PRÉFACE Plus on étudie la Révolution française, plus on constate combien l'histoire de cette grande épopée reste encore incomplète, combien elle contient de lacunes, de points à éclaircir.
C'est que la Grande Révolution, qui a tout remué, tout bouleversé et commencé à tout rebâtir dans le cours de quelques années, fut un monde en action. Et si, en étudiant les premiers historiens de cette époque, surtout Michelet, on admire l'inouï labeur que quelques hommes ont pu mener à bonne fin, pour démêler les mille séries de faits et de mouvements parallèles dont se compose la Révolution, on constate en même temps l'immensité du travail qui reste à accomplir.
Les recherches opérées pendant ces dernières trente années par l'école historique, dont M. Aulard et la Société de la Révolution française sont les représentants, ont certainement fourni des matériaux précieux qui jettent des flots de lumière sur les actes de la Révolution, sur son histoire politique et sur la lutte des partis qui se disputaient le pouvoir. Toutefois l'étude des aspects économiques de la Révolution et de ses luttes reste encore à faire et, comme l'a très bien dit M. Aulard, une vie entière ne suffirait pas pour accomplir cette besogne, sans laquelle, il faut le reconnaître, l'histoire politique demeure incomplète et souvent incompréhensible. Mais toute une série de nouveaux problèmes, vastes et compliqués, s'offrent à l'historien dès qu'il aborde cet aspect de la tourmente révolutionnaire.
C'est pour essayer de démêler quelques-uns de ces problèmes que j'avais entrepris, dès 1880, des études séparées sur les débuts populaires de la Révolution, sur les soulèvements des paysans en 1789, sur les luttes pour et contre l'abolition des droits féodaux, sur les vraies causes du mouvement du 31 mai, etc. Malheureusement j'ai dû me borner, pour ces études, aux collections imprimées – très riches sans doute – du British Muséum, et je n'ai pu me livrer à des recherches dans les Archives nationale de France.
Cependant, comme le lecteur ne pourrait s'orienter dans des études de ce genre, s'il n'avait un aperçu général de tout le développement de la Révolution, j'ai été amené à faire un récit plus ou moins suivi des événements. Je n'ai pas voulu redire le côté dramatique de grandioses épisodes tant de fois narrés, et je me suis appliqué surtout à utiliser les recherches modernes, pour faire ressortir la liaison intime et les ressorts des divers événements dont l'ensemble forme la grande épopée qui couronne le dix-huitième siècle.
La méthode qui consiste à étudier la Révolution en prenant séparément diverses parties de son œuvre, offre certainement des inconvénients : elle entraîne nécessairement des redites. Cependant j'ai préféré encourir pareil reproche, espérant mieux graver dans l'esprit du lecteur les puissants courants de pensée et d'action qui s'entre-choquaient pendant la Révolution française, – courants qui tiennent si intimement à l'essence de la nature humaine qu'ils se trouveront fatalement dans les événements historiques de l'avenir.
Quiconque connaît l'histoire de la Révolution sait combien il est difficile d'éviter les erreurs de faits dans les détails des luttes passionnées dont on s'attache à retracer le développement. C'est dire que je serai extrêmement reconnaissant à ceux qui m'indiqueront les erreurs que j'ai pu commettre. Et je commence par témoigner ma plus vive reconnaissance à mes amis, James Guillaume et Ernest Nys, qui ont eu l'extrême bonté de lire mon manuscrit et mes épreuves et de m'aider dans ce travail de leurs vastes connaissances et de leur esprit critique.
PIERRE KROPOTKINE15 mars 1909.
Deux grands courants préparèrent et firent la Révolution. L'un, le courant d'idées, – le flot d'idées nouvelles sur la réorganisation politique des États, – venait de la bourgeoisie. L'autre, celui de l'action, venait des masses populaires – des paysans et des prolétaires dans les villes, qui voulaient obtenir des améliorations immédiates et tangibles à leurs conditions économiques. Et lorsque ces deux courants se rencontrèrent, dans un but d'abord commun, lorsqu'ils se prêtèrent pendant quelque temps un appui mutuel, alors ce fut la Révolution.
Depuis longtemps déjà les philosophes du dix-huitième siècle avaient sapé les fondements des sociétés policées de l'époque, dans lesquelles le pouvoir politique, ainsi qu'une immense partie des richesses, appartenaient à l'aristocratie et au clergé, tandis que la masse du peuple restait la bête de somme des puissants. En proclamant la souveraineté de la raison, en prêchant confiance en la nature humaine et en déclarant que celle-ci, corrompue par les institutions qui, dans le cours de l'histoire, imposèrent à l'homme la servitude, retrouverait néanmoins toutes ses qualités lorsqu'elle aurait reconquis la liberté, les philosophes avaient ouvert à l'humanité de nouveaux horizons. En proclamant l'égalité de tous les hommes, sans distinction d'origine, et en demandant l'obéissance de chaque citoyen, – qu'il fût roi ou paysan, – à la loi, censée exprimer la volonté de la nation, lorsqu'elle a été faite par les représentants du peuple ; en demandant enfin la liberté des contrats entre hommes libres et l'abolition des servitudes féodales ; en formulant toutes ces réclamations, reliées entre elles par l'esprit systématique et la méthode qui caractérisent la pensée du peuple français, – les philosophes avaient certainement préparé la chute de l'ancien régime, du moins dans les esprits.
Mais cela seul ne pouvait suffire pour faire éclater la Révolution. Il fallait encore passer de la théorie à l'action, de l'idéal conçu en imagination à la mise en pratique dans les faits ; et ce qu'il importe surtout à l'histoire d'étudier aujourd'hui, ce sont les circonstances qui permirent à la nation française, à un moment donné, de faire cet effort : commencer la réalisation de l'idéal.
D'autre part, bien longtemps avant 1789, la France était déjà dans une période d'insurrections. L'avènement de Louis XVI au trône, en 1771, fut le signal de toute une série d'émeutes de la faim. Elles durèrent jusqu'en 1783. Puis vint une période d'accalmie relative. Mais, depuis 1786, et surtout depuis 1788, les insurrections paysannes recommencèrent avec une nouvelle énergie. La famine avait été le motif principal des émeutes de la première série. Maintenant, si le manque de pain restait toujours une des causes des soulèvements, c'était surtout le désir de ne plus payer les redevances féodales qui poussait les paysans à la révolte. Jusqu'en 1789, le nombre de ces émeutes alla en grandissant, et enfin en 1789 elles se généralisèrent dans tout l'est, le nord-est et le sud-est de la France.
Ainsi se désagrégeait le corps social. Cependant une jacquerie n'est pas encore une révolution, alors même qu'elle prendrait des formes aussi terribles que celles du soulèvement des paysans russes en 1773, sus la bannière de Pougatchoff. Une révolution, c'est infiniment plus qu'une série d'insurrections dans les campagnes et dans les villes. C'est plus qu'une simple lutte de partis, si sanglante soit-elle, plus qu'une bataille dans les rues, et beaucoup plus qu'un simple changement de gouvernement, comme la France en fit en 1830 et 1848. Une révolution, c'est le renversement rapide, en peu d'années, d'institutions qui avaient mis des siècles à s'enraciner dans le sol et qui semblaient si stables, si immuables, que les réformateurs les plus fougueux osaient à peine les attaquer dans leurs écrits. C'est la chute, l'émiettement en un petit nombre d'années, de tout ce qui faisait jusqu'alors l'essence de la vie sociale, religieuse, politique et économique d'une nation, le renversement des idées acquises et des notions courantes sur les relations si compliquées entre toutes les unités du troupeau humain.
C'est enfin l'éclosion de conceptions nouvelles, égalitaires sur les rapports entre citoyens, – conceptions qui bientôt deviennent des réalités et alors commencent à rayonner sur les nations voisines, bouleversent le monde et donnent au siècle suivant son mot d'ordre, ses problèmes, sa science, ses lignes de développement économique, politique et moral.
Pour arriver à un résultat de cette importance, pour qu'un mouvement prenne les proportions d'une Révolution, comme cela arriva en 1648-1688 en Angleterre et en 1789-1793 en France, il ne suffit pas qu'un mouvement des idées se produise dans les classes instruites, – quelle qu'en soit la profondeur ; et il ne suffit pas non plus que des émeutes se produisent au sein du peuple, quels qu'en soient le nombre et l'extension. Il faut que l'action révolutionnaire,venant du peuple, coïncide avec le mouvement de la pensée révolutionnaire,venant des classes instruites. Il faut l'union des deux.
C'est pourquoi la Révolution française, tout comme la Révolution anglaise du siècle précédent, se produisit au moment où la bourgeoisie, après avoir largement puisé aux sources de la philosophie de son temps, arriva à la conscience de ses droits, conçut un nouveau plan d'organisation politique et, forte de son savoir, âpre à la besogne, se sentit capable de se saisir du gouvernement en l'arrachant à une aristocratie de palais qui poussait le royaume à la ruine complète par son incapacité, sa légèreté, sa dissipation. Mais, à elles seules, la bourgeoisie et les classes instruites n'auraient rien fait, si, à la suite de circonstances multiples, la masse des paysans ne s'était aussi ébranlée et, par une série continuelle d'insurrections qui durèrent quatre ans, n'eût donné aux mécontents des classes moyennes la possibilité de combattre le roi et la Cour, de renverser les vieilles institutions, et de changer complètement le régime politique du royaume.
Cependant l'histoire de ce double mouvement reste encore à faire. L'histoire de la Grande Révolution Française a été faite et refaite bien des fois, au point de vue de tant de partis différents ; mais jusqu'à présent les historiens se sont appliqués surtout à raconter l'histoire politique, l'histoire des conquêtes de la bourgeoisie sur le parti de la Cour et sur les défenseurs des institutions de la vieille monarchie. Ainsi nous connaissons très bien le réveil de la pensée qui précéda la Révolution. Nous connaissons les principes qui dominèrent la Révolution, et qui se traduisirent dans son œuvre législative ; nous nous extasions aux grandes idées qu'elle lança dans le monde et que le dix-neuvième siècle chercha plus tard à réaliser dans les pays civilisés. Bref, l'histoire parlementaire de la Révolution, ses guerres, sa politique et sa diplomatie ont été étudiées et racontées dans tous les détails. Mais l'histoire populaire de la Révolution reste encore à faire. Le rôle des campagnes et des villes dans ce mouvement n'a jamais été raconté ni étudié dans son entier. Des deux courants qui firent la Révolution, celui de la penséeest connu, mais l'autre courant, l'action populaire,n'a même pas été ébauché.
A nous, descendants de ceux que les contemporains appelaient les «anarchistes», d'étudier ce courant populaire, d'en relever, au moins, les traits essentiels.
II
L'IDÉEPour bien comprendre l'idée qui inspira la bourgeoisie de 1789, il faut la juger d'après ses résultats, – les États modernes.
Les États policés que nous voyons aujourd'hui en europe, s'ébauchaient seulement à la fin du dix-huitième siècle. La centralisation des pouvoirs qui fonctionne de nos jours n'avait pas encore atteint ni la perfection, ni l'uniformité que nous lui voyons aujourd'hui. Ce mécanisme formidable qui, sur un ordre parti de telle capitale, met en mouvement tous les hommes d'une nation, équipés pour la guerre, et les lance pour porter la dévastation dans les campagnes et le deuil dans les familles ; ces territoires couverts d'un réseau d'administrateurs dont la personnalité est totalement effacée par leur servitude bureaucratique et qui obéissent machinalement aux ordres émanant d'une volonté centrale ; cette obéissance passive des citoyens à la loi et ce culte de la loi, du Parlement, du juge et de ses agents, que nous constatons aujourd'hui ; cet ensemble hiérarchique de fonctionnaires disciplinés ; ce réseau d'écoles, maintenues ou dirigées par l'État, où l'on enseigne le culte du pouvoir et l'obéissance ; cette industrie dont les rouages broient le travailleur que l'État lui livre à discrétion ; ce commerce qui accumule des richesses inouïes entre les mains des accapareurs du sol, de la mine, des voies de communication et des richesses naturelles, et qui nourrit l'État ; cette science, enfin, qui, tout en affranchissant la pensée, centuple les forces productive de l'humanité, mais veut en même temps les soumettre au droit du plus fort et à l'État, tout cela n'existait pas avant la Révolution.
Cependant, bien avant que la Révolution vint s'annoncer par ses grondements, la bourgeoisie française, le Tiers-État, avait déjà entrevu l'organisme politique qui allait se développer sur les ruines de la royauté féodale. Il est fort probable que la Révolution anglaise contribua à faire saisir sur le vif le rôle que la bourgeoisie allait être appelé à jouer dans le gouvernement des sociétés. Et il est certain que la révolution en Amérique stimula l'énergie des révolutionnaire en France. Mais déjà depuis le commencement du dix-huitième siècle l'étude de l'État et de la constitution des sociétés policées, fondées sur l'élection de représentants, était devenue, – grâce à Hume, Hobbes, Montesquieu, Rousseau, voltaire, Mably, d'Argenson, etc. – une étude favorite, à laquelle Turgoy et Adam Smith virent ajouter l'étude des questions économiques et du rôle de la propriété dans la constitution politique de l'État.
C'est pourquoi, bien avant que la Révolution eût éclaté, l'idéal d'un État centralisé et bien ordonné, gouverné par les classes qui possèdent des propriétés foncières ou industrielles, ou qui s'adonnent aux professions libérales, fut déjà entrevu et exposé dans un grand nombre de livres et de pamphlets, dans lesquels les hommes d'action de la Révolution puisèrent plus tard leur inspiration et leur énergie raisonnée.
C'est pourquoi la bourgeoisie française, au moment d'entrer, en 1789, dans la période révolutionnaire, savait bien ce qu'elle voulait. Certainement elle n'était pas républicaine – l'est-elle aujourd'hui même ? Mais elle ne voulait pas non plus du pouvoir arbitraire du roi, du gouvernement des princes et de la Cour, des privilèges des nobles qui accaparaient les meilleures places dans le gouvernement, mais ne savaient que piller l'État, comme ils pillaient leurs immenses propriétés, sans les faire valoir. Elle était républicaine dans ses sentiments et elle voulait la simplicité républicaine dans les mœurs – comme les républiques naissantes d'Amérique ; mais elle voulait aussi le gouvernement par les classes possédantes.
Sans être athée, elle était plutôt libre penseuse, mais ne détestait nullement le culte catholique. Ce qu'elle détestait, c'était surtout l'Église, avec sa hiérarchie, ses évêques faisant cause commune avec les princes, et ses curés, devenus instruments dociles entre les mains des nobles.
