1965

 

Jacques Droz

L’Internationale Ouvrière de 1864 à 1920

XIV.Le problème des nationalités dans l’empire Austro-Hongrois
et la Seconde Internationale

1965

LE PROBLEME DES NATIONALITES DANS L’EMPIRE AUSTRO-HONGROIS ET LA SECONDE INTERNATIONALE

Le problème que pose l’action des masses laborieuses sur le développement de l’idéologie nationale est, dans les pays autrichiens, d’un caractère très particulier. A l’époque, en effet, où les masses ouvrières arrivent à la maturité politique et sociale et s’intègrent dans des partis ou des syndicats fortement organisés, à l’époque par conséquent où elles apparaissent mûres pour l’apprentissage de la lutte des classes, elles se trouvent impliquées en Autriche-Hongrie, du fait du caractère multinational de cet Etat, dans des conflits qui opposent les nations les unes aux autres. Et elles éprouvent la virulence de ces conflits dans leur vie quotidienne, à l’école, sur le marché, à l’usine, dans les centres d’apprentissage. Les principes fondamentaux du socialisme, qui regarde les luttes nationales comme une simple affaire de la bourgeoisie, se trouvent ainsi menacés dans leur application par la virulence des antagonismes de nation à nation. Il n’est donc pas étonnant que dans les Etats autrichiens l’attention des cadres socialistes ait été attirée plus qu’ailleurs par les problèmes nationaux afin de trouver une solution à un conflit déchirant : en fin de compte, sera-ce la solidarité internationale ou l’exigence nationale qui l’emportera dans la conscience des travailleurs ? C’est le problème que pose la question des nationalités au socialisme dans les pays autrichiens. L’opposition de nation à nation, dans cet empire, est particulièrement développée entre Tchèques et Allemands. On se contentera, dans l’exposé qui va suivre, d’étudier cet aspect du conflit, et on n’abordera qu’accessoirement les autres qui n’ont pas du tout la même virulence.

On sait qu’en Bohême il y a un mélange de deux races, les Allemands et les Slaves, qui sont dans certaines régions, et notamment dans le pourtour de la Bohême, dans ce qu’on appelle le pays des Sudètes (qui est aussi la région la plus importante parce que la plus industrialisée), fortement imbriquées l’une à l’autre. Cette juxtaposition sur le même territoire de races différentes et parlant des langues différentes, pose toute une série de problèmes extrêmement graves. C’est ainsi que, jusqu’en 1914, les salaires et le niveau de vie sont infiniment plus bas dans les pays slaves que dans les pays allemands. Et l’on a clairement senti à Prague à quel point était insuffisante la politique d’investissement du gouvernement dans les pays slaves encore sous-développés. A ces causes générales, économiques, de conflit, vient s’ajouter dans les pays de population mixte, comme le pourtour de la Bohême, l’impression d’insécurité que crée, pour la population allemande, la puissante émigration tchèque et, de ce fait, la slavisation par les campagnards tchèques des grandes villes industrielles allemandes. La situation paraît particulièrement inquiétante pour les Allemands dans le bassin minier de Teplitz où les Tchèques passent entre 1880 et 1900, de 13 à 26% dans le chiffre de la population, dans la région industrielle de Reichenberg (aujourd’hui Liberec), dans la ville de Brünn, capitale de la Moravie. Une ville comme Prague, où le peuplement allemand avait été longtemps prépondérant, tend au cours de cette période à devenir une ville entièrement tchèque (il n’y a plus de représentation allemande au conseil municipal de Prague à partir de 1910). Le même problème se pose à Vienne, une ville cependant en apparence totalement allemande, mais où une partie de la population est d’origine tchèque ; et si le processus d’assimilation à Vienne est plus fort qu’en Bohême, de nombreux ouvriers tchèques se montrent malgré tout rétifs à s’assimiler la langue et la culture allemandes. A mesure que se développe la grande industrie, comme cela a été le cas en Bohême, surtout dans les dernières décades du 19ème siècle, les ouvriers allemands et la main d’oeuvre slave tendent à s’isoler les uns des autres, et aux préoccupations communes de conquête sociale, qui unissaient jusqu’alors l’élite des ouvriers, se substituent des passions nationales plus élémentaires et plus puissantes.

