1952

Fragments d'un texte publié en 1952 sous le nom de Ygael Gluckstein, traduction française 1953.

Téléchargement fichier winzip (compressé) : cliquer sur le format de contenu désiré

Format RTF (Microsoft word) Format PDF (Adobe Acrobat)

Les satellites européens de Staline (extraits)

Tony Cliff


Préface

Premiére Partie

L'ÉCONOMIE DES SATELLITES RUSSES

Chapitre I. Les changements dans la propriété : la réforme agraire

Chapitre II. Transformation des rapports de propriété dans l'industrie, les transports, la banque, les assurances et le commerce

Chapitre III. Rareté du capital

Chapitre IV. La Russie et l'économie des États satellites

Chapitre V. Les plans socio-économiques dans les États satellites

Chapitre VI Les rapports socio-économiques dans les satellites

Propriété d'État et propriété publique

L'article 6 de la Constitution soviétique déclare : « La terre, ses minéraux, les eaux, les forêts, les manufactures, les usines, les mines, les chemins de fer, les transports par eau et par air, les moyens de transmission, les grandes entreprises agricoles organisées par l'État (fermes d'État, stations de tracteurs, etc.), ainsi que les installations fondamentales servant au logement dans les villes et dans les localités industrielles sont la propriété de l'État, c'est-à-dire le bien du peuple tout entier ».

Les constitutions des démocraties populaires contiennent toutes des articles analogues, avec cette différence que la terre n'est pas, ou, plus exactement, n'est pas encore, inclue dans les propriétés de l'État.

Une partie de l'article cité ci-dessus formule une évidence, à savoir que la terre, les usines, les chemins de fer sont la propriété de l'État. Mais une autre partie n'est pas aussi évidente, bien que ce soit proclamé « propriété de l'État, c'est-à-dire le bien du peuple tout entier ». Les mots « c'est-à-dire » signifient que la propriété de l'État ne peut être autre chose que la propriété du peuple, ce qui ne répond ni à la logique, ni à l'expérience historique. Du point de vue de la logique, il manque la mineure. Les usines, les chemins de fer, etc., sont la propriété de l'État, or le peuple (ou les ouvriers, les paysans et les intellectuels) possède l'État, donc le peuple possède les usines, les chemins de fer, etc.

Du point de vue de l'Histoire, la formule n'est pas plus satisfaisante. On trouve beaucoup d'exemples, en Orient, de systèmes économiques présentant des classes profondément différenciées et basés non sur la propriété privée, mais sur la propriété d'État. Il en exista dans l'Egypte des pharaons, dans l'Egypte musulmane, en Irak, en Perse et dans l'Inde. Si l'État possédait la terre, c'était dû en grande partie, à ce qu'il semble, au fait que l'agriculture dépendait entièrement du régime d'irrigation qui, à son tour, dépendait de l'action de l'État. L'exemple de la féodalité arabe sous les Mameluks (1250-1517) est suffisamment instructif pour justifier une digression apparente.

La féodalité arabe - Exemple d'une société de classes basée sur la propriété d'État