La bourgeoise de 1789 comprenait que le moment était arrivé, en France – comme il était arrivé cent quarante ans auparavant en Angleterre, – où le Tiers-État allait recueillir le pouvoir tombant des mains de la royauté ; et elle savait ce qu'elle voulait en faire.
Son idéal était de donner à la France une constitution, modelée sur la constitution anglaise. Réduire le roi au rôle de simple scribe enregistreur, – pouvoir pondérateur quelquefois, mais chargé surtout de représenter symboliquement l'unité nationale. Quant au pouvoir réel, élu, il devait être remis aux mains d'un parlement, dans lequel la bourgeoisie instruite, représentant la partie active et pensante de la nation, dominerait le reste.
En même temps, son idée était d'abolir tous les pouvoirs locaux ou partiels, qui constituaient autant d'unité autonomes dans l'État, strictement surveillé par le parlement, – strictement obéi dans l'État, et englobant tout : impôt, tribunaux, police, force militaire, écoles, surveillance policière, direction générale du commerce et de l'industrie – tout ! proclamer d'ailleurs la liberté complète des transactions commerciales, et en même temps donner carte blanche aux entreprises d'industrie pour l'exploitation des richesses naturelles, ainsi que des travailleurs, livrés désormais sans défense à celui qui voudrait leur donner du travail.
Et tout cela devait être placé sous le contrôle de l'État qui favoriserait l'enrichissement des particuliers et l'accumulation des grandes fortunes – conditions auxquelles la bourgeoisie d'alors attribuait nécessairement une grande importance, puisque la convocation même des États-Généraux avait eu lieu pour parer à la ruine financière de l'État.
Au point de vue économique, la pensée des hommes du Tiers-État n'en était pas moins précise. La bourgeoisie française avait lu et étudié Turgot et Adam Smith, les créateurs de l'économie politique. Elle savait qu'en Angleterre leurs théories étaient déjà appliquées, et elle enviait à ses voisins bourgeois d'outre-Manche leur puissante organisation économique, comme elle leur enviait leur pouvoir politique. Elle rêvait l'appropriation des terres par la bourgeoisie, grande et petite, et l'exploitation des richesses du sol, resté jusque là improductif aux mains des nobles et du clergé. Et elle avait en cela pour alliés les petits bourgeois campagnards, déjà en force dans les villages, avant même que la Révolution n'en multipliât le nombre. Elle entrevoyait déjà le développement rapide de l'industrie et la production des marchandises en grand, à l'aide de la machine, le commerce lointain et l'exportation des produits de l'industrie par delà les océans : les marchés de l'Orient, les grandes entreprises – et les fortunes colossales.
Elle comprenait que pour en arriver là, il fallait d'abord briser les liens qui retenaient le paysan au village. Il fallait qu'il devînt libre de quitter sa chaumière, et qu'il fût forcé de le faire ; qu'il fût amené à émigrer dans les villes, en quête de travail, afin que, changeant de maître, il rapportât de l'or à l'industrie, au lieu des redevances qu'il payait auparavant au seigneur, – très dures pour lui, mais, somme toute, de maigre rapport pour le maître. Il fallait enfin de l'ordre dans les finances de l'État, des impôts plus faciles à payer et plus productifs.
Bref, il fallait ce que les économistes ont appelé la liberté de l'industrie et du commerce, mais qui signifiait, d'une part, affranchir l'industrie de la surveillance méticuleuse et meurtrière de l'État, et d'autre part, obtenir la liberté d'exploitation du travailleur, privé de libertés. Point d'union de métiers, point de compagnonnages, de jurandes, ni de maîtrises, qui pourraient mettre un frein quelconque à l'exploitation du travailleur salarié ; point de surveillance, non plus, de l'État, qui gênerait l'industriel ; point de douanes intérieures, ni de lois prohibitives. Liberté entière des transactions pour les patrons – et stricte défense des «coalitions» entre travailleurs. «Laisser faire» les uns, et empêcher les autres de se coaliser.
Tel fut le double plan entrevu par la bourgeoisie. Aussi, quand l'occasion se présenta de la réaliser, – forte de son savoir, de la netteté de ses vues, de son habitude des «affaires», la bourgeoisie travailla, sans hésiter ni sur l'ensemble ni sur les détails, à faire passer ses vues dans la législation. Et elle s'y prit avec une énergie consciente et suivie, que le peuple n'a jamais eue, faute d'avoir conçu et élaboré un idéal qu'il eût pu opposer à celui de ces messieurs du Tiers.
Certainement, il serait injuste de dire que la bourgeoisie de 1789 fût guidée exclusivement par des vues étroitement égoïstes. S'il en avait été ainsi, elle n'aurait jamais réussi dans sa tâche. Il faut toujours une pointe d'idéal pour réussir dans les grands changements. Les meilleurs représentants du Tiers-État avaient bu, en effet, à cette source sublime – la philosophie du dix-huitième siècle, qui portait en germe toutes les grandes idées surgies depuis. L'esprit éminemment scientifique de cette philosophie, son caractère foncièrement moral, alors même qu'elle raillait la morale conventionnelle, sa confiance dans l'intelligence, la force et la grandeur de l'homme libre, lorsqu'il vivra entouré d'égaux, sa haine des institutions despotiques ; – tout cela se retrouve chez les révolutionnaires de l'époque. Où donc auraient-ils puisé la force de conviction et le dévouement dont ils firent preuve dans la lutte ? Il faut reconnaître que, parmi ceux même qui travaillaient le plus à réaliser le programme d'enrichissement de la bourgeoisie, il y en avait qui croyaient avec sincérité que l'enrichissement des particuliers serait le meilleur moyen d'enrichir la nation en général. Les meilleurs économistes, Smith en tête, ne l'avaient-ils pas prêché avec conviction ?
Mais, si élevées que fussent les idées abstraites de liberté, d'égalité, de progrès libre, dont s'inspiraient les hommes sincères de la bourgeoisie de 1789-1793, c'est à leur programme pratique,aux applicationsde la théorie, que nous devons les juger. Par quels faits l'idée abstraite se traduira-t-elle dans la vie réelle ? C'est cela qui en donnera la vraie mesure.
Eh bien ! s'il est juste de reconnaître que la bourgeoisie de 1789 s'inspirait des idées de liberté, d'égalité (devant la loi) et d'affranchissement politique et religieux, – ces idées, dès qu'elles prenaient corps, se traduisaient précisément par le double programme que nous venons d'esquisser : liberté d'utiliser les richesses de toute nature pour l'enrichissement personnel, ainsi que celle d'exploiter le travail humain, sans aucune garantie pour les victimes de l'exploitation, – et organisation du pouvoir politique, remis à la bourgeoisie, de façon à lui assurer la liberté de cette exploitation. Et nous allons voir bientôt quelles luttes terribles s'engagèrent en 1793, lorsqu'une partie des révolutionnaires voulurent dépasser ce programme.
III
L'ACTIONEt le peuple ? Quelle était son idée ?
Le peuple, lui aussi, avait subi dans une certaine mesure l'influence de la philosophie du siècle. Par mille canaux indirects, les grands principes de liberté et d'affranchissements s'étaient infiltrées jusque dans les villages et les faubourgs des grandes villes. Le respect de la royauté et de l'aristocratie disparaissait. Des idées égalitaires pénétraient dans les milieux les plus obscurs. Des lueurs de révolte traversaient les esprits. L'espoir d'un changement prochain faisait battre parfois les cœurs des plus humbles. – «Je ne sais pas ce qui va arriver, mais quelque chose doit arriver – et bientôt», disait en 1787 une vieille femme à Arthur Young qui parcourait la France à la veille de la Révolution. Ce «quelque chose» devait apporter un soulagement aux misères du peuple.
On a discuté dernièrement la question de savoir si le mouvement qui précéda la Révolution et la Révolution elle-même, contenaient un élément de socialisme. Le mot «socialisme» n'y était certainement pas, puisqu'il ne date que du milieu du dix-neuvième siècle. La conception de l'État capitaliste, à laquelle la fraction social-démocrate du grand parti socialiste cherche à réduire aujourd'hui le socialisme, ne dominait certainement pas au point où il domine aujourd'hui, puisque les fondateurs du «collectivisme» social-démocratique, Vidal et Pecqueur, n'écrivirent qu'entre 1840 et 1849. Mais on ne peut relire aujourd'hui les ouvrages des écrivains précurseurs de la Révolution, sans être frappé de la façon dont ces écrits étaient imbus des idées qui font l'essence même du socialisme moderne.
Deux idées fondamentales – celle de l'égalité de tous les citoyens dans leurs droits à la terre, et celle que nous connaissons aujourd'hui sous le nom de communisme,trouvaient des partisans dévoués parmi les encyclopédistes, ainsi que parmi les écrivains les plus populaires de l'époque, tels que Mably, d'Argenson et tant d'autres de moindre importance. Il est tout naturel que, la grande industrie étant alors dans les langes, et le capital par excellence, l'instrument principal d'exploitation du travail humain, étant alors la terre,et non pas l'usine qui se constituait à peine, – c'est vers la possession en commun du solque se portait surtout la pensée des philosophes et, plus tard, la pensée des révolutionnaires du dix-huitième siècle. Mably, qui, bien plus que Rousseau, inspira les hommes de la Révolution, ne demandait-il pas, en effet, dès 1768 (Doutes sur l'ordre naturel et essentiel des sociétés)l'égalité pour tous dans le droit au sol et la possession communiste du sol ? Et le droit à la nation à toutes les propriétés foncières, ainsi qu'à toutes les richesses naturelles – forêts, rivières, chutes d'eau, etc. – n'était-il pas l'idée dominante des écrivains précurseurs de la Révolution, ainsi que de l'aile gauche des révolutionnaires populaires pendant la tourmente elle-même ?
Malheureusement, ces aspirations communistes ne prenaient pas une forme nette, concrète, chez les penseurs qui voulaient le bonheur du peuple. Tandis que chez la bourgeoisie instruite, les idées d'affranchissement se traduisaient par tout un programme d'organisation politique et économique, on ne présentait au peuple que sous la forme de vagues aspirations les idées d'affranchissement et de réorganisation économiques. Souvent ce n'étaient que de simples négations. Ceux qui parlaient au peuple ne cherchaient pas à définir la forme concrète sous laquelle ces desiderata ou ces négations pourraient se manifester. On croirait même qu'ils évitaient de préciser. Sciemment ou non, ils semblaient se dire : «A quoi bon parler au peuple de la manière dont il s'organisera plus tard ! Cela refroidirait son énergie révolutionnaire. Qu'il ait seulement la force de l'attaque, pour marcher à l'assaut des vieilles institutions. – Plus tard, on verra comment s'arranger.»
Combien de socialistes et d'anarchistes procèdent encore de la même façon ! Impatients d'accélérer le jour de la révolte, ils traitent de théories endormantes toute tentative de jeter quelque jour sur ce que la Révolution devra chercher à introduire.
Il faut dire que l'ignorance des écrivains – citadins et hommes d'étude pour la plupart, – y était pour beaucoup. Ainsi, dans toute cette assemblée d'hommes instruits et rompus aux «affaires» que fut l'Assemblée nationale – hommes de loi, journalistes, commerçants, etc., – il n'y avait que deux ou trois membres légistes qui connussent les droits féodaux, et l'on sait qu'il n'y avait à l'Assemblée que fort peu de représentants des paysans, familiers avec les besoins du village par leur expérience personnelle.
Pour ces diverses raisons, l'idée populaire s'exprimait surtout par de simples négations. – «Brûlons les terriers, où sont consignées les redevances féodales ! A bas les dîmes ! A bas madame Veto ! A la lanterne les aristocrates !» Mais à qui la terre libre ? A qui l'héritage des aristocrates guillotinés ? A qui la force de l'État qui tombait des mains de M. Veto, mais devenait entre celles de la bourgeoisie une puissance autrement formidable que sous l'ancien régime ?
Ce manque de netteté dans les conceptions du peuple sur ce qu'il pouvait espérer de la Révolution laissa son empreinte sur tout le mouvement. Tandis que la bourgeoisie marchait d'un pied ferme et décidé à la constitution de son pouvoir politique dans un État qu'elle cherchait à modeler à ses intentions, le peuple hésitait. Dans les villes, surtout, il semblait même ne pas trop savoir au début ce qu'il pourrait faire du pouvoir conquis, afin d'en profiter à son avantage. Et lorsque plus tard, les projets de loi agraire et d'égalisation des fortunes commencèrent à se préciser, ils vinrent se heurter contre tous les préjugés sur la propriété, dont ceux-là même étaient imbus, qui avaient épousé sincèrement la cause du peuple.
Le même conflit se produisait dans les conceptions sur l'organisation politique de l'État. On le voit surtout dans la lutte qui s'engage entre les préjugés gouvernementaux des démocrates de l'époque et les idées qui se faisaient jour au sein des masses, sur la décentralisation politique et sur le rôle prépondérant que le peuple voulait donner à ses municipalités, à ses sections dans les grandes villes, et aux assemblées de village. De là toute cette série de conflits sanglants qui éclatèrent dans la Convention. Et de là aussi l'incertitude des résultats de la Révolution pour la grande masse du peuple, sauf en ce qui concerne les terres reprises aux seigneurs laïques et religieux et affranchies des droits féodaux.
Mais si les idées du peuple étaient confuses au point de vue positif, elles étaient au contraire très nettes sous certains rapports, dans leurs négations.
D'abord, la haine du pauvre contre toute cette aristocratie oisive, fainéante, perverse qui le dominait, alors que la noire misère régnait dans les villages et les sombres ruelles des grandes villes. Ensuite la haine du clergé, qui appartenait, par ses sympathies, plutôt à l'aristocratie qu'au peuple qui le nourrissait. La haine de toutes les institutions de l'ancien régime qui rendaient la pauvreté encore plus lourde, puisqu'elles refusaient de reconnaître au pauvre les droits humains. La haine du régime féodal et de ses redevances qui tenait le cultivateur dans un état de servitude envers le propriétaire foncier, alors que la servitude personnelle avait cessé d'exister. Et enfin, le désespoir du paysan lorsque, dans ces années de disette, il voyait la terre rester inculte entre les mains du seigneur, ou servant de lieu d'amusement pour les nobles, alors que la famine régnait dans les villages.