Certes, contre le développement de ces antagonismes nationaux particulièrement vifs dans les régions de population mixte, les leaders ouvriers syndicalistes ont essayé de réagir, et ils ont fait beaucoup pour tenter d’empêcher que s’accroisse l’animosité des Slaves et des Allemands les uns à l’égard des autres. En particulier, à l’époque de l’organisation du parti social-démocrate autrichien qui eut lieu au congrès de Hainfeld en 1889, Victor Adler, personnalité la plus remarquable du socialisme autrichien, aidé d’ailleurs par un certain nombre de syndicalistes tchèques, comme notamment Joseph Hybes, avait tout fait pour que les passions nationales ne nuisent pas à l’unification du parti qui s’était réalisée, on l’a vu, sous le signe du marxisme après une très longue crise doctrinale. Il n’en reste pas moins que, progressivement, pour les raisons indiquées plus haut, des sentiments de méfiance se glissent entre le prolétariat allemand et le prolétariat slave. Il y a incontestablement chez les Allemands, et en particulier chez les syndicalistes allemands, un sentiment de prééminence, d’autant plus que l’allemand est la langue de la culture, où se sont exprimés les maîtres de la pensée marxiste, Marx et Engels. De leur côté, les socialistes tchèques subissent l’influence du mouvement national Jeunes Tchèques qui vise à la reconstitution d’un Etat autonome de Bohême dans les frontières de l’ancien Etat qui portait ce nom. Pour éviter des heurts, le parti social-démocrate s’est transformé, en Cisleithanie (dans la monarchie austro-hongroise, ce sont les pays qui sont gouvernés par Vienne, tandis que la Transleithanie, dominée essentiellement par les Hongrois, a sa capitale à Budapest), en un parti fédératif où les six nations principales (Allemands, Tchèques, Polonais, Ruthènes, Italiens et sud-Slaves) s’administrent elles-mêmes, leurs affaires gardant seulement un exécutif commun.

Mais, de très bonne heure, les socialistes autrichiens vont essayer de trouver une solution au problème des nationalités. Ce souci va apparaître, parmi eux, dans le groupe des austro-marxistes qui comprend des personnalités assez diverses, dont les plus importantes sont Otto Bauer, Karl Renner (futur président de la république autrichienne, après la deuxième guerre mondiale) et Frédéric Adler (fils de Victor Adler, qui pendant la guerre assassinera un ministre autrichien). Les austro-marxistes écrivent presque tous dans une revue, Der Kampf (Le Combat). Leur conviction commune sur le plan doctrinal est que le marxisme ne constitue pas un système clos, qu’il n’est qu’un point de départ et qu’il faut chercher à travers des domaines nouveaux le moyen d’appliquer ses idées à de nouvelles questions. L’un des points essentiels de la réflexion des austro-marxistes va être précisément les liens entre socialisme et nationalisme. Le socialisme peut-il apporter une solution à la lutte des nationalités ? L’occasion de la réflexion sur ces problèmes a été le congrès de la sociale-démocratie autrichienne à Brünn en 1899. A ce congrès on tomba d’accord sur l’idée que le problème des nationalités devait être résolu dans le cadre de l’Etat existant, qui était reconnu, s’il était très défectueux dans la réalité, comme une unité politique et économique viable. Les sociaux démocrates estiment qu’il faut faire disparaître dans la monarchie austro-hongroise, la notion des Etats de la Couronne (couronne de Saint Etienne en Hongrie, comme de Saint Venceslas en Bohême), qu’il faut supprimer les privilèges dont jouissent certaines nations (les Allemands et les Hongrois) en vertu même du dualisme de 1867, et qu’il faut transformer la monarchie en une série de corps autonomes, égaux entre eux et fondés sur leurs caractères ethniques.

