1867

Cet article fut écrit en mai-juin 1895. Dans sa lettre à Kautsky du 21 mai 1895, Engels faisait part de son intention de publier dans la revue théorique de la social-démocratie allemande, la Neue Zeit, un complément au livre III du Capital sous la forme de deux articles.

Pour ce second article, Engels ne put que rédiger un projet en sept points.


Le Capital - Livre troisième

Le procès d'ensemble de la production capitaliste

Karl MARX

Complément et supplément au livre III du Capital
F. Engels (2)


II: La Bourse

  1. La cinquième section du Livre III et en particulier le chapitre XXVII nous montrent quelle est la place que la Bourse occupe dans la production capitaliste. Mais depuis 1865, date à laquelle le livre fut rédigé, des changements sont survenus qui assignent aujourd'hui à la Bourse une importance accrue et toujours grandissante, ces changements tendent, à plus longue échéance, à concentrer entre les mains des boursiers toute la production industrielle et agricole, l'ensemble des communications, aussi bien des moyens de transport que des organes d'échange, de sorte que la Bourse devient la représentante la plus éminente de la production capitaliste même.

  2. En 1865, la Bourse était encore un élément secondaire dans le système capitaliste. Les papiers d'Etat représentaient la masse principale des valeurs boursières et encore était‑elle relativement petite. A côté de cela, il y avait les banques par actions qui prédominaient sur le continent et en Amérique et qui, en Angleterre, commençaient à peine à absorber les banques privées de l'aristocratie. Mais leur nombre restait relativement insignifiant. Enfin, la masse des actions des compagnies de chemins de fer était encore assez faible comparativement à ce qu'elle est aujourd'hui. Les établissements directement productifs, eux, n'étaient que peu nombreux sous forme de société par actions. De même les banques, surtout dans les pays les plus pauvres, en Allemagne, en Autriche, en Amérique, etc. « L’œil du ministre » était une superstition qu'on n'avait pas encore surmontée à l'époque.
    En ce temps, la Bourse était donc encore un lieu où les capitalistes se prenaient mutuellement leurs capitaux accumulés, elle n'intéressait directement les ouvriers que comme une nouvelle preuve de l'action démoralisatrice générale de l'économie capitaliste et comme confirmation de la thèse de Calvin constatant que la prédestination, autrement dit le hasard, décide déjà dans cette vie de la félicité ou de la damnation, de la richesse, qui est jouissance et pouvoir, et de la pauvreté, qui est privation et servitude.

  3. Aujourd'hui il en est autrement. Depuis la crise de 1866, l'accumulation s'est faite avec une rapidité toujours croissante et de telle façon que dans aucun pays industriel, et en Angleterre moins qu'ailleurs, l'extension de la production n'a pu suivre le rythme de l'accumulation et que l'accumulation réalisée par le capitaliste isolé n'a pu être pleinement employée à l'extension de sa propre affaire ; industrie cotonnière anglaise déjà en 1845, escroquerie des chemins de fer. Mais cette accumulation augmentait également la masse des rentiers, des gens qui, lassés de la tension constante du monde des affaires, n'aspiraient plus qu'à s’amuser ou à occuper des postes de tout repos, de directeur ou d'administrateur de société. Enfin, on fonda partout où cela n'existait pas encore, et en vue de faciliter l'investissement de la masse flottante de capital‑argent, la nouvelle forme légale des sociétés à responsabilité limitée, et les engagements des actionnaires qui, jusque‑là, avaient eu une responsabilité illimitée furent plus ou moins réduits (sociétés par actions en Allemagne, 1890, 40% de souscriptions !).

  4. Suit une transformation progressive de l'industrie en entreprise par actions. Toutes les branches, les unes après les autres, succombent au destin. D'abord la sidérurgie, où de gigantesques investissements sont aujourd'hui nécessaires (auparavant les mines, là où elles n'avaient pas encore été mises en société). Puis l'industrie chimique : idem. La construction de machines. Sur le continent, industrie textile, en Angleterre seulement encore en quelques régions du Lancashire (filatures Oldham, tissage Burnley, etc.) ... Coopérative de tailleurs (celle‑ci seulement comme première étape pour retomber rapidement ‑ à la prochaine crise ‑ dans les mains des patrons) ; brasseries (il y a quelques années, les brasseries américaines furent bazardées au capital anglais, ensuite Guiness, Bass, Allsopp). Ensuite les trusts qui créent des entreprises géantes à direction commune (comme l'United Alkali). La firme individuelle habituelle n'est de plus en plus qu'une première étape pour amener l'affaire à un niveau suffisamment élevé, pour qu'elle puisse être mise en société (« gegründert »).
    La même chose vaut pour le commerce. Leafs, Persons, Morleys, M. Dillon : tous des sociétés. Il en va déjà de même pour des maisons de détail, et ceci non seulement sous l'apparence de coopératives à la « Stores » [1].
    De même pour les banques et les autres établissements de crédit, même en Angleterre. Il s'en crée une quantité énorme e nouveaux, tous à responsabilité limitée. Même de vieilles banques comme Glyns, etc., se transforment en Limited avec sept actionnaires privés.

  5. De même dans le domaine de l'agriculture. Les banques qui ont pris une énorme extension, surtout en Allemagne, sous toutes sortes de noms bureaucratiques, deviennent de plus en créanciers hypothécaires, avec leurs actions, la propriété véritable des terres est livrée à la Bourse et ceci bien plus encore lorsque les biens tombent aux mains des créanciers. Ici agit puissamment la révolution agricole qu'a signifiée la culture des steppes. Si cela continue, on peut prévoir que les terres anglaise et française tomberont aussi aux mains de la Bourse.

  6. Enfin tous les investissements à l'étranger se font sous forme d'actions. Pour ne parler que de l'Angleterre : chemins de fer d'Amérique du Nord et du Sud (consulter la liste des valeurs), Goldberger, etc.

  7. Ensuite la colonisation. Celle‑ci est aujourd'hui une véritable succursale de la Bourse, pour les intérêts de laquelle les puissances européennes ont partagé l'Afrique il y a quelques années et les Français conquis Tunis et le Tonkin. L'Afrique est directement affermée à des compagnies (Niger, Afrique du Sud, Sud‑Ouest africain allemand et Afrique orientale allemande). Et le Mozambique et le Natal pris en possession pour la Bourse par Sir Cecil Rhodes.

Notes

[1] Du genre grands magasins. (N. R.)


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