Cette haine, qui mûrissait depuis longtemps, à mesure que l'égoïsme des riches s'affirmait de plus en plus dans le courant du dix-huitième siècle, et ce besoin de la terre,ce cri du paysan affamé et révolté contre le seigneur qui lui en empêchait l'accès, réveillèrent l'esprit de révolte dès 1788. Et c'est cette même haine et ce même besoin, – avec l'espoir de réussir, – qui soutinrent pendant les années 1789-1793 les révoltes incessantes des paysans, – révoltes qui permirent à la bourgeoisie de renverser l'ancien régime et d'organiser son pouvoir sous un nouveau régime, celui du gouvernement représentatif.
Sans ces soulèvements, sans cette désorganisation complète des pouvoirs en province, qui se produisit à la suite des émeutes sans cesse renouvelées ; sans cette promptitude du peuple de Paris et d'autres villes à s'armer et à marcher contre les forteresses de la royauté, chaque fois que l'appel au peuple fut fait par les révolutionnaires, l'effort de la bourgeoisie n'eût certainement pas abouti. Mais c'est aussi à cette source toujours vivante de la Révolution – au peuple, prêt à saisir les armes – que les historiens de la Révolution n'ont pas encore rendu la justice que l'histoire de la civilisation lui doit.
IV
LE PEUPLE AVANT LA RÉVOLUTIONIl serait inutile de s'arrêter ici pour décrire longuement l'existence des paysans dans les campagnes et des classes pauvres dans les villes, à la veille de 1789. Tous les historiens de la grande Révolution ont consacré des pages très éloquentes à ce sujet. Le peuple gémissait sous le fardeau des impôts prélevés par l'État, des redevances payées au seigneur, des dîmes perçues par le clergé, ainsi que des corvées imposées par tous les trois. Des populations entières étaient réduites à la mendicité et parcouraient les routes au nombre de cinq, dix, vingt mille hommes, femmes et enfants dans chaque province : onze cent mille mendiants sont constatés officiellement en 1777. Dans les villages, la famine était passée à l'état chronique ; elle revenait à de courts intervalles, elle décimait des provinces entières. Les paysans fuyaient alors en masse leurs provinces, dans l'espoir, bientôt trompé, de trouver de meilleures conditions ailleurs. En même temps, dans les villes, la multitude des pauvres grandissait d'année en année. Continuellement on y voyait le pain manquer : et comme les municipalités se trouvaient incapables d'approvisionner les marchés, les émeutes de la faim, toujours suivies de tueries, devenaient un trait permanent dans la vie du royaume.
D'autre part, on avait cette aristocratie raffinée du dix-huitième siècle, dépensant en un luxe effréné, absurde, des fortunes colossales – des centaines de mille et des millions de francs de revenu par an. Devant la vie qu'ils menaient, un Taine peut aujourd'hui s'extasier parce qu'il ne la connaît que de loin, à cent ans de distance, par les livres ; mais en réalité elle cachait, sous des extérieurs réglés par le maître de danse et derrière une dissipation tapageuse, la sensualité la plus crue, l'absence de tout intérêt, de toute pensée et même de simples sentiments humains. Par conséquent, l'ennui grattait à chaque instant aux portes de ces riches, et ils essayaient contre lui, vainement, bien entendu, tous les moyens, jusqu'aux plus futiles, jusqu'aux plus enfantins. On a bien vu, d'ailleurs, ce que valait cette aristocratie lorsque la Révolution éclata, et que les aristocrates, peu soucieux de défendre «leur» roi et «leur» reine, s'empressèrent d'émigrer et d'appeler à leur secours l'invasion étrangère, afin de les protéger contre le peuple révolté. On a pu juger de leur valeur et de leur «noblesse» de caractère dans les colonies d'émigrés qui se formaient à Coblentz, à Bruxelles, à Mitau...
Ces extrêmes de luxe et de misère, si fréquents au dix-huitième siècle, ont été admirablement décrits par chacun des historiens de la Grande Révolution. Mais il faut y ajouter un trait, dont l'importance ressort surtout quand on étudie les conditions actuelles des paysans en Russie, à la veille de la grande Révolution russe.
La misère de la grande masse des paysans français était assurément affreuse. Elle avait été en s'aggravant, sans cesse, depuis le règne de Louis XIV, à mesure que les dépenses de l'État grandissaient, et que le luxe des seigneurs se raffinait, prenant ce caractère d'extravagance dont nous parlent si bien certains mémoires de l'époque. Ce qui contribuait surtout à rendre insupportables les exactions des seigneurs, c'est qu'une grande partie de la noblesse, ruinée, en réalité, mais cachant sa pauvreté sous des apparences de luxe, s'acharnait à arracher aux paysans le plus de revenus possible, exigeant d'eux jusqu'aux moindres paiements et redevances en nature établis autrefois par la coutume, et les traitant, par l'intermédiaire d'intendants, avec toute la rigueur de simples brocanteurs. L'appauvrissement de la noblesse avait fait des nobles, dans leurs rapports avec leurs ex-serfs, des bourgeois avides d'argent, mais incapables de trouver d'autres sources de revenu que dans l'exploitation des anciens privilèges, restes de l'époque féodale. C'est pourquoi l'on trouve, dans un certain nombre de documents, des traces incontestables d'une recrudescence des exactions des seigneurs, durant les quinze années du règne de Louis XVI qui précédèrent 1789.
Mais si les historiens de la grande Révolution ont raison de dessiner des tableaux très sombres de la condition des paysans, il serait faux de conclure que les autres historiens (comme Tocqueville, par exemple), qui parlent d'améliorationdes conditions dans les campagnes, dans ces mêmes années précédant la Révolution, ne soient pas dans le vrai. Le fait est qu'un double phénomène s'accomplissait alors dans les villages : l'appauvrissement en masse des paysans et l'amélioration du sort de quelques-uns d'entre eux. On le voit très bien aujourd'hui, en Russie, depuis l'abolition du servage.
La masse des paysans s'appauvrissait. D'année en année, leur existence devenait de plus en plus incertaine ; la moindre sécheresse engendrait la disette et la famine. Mais une classe nouvelle, de paysans un peu plus aisés et ambitieux, se constituait en même temps – surtout là où la décomposition des fortunes nobiliaires s'était accomplie plus rapidement. Le bourgeois du village, le campagnard embourgeoisé faisait son apparition, et c'est lui qui, aux approches de la Révolution, fut le premier à parler contre les droits féodaux et à en demander l'abolition. Ce fut lui qui, pendant les quatre ou cinq années que dura la Révolution, exigea avec ténacité l'abolition des droits féodaux sans rachat,– c'est-à-dire la confiscation des biens et le morcellement des biens confisqués. Ce fut lui, enfin, qui s'acharna le plus, en 1793, contre les «ci-devant», les ex-nobles, les ex-seigneurs.
Pour le moment, aux approches de la Révolution, c'est avec lui, ce paysan, devenu notable dans son village, que l'espoir entra dans les cœurs et que mûrit l'esprit de révolte.
Les traces de ce réveil sont évidentes, car depuis 1786, les révoltes devenaient de plus en plus fréquentes. Et il faut dire que si le désespoir de la misère poussait le peuple à l'émeute, c'était l'espérance d'obtenir quelque soulagement qui le menait à la révolution.
Comme toutes les révolutions, celle de 1789 fut amenée par l'espoir d'arriver à certains résultats importants.
V
L'ESPRIT DE RÉVOLTE ; LES ÉMEUTESPresque toujours un nouveau règne commence par quelques réformes. Celui de Louis XVI commença de même. Deux mois après son avènement, le roi appelait Turgot au ministère et, un mois plus tard, il le nommait contrôleur général des finances. Il le soutenait même, au début, contre l'opposition violente que Turgot, économiste, bourgeois parcimonieux, et ennemi de l'aristocratie fainéante, devait nécessairement rencontrer à la Cour.
La liberté du commerce des grains, proclamée en septembre 1774 (1), l'abolition des corvées en 1776 et la suppression des vieilles corporations et jurandes dans les villes, qui ne servaient plus qu'à maintenir une certaine aristocratie dans l'industrie, - ces mesures ne pouvaient manquer de réveiller un certain espoir de réformes dans le peuple. En voyant tomber les barrières seigneuriales dont la France était hérissée et qui empêchaient la libre circulation des grains, du sel et autres objets de première nécessité, les pauvres se réjouissaient de voir entamer les odieux privilèges des seigneurs. Les paysans plus aisés étaient heureux aussi de voir abolir la contrainte solidaire de tous les contribuables (2). Enfin, en août 1779, la main-morte et la servitude personnelle furent supprimées dans les domaines du roi, et l'année suivante on se décidait à abolir la torture, que l'on avait continué à appliquer jusqu'alors dans la procédure criminelle sous ses formes les plus atroces, établies par l'ordonnance de 1670 (3).
On commençait aussi à parler du gouvernement représentatif, tel que les Anglais l'avaient introduit chez eux après leur Révolution, et tel que le désiraient les écrivains philosophes. Turgot avait même préparé dans ce but un plan d'assemblées provinciales qui devaient précéder l'instauration d'un gouvernement représentatif pour la France entière, et la convocation d'un parlement élu par les classes possédantes. Louis XVI recula devant ce projet et renvoya Turgot, mais dès lors toute la France instruite commença à parler Constitution et représentation nationale (4).
D'ailleurs, il était déjà impossible d'éluder la question de la représentation nationale, et lorsque Necker fut appelé au ministère, en juillet 1777, elle revint sur le tapis. Necker, qui savait deviner les idées de son maître et qui tâchait de concilier ses vues d'autocrate avec les besoins des finances, essaya de louvoyer en ne proposant d'abord rien que des assemblées provinciales, et en faisant seulement miroiter dans l'avenir la possibilité d'une représentation nationale. Mais lui aussi rencontra de la part de Louis XVI un refus formel : – «Ne serait-ce pas heureux, écrivait le financier retors, que Votre Majesté, devenue intermédiaire entre ses États et ses peuples, son autorité n'apparût que pour marquer les limites entre la rigueur et la justice», – à quoi Louis XVI répondit : «Il est de l'essence de mon autorité, non d'être intermédiaire, mais d'être en tête.» On fera bien de retenir ces paroles, pour n'être pas dupe des sensibleries que les historiens du camp réactionnaire ont servies dernièrement à leurs lecteurs. Loin d'être le personnage indifférent, inoffensif, bonasse, occupé seulement de chasse, qu'on a voulu faire de Louis XVI, il sut résister pendant quinze ans,jusqu'en 1789, au besoin qui se faisait sentir et s'affirmait, de nouvelles formes politiques, substituées au despotisme royal et aux abominations de l'ancien régime.
L'arme de Louis XVI fut surtout la ruse ; il ne céda que devant la peur ; et il résista, non seulement jusqu'en 1789, mais, toujours en employant les mêmes armes, – ruse et hypocrisie, – jusqu'à ses derniers moments, jusqu'au pied de l'échafaud. En tout cas, en 1778, au moment où il était déjà évident pour les esprits plus ou moins perspicaces, comme Turgot et Necker, que l'autocratie royale avait fait son temps, et que l'heure était venue de la remplacer par quelque sorte de représentation nationale, Louis XVI ne put être décidé qu'à faire de faibles concessions. Il convoqua les assemblées provinciales du Berry et de la Haute-Guyenne (1778 et 1779). Mais en présence de l'opposition rencontrée de la part des privilégiés, le plan d'étendre ces assemblées à d'autres provinces fut abandonné, et Necker fut renvoyé en 1781.
Entre temps, la révolution en Amérique contribua aussi à réveiller les esprits et à les inspirer d'un souffle de liberté et de démocratie républicaine. Le 4 juillet 1776, les colonies anglaises de l'Amérique du Nord proclamaient leur indépendance, et les nouveaux États-Unisfurent reconnus, en 1778, par la France, – ce qui amena avec l'Angleterre une guerre qui dura jusqu'en 1783. Tous les historiens parlent de l'impression que produisit cette guerre. Il est certain, en effet, que la révolte des colonies anglaises et la constitution des États-Unis exercèrent une profonde influence en France et contribuèrent puissamment à éveiller l'esprit révolutionnaire. On sait aussi que les Déclarations de droits, faites dans les jeunes États américains, influencèrent profondément les révolutionnaires français. On pourrait dire aussi que la guerre d'Amérique, dans laquelle la France eut à créer toute une flotte pour l'opposer à celle de l'Angleterre, acheva de ruiner les finances de l'ancien régime et accéléra la débâcle. Mais il est tout aussi certain que cette guerre fut le commencement des guerres terribles que l'Angleterre engagea bientôt contre la France, ainsi que des coalitions qu'elle lança plus tard contre la République. Dès que l'Angleterre se remit de ses défaites et sentit la France affaiblie par les luttes intérieures, elle lui fit, par tous les moyens, ouverts ou secrets, les guerres que nous allons voir sévir dès 1793 et durer jusqu'en 1815.
Il faut bien indiquer toutes ces causes de la grande Révolution, car elle fut, comme tout autre événement d'une grande importance, le résultat d'un ensemble de causes, convergeant à un moment donné et créant les hommes qui contribuèrent de leur côté à renforcer les effets de ces causes. Mais il faut dire aussi que malgré tous les événements qui préparaient la Révolution, et malgré toute l'intelligence et les ambitions de la bourgeoisie, celle-ci, toujours prudente, eût encore longtemps continué à l'attendre, si le peuple n'eût pas accéléré les événements ; les révoltes populaires, grandissant et augmentant en nombre dans des proportions imprévues, furent l'élément nouveau qui donna à la bourgeoisie la force d'attaque qui lui manquait.
Le peuple avait bien supporté la misère et l'oppression durant le règne de Louis XV ; mais dès que le roi fut mort, en 1774, le peuple, qui comprend toujours qu'il y a nécessairement un relâchement de l'autorité, dès qu'il y a changement de maître dans le palais, commença à se révolter. Toute une série d'émeutes éclatèrent de 1775 à 1777.
C'étaient des émeutes de la faim, contenues jusqu'alors seulement par la force. La récolte de 1774 avait été mauvaise, le pain manquait. Alors l'émeute éclata, en avril 1775. A Dijon le peuple s'empara des maisons des accapareurs ; il détruisit leurs meubles et brisa leurs moulins. C'est à cette occasion que le commandant de la ville – un de ces beaux messieurs si raffinés, dont Taine parle avec l'eau à la bouche – dit au peuple cette parole funeste qui, plus tard, fut répétée tant de fois durant la Révolution : L'herbe a déjà poussé, allez dans les champs la brouter !