C’était là le point de départ d’une théorie qui va être développée en particulier par Karl Renner, et que l’on appelle la théorie de l’autonomie personnelle. On a considéré Karl Renner comme l’auteur de cette théorie. A vrai dire, elle avait été exposée déjà quelques décades plus tôt par le leader hongrois, Kossuth, alors que celui-ci, après la révolution de 1848, vivait dans l’exil. Kossuth avait suggéré la création de congrégations nationales qui grouperaient les membres d’une même nation disséminés sur l’ensemble du territoire, et qui administreraient elles-mêmes leurs affaires. Ces idées de Kossuth vont être reprises et développées par Renner dans une série d’ouvrages parus au début du 20ème siècle, et dont le plus important est La Crise du Dualisme (1904). Renner déclare : (et c’est là la théorie de l’autonomie personnelle) que la nationalité est un attribut du citoyen au même titre que l’appartenance à une confession religieuse. Or, de même que l’on a depuis longtemps abandonné la formule cujus regio, ejus religio, par laquelle on indique que les sujets ont généralement la même nationalité que leur prince, de même qu’il n’est plus possible, déclare Renner, d’attacher la nationalité à un territoire déterminé. Chaque citoyen a le droit de choisir sa nationalité, comme il choisit sa religion. Quel que soit son domicile, il peut s’inscrire par conséquent à ce que Renner appelle un " cadastre national ". Ainsi sera constituée une association nationale, indépendante du territoire, disposant de son administration propre ainsi que de son budget, et qui élira un Conseil National, lequel statuera sur tous les problèmes touchant l’enseignement, la langue et la culture. Renner établit une séparation entre les affaires politiques qui restent entre les mains d’une administration commune, et les affaires de culture qui dépendent strictement de la nationalité, du Conseil national élu par les membres d’une même nationalité. La thèse développée par Renner a été reprise quelques années plus tard par Otto Bauer dans son livre La Question des Nationalités et la Sociale-Démocratie (1907), dans lequel il écrit : " L’organisation de l’humanité en communautés nationales autonomes jouissant de leurs biens culturels, c’est là le but principal que doit poursuivre une sociale-démocratie de tendance internationale."

Or, la thèse de Renner-Bauer, qui est devenue progressivement la thèse officielle de la sociale-démocratie autrichienne, va se heurter à deux formes d’opposition. D’abord et essentiellement, au nationalisme des socialistes tchèques. La question pour les Tchèques va se poser principalement sur le plan syndical, où ils reprochent aux Allemands de détenir toutes les fonctions de secrétaires de syndicats, de ne pas tolérer à côté d’un secrétaire allemand un secrétaire tchèque, et par conséquent de s’efforcer de germaniser par les syndicats le monde entier tchèque. A cela les syndicalistes allemands répondent que les syndicats sont des affaires professionnelles, économiques, et que l’on ne peut pas y faire entrer les questions nationales. Ainsi, à propos de la question syndicale un conflit très grave s’ouvre dans la première décade du 20ème siècle entre les socialistes allemands et tchèques. On voit se développer, à côté d’un petit groupe de Tchèques centralistes qui restent rattachés à Vienne, un parti socialiste tchèque de caractère séparatiste, infiniment plus nombreux, et qui lance de violentes attaques dans la presse socialiste tchèque contre les tendances centralisatrices qui prévalent dans les centrales viennoises. On voit par conséquent que la sociale-démocratie tchèque tend à se séparer purement et simplement du parti social-démocrate autrichien.

Or, la question va être posée devant l’Internationale. A deux reprises, en 1907 et en 1910, celle-ci va prendre position contre le séparatisme tchèque. La première escarmouche eut lieu au congrès de Stuttgart (1907) où il fut décidé que, contrairement à la demande des Tchèques, il ne pourrait y avoir qu’une seule centrale syndicale par pays, ce qui était bien évidemment condamner les prétentions tchèques à avoir, à côté de la centrale viennoise, une centrale à Prague. Mais plus grave est ce qui s’est passé au congrès de Copenhague en 1910, où les séparatistes tchèques tentèrent de démontrer par la bouche de leur représentant, Nemec, qu’il était impossible de faire vivre dans un même parti des nationalités différentes. " Malgré l’unité du programme, déclare Némec, il y a entre les prolétaires tchèques et allemands des différences de développement et de besoins telles qu’une technique et une tactique organisatrices et administratives différentes doivent être mises au point. Comme il n’est pas possible de réunir ces intérêts mutuellement réfractaires dans des forces d’organisation polyglottes, des conflits internes jaillissent de cette situation qui fait naître une défiance mutuelle et paralysante d’énergie combative du prolétariat tout entier ". A la même époque, dans un journal socialiste tchèque, le Rovnost paraît un article disant : " Comment un mouvement coopératif tchèque peut-il naître, si l’ouvrier tchèque envoie aux unions centrales de Vienne le peu d’argent qu’il a économisé " Comment l’ouvrier tchèque peut-il demander pour ses enfants une école tchèque, quand il aura donné son argent pour acheter aux ennemis de sa nation ? Et comment la classe ouvrière tchèque peut-elle obtenir l’égalité politique, sociale et nationale, si elle abandonne sa puissance économique, sa force productive, la puissance de l’argent, aux camarades d’une autre nation ? " Malgré ces plaidoyers, le congrès de Copenhague donna entièrement raison aux socialistes autrichiens, qui furent soutenus avec efficacité par Kautsky, dont l’influence était grande au sein de la sociale-démocratie allemande, et par le syndicaliste allemand Liegen. A une très forte majorité, le congrès de Copenhague condamna l’attitude des séparatistes tchèques.