Dans cette société, l'assujettissement des paysans au puissant État féodal était beaucoup plus strict que dans l'Europe médiévale, mais l'individu, membre de la classe dirigeante, ne possédait aucun droit de propriété privée. Le sultan était seul maître de la terre et il avait coutume de partager le droit de prélever le loyer de la terre, dans les diverses régions, entre les nobles (appelés Multazims). Alors qu'en Europe chaque seigneur possédait en propre un certain domaine qui se transmettait de père en fils, dans l'Orient arabe le seigneur féodal ne disposait d'aucun domaine permanent en propre, il était membre de la classe qui exerçait le contrôle de la terre collectivement et avait le droit d'en recevoir le loyer. En Syrie et en Palestine, la région d'où ces seigneurs recevaient leur rente variait chaque année. En Egypte, ils obtenaient le droit de toucher les loyers dans une certaine région durant leur vie entière, et leurs héritiers avaient un droit de priorité pour prendre leur place. Alors qu'en Europe le seigneur féodal constituait en quelque sorte une puissance indépendante, par opposition au roi, qui n'était guère que « le premier entre ses pairs », dans l'Orient arabe seule la collectivité féodale constituait un élément de quelque importance. En tant qu'individus, les nobles arabes étaient très faibles parce que les situations qu'ils occupaient dépendaient de l'État. La faiblesse du seigneur féodal par rapport à l'État est nettement indiquée par la manière dont les fiefs étaient attribués ; le sultan les distribuait un par un aux émirs et aux chevaliers, chacun de ceux-ci recevant un lot de terres différant en étendue et en qualité en fonction de son rang. Les nobles arabes se trouvaient ainsi répartis en groupes distincts recevant des revenus différents, l'écart pouvant être considérable (par exemple, les « émirs des cent » recevaient entre 80.000 et 200.000 dinars jaïchi, par an ; les « émirs al-tabl », entre 23.000 et 30.000 ; les « émirs des dix », 9.000 et au-dessous ; les « émirs des cinq », 3.000, et ainsi de suite). L'attribution de ces revenus ressemblait beaucoup plus à la rémunération d'un fonctionnaire qu'aux fiefs des féodaux européens. Par suite de cette dépendance des nobles envers l'État, il se produisait, dans l'Orient arabe, un phénomène assez curieux. De temps en temps, certaines catégories féodales étaint entièrement « épurées » et anéanties, et de nouveaux venus substitués à leurs anciens membres. C'est ainsi que les seigneurs arabes furent remplacés par les esclaves du sultan libérés par celui-ci – les Mameluks – qui n'étaient pas d'origine arabe et parlaient le turc. Aux XIIIe et XIVe siècles, ils venaient, pour la plupart, de l'État mongol, la Horde d'Or, dont le centre se trouvait sur les rives de la basse Volga ; aux XVe et XVIe siècles, ils provinrent principalement du Caucase. Lorsque les tsars manifestèrent une opposition de plus en plus grande au recrutement dans le Caucase, l'élément balkanique (Albanais, Bosniaques, etc.) prédomina.

Le fait que l'État possédait la terre empêcha la naissance, non seulement d'une féodalité basée sur la propriété privée, mais de n'importe quel groupe social pouvant nourrir des visées individualistes. La ville représentait un camp militaire ; les artisans, dans leur grande majorité, n'étaient pas indépendants. Même lorsque les corporations (hirfeh) se constituèrent, elles ne prirent jamais de véritable importance dans les villes et ne devinrent pas des forces indépendantes. Le gouvernement se les subordonna en nommant lui-même la plupart de leurs chefs, dont il fit des fonctionnaires, et en transformant les corporations en organes administratifs.

Le fait que le moyen de production principal – la terre – appartenait non pas à des individus, mais à l'État, que les nobles arabes ne possédaient pas de droit de propriété et, par conséquent, ne pouvaient se transmettre des héritages, n'améliora en rien la situation des masses paysannes. L'origine plébéienne des Mameluks ne changea aucunement la chose. La concentration de la classe dirigeante dans les villes lui attribuait un grand pouvoir militaire sur les paysans, et, en outre, accroissait l'appétit de lucre et de puissance de ses membres. Ils différaient aussi, en cela, des seigneurs européens du Moyen Age. Les produits naturels que les serfs remettaient à ceux-ci à titre de redevances n'étaient pas généralement vendus, ils n'avaient donc pas besoin de donner plus qu'il n'était nécessaire au seigneur et à son entourage pour vivre. Marx a dit de ces féodaux européens : « Les parois de leur estomac constituaient la limite de leur exploitation des paysans. » Il n'en allait pas de même pour les seigneurs arabes, car ils faisaient un commerce intense avec les produits agricoles qu'ils recevaient, et leur point de vue peut être résumé par les paroles dites au sujet des paysans par le calife Suliman : « Trayez jusqu'à la mamelle soit vide et saignez jusqu'à la dernière goutte de sang. »

Le mode de production, la forme de l'exploitation, les rapports des travailleurs avec les moyens de production étaient les mêmes dans l'Orient arabe que dans l'Europe médiévale. La source des revenus de la classe dirigeante était donc aussi la même ; la seule différence résidait dans le mode d'appropriation, dans l'expression légale du droit d'exploiter [1].