Auxerre, Amiens, Lille suivirent Dijon. Quelques jours plus tard, les «bandits» – car c'est ainsi que la plupart des historiens désignent les émeutiers affamés, – rassemblés à Pontoise, à Passy, à Saint-Germain avec l'intention de piller les farines, se portaient sur Versailles. Louis XVI dut paraître au balcon du château, leur parler, leur annoncer qu'il réduirait de deux sous le prix du pain – à quoi Turgot, en vrai économiste, s'opposa, comme de raison. La réduction des prix du pain ne fut pas introduite. Entre temps, les «bandits» entrèrent à Paris, pillèrent les boulangers, et distribuèrent à la foule le pain qu'ils purent saisir. La troupe les dispersa. On pendit, place de Grève, deux émeutiers qui crièrent en mourant qu'ils mouraient pour le peuple ; mais dès lors commence déjà à se répandre la légende des «brigands» parcourant la France, – légende qui eut un si profond effet en 1789, lorsqu'elle servit à la bourgeoisie des villes de prétexte pour s'armer. Dès lors on colle déjà à Versailles des placards qui insultent le roi et ses ministres, et promettent d'exécuter le roi le lendemain de son couronnement, ou bien d'exterminer toute la famille royale si le pain reste au même prix. En même temps on fait aussi circuler en province de faux édits du gouvernement. L'un d'eux prétend que la Conseil a taxé le blé à douze livres le setier.
Ces émeutes furent sans doute réprimées, mais elles eurent des conséquences très profondes. Ce fut un déchaînement de luttes entre divers partis : les brochures pleuvaient, les unes accusant les ministres, les autres parlant d'un complot des princes contre le roi, les troisièmes dénigrant l'autorité royale. Bref, avec l'état déjà excité des esprits, l'émeute populaire fut l'étincelle qui mettait le feu aux poudres. On parla aussi de concessions au peuple, auxquelles on n'avait jamais pensé jusqu'alors : on ouvrit des travaux publics ; on abolit les taxes sur la mouture, – ce qui permit au peuple, dans les environs de Rouen, de dire que tous les droits seigneuriaux avaient été abolis, et de se soulever (en juillet) pour ne plus les payer. Il est évident, en un mot, que les mécontents ne perdaient pas leur temps et profitaient de l'occasion pour étendre les soulèvements populaires.
Les sources manquent pour raconter toute la succession des émeutes populaires durant le règne de Louis XVI : les historiens s'en occupent peu ; les archives n'ont pas été dépouillées ; nous n'apprenons qu'accidentellement qu'en tel endroit il y a eu des «désordres». A Paris, par exemple, après l'abolition des jurandes (1776) et un peu partout en France dans le courant de la même année, à la suite de faux bruits répandus sur l'abolition de toutes les obligations de corvée et de taille envers les seigneurs, il y eut des émeutes assez sérieuses. Cependant il semblerait aussi, d'après les documents imprimés que j'ai étudiés, que dans les années 1777 à 1783 il y eut diminution d'émeutes – peut-être la guerre d'Amérique y fut-elle pour quelque chose.
En 1782 et 1783 les émeutes recommençaient de nouveau, et dès lors elles allèrent en augmentant jusqu'à la Révolution. Poitiers était en révolte en 1782 ; en 1786, c'était Vizille ; de 1783 à 1787 c'est dans les Cévennes, le Vivarais et le Gévaudan qu'éclatent les émeutes. Les mécontents, que l'on nommait mascarats,voulant punir les «praticiens» qui semaient la discorde entre paysans pour provoquer des procès, firent irruption dans les tribunaux, chez les notaires et les procureurs, et brûlèrent tous les actes, tous les contrats. On pendit trois meneurs, on envoya les autres aux travaux forcés, mais les désordres reprirent de nouveau, dès que la fermeture des parlements en fournit une nouvelle occasion (5). En 1786, c'est Lyon qui est en révolte (Chassin, Génie de la Révolution).Les tisserands en soie font grève ; on leur promet une augmentation de salaires – et l'on fait venir la troupe ; sur quoi il y a bataille, et l'on pend trois meneurs. Dès lors, jusqu'à la Révolution, Lyon va rester un foyer d'émeutes, et en 1789, ce seront les émeutiers de 1786 qui seront élus électeurs.
Tantôt ce sont des soulèvements d'un caractère religieux, tantôt c'est pour résister aux enrôlements militaires – chaque levée de milices amenait une émeute, dit quelque part Turgot ; ou bien, c'est contre la gabelle que le peuple se révolte, ou bien encore pour ne pas payer les dîmes. Mais tout le temps il y a des émeutes, et c'est surtout dans l'est, le sud-est et le nord-est – foyers futurs de la Révolution – qu'elles éclatent en plus grand nombre. Elles vont toujours en grandissant, et enfin, en 1788, à la suite de la dissolution des cours de justice que l'on appelait les parlements, et qui furent remplacées par des «cours plénières», les émeutes se propagent un peu partout dans la France.
Il est évident que pour le peuple il n'y avait pas grande différence entre un parlement et une «cour plénière». Si les parlements ont refusé quelquefois d'enregistrer des édits faits par le roi et ses ministres, ils n'ont témoigné, par contre, d'aucune sollicitude pour le peuple. Mais puisque les parlements faisaient opposition à la Cour, cela suffisait ; et lorsque les émissaires de la bourgeoisie et des parlements allaient chercher renfort chez le peuple, celui-ci s'ameutait volontiers pour manifester de cette façon contre la Cour et les riches.
En juin 1787, le parlement de Paris se rendit populaire pour avoir refusé de l'argent à la Cour. La loi exigeait que les édits du roi fussent enregistrés par le parlement, et le parlement de Paris enregistra volontiers certains édits concernant le commerce des grains, la convocation d'assemblées provinciales et la corvée. Mais il refusa d'enregistrer l'édit qui établissait de nouveaux impôts, – une nouvelle «subvention territoriale» et un nouveau droit de timbre. Alors le roi convoqua ce qu'on appelait un «lit de justice», fit enregistrer de force ces édits. Le parlement protesta, et gagna ainsi la sympathie de la bourgeoisie et du peuple. A chaque séance, il y avait foule aux abords du palais : clercs, oisifs, curieux, hommes du peuple se rassemblaient pour acclamer les parlementaires. Pour y mettre fin, le roi exila le parlement à Troyes, – et des manifestations bruyantes commencèrent à Paris. La haine du peuple se portait surtout – déjà alors – contre les princes (surtout contre le duc d'Artois) et contre la reine, qui reçut le sobriquet de Madame Déficit.
La cour des aides de Paris, soutenue par l'émeute populaire, ainsi que tous les parlements de province et les cours de justice protestèrent contre cet acte du pouvoir royal et, l'agitation grandissant toujours, le roi fut forcé, le 9 septembre, de rappeler le parlement exilé, ce qui provoqua de nouvelles manifestations à Paris, dans lesquelles on brûla le ministre de Calonne en effigie.
Ces troubles se passaient surtout au sein de la petite bourgeoisie. Mais en d'autres endroits ils prirent un caractère plus populaire.
En 1788, des insurrections éclatèrent en Bretagne. Lorsque le commandant de Rennes et l'intendant de la province se rendirent au Palais pour déclarer au parlement de Bretagne l'édit par lequel ce corps était aboli, toute la ville fut bientôt sur pied. La foule insulta et bouscula les deux fonctionnaires. Au fond, le peuple haïssait l'intendant Bertrand de Moleville, et les bourgeois en profitaient pour répandre le bruit que c'était l'intendant qui faisait tout : «C'est un monstre à étouffer», disait un des billets répandus dans la foule. Aussi lorsqu'il sortit du Palais, on lui lança des pierres, et on jeta sur lui à plusieurs reprises une corde avec nœud coulant. On allait se battre, lorsque – la jeunesse débordant la troupe – un officier jeta son épée et fraternisa avec le peuple.
Peu à peu des troubles du même genre éclatèrent dans plusieurs autres villes de la Bretagne, et les paysans se soulevèrent à leur tour lors de l'embarquement des grains à Quimper, Saint-Brieux, Morlaix, Port-l'Abbé, Lamballe, etc. Il est intéressant de noter, dans ces désordres, le rôle actif des étudiants de Rennes qui fraternisèrent avec l'émeute (6).
En Dauphiné, et notamment à Grenoble, le soulèvement prit un caractère encore plus sérieux. Dès que le commandant, Clermont-Tonnerre, eut promulgué l'édit qui licenciait le parlement, le peuple de Grenoble se souleva. On sonna le tocsin qui se répandit bientôt dans les villages, et les paysans accoururent en force dans la ville. Il y eut bagarre sanglante et beaucoup de tués. La garde du commandant se trouva impuissante, et son palais fut saccagé. Clermont-Tonnerre, menacé d'une hache, soulevée sur sa tête, dut révoquer l'édit royal.
C'était le peuple – surtout les femmes – qui agissait. Quant aux membres du parlement, le peuple eut peine à les trouver. Ils s'étaient cachés, et ils écrivaient à Paris que le soulèvement s'était fait contre leur volonté. Et quand le peuple les eut sous la main, ils les tint prisonniers, puisque leur présence donnait une apparence de légalité au soulèvement. Les femmes montaient la garde autour de ces parlementaires arrêtés, ne voulant même pas les confier aux hommes, de peur qu'ils ne fussent relâchés.
La bourgeoisie de Grenoble eut évidemment peur de ce soulèvement populaire et elle organisa pendant la nuit sa milice bourgeoise qui s'empara des portes de la ville, ainsi que des postes militaires, qu'elle céda bientôt aux troupes. Les canons furent mis en position contre l'émeute, et le parlement profita de l'obscurité pour fuir. Du 9 au 14 juin la réaction triompha, mais le 14 on apprit qu'à Besançon il y avait eu révolte et que les Suisses y avaient refusé de tirer sur le peuple. Alors les esprits furent montés de nouveau, et il fut même question de convoquer les États de la province. Mais de nouveaux envois de troupes ayant été faits de Paris, l'émeute s'apaisa peu à peu. Cependant la fermentation, soutenue surtout par les femmes, continua encore pendant quelque temps (Vic et Vaissete, t. X, p. 637)
Outre ces deux soulèvements, mentionnés par la plupart des historiens, il y en eut beaucoup d'autres à cette même époque, – en Provence, en Languedoc, en Roussillon, en Béarn, dans les Flandres, en Franche-Comté et en Bourgogne. Là même où il n'y eut pas d'émeutes proprement dites, on profita de l'effervescence pour maintenir la fermentation et faire des manifestations.
A Paris, lors du renvoi de l'archevêque de Sens, il y eut de nombreuses manifestations. Le Pont-Neuf était gardé par la troupe, et plusieurs conflits éclatèrent entre la troupe et le peuple, dont les meneurs, remarque Bertrand de Moleville (p. 136), «furent ceux mêmes qui plus tard prirent part à tous les mouvements populaires de la Révolution». Il faut lire d'ailleurs la lettre de Marie-Antoinette au comte de Mercy, datée du 24 août 1788, dans laquelle elle lui parle de ses frayeurs et lui annonce la retraite de l'archevêque de Sens et la démarche qu'elle fait pour rappeler Necker ; on comprend alors l'effet que ces attroupements produisaient sur la Cour. La reine prévoit que ce rappel de Necker fera «reculer l'autorité du Roi» ; elle craint «qu'on ne soit obligé de nommer un principal ministre» ; mais «le moment presse.» Il est bien essentiel que Necker y compte (7).
Trois semaines plus tard (le 14 septembre 1788), lorsqu'on apprit la retraite de Lamoignon, il y eut de nouveaux rassemblements. La foule se lança pour brûler les maisons des deux ministres, Lamoignon et Brienne, ainsi que celle de Dubois. On appela la troupe, et rue Mêlée et rue Grenelle «on fit une horrible boucherie de ces malheureux, qui ne se défendaient même pas.». Dubois s'enfuit de Paris. – «Le peuple se serait fait lui-même justice», disent les Deux Amis de la Liberté.
Plus tard encore, en octobre 1788, lorsque le parlement, exilé à Troyes, fut rappelé, «les clercs et la populace» faisaient plusieurs soirées de suite des illuminations sur la place Dauphine. Ils demandaient de l'argent aux passants, pour brûler des feux d'artifice. Ils forçaient les messieurs de descendre de voiture et de saluer la statue d'Henri IV. Ils brûlaient des poupées représentant Calonne, Breteuil, la duchesse de Polignac. Il fut aussi question de brûler la reine en effigie. Peu à peu ces rassemblements se répandirent dans d'autres quartiers, et on envoya la troupe pour les disperser. Il y eut du sang versé et beaucoup de tués et de blessés, place de Grève ; mais comme c'étaient les juges du parlement qui jugeaient les personnes arrêtées, elles s'en tirèrent avec des peines légères.
Ainsi se réveillait et se propageait l'esprit révolutionnaire aux approches de la grande Révolution (8). L'initiative venait certainement de la bourgeoisie, – surtout de la petite bourgeoisie ; mais, généralement parlant, les bourgeois évitaient de se compromettre, et le nombre de ceux d'entre eux qui, avant la convocation des États généraux, surent résister plus ou moins ouvertement à la Cour, fut très restreint. S'il n'y avait eu que leurs rares actes de résistance, la France aurait attendu bien des années le renversement du despotisme royal. Heureusement, mille circonstances poussaient les masses populaires à se révolter ; et malgré que chaque émeute fût suivie de pendaisons, hautes et courtes, d'arrestations en masse et même de torture pour les arrêtés, le peuple, poussé au désespoir par la misère et aiguillonné d'autre part par les vagues espérances dont la vieille femme parlait à Arthur Young, se révoltait. Il s'ameutait contre les intendants de province, les receveurs d'impôts, les agents de la gabelle, la troupe même, et désorganisait ainsi la machine gouvernementale.
Dès 1788, les insurrections des paysans se généralisèrent au point qu'il devint impossible de pourvoir aux dépenses de l'État ; et Louis XVI, après avoir refusé depuis quatorze ans la convocation des représentants de la nation, de peur que l'autorité du roi n'en souffre, se vit enfin forcé de convoquer, d'abord, à deux reprises, des Assemblées de notables, et enfin les États généraux.
(1) Auparavant le fermier ne pouvait vendre ses grains pendant trois mois après la récolte. Le seigneur seul pouvait le faire ; c'était un privilège féodal qui lui permettait de vendre son blé à un prix élevé.
(2) C'est ce qu'on vient d'abolir aussi en Russie (1906).
(3) Déclaration du 24 août 1780. La peine de roue existait encore en 1786. Les parlements, malgré le voltairisme de l'époque et l'adoucissement général des mœurs, étaient restés défenseurs ardents de la torture qui ne fut définitivement abolie que par l'Assemblée nationale. Il est intéressant de constater (E. Seligman, La justice pendant la Révolution,p. 97 notes) que Brissot, Marat et Robespierre contribuèrent par leurs écrits au mouvement pour la réforme du code pénal.
