1965

 

Jacques Droz

L’Internationale Ouvrière de 1864 à 1920

XII. Le problème de la grève générale et la Deuxième Internationale

1965

LE PROBLEME DE LA GREVE GENERALE ET LA DEUXIEME INTERNATIONALE

L’idée de la grève générale, c’est-à-dire d’une grève qui s’étend simultanément à tous les métiers dans un pays, et même dans différents pays à la fois, a été discutée pour la première fois au cours d’une conférence chartiste en Angleterre en 1839. Elle a été exposée à cette occasion par l’un des leaders du mouvement chartiste anglais, Benbow. Et la première grève qui eut un caractère général, a eu lieu lors d’une pétition chartiste (1) présentée au Parlement en 1842. A cette occasion, en Angleterre, plus de trois millions de travailleurs se sont mis en grève pendant environ trois semaines, jusqu’à ce que la faim et la misère les obligent à réintégrer les usines où ils travaillaient. Lors de ces événements, tous les aspects du problème de la grève générale avaient été déjà examinés. Les uns voyaient dans la grève générale le moyen de prendre politiquement le pouvoir, d’autres, le moyen d’organiser à partir de la grève une insurrection armée, d’autres encore, le moyen d’éduquer le sentiment de classe, de préparer le monde ouvrier, par une sorte de " gymnastique révolutionnaire ", à l’action révolutionnaire proprement dite.

A l’époque de la Première Internationale, l’idée d’une grève générale avait été reprise, surtout sous l’influence bakouniniste, au congrès de Bruxelles en 1868. Il fut fait allusion à cette idée également aux premiers congrès de la Deuxième Internationale de 1889 et 1891, autour du problème du 1er mai. On se rappelle quelle était la signification de ce 1er mai, fête du travail chômée en vue d’obtenir la journée de huit heures.

Mais ce furent, à vrai dire, les grèves politiques de Belgique qui ont porté l’attention sur l’idée de grève générale d’une façon beaucoup plus pressante, le but étant la conquête par la grève générale du suffrage universel. En Belgique, l’action a été menée par Albert Defuisseaux, un des chefs du mouvement socialiste Wallon. Celui-ci fit paraître, en 1886, un ouvrage intitulé Le Catéchisme du Peuple, qui fut vendu à 260 000 exemplaires et déclencha, comme d’une façon spontanée, un mouvement de grève, d’abord à Charleroi, puis dans le Borinage. Ce mouvement fut réprimé par la force, et à des peines sévères de prison furent prononcées. Cela n’empêcha pas le parti socialiste, à la suite d’un congrès qui se tint à Namur, d’utiliser à nouveau la grève générale pour obtenir en Belgique ce qui avait toujours été refusé par le Parlement : l’établissement du suffrage universel. Il se déclencha, le 1er mai 1892, une grève d’une telle ampleur que le Parlement belge, inquiet, se décida à faire réunir une sorte d’Assemblée constituante destinée à réviser la loi électorale (qui avait été jusqu’alors très strictement censitaire). Cependant cette Assemblée, élue sous l’influence du parti catholique qui était très hostile au suffrage universel, n’ayant pas donnée satisfaction, une nouvelle grève générale se déclencha en avril 1893. Ce fut cette seconde grève générale qui finit par arracher au Parlement le suffrage universel, avec cette réserve toutefois que le droit de vote plural était instauré, c’est-à-dire que tous les citoyens belges de sexe mâle étaient électeurs, mais que les gens les plus riches voyaient leur vote dédoublé ou même triplé. Malgré ce vote plural, les premières élections qui ont eu lieu sous le régime du suffrage universel, donnèrent aux socialistes 28 sièges au Parlement belge. Il faut signaler, parmi les élus, deux personnalités : Anseele, directeur des fameuses coopératives du Voruit à Gand, qui constituaient la principale ressource financière du parti socialiste belge ; et Emile Vanderveelde, alors chef du mouvement ouvrier. Anseele et Vanderveelde ont fait fonction de membres du Comité Exécutif de l’Internationale. Remarquons que le succès relatif – mais le succès tout de même – de ces deux grèves générales de 1892 et 1893 devait entraîner plus tard le parti socialiste belge à réorganiser ces grèves générales, cette fois pour obtenir l’abolition du vote plural (qui ne fut d’ailleurs obtenue qu’après la première guerre mondiale). C’est cette grève victorieuse de 1893 qui démontra que l’idée de la grève générale n’était point une absurdité, qu’elle pouvait être une arme utilisable.