L'Eglise du Moyen Age offre un exemple d'une exploitation de classe basée non sur la propriété privée, mais « publique ». Elle acquit environ un tiers de toutes les terres de l'Europe et même, dans certains pays (Hongrie, Bohême, par exemple), plus de la moitié. C'était là, formellement, une propriété publique, le bien de la communauté chrétienne, et elle portait officiellement le nom de patrimonium pauperum – patrimoine des pauvres. Mais la condition des serfs vivant sur les terres de l'Eglise ne différait pas, pour cela, essentiellement de celle de serfs vivant sur les domaines féodaux. Si les prêtres ne possédaient pas le droit d'héritage (n'étant pas autorisés à fonder une famille) et étaient très souvent d'origine plébéienne, ils n'en constituaient pas moins des maîtres aussi durs que les seigneurs laïcs. La propriété « publique » n'exclut donc pas, par elle-même, l'exploitation de l'homme par l'homme [2].

La première partie du présent livre essaie de montrer que les principaux moyens de production et d'échange dans les satellites russes sont entre les mains de l'État (en partie de l'État soviétique) et qu'ils s'y concentreront de plus en plus. La seconde voudrait prouver que ces pays possèdent des régimes policiers totalitaires, non démocratiques, ce qui signifie qu'ils ne sont pas « possédés » par le peuple – ouvriers, paysans et intellectuels – , mais par une bureaucratie qui se recrute et se perpétue elle-même. De ces deux propositions, si nous parvenons à les démontrer, la seule conclusion possible sera que la bureaucratie est la véritable propriétaire des ressources de ce pays, que, tout en étant politiquement la classe dirigeante, elle l'est aussi économiquement.

[1] Sources utilisées pour ce passage :

A. N. Poliak, Feudalism in Egypt, Syria, Palestine and Lebanon, Londres, 1939 ; divers articles parus dans Hameshek Hashitufi, Tel Aviv ; « Les révoltes populaires en Egypte à l'époque des Mameluks et leurs causes économiques » (publié dans la Revue des Etudes islamiques, Paris, 1934).

A. Kremer, Geshichte der herrschenden Ideen des Islam, Leipzig, 1869 ; Kulturgeschichte des Orients unter den Chalifen, Vienne, 1875.

G. H. Becker, Beiträge zur Geschichte Aegyptens unter dem Islam, Strasbourg, 1902-1903.

[2] Il y a même eu des cas où les moyens de production étaient la propriété de l'État avec égalité entre les divers « propriétaires » de cet État dans le droit d'exploiter collectivement ceux aue l'État possédait. La société spartiate constitua un « communisme » dans la possession d'esclaves. Kautsky l'a caractérisée de la façon suivante : « Les Spartiates constituaient une minorité, peut-être le dixième de la population. Leur État était fondé sur un véritable communisme de guerre, la caserne communiste de la classe dirigeante Il inspira à Platon son idéal de l'État. Celui-ci en différait uniquement en ce que les chefs n'étaient pas les militaires, mais les « philosophes », c'est-à-dire les intellectuels » (Die materialistische Geschichtauffassung, 2e volume, Berlin, 1927, pp. 132-133).

Abolition de tous les éléments démocratiques à l'usine

Le travail aux pièces
Accroissement des limitations apportées à la liberté légale des travailleurs
Travail servile
La répartition de la production sociale
La résistance des ouvriers
L'expropriation des paysans
L'exemple de la « collectivisation » russe
Les satellites suivent les traces de la Russie
La résistance des paysans
L'accumulation primitive de capital

Au moment de son apparition, la bourgeoisie britannique dut chasser des paysans de la terre en vue d'obtenir un supplément de produits agricoles pour les villes et aussi de constituer les réserves de main-d'oeuvre nécessaires à ses entreprises sans cesse croissantes. La Grande-Bretagne traversa cette phase de son développement principalement aux XVIe etXCIIe siécles, et Marx a écrit : « Cette histoire . . . est écrite dans les annales de l'humanité en lettres de sang et de feu » (Capital, vol. I, p. 786). La bureaucratie stalinienne, dans son ascension doit répéter ce même processus pour faire passer sous son contrôle la richesse du pays.