(4) Les arguments sur lesquels se basa Louis XVI sont à noter. Je les résume d'après E. Semichon, Les réformes sous Louis XVI : Assemblées provinciales et parlements,Paris, 1876, p. 57. Les projets de Turgot semblaient dangereux à Louis XVI, et il écrivit : «Partant d'un homme qui a de bonnes vues, sa constitution aurait bouleversé l'état actuel.» Et plus loin : «Ce système censitaire d'élection est le moyen de faire des mécontents des non-propriétaires, et si on permet à ceux-ci de s'assembler, ce sera une semence de désordre.» – «Le passage du régime aboli au régime que M. Turgot propose actuellement, mérite attention ; on voit bien ce qui est, mais on ne voit qu'en idée ce qui n'est pas ; et on ne doit pas faire des entreprises dangereuses si on n'en voit pas bien le but.»Voir à l'appendice A, de M. Semichon, la liste très intéressante des principales lois faites sous Louis XVI, de 1774 à 1789.
(5) C. de Vic et J. de Vaissete, Histoire générale du Languedoc,continuée par Du Mège, 10 volumes, 1840-1846.
(6) Du Châtelier, Histoire de la Révolution dans les deux départements de l'ancienne Bretagne,6 volumes, 1836, t. II, pp. 60-70, 161, etc.
(7) J. Feuillet de Couches, Lettres de Louis XVI, Marie-Antoinette et Madame Élisabeth,Paris 1864, t. I, pp. 214-216. – «L'abbé vous a écrit hier au soir, monsieur, et vous a marqué mon désir», écrivait la reine. «Je crois plus que jamais que le moment presse, et qu'il est bien essentiel qu'il (Necker) accepte. Le roi est bien franchement de mon avis, et vient de m'apporter un papier de sa main avec ses idées, dont je vous envoie copie.» Le lendemain, elle écrivait de nouveau : «Il n'y a plus à hésiter ; si demain il peut se mettre à la besogne, c'est le mieux. Elle est bien urgente... Je crains qu'on ne soit obligé à nommer un principal ministre.»
(8) Voyez pour de plus amples renseignements, Félix Roquain, L'Esprit révolutionnaire avant la Révolution, Paris, 1878.VI
LES ÉTATS GÉNÉRAUX RENDUS NÉCESSAIRESPour quiconque connaissait l'état de la France, il était évident que le régime du gouvernement irresponsable de la Cour ne pouvait plus durer. La misère dans les campagnes allait en grandissant, et chaque année il devenait de plus en plus difficile de lever les impôts et de forcer en même temps le paysan à payer aux seigneurs les redevances et au gouvernement provincial les nombreuses corvées. Les impôts seuls mangeaient plus de la moitié et souvent plus des deux tiers de ce que le paysan pouvait gagner dans le courant de l'année. La mendicité d'une part, et l'émeute d'autre part, devenait l'état normal des campagnes. Et puis, ce n'était plus le paysan seul qui protestait et se révoltait. La bourgeoisie, elle aussi, exprimait son mécontentement à haute voix. Elle profitait, sans doute, de l'appauvrissement des paysans pour les enrôler dans l'industrie, et elle mettait à profit la démoralisation de l'administration et le désordre dans les finances, pour s'emparer de toute sorte de monopoles, et s'enrichir par les emprunts de l'État.
Mais cela ne suffisait pas à la bourgeoisie. Pendant quelque temps elle peut très bien s'accommoder du despotisme royal et du gouvernement de la Cour. Cependant il arrive un moment où elle commence à craindre pour ses monopoles, pour l'argent qu'elle a prêté à l'État, pour les propriétés foncières qu'elle a acquises, pour les industries qu'elle a fondées, – et alors elle favorise le peuple dans ses émeutes, afin de briser le gouvernement de la Cour et de fonder son pouvoir politique à elle. C'est ce qu'on voit parfaitement se produire durant les treize ou quatorze premières années du règne de Louis XVI, de 1774 à 1788.
Un changement profond dans tout le régime politique de la France s'imposait à vue d'œil ; mais Louis XVI et la Cour résistaient à ce changement, et ils s'y opposèrent si longtemps qu'il arriva un moment où les réformes modestes qui eussent été très bien accueillies au début du règne, ou même en 1783 et 1785, furent déjà dépassées dans la pensée de la nation, lorsque le roi se décida enfin à céder. Tandis qu'en 1773, un régime mixte d'autocratie et de représentation nationale eût satisfait la bourgeoisie, douze ou treize ans plus tard, en 1787 et 1788, le roi se trouva en présence d'une opinion publique qui ne voulait plus entendre parler de compromis et exigeait le gouvernement représentatif, avec toute la limitation du pouvoir royal qui s'ensuivait.
Nous avons vu comment Louis XVI repoussa les propositions très modestes de Turgot. L'idée même de limitation du pouvoir royal lui répugnait. Aussi, les réformes de Turgot – abolition des corvées, abolition des jurandes et une tentative timide de faire payer quelques impôts aux deux classes privilégiées, la noblesse et le clergé – ne donnèrent rien de substantiel. Tout se tient dans un État, et tout tombait en ruines sous l'ancien régime.
Necker, qui suivit de près Turgot, était plutôt financier qu'homme d'État ; il avait l'esprit borné des financiers qui voient les choses plutôt par leurs petits côtés. Il se trouvait à son aise au milieu des opérations financières, des emprunts ; mais il suffit de lire son Pouvoir exécutif,pour comprendre combien son esprit, accoutumé à raisonner sur des théoriesde gouvernement, au lieu de se débrouiller dans le choc des passions humaines et des desiderata énoncés dans une société à un moment donné, était peu fait pour comprendre l'immense problème politique, économique, religieux et social qui se trouvait posé en France en 1789 (1).
Aussi Necker n'osa-t-il jamais tenir auprès de Louis XVI le langage net, précis, sévère et audacieux qu'exigeait la situation. Il ne lui parla que très timidement du gouvernement représentatif et se borna à des réformes qui ne pouvaient ni résoudre les difficultés du moment, ni satisfaire personne, tandis qu'elles faisaient sentir à tous la nécessité d'un changement fondamental.
Les assemblées provinciales, dont Necker ajouta dix-huit à celles qui avaient été instituées par Turgot, et qui amenaient après elles les assemblées de district et de paroisse, furent forcées de discuter les problèmes les plus ardus et de mettre à nu les plaies affreuses du pouvoir illimité de la royauté. Et comme les discussions sur ces objets durent se répandre jusqu'aux villages, elles contribuèrent sans doute puissamment à la chute de l'ancien régime. Ainsi les assemblées provinciales, qui auraient pu servir de paratonnerre en 1776, aidaient déjà au soulèvement en 1788. De même le fameux Compte rendusur l'état des finances, que Necker publia en 1781, peu de mois avant de quitter le pouvoir, fut un coup de massue porté à l'autocratie. Comme il arrive toujours en pareille occasion, Necker contribua ainsi à ébranler le régime qui déjà s'écroulait, mais il fut impuissant à empêcher que l'écroulement devînt une révolution : probablement il ne la voyait même pas venir.
Après le premier renvoi de Necker, c'était, de 1781 à 1787, la débâcle financière. Les finances se trouvaient dans un état si misérable que les dettes de l'État, des provinces, des ministères et même de la maison du roi s'accumulaient de façon inquiétante. A chaque instant ce pouvait être une banqueroute de l'État, – banqueroute dont maintenant la bourgeoisie, intéressée comme prêteur, ne voulait à aucun prix. Et, avec cela, le peuple, était déjà si appauvri qu'il ne pouvait payer davantage d'impôts : il ne payait pas et se révoltait. Quant au clergé et à la noblesse, ils refusaient absolument de se saigner dans l'intérêt de l'État. La révolte des campagnes, dans ces conditions, faisait avancer la Révolution à grands pas. Et c'est au milieu de ces difficultés que le ministre Calonne convoqua à Versailles une Assemblée des Notables, pour le 22 février 1787.
Cette Assemblée des Notables, c'était juste ce qu'il ne fallait pas faire à ce moment : juste la demi-mesure qui d'un côté rendait la convocation d'une Assemblée nationale inévitable et, d'autre part, inspirait la méfiance contre la Cour et la haine contre les deux ordres privilégiés, la noblesse et le clergé. On apprit, en effet, que la dette nationale avait atteint un milliard six cent quarante-six millions, – chiffre épouvantable à cette époque, – et que le déficit annuel se montait à cent quarante millions. Ceci – dans un pays ruiné comme l'était la France ! On l'apprit ; tout le monde en parla ; et après que tout le monde en eut parlé, les notables, pris dans les hautes classes et représentant une assemblée ministérielle,se séparèrent le 25 mai sans avoir rien fait, rien décidé. Calonne fut remplacé pendant leurs délibérations par Loménie de Brienne, archevêque de Sens ; mais celui-ci, par ses intrigues et ses essais de rigueur, ne sut que soulever les parlements, provoquer un peu partout des émeutes, lorsqu'il voulut les licencier et soulever davantage l'opinion générale contre la Cour. Lorsqu'il fut renvoyé (le 25 août 1788), sa démission provoqua des réjouissances dans toute la France. Mais puisqu'il avait si bien démontré l'impossibilité du régime despotique, il ne restait plus à la Cour qu'à se soumettre. Le 8 août 1788, Louis XVI était obligé de convoquer les États généraux et d'en fixer l'ouverture pour le 1er mai 1789.
Mais, ici encore, la Cour et Necker, rappelé en 1788 au ministère, s'arrangèrent de façon à mécontenter tout le monde. L'opinion en France était que dans les États généraux, où les trois ordres seraient représentés séparément, le Tiers-État devrait avoir une double représentation, et que le vote devait se faire par tête. Mais Louis XVI et Necker s'y opposèrent et convoquèrent même le 6 novembre 1788, une seconde Assemblée des notables qui refuserait, ils en étaient sûrs, le doublement du Tiers et le vote par tête. C'est ce qui arriva en effet ; mais malgré cela l'opinion était tellement préparée en faveur du Tiers par les assemblées provinciales, que Necker et la Cour furent tout de même forcés de céder. Le Tiers-État reçut une double représentation, – c'est-à-dire que sur mille députés, le Tiers en recevait autant que le clergé et la noblesse réunis. Bref, ils firent tout ce qu'il fallait pour indisposer contre eux l'opinion publique, sans rien gagner. L'opposition de la Cour à la convocation d'une représentation nationale fut absolument vaine. Le 5 mai 1789, les États généraux se réunissaient à Versailles.
(1)Du pouvoir exécutif dans les grands États,2 volumes, 1792.
L'idée de cet ouvrage est que, si la France traversait en 1792 une crise révolutionnaire, la faute en était à ce que son Assemblée nationale avait négligé d'armer le roi d'un fort pouvoir exécutif. «Tout aurait pris son cours d'une manière plus ou moins parfaite, si l'on s'était soigneusement occupé d'établir, au milieu de nous, une autorité tutélaire», dit Necker dans la préface de son ouvrage ; et il explique, dans ses deux volumes, de quels droits immenses il fallait armer le pouvoir royal. – Il est vrai que dans son livre Sur la législation et le commerce des grains,publié en 1776, il avait développé – pour protester contre le système de libre commerce des grains, défendu par Turgot, – des idées sympathiques aux pauvres ; il voulait que l'État intervînt pour fixer les prix des blés au profit des pauvres ; mais à cela se bornait son «socialisme» gouvernemental. L'essentiel, pour lui, c'était un État fort, un trône respecté et entouré pour cela de hauts fonctionnaires, et un pouvoir exécutif puissant.
VII
LE SOULÈVEMENT DES CAMPAGNES
DANS LES PREMIERS MOIS DE 1789Rien ne serait plus faux que d'imaginer ou de représenter la France comme une nation de héros à la veille de 1789, et Quinet eut parfaitement raison de détruire cette légende qu'on avait essayé de propager. Il est évident que si l'on réunit sur un petit nombre de pages les quelques faits, très peu nombreux d'ailleurs, de résistance ouverte à l'ancien régime de la part de la bourgeoisie, – comme par exemple, la résistance d'Epresmenil, – on peut tracer un tableau assez impressionnant. Mais ce qui frappe surtout lorsqu'on envisage toute la France, c'est l'absence de protestations sérieuses, d'affirmation de l'individu, – la servilité même de la bourgeoisie,j'ose le dire. «Personne ne se fait connaître», dit justement Quinet. On n'a même pas l'occasion de se connaître soi-même ( La Révolution,édition de 1869, t. I, p. 15) Et il demande : Que faisaient Barnave, Thouret, Sieyès, Vergniaud, Guadet, Roland, Danton, Robespierre et tant d'autres, qui vont devenir bientôt des héros de la Révolution ?
Dans les provinces, dans les villes, c'était le mutisme, le silence. Il fallut que le pouvoir central appelât les hommes à voter et à dire hautement ce qu'ils disaient tout bas, pour que le Tiers-État rédigeât ses fameux cahiers. Et encore ! si dans certains cahiers nous trouvons des mots audacieux de révolte – que de soumission, que de timidité dans le grand nombre, quelle modicité des demandes ! Car, après avoir demandé le droit de porter des armes et quelques garanties judiciaires contre l'arbitraire des arrestations, c'est surtout un peu plus de liberté dans les affaires municipales que demandent les cahiers du Tiers (1). Ce n'est que plus tard, lorsque les députés du Tiers se verront soutenus par le peuple de Paris et que la révolte paysanne aura commencé à gronder, qu'ils s'enhardiront dans leur attitude vis-à-vis de la Cour.
Heureusement, le peuple se met en révolte, partout, depuis les mouvements provoqués par les parlements pendant l'été et l'automne de 1788, et la vague monte jusqu'au grand soulèvement des villages en juillet et août 1789.
Nous avons déjà dit que la situation des paysans et du peuple dans les villes était telle qu'il suffisait d'une seule mauvaise récolte pour amener une hausse épouvantable des prix du pain dans les villes et la famine dans les villages. Les paysans n'étaient plus des serfs, le servage ayant été aboli en France depuis longtemps, du moins dans les propriétés privées. Depuis que Louis XVI l'avait aboli dans les domaines royaux (en 1779), il ne restait plus, en 1788, que 80.000 mainmortables dans le Jura et tout au plus 1.500.000 dans toute la France – peut-être moins d'un million ; et même ces mainmortables n'étaient pas des serfs dans le sens strict du mot. Quant à la grande masse des paysans français, ils avaient depuis longtemps cessé d'être serfs. Mais ils continuaient à payer, en argent et en travail, – en corvées entre autres, – pour leur liberté personnelle. Ces redevances étaient extrêmement lourdes et variées, mais elles n'étaient pas arbitraires : elles étaient censées représenter des paiements pour le droit de possession de la terre, – soit collectif dans la commune, soit privé, soit enfin en fermage ; et chaque terre avait ses redevances, aussi variées que nombreuses, consignées avec soin dans les terriers.