Dès lors, le problème de la grève générale sera posé à tous les congrès de l’Internationale, en 1893 au congrès de Zürich, en 1896 au congrès de Londres, en particulier par les délégations françaises, sans réussir à provoquer sur ce sujet une discussion générale. C’est, en fait, en France parmi les syndicalistes français, que l’idée de grève générale a recueilli le plus d’adhésions, du fait de la profonde déception qu’avait créée dans les milieux ouvriers la démocratie parlementaire. L’idée de grève générale s’est particulièrement développée en France dans les bourses du travail qui groupaient les différentes corporations d’une même localité, et qui se sont répandues surtout à partir de 1886, sous l’influence de Fernand Pelloutier, le principal théoricien de l’anarcho-syndicalisme. Pelloutier est devenu en 1894 le secrétaire de la Fédération Nationale des Bourses de Travail ; il en a été également l’historien. Il apparaît comme essentiellement soucieux de créer une oeuvre qui soit celle de la classe ouvrière elle-même, qui détache par conséquent celle-ci de l’action politique électorale et parlementaire. Son syndicalisme révolutionnaire (car c’est la formule à laquelle il aboutit) est éminemment anti-étatique, anti-parlementaire, et jusqu’à un certain point anti-socialiste. Sous l’influence sans doute de la propagande faite dans les bourses du travail, la Fédération Nationale des syndicats ouvriers (qui avait, depuis les années 1880, commencé à se constituer et dont devait sortir la Confédération Générale du Travail) a été amenée dans différents congrès, surtout à celui de Nantes en 1884, à consacrer une grande place à l’idée de la grève générale, " ce coup de pouce décisif, ce levier puissant, permettant de faire sur la société capitaliste les pesées nécessaires ". Telle était la formule employée, pour définir la grève générale, par Aristide Briand, ami de Pelloutier, et qui au congrès de Nantes triompha de l’opposition des guesdites, qui présentaient la grève générale comme " un mirage trompeur ". Le congrès de Nantes, qui s’est donc terminé par la victoire de Briand, a mis sur pied un comité d’organisation de la grève générale qui devait se réunir périodiquement et attendait l’occasion de lancer le mot d’ordre définitif.

Au congrès qui s’est tenu deux ans plus tard à Tours, en 1896, un autre syndicaliste, le cheminot Eugène Guérard, a lui aussi déclaré, en défendant la grève générale : " Les grèves partielles échouent, parce que les ouvriers se démoralisent et succombent sous l’intimidation du patronat protégé par le gouvernement. La grève générale durera peu et sa répression sera impossible. Quant à l’intimidation, elle est encore moins à redouter. La nécessité de défendre les usines, ateliers, manufactures, fera que l’armée sera éparpillée jusqu’à l’émiettement ". On voit apparaître ici l’une des thèses qui est le plus souvent invoquée en faveur de la grève générale, à savoir que celle-ci rend la répression du pouvoir impossible en dispersant les forces de l’ordre. Toutes ces idées ont pris corps lorsque se constitua, au congrès de Limoges en 1895, la Confédération Générale du Travail (C.G.T.) avec laquelle devait en 1902 fusionner la Fédération des Bourses.