Mais il coula beaucoup plus de sang en Russie qu'en Grande-Bretagne au cours de cette « accumulation primitive ». Staline accomplit en quelques centaines de jours ce que la Grande-Bretagne avait mis quelques centaines d'années à réaliser. L'échelle sur laquelle il opéra et le succès qu'il remporta rejettent complètement dans l'ombre les actes des seigneurs anglais qui laissèrent « le mouton dévorer l'homme ». Ils portent témoignage de la supériorité de l'économie industrielle moderne concentrée entre les mains de l'État sous la direction d'une bureaucratie implacable.

Engels fit une prédiction au sujet de l'avenir de l'accumulation primitive en Russie, qui a été entièrement réalisée, quoique dans des conditions bien différentes de celles qu'il avait pu imaginer. Il 1crivait dans une lettre à Danielson, datée du 24 février 1893 :

« Le fait que la Russie est le dernier pays dont s'emparera la grande industrie capitaliste, et qu'elle est en même temps le pays possédant, de très loin, la plus forte population paysanne, est de nature à rendre le bouleversement provoqué par ce changement économique beaucoup plus aigu qu'il l'a été ailleurs. Le remplacement de quelque 500.000 pomeshchiki (propriétaires terriens) et de quelque 80 millions de paysans par une nouvelle classe de bourgeois, propriétaires terriens, ne peut s'effectuer qu'avec un accompagnement de terribles souffrances et convulsions. Mais l'Histoire est bien la plus cruelle des déesses, elle conduit son char triomphal sur des monceaux de cadavres non seulement pendant la guerre, mais aussi pendant les développements économiques « pacifiques » » (Marx-Engels Selected Correspondence, Londres, 1941, p. 509-510).

Marx et Engels ne décrivaient pas la transition historique de la société de classes au socialisme, mais le développement de la société de classes dont le capitalisme d'État bureaucratique constitue un autre stade.

Deuxième Partie

LA VIE POLITIQUE DANS LES SATELLITES RUSSES

Chapitre I. L'intervention soviétique initiale : Bulgarie Roumanie, Hongrie

Chapitre II. Pologne : le soulèvement de Varsovie

Chapitre III.  La Yougoslavie : l'exception

Chapitre IV. Les communistes prennent le contrôle de la police et de l'armée

Chapitre V. La liquidation des partis paysans

Chapitre VI. La liquidation des partis socialistes

Chapitre VII. Slaves contre Teutons

Chapitre VIII. Autres conflits nationalistes

Chapitre IX, La mise au pas des Eglises

Chapitre X. Les « démocraties populaires » sont des dictatures sur le peuple

Elections libres
Libertés de la presse, de parole, d'association, de réunion et de manifestation
La démocratie est la seule voie conduisant au socialisme

Les dirigeants des partis communistes déclarent que les « démocraties populaires » constituent une étape sur la route conduisant au socialisme. Pour voir si cette allégation est exacte ou non, il est nécessaire de bien établir le rapport entre la suprématie économique de la classe ouvrière, son régime politique et la démocratie.