En outre, le droit de justice seigneuriale avait été maintenu. sur une quantité de terres, le seigneur restait juge, ou bien c'était lui qui nommait les juges ; et en vertu de cette prérogative ancienne, il prélevait toutes sortes de droits personnels sur ses ex-serfs (2). Lorsqu'une vieille femme léguait à sa fille un ou deux arbres et quelques vieilles hardes (par exemple, «ma jupe noire, ouatée» – j'ai vu de ces legs), «le noble et généreux seigneur» ou «la noble et généreuse dame du château» prélevait tant et tant sur ce legs. Le paysan payait de même pour le droit de mariage, de baptême et d'enterrement ; il payait aussi sur chaque vente et achat qu'il opérait, et son droit de vendre ses récoltes ou son vin était limité : il ne fallait pas vendre avant le seigneur. Enfin, toute sorte de péages, – pour l'usage du moulin, du pressoir, du four banal, du lavoir, de telle route, de tel gué, s'étaient conservés depuis les temps du servage, ainsi que des redevances en noisettes, champignons, toile, fil, considérées autrefois comme dons «de joyeux avènement».
Quant aux corvées obligatoires, elles variaient à l'infini : travaux dans les champs du seigneur, travaux dans ses parcs, ses jardins, travaux pour satisfaire toute sorte de fantaisies... Dans quelques villages il y avait même l'obligation de battre l'étang pendant la nuit, afin que les grenouilles n'empêchent pas le seigneur de dormir.
Personnellement l'homme s'était affranchi ; mais tout ce tissu de redevances et d'exactions qui s'était constitué peu à peu, par la ruse des seigneurs et de leurs intendants, pendant les siècles que le servage avait duré, – tout ce tissu continuait à envelopper le paysan.
En plus de cela, l'État était là avec ses impôts, ses tailles, ses vingtièmes, ses corvées toujours grandissantes ; et l'État, tout comme l'intendant du seigneur, était toujours en train d'exercer son imagination pour trouver quelque nouveau prétexte et quelque nouvelle forme d'imposition.
Il est vrai que, depuis les réformes de Turgot, les paysans avaient cessé de payer certaines taxes féodales, et quelques gouverneurs de province se refusaient même à recourir à la force pour lever certaines redevances qu'ils considéraient comme des exactions nuisibles. Mais les grosses redevances féodales, rattachées à la terre, devaient être payées en entier ; et elles devenaient d'autant plus lourdes que les impôts de l'État et de la province, qui s'y ajoutaient, allaient toujours en croissant. Aussi n'y a-t-il pas un mot d'exagération dans les sombres tableaux de la vie des villages que nous donne chaque historien de la Révolution. Mais il n'y a pas non plus d'exagération quand on nous dit que dans chaque village il y avait quelques paysans qui se créaient une certaine prospérité, et que ceux-ci étaient surtout désireux de secouer toutes les obligations féodales et de conquérir les libertés individuelles. Les deux types représentés par Erckmann-Chatrian dans l'Histoire d'un paysan– celui du bourgeois du village et celui du paysan écrasé sous le fardeau de la misère – sont vrais. Ils existaient tous les deux. Le premier donna la force politique au Tiers-État ; tandis que les bandes d'insurgés qui dès l'hiver de 1788-1789 commencèrent à forcer les nobles à renoncer aux obligations féodales inscrites dans les terriers, se recrutaient parmi les miséreux des villages qui n'avaient qu'une cabane en terre battue pour logis, et des châtaignes ou le glanage pour nourriture.
La même remarque s'applique aux villes. Les droits féodaux s'étendaient sur les villes, aussi bien que sur les villages ; les classes pauvres des villes étaient aussi écrasées de redevances féodales que les paysans. Le droit de justice seigneuriale restait en pleine vigueur dans beaucoup d'agglomérations urbaines, et les cabanes des artisans et des manouvriers payaient les mêmes droits, en cas de vente ou d'héritage, que les maisons des paysans. Plusieurs villes payaient même au tribut perpétuel comme rachat de leur soumission féodale d'autrefois. En outre, la plupart des villes payaient au roi le don gratuitpour le maintien d'une ombre d'indépendance municipale, et le fardeau des impôts pesait surtout sur les classes pauvres. Si l'on y ajoute les lourds impôts royaux, les contributions provinciales et les corvées, la gabelle, etc., ainsi que l'arbitraire des fonctionnaires, les lourdes dépenses à subir dans les tribunaux, et l'impossibilité pour un simple roturier d'obtenir justice contre un noble, ou même un riche bourgeois, et si l'on pense à toutes sortes d'oppressions, d'insultes et de mortifications que l'artisan devait subir, on pourra se faire une idée de l'état des classes pauvres à la veille de 1789.
Eh bien ! c'est des classes pauvres que vint cette révolte des villes et des villages, qui donna aux représentants du Tiers dans les États généraux la hardiesse de résister au roi et de se déclarer Assemblée constituante.
La sécheresse avait fait manquer la récolte de 1788, et l'hiver était très rigoureux. Certes, il y avait eu auparavant des hivers presque aussi rigoureux, des récoltes tout aussi mauvaises, et il y avait eu aussi des émeutes populaires. Chaque année, il y avait disette dans quelque partie de la France. Et souvent elle s'étendait sur un quart ou un tiers du royaume. Mais cette fois-ci, l'espoiravait été réveillé par les événements précédents : les assemblées provinciales, les réunions de notables, les insurrections à propos des parlements dans les villes, qui se répandaient aussi ( nous l'avons vu, du moins, pour la Bretagne) dans les villages. Et les soulèvements de 1789 prirent bientôt une extension et une tournure menaçantes.
Je tiens du professeur Karéeff, qui a étudié l'effet de la Grande Révolution sur les paysans français, qu'il y a aux Archives nationales de fortes liasses ayant trait aux insurrections des paysans qui précédèrent la prise de la Bastille (3).
De mon côté, n'ayant jamais pu étudier les archives en France, mais ayant consulté nombre d'histoires provinciales de cette époque (4), j'étais arrivé déjà dans mes travaux antérieurs (5) à la conclusion qu'une quantité d'émeutes avaient éclaté dans les villages dès janvier 1789, et même dès décembre 1788. Dans certaines provinces, la situation était terrible à cause de la disette, et partout un esprit de révolte, peu connu jusqu'alors, s'emparait des populations. Au printemps, les révoltes devinrent de plus en plus fréquentes, en Poitou, Bretagne, Touraine, Orléanais, Normandie, Île-de-France, Picardie, Champagne, Alsace, Bourgogne, Nivernais, Auvergne, Languedoc et Provence.
Presque toutes ces émeutes avaient le même caractère. Les paysans, armés de couteaux, de faux, de gourdins, accouraient en ville ; ils forçaient les laboureurs et les fermiers qui avaient apporté des grains au marché à les vendre à un certain prix «honnête» (par exemple, 3 livres le boisseau) ; ou bien, ils allaient cherché le blé chez les marchands de blé, et «se le partageaient à prix réduit», en promettant de le payer dès que la prochaine récolte serait faite ; ailleurs ils obligeaient le seigneur à renoncer pendant deux mois à son droit sur les farines ; ou bien ils forçaient la municipalité à taxer le pain, et quelquefois «à augmenter de quatre sous la journée de travail». Là où la famine était plus terrible, les ouvriers de la ville (à Thiers, par exemple) allaient ramasser du blé dans les campagnes. Souvent, on forçait les greniers des communautés religieuses, des négociants-accapareurs, ou des particuliers, et on fournissait de la farine aux boulangers. En outre, on vit déjà se former ces bandes, composées de paysans, de bûcherons, quelquefois aussi de contrebandiers, qui allaient de village en village, saisissant les blés, et qui peu à peu commencèrent aussi à brûler les terriers et à obliger les seigneurs à abdiquer leurs droits féodaux, – ces bandes qui donnèrent en juillet 1789 à la bourgeoisie le prétexte d'armer ses milices.
Dès janvier on entendait aussi dans ces émeutes le cri de Vive la Liberté !et dès janvier, mais encore plus nettement dès le mois de mars, on vit les paysans refuser, par-ci, par-là, de payer les dîmes et les redevances féodales, ou bien même les impôts. Outre les trois provinces de Bretagne, d'Alsace et de Dauphiné (citées par Taine), on trouve trace de pareils mouvements presque dans toute la partie orientale de la France.
Dans le midi, à Agde, lors de l'émeute des 19, 20 et 21 avril, «le peuple s'est follement persuadé qu'il était tout», disent le maire et les consuls, «et qu'il pouvait tout, vu la prétendue volonté du roi sur l'égalité des rangs». Le peuple menaçait la ville d'un pillage général, si l'on ne baissait pas le prix de toutes les provisions et si l'on ne supprimait pas le droit de la province sur le vin, le poisson et la viande ; de plus, – et ici on voit déjà le bon sens communalistedes masses populaires en France, – «ils veulent nommer des consuls, partie de leur classe» – et ces demandes sont accordées aux révoltés. Trois jours après le peuple exigeait que le droit de mouture fût réduit de moitié, et ce fut aussitôt accordé (6).
Cette insurrection, c'est l'image de cent autres. Le pain était le motif premier du mouvement. Mais bientôt, il s'y joignait des réclamations dans le domaine où les conditions économiques et l'organisation politique se touchent, – le domaine dans lequel le mouvement populaire procède toujours avec le plus d'assurance et obtient des résultats immédiats.
En Provence, toujours en mars et en avril 1789, plus de quarante bourgades et villes, dont Aix, Marseille et Toulon, abolirent l'impôt sur la farine, et un peu partout la foule saccagea les maisons des fonctionnaires préposés à lever les impôts sur la farine, les cuirs, les boucheries, etc. Les prix des vivres furent réduits et tous les vivres furent taxés ; et quand les messieurs de la haute bourgeoisie protestèrent, la foule se mit à les lapider ; ou bien on creusa sous leurs yeux la fosse qui servirait à les enterrer – quelquefois on apporta même d'avance le cercueil pour mieux impressionner les réfractaires, qui s'empressaient évidemment de céder. Tout se passa alors (avril 1789) sans la moindre effusion de sang. C'est «une espèce de guerre déclarée aux propriétaires et aux propriétés», disent les rapports des intendants et des municipaux ; «le peuple continue de déclarer qu'il ne veut rien payer, ni impôts, ni droits, ni dettes (7).»
Dès lors, c'est-à-dire dès avril, les paysans commencèrent à piller les châteaux et à forcer les seigneurs à abdiquer leurs droits. A Peinier, ils obligeaient le seigneur « à passer un acte par lequel il renonçait à ses droits seigneuriaux de toute espèce» (lettre aux Archives) ; à Riez ils voulaient que l'évêque brûlât ses archives. A Hyères et ailleurs ils brûlaient les vieux papiers concernant les droits féodaux ou les impôts. Bref, en Provence nous voyons déjà dès le mois d'avril, le commencement de la grande révolte des paysans qui forcera la noblesse et le clergé à faire leurs premières concessions au 4 août 1789.
On saisit facilement l'influence que ces émeutes et cette fermentation exercèrent sur les élections de l'Assemblée nationale. Chassin (Génie de la Révolution)dit qu'en quelques endroits la noblesse eut une grande influence sur les élections, et que, dans ces localités, les électeurs paysans n'osèrent se plaindre de rien. Ailleurs, notamment à Rennes, la noblesse profita même des séances des États généraux de la Bretagne ( fin décembre 1788 et janvier 1789) pour tâcher d'ameuter le peuple affamé contre les bourgeois. Mais, que pouvaient ces dernières convulsions de la noblesse contre la vague populaire qui montait ? Le peuple voyait qu'entre les mains de la noblesse et du clergé, plus de la moitié des terres restaient incultes, et il comprenait, mieux que si les statisticiens le lui avaient démontré, que tant que le paysan ne s'emparerait pas de ces terres pour les cultiver, la famine resterait en permanence.
Le besoin même de vivre soulevait le paysan contre les accapareurs du sol. Pendant l'hiver de 1788-89, dit Chassin, il ne se passait pas un jour dans le Jura sans que les convois de blé ne fussent pillés (p. 162). Les militaires en haut lieu ne demandaient qu'à «sévir» contre le peuple ; mais les tribunaux refusaient de condamner et même de juger les affamés révoltés. Les officiers refusaient de tirer sur le peuple. La noblesse s'empressait d'ouvrir ses greniers : on craignait de voir brûler les châteaux(c'était au commencement d'avril 1789). – Partout, dit Chassin (p. 163), des émeutes semblables éclataient, dans le Nord et le Midi, dans l'Ouest et dans l'Est.
Les élections vinrent apporter beaucoup d'animation et réveillèrent beaucoup d'espérances dans les villages. Partout, le seigneur exerçait une grande influence ; mais dès qu'il se trouvait dans le village quelque bourgeois, médecin ou avocat, qui avait lu du Voltaire, ou même la brochure de Sieyès ; dès qu'il y avait quelque tisserand ou maçon qui savait lire et écrire, ne fût-ce qu'en caractères d'impression – tout changeait ; les paysans s'empressaient de coucher leurs doléancessur le papier. Il est vrai que pour la plupart leurs plaintes se bornaient à des choses d'ordre secondaire ; mais presque partout on voit percer (comme dans le soulèvement des paysans allemands de 1525) cette idée que les seigneurs doivent prouver leurs droits aux exactions féodales (8).
Une fois leurs cahiers présentés, les paysans patientaient. Mais aussi les lenteurs des États généraux et de l'Assemblée nationale les mettaient en colère, et dès que ce terrible hiver de 1788-89 fut terminé, dès que le soleil revint et avec lui l'espoir d'une récolte prochaine, les émeutes recommencèrent, surtout après les travaux du printemps.
Evidemment, la bourgeoisie intellectuelle profita des élections pour propager les idées de la Révolution. Un «Club Constitutionnel» fut formé, et ses nombreuses ramifications se répandirent dans les villes, même les plus petites. L'indifférence qui frappa tellement Arthur Young dans les villes de l'Est existait sans doute ; mais dans d'autres provinces la bourgeoisie tira tout le profit voulu de l'agitation électorale. On voit même comment les événements qui eurent lieu en juin à Versailles, dans l'Assemblée nationale, furent préparés déjà depuis plusieurs mois dans les provinces. Ainsi, dans le Dauphiné, l'union des trois ordres et le vote par tête furent acceptés dès le mois d'août 1788 par les États de la province sous la pression des insurrections locales.