Le problème de la grève générale se trouve à partir de 1895 au centre de toutes les discussions syndicales. Elle est défendue en particulier par Emile Pouget, rédacteur d’un journal syndicaliste, La Voix du Peuple, de tendances anarchistes et libertaires, qui voyait dans la grève générale une école de volonté indispensable, une école de préparation, de gymnastique révolutionnaire. L’on trouve cette idée exposée également par Georges Yvetot, qui a succédé à Pelloutier (mort en 1901) au secrétariat des bourses de travail, ainsi que par Victor Griffuelhes, de loin la personnalité la plus considérable du monde ouvrier français à cette époque. Griffuelhes est venu essentiellement du blanquisme, de la théorie de la minorité agissante. Après un passé de militant considérable, il sera désigné, en 1902, comme secrétaire de la C.G.T. au moment même où celle-ci est doublée par l’adhésion de la Fédération des Bourses. C’est lui qui a inspiré la fameuse Charte d’Amiens, votée par le congrès de la C.G.T. en 1906, et qui se prononce pour l’indépendance totale du monde syndical à l’égard des partis politiques, dans lesquels les syndicalistes peuvent militer, mais seulement à titre privé. Car l’oeuvre syndicale ne vise pas uniquement l’amélioration immédiate du sort des ouvriers, mais aussi, à long terme, l’expropriation capitaliste, l’émancipation intégrale du prolétariat ; et elle préconise pour obtenir cela la grève générale comme moyen d’action. Dans la pensée de ces diverses personnalités (Pouget, Yvetot, Griffuelhes), la grève générale est devenue de plus en plus un mythe d’où l’on peut tirer pour l’action révolutionnaire un enthousiasme nouveau : c’est une sorte de force irrationnelle qui doit exalter l’énergie ouvrière et d’où sortira finalement la régénération de la société. Cette idée de mythe appliquée à la grève générale a inspiré en particulier l’oeuvre de Georges Sorel, bien que celui-ci n’ait pas eu de relations personnelles avec les dirigeants syndicalistes. Il a publié à partir de 1906, dans un journal intitulé Le Mouvement Socialiste, une série d’articles qui constitueront l’ouvrage Réflexions sur la Violence. Dans cet ouvrage, Georges Sorel a donné en quelque sorte la théorie du syndicalisme révolutionnaire, en ramenant son rôle et son action à ceux du christianisme dans les premiers âges de notre ère. Sorel affirmait que de toutes les classes de la société, le prolétariat seul constitue un réservoir de forces morales, et que seul l’esprit de lutte contre les autres classes peut préserver et entretenir ces forces morales. D’où l’apologie, dans son oeuvre, de " la violence prolétarienne ", c’est-à-dire le refus total du prolétariat de transiger avec la bourgeoisie. D’où aussi la confiance dans la seule action de la classe ouvrière organisée dans les syndicats, et la nécessité de la grève générale, " idée force, mythe susceptible d’entretenir dans le peuple une unité combative ainsi que l’intuition même du socialisme. De même que le mythe du prochain retour du Christ avait soutenu les premiers chrétiens, exalté leurs énergies, et avait contribué à l’essor du christianisme, le mythe de la grève générale fera de chaque ouvrier un guerrier aspirant à l’ultime rencontre dans laquelle il donnera toute la mesure de sa valeur ".

Or cette idée de la grève générale, magnifiée par les syndicalistes révolutionnaires français, aura beaucoup de peine à s’imposer dans le monde de l’Internationale. La résistance contre la grève générale est venue essentiellement du parti socialiste allemand. Liebknecht, dès 1889, s’était prononcé contre la grève générale, en donnant comme argument qu’elle ne permet pas le recul, et que, si elle échoue, elle compromettra le mouvement socialiste dans sa totalité, qui se trouvera complètement désorganisé. Lorsque se réunit le congrès de l’Internationale à Paris, en 1900, l’argumentation des syndicalistes français fut présentée par Briand et se heurta aussitôt à l’opposition des syndicalistes allemands, en particulier de leur leader, le chef des Libres Syndicats (Frei Gewerkschaften), Legien. Celui-ci déclara qu’une grève générale serait inévitablement abattue par son gouvernement, que le travail d’organisation syndicale serait, de ce fait, entièrement détruit et compromis pendant de très nombreuses années. La position de la délégation française fut d’ailleurs combattue, en France même, par les éléments guesdistes, et elle fut battue à une très large majorité.

Au cours des années suivantes, des grèves générales infructueuses vinrent consolider la position des adversaires de cette idée. Grève d’abord en Belgique, en 1902, contre le vote plural qui demeura sans aucun effet. Grève de trois jours des syndicats suédois, en mai 1902, pour obtenir une nouvelle loi électorale du Parlement suédois, de tendance conservatrice, qui aboutit également à un échec. Grève enfin en Hollande, en avril 1903 contre la règlementation du droit de grève, qui échoua et provoqua un grave conflit entre les syndicats anarchistes et socialistes, dont le mouvement ouvrier hollandais eut beaucoup de peine à se remettre.