Mais cette condamnation n’a pas résolu le conflit. Les décisions de Copenhague n’ont pas donné satisfaction aux Tchèques qui ont continué à marquer leur opposition jusqu’à la guerre. L’opposition apparaît d’autant plus grave en ce début du 20ème siècle, que se sont constitués en Bohême, à côté de la sociale-démocratie, des partis socialistes de caractère national, comme le Parti national socialiste tchèque, et surtout – le plus influent – le Parti des Travailleurs allemands qui se recrute dans les pays Sudètes, a des tendances antisémites et pangermanistes, et organise parfois des mouvements terroristes pour effrayer les industriels qui emploient une main d’oeuvre tchèque. Cet antagonisme entre Allemands et Tchèques apparaît en 1911, aux élections au Reichstag (qui est depuis 1905 élu au suffrage universel) où l’on voit s’opposer des socialistes allemands et tchèques dans les

mêmes circonscriptions électorales. Au Parlement, les députés socialistes des différentes nationalités forment des clubs (club allemand, club tchèque, club polonais) qui votent souvent dans un sens différent. Le journal socialiste de Vienne, Die Arbeiterzeitung (Le Journal des Travailleurs), reproche aux Tchèques d’être en Bohême des " briseurs de grève ". Quant aux socialistes tchèques, ils se rapprochent de plus en plus de l’idéologie nationaliste des partis bourgeois. Si la rupture ne s’est pas produite et si les séparatistes ne furent pas violemment exclus des congrès de la sociale-démocratie, on le doit à l’esprit conciliant d’un certain nombre de personnalités de premier plan dans le socialisme autrichien : Victor Adler en Autriche, Seliger, leader allemand en Bohême, et Smeral, député socialiste tchèque. Ces personnalités, par soucis de préserver les intérêts de la classe ouvrière, empêchèrent la rupture complète.

Les choses ne se présentent pas avec autant de gravité pour les autres nationalités. Mais il n’est pas douteux non plus que les socialistes polonais de Galicie (c’est-à-dire de la partie de la Pologne qui appartient à l’Autriche) soient de plus en plus dominés par l’idéologie nationale polonaise. C’est le cas également des socialistes slaves du sud, dont la personnalité la plus considérable à cette époque est le Slovène Kristan, qui, eux aussi, envisagent dorénavant la formation d’un grand Etat yougoslave. Il apparaît en tout cas qu’à la veille de la guerre les passions nationales en Autriche ont tendance à ruiner progressivement dans les masses ouvrières le sentiment de solidarité de classe. Dans un journal socialiste de Budapest on peut lire en 1913 : " Les nations opprimées élèvent une protestation plus forte que les classes opprimées. La petite Internationale (comme on appelait la monarchie autrichienne) n’apparaît pas capable, en présence des passions déchaînées, de faire vivre côte à côte des socialistes appartenant à des nations différentes ".

Mais l’opposition aux idées de Renner vient d’un second horizon. Un certain nombre de marxistes reprochent à Renner et à Bauer d’avoir donné dans leurs écrits, en définissant la théorie de l’autonomie personnelle, trop d’importance au problème des nationalités qui, disent-ils, doit être systématiquement exclu des préoccupations du parti. C’est la thèse radicale qui est développée par un leader syndicaliste de la Bohême allemande, Josef Strasser, dans son ouvrage Les Travailleurs et la Nation (1912), qui dénonce le nationalisme sous toutes ses formes et déclare que l’intérêt de classe est la somme des intérêts de l’ouvrier et contient par conséquent son intérêt national. C’est la thèse également qui est développée par les tribunistes hollandais, en particulier par Pannekoeck dans son livre Guerre des classes et Nations (1912). C’est enfin – et c’est là le point le plus intéressant – la thèse qui va être développée par Staline dans son premier ouvrage Le Marxisme et la Question Nationale (1913). Quelle est l’origine de cet ouvrage ? Lénine, dont on sait l’importance au sein de la sociale-démocratie russe à cette époque, était inquiet du développement des idées de Renner et de Bauer dans un certain nombre de groupements socialistes russes, en particulier au sein de Bund, organisation socialiste juive, et chez certains socialistes russes de la périphérie de la Russie, de la région du Caucase notamment. La solution de l’autonomie personnelle avait, dans tous ces groupements, conquis des adeptes. C’est pourquoi Lénine décida d’envoyer Staline étudier cette question en Autriche. Et Staline, de fait, en 1912-1913, passa quelques mois à Vienne. Il est sorti de ce séjour une série d’articles qui parurent dans une revue russe et qui furent réunis sous le titre Le Marxisme et la Question Nationale. Dans cet ouvrage Staline prend à partie la conception d’individus en dehors de tout territoire déterminé, comme une communauté purement culturelle. " Le point de vue de Bauer, écrit-il, identifiant la nation avec le caractère national, détache la nation du sol et en fait une sorte de force invisible et se suffisant à elle-même ". " On ne saurait, ajoute-t-il, parler de communauté culturelle dans une nation où s’opposent bourgeois et ouvriers ". Et allant plus loin, Staline rendait responsables Renner et Bauer de la division entre socialistes de la monarchie autrichienne. " Les choses sont arrivées au point, constate-t-il, qu’au lieu d’un parti international unique, il existe maintenant six nations, dont le parti social-démocrate tchèque qui ne veut même pas avoir affaire à la sociale-démocratie allemande. Division des syndicats par nationalité, aggravation des frictions nationales, trahison à l’égard des ouvriers des autres nationalités, tels sont les résultats du fédéralisme dans l’organisation ". Ce qui ne veut pas dire, pour Staline, que les socialistes ne doivent pas s’intéresser aux luttes nationales. Au contraire, Staline soutient le droit d’auto-disposition, d’auto-détermination des nations, dans le cas où