Cependant il ne faut pas croire que les bourgeois qui se firent remarquer pendant les élections eussent été le moins du monde révolutionnaires. C'étaient des modérés, de «pacifiques insurgés», comme dit Chassin. En fait de mesures révolutionnaires, c'est plutôt le peuple qui en parle, puisqu'il se forme des sociétés secrètes parmi les paysans, et que des inconnus font appel au peuple pour ne plus payer d'impôts et les faire payer par les nobles. Ou bien, on annonce que les nobles ont déjà accepté de payer tous les impôts, mais que ce n'est qu'une ruse de leur part. «Le peuple de Genève s'est affranchi en un jour... Tremblez, vous, nobles !» On voit aussi des brochures adressées aux paysans et secrètement répandues (par exemple, l'Avis aux habitants des campagnes,répandu à Chartres). Bref, l'agitation dans les campagnes était telle, dit Chassin, – et il a certainement, mieux que tout autre, étudié cet aspect de la Révolution, – l'agitation était telle, qu'alors même que Paris eût été vaincu le 14 juillet, il n'était plus possible de retourner les campagnes dans l'état où elles avaient été en janvier 1789.Il eût fallu faire la conquête de chaque village séparément. Dès le mois de mars personne ne payait plus les redevances (p. 167 et suivantes).
On comprend l'importance de cette fermentation profonde dans les campagnes. Si la bourgeoisie instruite profite des conflits de la Cour et des parlements pour réveiller l'agitation politique ; si elle travaille activement à semer le mécontentement, c'est toujours l'insurrection paysanne, gagnant aussi les villes, qui fait le vrai fond de la Révolution ; elle qui inspire aux députés du Tiers la résolution qu'ils vont bientôt exprimer à Versailles, – de réformer tout le régime gouvernemental de la France et de commencer une révolution profonde dans la distribution des richesses.
Sans le soulèvement des paysans qui commença en hiver et alla, avec ses flux et reflux, jusqu'en 1793, le renversement du despotisme royal n'aurait jamais été accompli si complètement ; jamais il n'aurait été accompagné d'un si profond changement politique, économique et social. La France aurait bien eu un parlement, comme la Prusse en eut un, pour rire, en 1848, – mais cette innovation n'aurait pas pris le caractère d'une révolution : elle serait restée superficielle, comme elle le fut après 1848 dans les États allemands.
(1) En fait de demandes qui exciteront plus tard la fureur des propriétaires, il est bon de noter celles-ci : la taxe sur le pain et la viande, à établir d'après les prix moyens, est demandée par Lyon, Troyes, Paris et Châlons. Rennes demande que «le salaire soit réglé périodiquement sur l'étendue du besoin des journaliers», et plusieurs villes demandent qu'on assure du travail à tous les pauvres valides. Quant aux royalistes-constitutionnalistes – et ils étaient nombreux – on voit par le projet du «Cahier général», analysé par Chassin (Les élections et les cahiers de Paris en 1789,t. III, 1889, p. 185) qu'ils voulaient limiter les délibérations des États généraux à la question des finances et à des économies sur les frais de la maison du roi et des princes.
(2) Dans une excellente brochure, Les fléaux de l'agriculture, ouvrage pour servir à l'appui des cahiers de Doléances des Campagnes,par D...,10 avril 1789, on trouve cet exposé des causes qui empêchaient l'agriculture de se développer, – notamment les impôts immenses, les dîmes «solites» et «insolites», toujours croissantes, les excès du gibier par abus de privilèges de chasse, et les vexations et abus des justices seigneuriales. On y voit que «c'est par le moyen des justices attachées aux fiefs, que les seigneurs se sont rendus despotes, et tiennent les habitants des campagnes dans les chaînes de l'esclavage» (p.95)
(3) On sait aujourd'hui que Taine, qui avait étudié les rapports des intendants sur ces insurrections, n'a consulté que 26 cartons de Rapports sur 1770 (Aulard, Taine, historien de la Révolution Française,1907)
(4) Le Jura par Sommier, le Languedoc par Vic et Vaissete, Castres par Combes, la Bretagne par Du Châtelier, la Franche-Comté par Clerc, l'Auvergne par Dulaure, le Berry par Reynal, le Limousin par Leymarie, l'Alsace par Strobel, etc.
(5)La Grande Révolution,brochure, Paris, 1890 ; The Great French Revolution and its Lesson,article anniversaire dans la revue anglaise Nineteenth Century, juin 1889. Articles sur la Révolution dans La Révolte de 1899.
(6) Taine, II, 22,23.
(7) Lettres dans les Archives Nationales, H, 1453, citées par Taine, t. II, p. 24.
(8) Doniol, La Révolution française et la féodalité.
VIII
ÉMEUTES À PARIS ET DANS LES ENVIRONSOn comprend que, dans ces conditions, Paris ne pouvait pas rester tranquille. La famine sévissait dans les campagnes aux alenteours de la grande cité, comme ailleurs ; les provisions manquaient à Paris, comme dans les autres grandes villes ; et l'affluence des pauvres gens venant chercher du travail, ne pouvait qu'augmenter, surtout en prévision desz grands événements que tout le monde sentait venir.
Vers la fin de l'hiver (mars et avril), les émeutes de la faim et le pillage des grains sont mentionnés dans les rapports d'intendants, à Orléans, à Cosnes, à Rambouillet, à Jouy, à Pont-Sainte-Maxence, à Bray-sur-Seine, à Sens, à Nangis, à Viroflay, à Montlhéry, etc. Dans d'autres parties de la région, dans les foêts aux lentours de Paris, les paysans, en mars, exterminaient les lapins et les lièvres ; les bois même de l'abbaye de Saint-Denis étaient coupés et enlevés au vu et au su de tout le monde.
Paris dévorait les pamphlets révolutionnaires, dont il paraissait dix, douze, vingt chaque jour, et qui passaient rapidement des mains des riches dans celles des plus pauvres. On s'arrachait la brochure de Sieyès, Qu'est-ce que le Tiers ?les Considérations sur les intérêts du Tiers-État,par Rabaud de Saint-Étienne, qui avait une légère teinte de socialisme, Les Droits des États généraux,de d'Entraigues, et des centaines d'autres, moins fameuses mais souvent plus mordantes encore. Tout Paris se passionnait contre la Cour et les nobles, et c'est dans les plus pauvres faubourgs, dans les plus interlopes cabarets de la banlieue, que la bourgeoisie alla bientôt frapper la royauté. En attendant, le 28 avril éclatait l'insurrection que l'on appela plus tard «l'affaire Réveillon» et qui apparut comme un des avant-coureurs des grandes journées de la Révolution.
Le 27 avril, les assemblées électorales se réunissaient à Paris, et il paraît que pendant la rédaction des cahiers dans le faubourg Saint-Antoine, il y eut conflit entre les bourgeois et les travailleurs. Les ouvriers posaient leurs doléances, et les bourgeois leur répondirent par des grossièretés. Réveillon, un fabricant de papier et de papiers peints, autrefois ouvrier lui-même, arrivé par une habile exploitation à devenir patron de 300 travailleurs, se fit surtout remarquer par la grossièreté de ses propos... On les a tant de fois entendus depuis : «Le travailleur peut bien se nourrir de pain noir et de lentilles ; le froment n'est pas pour lui, etc...»
Y a-t-il quelque chose de vrai dans le rapprochement qui fut fait plus tard par les riches, lors de l'enquête sur l'affaire Réveillon, entre le soulèvement même et ce fait, mentionné par les commis des fermes, qui prétendaient qu'«une multitude immense» de gens pauvres, déguenillés et d'allure sombre étaient entrés ces jours-là dans Paris ? Il ne peut y avoir là-dessus que des conjectures – oiseuses, après tout. Étant donné l'état des esprit et la révolte grondant aux alentours de Paris, l'attitude de Réveillon vis-à-vis des ouvriers ne suffisait-elle pas, à elle seule, pour expliquer ce qui arriva le lendemain ?
Le 27 avril, le peuple, furieux de l'opposition et des propos du riche fabricant, portait son effigie, pour la juger et l'exécuter, place de Grève. A la place Royale, le bruit se répand que le Tiers-État vient de condamner Réveillon à mort. Mais arrive le soir, et la foule se disperse en semant l'effroi chez les riches par les cris qu'elle fait rententir dans la nuit. Enfin, le matin suivant, le 28, la foule vient à l'usine de Réveillon, force les ouvriers à quitter le travail, puis assiège la maison du fabricnt et la met au pillage. Arrive la troupe, à laquelle le peuple résiste en lançant des pierres, des tuiles et des meubles, par les fenêtres et de dessus les toits. Alors la troupe tire, et le peuple se défend plusieurs heures de suite avec fureur. Le résultat est : 12 soldats tués et 80 blessés ; 200 hommes tués du côté du peuple et 300 blessés. Les ouvriers s'emparent des cadavres de leurs frères et les portent dans les rues des faubourgs. Puis, quelques jours plus tard, il se forme un attroupement de 500 à 600 hommes à Villejuif, et ils veulent forcer les portes de la prison de Bicêtre.
Voici donc le premier conflit entre le peuple de Paris et les riches – conflit qui produisit une profonde impression. C'était une première vision du peuple rendu furieux, vision qui exerça une profonde influence sur les élections, en en éloignant les réactionnaires.
Inutile de dire que les messieurs de la bourgeoisie cherchèrent à représenter cette émeute comme un coup monté par les ennemis de la France. Comment le bon peuple de Paris aurait-il pu se révolter contre un fabricant ? «C'est l'argent anglais qui les a poussés à la révolte», disaient les uns, – «l'argent des princes», disaient les bourgeois révolutionnaires, et personne ne voulait admettre que le peuple se révoltât simplement parce qu'il souffrait et qu'il en avait assez de l'arrogance des riches, qui l'insultaient jusque dans ses souffrances ! (1) On voit ainsi se constituer dès lors la légende qui cherchera plus tard à réduire la Révolution à son œuvre parlementaire et à représener tous les soulèvements du peuple pendant les quatre années de la Révolution comme des accidents: comme l'œuvre de brigands ou d'agents, payés soit par Pitt, soit par la réaction. Plus tard, les historiens reprendront la légende : «Puisque cette émeute pouvait être prise par la Cour comme prétexte pour renvoyer l'ouverture des États-Généraux, donc,elle ne pouvait venir que de la réaction.» Que de fois n'a-t-on pas refait le même raisonnement de nos jours !
Eh bien, les journées des 24-28 avril sont les signes avant-coureurs des 11, 12, 13 et 14 juillet. Le peuplede Paris vint affirmer dès lors son esprit révolutionnaire qui venait des couches ouvrières des faubourgs. A côté du Palais-royal, foyer de révolution de la bourgeoisie, se dressaient les faubourgs – centre de l'émeute populaire. Dès lors Paris devient l'appui principal de la Révolution, et les États-Généraux, qui vont se réunir à Versailles, auront les yeux tournés vers Paris, pour y chercher la force qui pourra les soutenir et les inciter à marcher de l'avant dans leurs revendications et leurs luttes contre la Cour.
(1) Droz (Histoire du règne de Louis XVI),historien réactionnaire a déjà fait cette remarque très juste, que l'argent trouvé sur quelques hommes tués pouvait bien provenir du pillage.
IX
LES ÉTATS-GÉNÉRAUXLe 4 mai, les 1.200 députés des États-Généraux, réunis à Versailles, se rendaient à l'église Saint-Louis, pout y entendre la messe d'ouverture, et le lendemain, le roi ouvrait leur séance en présence d'un nombreux public de spectateurs. Et, déjà dès cette séance d'ouverture, se dessinait l'inévitable tragédie que devait être la Révolution.
Le roi n'avait que méfiance pour les représentants de la nation qu'il avait convoqués. Il s'était enfin résigné à le faire, mais il se plaignait, devant ces mêmes représentants, de «l'inquiétude des esprits», de la fermentation générale, comme si cette inquiétude eût été factice, non motivée par l'état même de la France ; comme si cette réunion eût été une violation inutile et capricieuse des droits royaux.
La France, longtemps empêchée de faire des réformes, en était arrivée à sentir le besoin d'une révision complète de ses institutions – et le roi ne mentionnait que quelques réformes légères dans les fiances, pour lesquelles un peu d'économie dans les dépenses aurait suffi. Il demandait «l'accord des ordres», alors que les assemblées provinciales avaient déjà montré que l'existence d'ordres séparés était surannée dans les esprits, – un poids mort, une survivance du passé. Et, alors que tout était à refaire – comme dans la Russie actuelle – le roi exprimait surtout des craintes «d'innovations !» ainsi s'annonçait, déjà dans ce discours, la lutte de vie et de mort qui allait commencer entre l'autorité royale et le pouvoir représentatif.
Quant aux représentants de la nation, eux-mêmes, par leurs divisions, faisaient déjà pressentire la profonde scission qui allait se produire dans toute la Révolution, – entre ceux qui se cramponneraient à leurs privilèges, et ceux qui chercheraient à les démolir.
Enfin, la représentation nationale montrait déjà son défaut capital. Le peuple n'y était pas du tout représenté ; les paysans en étaient absents. C'est la bourgeoisie qui se chargeait de parler pour le peuple en général ; et quant aux paysans, – dans toute cette assemblée d'hommes de loi, de notaires, d'avoués, il n'y en avait peut-être pas cinq ou six qui eussent connu l'état réel, ou bien même l'état légal de l'immense masse des paysans. Tous hommes de la ville, ils sauront bien défendre le citadin ; mais quant au paysan, ils ne sauront même pas ce qu'ill lui faut, ni ce qui lui serait nuisible.
La guerre civile est déjà dans cette enceinte, où le roi, entouré de nobles, parle en maître au Tiers, et lui reproche ses «bienfaits». Le garde des sceaux, Barentain, laissant percer la vraie intention du roi, appuya sur le rôle auquel les États Généraux devraient se borner : Ils examineront les impôts qu'on leur proposera de voter. Ils discuteront la réforme de la législation civile et criminelle. Ils voteront une loi sur la presse, pour réprimer les libertés qu'elle s'est arrogée récemment – et ce sera tout. Point de dangereuses réformes. «Les demandes justes ont été accordées, le roi ne s'est point arrêté aux murmures indiscrets ; il a daigné les couvrir de son indulgence ; il a pardonné jusqu'à l'expression de ces matières fausses et outrées, à la faveur desquelles on voudrait substituer des chimères pernicieuses aux principes inaltérables de la monarchie. Vous rejetterez, messieurs, avec indignation ces innovations dangereuses.»