Aussi, après ce triple échec, lorsque se réunit le congrès d’Amsterdam en 1904, il était bien évident que l’opinion n’était guère favorable à l’idée de la grève générale. La thèse, à ce congrès, a été défendue à nouveau par Briand, soutenu du côté français par Jaurès, bien que celui-ci n’ait pas une entière confiance dans cette solution, mais qui était soucieux à ce moment-là de ne pas briser avec les éléments syndicalistes. A l’étranger le point de vue de Briand n’a été guère soutenu que par les représentants du parti socialiste révolutionnaire russe (S.R.) dont le principal représentant était Ustinov. Mais d’une façon générale l’opinion fut hostile. La délégation hollandaise Henriette Roland-Holst, admirable personnalité du monde ouvrier européen du début du 20ème siècle, distingua entre la grève générale qu’elle déclarait impossible, et la grève des masses qui ne pouvait être utilisée, d’après elle, que dans certains cas exceptionnels pour la défense ultime des droits des travailleurs. Tout en admettant la possibilité d’une grève des masses, elle mettait en garde les ouvriers contre le caractère anarchiste de l’idée de grève générale et insistait sur le travail d’organisation qui doit être fait au sein des fédérations. Le parti socialiste hollandais, qui était à ce moment-là dirigé par Troelstra et dans lequel les tendances réformistes parlementaires étaient importantes, se plaça derrière Henriette Roland-Holst. Le même point de vue fut soutenu par la délégation allemande qui, si l’on excepte quelques individus pris isolément, déclara ne pouvoir même discuter la question de la grève générale. Le point de vue de la commission qui avait été défendu par Henriette Roland-Holst, fut approuvé finalement par trente six voix contre quatre.

Au moment même où l’idée de la grève générale semblait par conséquent condamnée par le socialisme international, deux événements vont modifier brusquement la position des socialistes sur cette question. Le premier, ce furent les grèves de caractère insurrectionnel qui se développèrent en Italie. A la suite de la répression policière contre un certain nombre de grèves d’ouvriers agricoles en Sardaigne et en Sicile, les grèves de Bugarru et de Castelluzzo, des manifestations s’étendirent progressivement sur le continent. Elles commencèrent à Milan (qui avait été ébranlée par une secousse révolutionnaire quelques années plus tôt) le 15 septembre 1904 et gagnèrent tous les grands centres industriels italiens : Gênes, Monza, Rome, Livourne, pour embraser finalement la totalité du pays. Les syndicats, dans cette révolte généralisée, ont été menés par une personnalité considérable du socialisme italien, Arturo Labriola, qui était à ce moment-là à la tête du syndicalisme italien. C’était un marxiste dont l’oeuvre théorique était importante ; il avait essayé cependant de modifier certains aspects de la doctrine marxiste ; il exaltait la fonction créatrice de l’homme dans le socialisme et niait le caractère déterministe du mouvement historique, la nécessité fatale d’une transformation économique. Le mouvement de grève dont on vient d’indiquer l’origine, avait un caractère spontané et inorganisé. Ces grèves insurrectionnelles ont été l’expresssion d’une colère profonde dans l’ensemble du prolétariat italien. Le ministre libéral Giolitti, qui était alors au pouvoir, réprima par les armes l’ensemble de ces mouvements, et les ouvriers, au bout de quelques jours – tout au plus de quelques semaines – furent obliger de réintégrer les usines. Malgré l’échec, l’ampleur du mouvement avait démontré, comme l’écrivait Labriola, que " cinq minutes d’action directe avaient plus de valeur que quatre années de bavardages parlementaires ". Il avait été possible de mobiliser la totalité de la classe italienne, qui s’était spontanément offerte à la lutte.

Le deuxième événement, d’une portée encore plus considérable, ce furent les mouvements révolutionnaires qui eurent lieu en Russie au cours de l’année 1905, et qu’on ne peut ici que rappeler brièvement dans leur déroulement historique. Ce fut d’abord le dimanche rouge de Moscou, le 9 janvier, où la place du Palais d’hiver à Saint-Petersbourg fut teintée du sang de centaines d’ouvriers, et qui coûta définitivement au tsar sa popularité auprès des masses, puis d’innombrables insurrections agraires, puis la grève générale qui suivit la signature de la paix avec le Japon et obligea le tsar à signer le Manifeste d’octobre créant en Russie un régime constitutionnel (élection d’une Douma). Enfin, au mois de décembre, il y eut toute une série de grèves qui ne purent s’achever dans l’insurrection prévue ; elles furent réprimées dans le sang ; mais elles prouvèrent la violence du sentiment révolutionnaire, et, dans certains secteurs, comme à Moscou, elles montrèrent l’organisation remarquable que les Soviets avaient reçue, surtout sous l’influence de Lénine. Quoi qu’il en soit, et bien que finalement les mouvements révolutionnaires de 1905 en Russie aient conduit, eux aussi, à un échec ouvrier, ils avaient démontré la puissance révolutionnaire de la classe ouvrière.