cette autodétermination peut servir la cause révolutionnaire. Les socialistes doivent appuyer le principe d’autodétermination, par conséquent, selon les exigences de la lutte des classes. Cette thèse sera reprise par Lénine lui-même dans une série d’articles qu’il publie en 1913-1914 et qui ont pour titre : Le Droit des Nations à l’Autodétermination. Lénine écrit : " La question du droit des Nations à disposer d’elles-mêmes, les partis sociaux-démocrates doivent la résoudre dans chaque cas pris individuellement de façon absolument indépendante du point de vue de l’intérêt de toute évolution sociale et de l’intérêt de la lutte du prolétariat pour le socialisme ". On voit par conséquent que dans ces articles, Lénine, tout en méprisant le nationalisme bourgeois, admet que le mouvement d’émancipation nationale peut contribuer à la victoire de la révolution prolétarienne mondiale. Il admet que dans certains cas la lutte des nations pour leur indépendance peut coïncider avec des fins révolutionnaires et être utilisée en vue de ces fins. La valeur du mouvement national est jaugée par Lénine en rapport avec les services qu’il rend à la cause révolutionnaire, et subordonnée à cette cause.

A cette position de Lénine, favorable, on le voit, dans certains cas à l’autodétermination nationale, s’oppose la position de Rosa Luxembourg. Etudiant notamment le problème de la Pologne, dont elle a été pendant longtemps le représentant aux congrès de l’Internationale, Rosa Luxembourg estime, elle, que la création des Etats nationaux ne constitue jamais un progrès et que la revendication nationale ne peut que faire obstacle au maintien de l’union internationale des prolétaires. Il n’est pas douteux que Rosa Luxembourg ait été déterminée pour une grande part, dans cette attitude, par ses sentiments de juive, les juifs ayant toujours été persécutés par le nationalisme polonais. Elle montrait en tous les cas que le nationalisme polonais ne pouvait pas constituer une base valable pour un mouvement révolutionnaire, parce qu’il dressait contre lui aussitôt les minorités opprimées traditionnellement par la Pologne, à savoir les Juifs, les Ruthènes et les Ukrainiens. " Dans cette lutte, ajoutait-elle, le nationalisme mettait dans tous les cas les prolétaires à la remorque de la bourgeoisie ". Et elle déduisait que les travailleurs polonais devaient continuer la lutte dans les partis socialistes des pays auxquels ils appartenaient : ceux qui habitaient dans la Pologne russe, au sein du parti socialiste russe, etc…

On voit donc qu’à la veille de la guerre, sur le problème des nationalités, il n’y a pas seulement division entre les partisans de la théorie de Renner-Bauer de l’autonomie personnelle et les éléments de gauche de la sociale-démocratie mondiale, mais que ces éléments de gauche sont divisés entre deux tendances : le léninisme et le luxembourgisme. La discussion était fort loin d’être achevée au moment où la guerre de 1914 a éclaté, et elle a été reprise constamment au cours des hostilités. (1)

 

 

Note

(1) Cf . le livre en langue anglaise de Boernser, Les Bolcheviks et la question coloniale et nationale, Genève 1957

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