Dans l'Histoire, la lutte des classes atteint son apogée dans une bataille pour le pouvoir politique, considéré comme l'arme décisive pour défendre les intérêts économiques des classes dirigeantes. Tel fut le cas dans les révolutions bourgeoises de Hollande, d'Angleterre et de France, dans la guerre d'Indépendance des États-Unis. La bourgeoisie, qui renversa jadis la noblesse, se trouve aujourd'hui en face de la classe ouvrière, dont le but est également de s'emparer du pouvoir politique. Il n'existe pas de différence, à cet égard, entre le caractère de la lutte ancienne de la bourgeoisie et celui de la lutte actuelle du prolétariat. Mais il y a une, capitale, dans le rapport entre l'influence politique et la part des richesses sociales possédées par chaque classe dans chacun de ces mouvements. La bourgeoisie possédait une grande partie des moyens de production avant sa révolution. Les capitalistes français avaient en main, par exemple, des usines, des manufactures, des terres, des navires, des boutiques, avant la Révolution de 1789. A l'intérieur de l'économie et de la société féodales, il exista pendant des siècles un développement étranger – l'économie capitaliste – et, plus sa richesse était grande, plus ceux qui en étaient les maîtres avaient l'assurance en eux-mêmes. Pour eux la révolution, c'était l'adaptation du pouvoir politique aux besoins de la classe déjà dominante. Par contre, il ne naît pas de cellules autonomes de socialisme à l'intérieur de l'économie capitaliste, et la classe ouvrière demeure sans biens tant qu'elle n'a pas conquis le pouvoir politique et transféré la richesse de la bourgeoisie à la société. Alors que la bourgeoisie put être la classe dirigeante économiquement, mais non politiquement, il ne peut en être de même pour la classe ouvrière. Sa suprématie et sa liberté économiques dépendent de sa suprématie politique.

Il en découle un corollaire très important. Le capitaliste peut conserver sa propriété même sous un régime politique hostile, tel que le règne de la noblesse, bien que, par suite de l'élévation des impôts, du despotisme royal et féodal, il ne puisse en retirer tout le bénéfice possible. Il a pu la conserver sous des gouvernements très différents, sous Louis XVi, sous Robespierre, sous Napoléon, sous la République, sous des gouvernements libéraux ou conservateurs, fascistes ou travaillistes. C'est possible parce ces changements de gouvernement n'affectent pas le lien entre le capitaliste et sa richesse : la propriété privée. Aussi longtemps que le gouvernement ne l'exproprie pas économiquement, même s'il le fait politiquement – sous le fascisme, par exemple, où le capitaliste est frappé de coups très durs par le dictateur au profit de sa garde prétorienne – , le capitaliste continue d'être le détenteur de la richesse. Contrairement aux capitalistes, aux seigneurs féodaux, aux propriétaires d'esclaves, les ouvriers ne peuvent devenir les maîtres des moyens de production en tant qu'individus, mais seulement collectivement. Il est vrai qu'un certain nombre d'ouvriers parviennent, dans la société capitaliste, à s'élever dans l'échelle sociale et à posséder individuellement une certaine richesse. Mais c'est l'exception qui confirme la règle : les ouvriers qui « réussissent » ainsi sortent, par le fait même, de leur classe. Les ouvriers, en tant qu'entité collective, ne peuvent établir leur suprématie économique qu'après avoir conquis le pouvoir politique, et cette suprématie peut seulement prendre la forme de la propriété collective de la richesse sociale : les ouvriers disposent de l'État, l'État dispose des richesses, donc les ouvriers disposent des richesses.

La propriété collective implique que la volonté de la société est déterminante dans la politique générale de production et de distribution. Mais qu'est-ce que la volonté collective ? Certains voient dans la « volonté de la nation » ou dans la « volonté de classe » quelque chose de différent et d'indépendant des désirs des individus constituant la nation ou la classe. Mais cette conception est indéfendable à partir du moment où l'on considère qu'il n'existe pas de volonté ni de pensée sans un cerveau pour l'élaborer.

En personnifiant la collectivité, on accepte la « voix de la nation » ou de « la classe ouvrière », quelle que soit l'interprétation qu'on donne à ces mots, mais on rejette les voix des membres effectifs de la nation ou de la classe et, par conséquent, on nie la volonté de la collectivité. Celle-ci ne peut exprimer sa volonté qu'en agrégeant les volontés des individus qui la composent. Il en résulte que la forme de domination de la classe ouvrière peut seulement être démocratique.

L'idéal de la suprématie politique comme condition préjudicielle de la suprématie économique de la classe ouvriére et de la démocratie comme forme nécessaire de cette suprématie a été nettement exprimé dans le Manifeste communiste :

« Le premier pas à faire dans la révolution par la classe ouvrière est d'élever le prolétariat à la condition de classe dirigeante, afin de gagner la bataille pour la démocratie. Le prolétariat utilisera sa suprématie politique pour arracher, par degrés, le capital à la bourgeoisie, pour centraliser tous les instruments de production entre les mains de l'État, c'est-à-dire du prolétariat organisé en classe dirigeante ».