Ces événements vont provoquer un certain revirement, en particulier au sein de la sociale-démocratie allemande (2). En mai 1905 encore, le congrès des syndicats allemands qui s’était tenu à Cologne, s’était sur la proposition de Theodor Bömelberg, prononcé d’une façon formelle contre toute discussion de la grève générale. Mais au congrès du parti social-démocrate qui se tint quelques mois plus tard, en août 1905, à Iéna, il ne fut plus possible d’éluder la question de la grève générale. A la suite d’une longue intervention de Bebel, il fut reconnu que la grève des masses – c’était le terme qu’avait employé Henriette Roland-Holst – devait être organisée à titre défensif en cas d’atteinte, soit au suffrage universel, soit au droit de coalition. Et quand Bebel évoquait la menace qui pesait sur le suffrage universel en Allemagne, il ne faisait pas allusion à un bruit inexact : beaucoup de membres du gouvernement allemand, devant les progrès de la sociale-démocratie, conseillaient la suppression du suffrage universel. La solution d’une grève défensive des masses apparut d’ailleurs comme insuffisante à beaucoup de socialistes allemands : il fallait, disaient-ils, utiliser la grève générale pour briser tout de suite en Prusse la loi électorale des trois classes, qui rendait impossible toute évolution réelle vers la démocratie et maintenait dans le pays la domination des anciennes classes dirigeantes. Il fallait par conséquent, d’après ces éléments de gauche, donner à la grève des masses un caractère non pas seulement défensif, mais également offensif. Cette position a été défendue par la gauche du parti dans la Leipziger Volkszeitung (La Gazette populaire de Leipzig), et en particulier par Rosa Luxembourg dans sa brochure Grève Générale, Partis et Syndicats, où elle insiste, en partant de l’exemple de la Russie, sur l’idée d’une sorte de grève permanente, indissolublement liée à la cause de la révolution, sans distinction entre les facteurs économiques et politiques. Il fallait, disait Rosa Luxembourg, que les ouvriers allemands réfléchissent sur la révolution russe, la considèrent comme un moment de leur propre histoire sociale et politique, qu’ils se mettent à l’école de la Russie.

Cependant, cette position reste celle d’une infime minorité au sein de la sociale-démocratie. Les syndicats, même après l’expérience russe de 1905, demeurent formellement hostiles à la grève générale. Au congrès de la sociale-démocratie allemande qui s’est tenu à Mannheim en 1906, les syndicats allemands, par la bouche de Legien, ont réaffirmé leur hostilité à la grève générale. " Elle est une absurdité, disent-ils, elle ne peut conduire qu’à la désillusion et au découragement général ". Et ils ont fait adopter à ce congrès le principe d’une égalité complète du parti et des syndicats sur l’ensemble des questions touchant la politique ouvrière : c’était rendre impossible, étant donné les positions syndicales allemandes, toute mise en marche du mécanisme de la grève générale.

Il n’en reste pas moins, malgré les réserves adoptées à Mannheim, que la révolution russe avait contribué à modifier la position des socialistes européens sur la question de la grève générale. Cette évolution explique que l’idée de la grève générale ait été reprise en 1907, lors du congrès de l’Internationale à Stuttgart, où cette fois elle ne restera plus envisagée en vue de l’obtention de telle ou telle réforme politique comme le suffrage universel, ou telle ou telle acquisition pour la classe ouvrière (loi de huit heures), mais comme un moyen de lutte contre la guerre. C’est-à-dire qu’elle sera considérée comme un soulèvement de la classe ouvrière, le jour où les puissances capitalistes déclencheraient une guerre mondiale.

 

 

 

Notes

(1) On sait que les Chartistes avaient mis sur pied une Charte du peuple – d’où leur nom – qu’ils voulaient faire appliquer.

(2) On peut suivre l’évolution de cette opinion dans un livre de Kautsky, La Grève des Masses Politique (Politischer Massenstreik), paru en 1914.

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