire compréhension des tâches politiques et de la nécessité d'organiser des unités de défense comme pas vers la lutte armée sur une échelle de masse.
En réponse à la manœuvre du gouvernement de Lanusse de faire dévier les masses par des élections parlementaires, ce fut le PRT (La Verdad) qui présenta une alternative de classe au travers du pôle socialiste et ouvrier. Il a toujours cherché à mobiliser et à organiser les masses et à construire le parti au travers de la méthode incorporée dans le programme de transition. C'est cette réalité politique qui se reflète dans les statistiques de ses articles dans « La Verdad ».
Les camarades du PRT (Combatiente) placent l'accent de façon totalement différente quant à ce qui devrait être fait en Argentine. Ils sont, bien sûr, soutenus en cela par les dirigeants de la majorité du SU. Le camarade Livio Maitan a mis cela en lumière dans son article du 26 avril 1971, pour « Intercontinental Press », « Crise révolutionnaire et lutte révolutionnaire en Argentine » :
« Les organisations qui se consacrent à la lutte armée ont gagné une influence considérable et organisé des actions spectaculaires », écrit‑il, « les leçons de Mai 1969 et les récentes répressions ont rendu clair aux yeux de milliers et dizaines de milliers de travailleurs, le fait que la lutte de classes en Argentine a maintenant atteint le niveau de la confrontation armée et que la dictature militaire ne peut être combattue que par la violence révolutionnaire ».
p. 388
Le camarade Maitan précise ce qu'il entend par « violence révolutionnaire » comme seul moyen de combattre la dictature militaire :
« Ces actions qui se sont rapidement succédées depuis le début de l'année, particulièrement en février et dans la première moitié de mars, et qui ont fait forte impression sur la presse quotidienne et hebdomadaire bourgeoise, peuvent être ainsi classées :
a) actions visant à acquérir des fonds par des expropriations selon la vieille tradition bolchevique (la saisie la plus spectaculaire fut celle de Cordoba qui, selon la presse argentine, rapporta à ses organisateurs 121 000 000 pesos, 350 vieux pesos égalent un dollar US) ;
b) actions visant à acquérir des armes et des médicaments (la saisie la plus spectaculaire dans ce domaine fut dans une clinique de Buenos Aires) ;
c) actions visant à gagner la sympathie des couches les plus déshéritées par la distribution de nourriture (viande, lait, etc.) prise dans les grosses entreprises de distribution ;
d) des actions liées aux luttes ouvrières (la plus importante jusque là fut celle qui fut menée par un détachement armé qui envahit l'usine FIAT à Cordoba et y tint meeting ».)
p. 388.
Ces actions sont intimement liées à la conception qui guide le PRT (Combatiente). Le camarade Maitan poursuit :
« Toutes ces actions ont atteint effectivement leur objectif de propagande armée. En même temps, l'ERP est l'organisation révolutionnaire la plus connue et s'est acquis une très large sympathie : y compris dans quelques grandes usines. Du point de vue technique, même l'ennemi a dû reconnaître que l’ERP a marqué quelques points ».
p. 388
Pour ne laisser subsister aucun doute sur l'identité de la ligne du PRT (Combatiente) et celle de la majorité, le camarade Maitan précise qu'il s'agit d'une extension, d'une application pratique du « tournant » voté au IX° Congrès Mondial :
« La perspective stratégique que les camarades argentins sont en train de poursuivre est celle qui fut déterminée par le IX° Congrès Mondial de la IV° R