Plus de quarante années plus tard, Engels écrivit :

« S'il y a quelque chose de certain, c'est que notre parti et la classe ouvriére ne peuvent accéder au pouvoir que sous la forme d'une république démocratique. C'est précisément la forme spécifique de la dictature du prolétariat, telle que l'a déjà montrée la grande Révolution française ».

Une autre grande socialiste, Rosa Luxemburg, parlant de la Révolution russe, disait :

« La démocratie socialiste n'est pas quelque chose qui commence seulement dans la terre promise, après la création des fondations de l'économie socialiste ; elle ne se présente pas sous la forme d'un cadeau de Noël pour les gens méritants qui, dans l'intervalle, ont loyalement soutenu une poignée de dictateurs socialistes. La démocratie socialiste commence simultanément avec la destruction du régime de classe et avec le début de la construction du socialisme ».

De même que la propriété par un groupe d'actionnaires d'une entreprise capitaliste s'accompagne du droit de voter au sujet de son administration et de décider la nomination ou le renvoi de ses directeurs, la propriété sociale de la richesse d'un pays doit s'exprimer par le pouvoir donné à la société de décider de son administration ainsi que de la nomination ou de renvoi de ses dirigeants. Les « démocraties populaires » sont basées sur des conceptions différentes. Une dictature policière et bureaucratique s'est établie au-dessus du peuple et demeure indépendante de la volonté de celui-ci en prétendant gouverner au nom de ses intérêts.

Dans la deuxième partie de l'ouvrage de Goethe, Faust décide de reprendre à la mer une bande de terrain pour y installer « plusieurs millions » de gens de « condition libre », afin d'avoir aussi « un peuple libre sur un sol libre ». mais, au cours des travaux d'aménagement, Faust lui-même se comporte avec les constructeurs comme s'ils étaient des esclaves à l'esprit épais :

Pour mener vite à bien les plus grandes entreprises,

Il suffit d'un cerveau pour des milliers de mains.

C'est sous le knout que les ouvriers doivent être menés pour réaliser les oeuvres les plus grandioses. Méphistophélès, le contre-maître, est encouragé par Faust :

Occupe-toi toi-même de recruter des foules et des foules

De travailleurs. Déploie toute ton énergie,

Tantôt avec indulgence tantôt avec rudesse,

Encourage-les. Paie, séduis, impose !

Que chaque jour apporte la nouvelle d'un succès,

De la progression de cette nouvelle tranchée, de ce puissant sillon.

Ainsi le but de Faust est la collectivité future du « peuple libre », mais les moyens de Méphistophélès sont le servage des travailleurs. La liaison entre les deux idées, c'est la croyance de Faust au despotisme éclairé :

Il suffit d'un cerveau pour des milliers de mains.

Est-ce que les moyens n'engloutiront pas le but ? Est-ce que le « sillon » ne deviendra pas une « tombe » ? Pourquoi le despote ne lèverait-il son knout aussi longtemps qu'il le pourra ? Pourquoi ne l'utiliserait-il pas pour perpétuer sa tyrannie sue les « milliers de mains » ? Et, la plus importante question pour le sort de l'humanité, pendant combien de temps les « milliers de mains » se soumettront-elles à cette tyrannie ?

Troisième Partie

LE SATELLITE REBELLE

Chapitre I. Les pays du Kominform attaquent la Yougoslavie

Chapitre II. Motifs du conflit entre Staline et Tito

Chapitre III. Les titistes exposent le stalinisme

Chapitre IV. Le titisme n'est pas une négation radicale du stalinisme

Chapitre V. L'épidémie de titisme en Europe orientale

Chapitre VI. Les procès à grand spectacle contre le titisme

Chapitre VII. Le « titisme » avant Tito

Chapitre VIII, L'empire de Staline n'a pas d'avenir


Archives T. Cliff Archives Internet des marxistes
Haut de la page Sommaire