Toutes les luttes des quatre années suivantes étaient dans ces mots, et le discours de Necker, qui suivit ceux du roi et du garde des sceaux, – discours qui dura trois heures, – n'ajouta rien pour avancer, soit la grande question du gouvenrement représentatif qui occupait la bourgeoisie, soit celle de la terre et des redevances féodales qui intéressait les paysans. Le rusé contrôleur des finances sut parler trois heures sans se compromettre, soit avec la Cour, soit avec le peuple. Le roi, fidèle aux idées qu'il avait déjà exprimées à Turgot, ne comprenait rien à la gravité du moment et laissait à la reine et aux princes le soin d'intriguer pour empêcher les concessions qu'on lui demandait.
Mais Necker, non plus, ne comprit pas qu'il s'agissait de traverser une crise politique et sopciale très profonde, – non seulement une crise financière, – et que dans ces circonstances une politique de louvoiements entre la Cour et le Tiers allait devenir : que s'il n'était pas déjà trop tard pour prévenir une Révolution, il fallait du moins faire l'essai d'une politique franche, ouverte, de concessions en matière de gouvernement ; qu'il fallait déjà poser dans ses grandes lignes le grand problème foncier, duquel dépendait la misère ou le bien-être de toute une nation.
Et quant aux représentants eux-mêmes, ni les deux ordres privilégiés, ni le Tiers ne saisirent non plus l'étendue du problème qui se dressait devant la France. La noblesse rêvait de reprendre un ascendant sur la couronne ; le clergé ne pensait qu'à maintenir ses privilèges ; et le tiers-état, bien qu'il comprît parfaitement la marche à suivre pour la conquête du pouvoir en faveur de la bourgeoisie, ne s'aperçut pas qu'il y avait un autre problème infiniment plus important à résoudre, – celui de rendre la terre au paysan, afin que, possédant une terre affranchie de lourdes redevances féodales, il pût doubler ou tripler les productions de cette terre et mettre fin de cette façon aux disettes chroniques qui rongeaient les forces de la nation française.
Quelle issue pouvait-il y avoir dans ces conditions, si ce n'était le choc, la lutte ? La révolte du peuple, le soulèvement des paysans, la Jacquerie, et le soulèvement des ouvriers et des pauvres en général dans les villes ! La Révolution, en un mot, avec toutes ses luttes et ses haines, ses conflits terribles et ses vengeances !
Pendant cinq semaines, les députés du Tiers essayèrent d'amener, par des pourparlers, les députés des deux autres ordres à siéger tous ensemble, alors que les comités royalistes travaillaient de leur côté à maintenir la séparation des trois ordres. Les conférences ne menaient à rien. Mais de jour en jour le peuple de Paris prenait une attitude de plus en plus menaçante. A Paris, le Palais-Royal, devenu un club en plein air, où tout le monde trouvait accès, s'irritait de plus en plus. Les brochures pleuvaient, et on se les arrachait. «Chaque heure produit sa brochure», dit Arthur Young ; «il en a paru treize aujourd'hui, seize hier et quatre-vingt-douze la semaine passée. Dix-neuf sur vinft sont en faveur de la liberté... La fermentation dépasse toute conception.» Les orateurs qui haranguent en plein vent, dans la rue, montés sur une chaise devant un café, parlent déjà de s'emparer des palais et des châteaux. On entend déjà gronder les menaces de Terreur, tandis qu'à Versailles le peuple s'assemble chaque jour aux portes de l'Assemblée pour insulter les aristocrates.
Les députés du Tiers se sentent soutenus. Ils s'enhardissent peu à peu, et, le 17 juin, sur une motion de Sieyès, ils se constituent enfin en Assemblée Nationale.Le premier pas vers l'abolition des classes privilégiées était fait de cette façon, et le peuple de Paris saluait ce premeir pas par de bruyantes acclamations. L'Assemblée, s'enhardissant, vota que les impôts établis, étant illégaux, ne seraient prélevés que provisoirement et seulement tant que l'Assemblée serait réunie. Le peuple ne serait plus tenu de les payer dès que l'Assemblée serait dissoute. Un comité de subsistances fut nommé pour combattre la famine, et les capitalistes furent rassurés par l'Assemblée qui consolida la dette publique. Acte de haute prudence à ce moment, où il fallait vivre à tout prix et désamorcer une puissance – le capitaliste-prêteur, – qui serait devenu menaçant s'il se mettait du côté de la Cour.
Mais c'était la révolte contre le pouvoir royal. aussi les princes (d'Artois, de Condé, de Conti), d'accord avec le garde des sceaux, se mirent alors à concerter un coup d'État. A un jour donné, le roi se rendrait avec grand appareil à l'Assemblée. Là, il casserait tous les arrêtés de l'Assemblée ; il ordonnerait la séparation des ordres et fixerait lui-même les quelques réformes qui devraient être faites par les trois ordres, siégeant séparément.
Et que voulait opposer Necker, ce représentant parfait de la bourgeoisie de l'époque, au coup d'autorité, au coup d'État préparé par la Cour ? Le compromis ! Lui aussi voulait un coup d'autorité, une séance royale, et dans cette séance le roi accorderaitle vote par tête, sans distinction des trois ordres, en matière d'impôts ; mais pour tout ce qui concernait les privilèges de la noblesse et du clergé, les ordres, siégeant séparément, seraient maintenus. Or, il est évident que cette mesure était encore moins réalisable que celle des princes. On ne risque pas un coup d'État pour une demi-mesure, qui d'ailleurs n'aurait pu se maintenir plus de quinze jours. Comment eût-on réformé l'impôt sans toucher aux privilèges des deux ordres supérieurs ?
C'est alors, le 20 juin, que les députés du Tiers, enhardis par l'attitude de plus en plus menaçante du peuple de Paris, et même de celui de Versailles, décidèrent de résister aux plans de renvoi e l'Assemblée et de se lier pour cela mutuellement par un serment solennel. Voyant leur salle de réunions fermée à cause des préparatifs que l'on y faisiat pour la séance royale, ils se rendirent en cortège à une salle privée quelconque – celle du Jeu de Paume. Une masse de peuple accompagnait ce sortège, qui marchait, Bailly en tête, dans les rues de Versailles. Des soldats volontaires étaient venus s'offrir pour monter la garde autour d'eux. L'enthousiasme de cette foule, qui les enveloppait, emportait les députés.
Arrivés dans la salle du Jeu de Paume, émus et saisis d'un beau mouvement, ils prêtèrent, tous, sauf un seul, le serment solennel de ne pas se séprer avant d'avoir donné une constitution à la France.
Ce n'étaient sans doute que des paroles. Il y avait même quelque chose de théâtral dans ce serment. Peu importe ! il y a des moments où il faut de ces paroles qui fassent vibrer les cœurs. Et le serment prêté dans la salle du Jeu de Paume vit vibrer les cœurs de la jeunesse révolutionnaire dans toute la France. Malheur aux assemblées qui ne sauront même pas trouver ces paroles, ce geste !
D'ailleurs, cet acte de courage de l'Assemblée eut tout de suite ses conséquences. Deux jours plus tard, les députés du Tiers, forcés à se rendre à l'église Saint-Louis pour y siéger, virent le clergé venir à eux pour s'associer à leurs travaux.
Le grand coup de la séance royale fut frappé le lendemain, le 23 juin ; mais son effet avait été déjà amorti par le serment du Jeu de Paume et la séance à l'église Saint-Louis. Le roi se présenta devant les députés. Il cassa tous les arrêtés de l'Assemblée, ou plutôt du Tiers-État. Il ordonna le maintien des ordres ; il détermina les limites des réformes à accomplir ; il menaça les États-Généraux de dissolution, s'ils n'obéissaient pas. Et pour le moment, il ordonna aux députés de se séparer, – sur quoi la noblesse et le clergé obéirent et quittèrent la salle. Mais les députés du Tiers gardèrent leurs sièges. Et c'est alors que Mirabeau prononça le beau et fameux discours dans lequel il leur dit que le roi n'était que leur mandataire ; qu'eux tenaient leur autorité du peuple ; et qu'ayant prêté leur serment, ils ne pouvaient se séparer qu'après avoir fait la Constitution. «Étant ici par la volonté du peuple, ils n'en sortiraient que par la force des baïonnettes.»
Or, c'était précisément la force que la Cour ne possédait plus. Déjà au mois de février, Necker avait dit fort justement qu'il n'y avait plus d'obéissance nulle part et qu'on n'était pas même sûr des troupes.
Quant au peuple de Paris, on avait vu, au 27 avril, quelles étaient ses dispositions. D'un moment à l'autre on craignait à Paris un soulèvement général du peuple encotre les riches, et quelques révolutionnaires ardents ne manquèrent certainement pas d'aller dans les sombres fzaubourgs y chercher du renfort contre la Cour. A Versailles même, à la veille de la séance royale, le peuple faillit assommer un député du clergé, l'abbé Maury, ainsi que d'Espremesnil, un député du Tiers, qui était passé du côté de la noblesse. Le jour de la séance royale, le garde des sceaux et l'archevêque de Paris furent tellement «hués, honnis, conspués, bagfoués, à périr de honte et de rage,» que le secrétaire du roi, Passeret, qui accompagnait le ministre, «en meurt de saisissement, le jour même.» Le 24, l'évêque de Beauvais est presque assommé d'une pierre à la tête. Le 25 juin, la foule a sifflé les députés de la noblesse et du clergé. Toutes les vitres ont été brisées dans le palais de l'archevêque de Paris. «Les troupes refuseraient de tirer sur le peuple», dit carrément Arthur Young. La menace du roi devenait ainsi vide de sens. L'attitude du peuple était trop menaçante, pour que la Cour essayât de recourir aux baïonnettes, et c'est alors que Louis XVI lança cette exclamation : «Après tout, f..., qu'il y restent !»
Mais quoi, l'assemblée même du Tiers ne délibérait-elle pas sous les yeux et les menaces du peuple qui occupait les galeries ? Déjà le 17 juin, lorsque le Tiers-État se constitua en Aseemblée Nationale, cette décision mémorable fut prise aux acclamations des galeries et des deux ou trois mille personnes qui entouraient la salle des séances. La liste des trois cents députés du Tiers qui s'y étaient opposés et s'étaient rangés autour de l'ultra-royaliste Malouet, courut Paris, et il fut même question de brûler leurs maisons. Et lorsque, lors du serment du Jeu de Paume, Martin Dauch s'y opposa, Bailly, le président de l'Assemblée, eut la prudence de le faire échapper par une porte détournée, pour lui éviter d'affronter le peuple réuni aux portes de la salle ; pendant quelques jours il dut se cacher.
Sans cette pression du peuple sur l'Assemblée, il est fort probable que jamais les députés courageux du Tiers, dont l'histoire a gardé le souvenir, ne serairnt venus à bout des résistances des timides.
Quant au peuple de Paris, il se préparait ouvertement à l'émeute par laquelle il répondit au coup d'État militaire, que la Cour préparait contre Paris, pour le 16 juillet.
X
PRÉPARATIFS DU COUP D'ÉTATLa version courante sur le 14 juillet se réduit à peu près à ceci : – L'Assemblée nationale siégeait. Fin juin, après deux mois de pourparlers et d'hésitations, les trois ordres se trouvaient enfin réunis. Le pouvoir échappait des mains de la Cour. Alors celle-ci se mit à préparer un coup d'État. Les troupes furent appelées et massées autour de Versailles ; elles devaient disperser l'Assemblée et mettre Paris à la raison.
Le 11 juillet – continue la version courante – la Cour se décide à agir : Necker est renvoyé du ministère, et exilé. Paris l'apprend le 12, et des citoyens font un cortège qui traverse les rues, portant une statue du ministre renvoyé. Au Palais-Royal, Camille Desmoulins lance l'appel aux armes. Les faubourgs se soulèvent et forgent 50.000 piques en 36 heures ; le 14, le peuple marche sur la Bastille, qui bientôt baisse ses ponts et se rend... La Révolution a remporté sa première victoire.
Telle est la version usuelle, que l'on répète dans les fêtes de la République. Cependant elle n'est exacte qu'à demi. Vraie dans le sec énoncé des principaux faits, elle ne dit pas ce qu'il faut dire sur le rôle du peuple dans le soulèvement, ni sur les vrais rapports entre les deux éléments du mouvement : le peuple et la bourgeoisie. Car, dans le soulèvement de Paris, aux environs du 14 juillet, il y eut, comme dans toute la Révolution, deux courants séparés, d'origine diverse : le mouvement politique de la bourgeoisie et le mouvement populaire. Les deux se donnaient la main à certains moments, aux grandes journées de la Révolution, pour une alliance temporaire, et remportaient les grandes victoires sur l'ancien régime. Mais la bourgeoisie se méfiait toujours de son allié du jour – le peuple. C'est aussi ce qui se produisit en juillet 1789. L'alliance fut conclue à contrecœur par la bourgeoisie, et celle-ci s'empressa aussi, dès le lendemain du 14, et même pendant le mouvement, de s'organiser pour tenir en bride le peuple révolté.
Depuis l'affaire Réveillon, le peuple de Paris, affamé et voyant le pain lui manquer de plus en plus, cherchait à se soulever. Mais, ne se sentant pas appuyé, même par ceux de la bourgeoisie que la lutte contre l'autorité royale avait mis en vedette, il ne faisait que ronger son frein. Mais voici que le parti de la Cour, réuni autour de la reine et des princes, se décide à frapper un grand coup pour en finir avce l'Assemblée et la fermentation populaire à Paris. Ils massent les troupes, dont ils excitent l'attachement au roi et à la reine ; ils préparent ouvertement un coup d'État contre l'Assemblée et contre Paris. Alors, l'Assemblée, se sentant menacée, laisse faire ceux de ses membres et de ses amis à Paris qui voulaient «l'appel au peuple», c'est-à-dire l'appel à l'insurrection populaire. Et comme le peuple des faubourgs ne demande pas mieux, il répond à l'appel. Il n'attend pas le renvoi de Necker, mais il commence à se soulever, déjà le 8 juillet et même le 27 juin. Alors la bourgeoisie en profite et, poussant le peuple à l'insurrection ouverte, elle le laisse s'armer, en même temps qu'elle s'arme elle-même pour maîtriser le flot populaire et l'empêcher d'aller «trop loin». L'insurrection montant toujours, la poussée populaire s'empare – contre la volonté des bourgeois – de la Bastille, emblême et appui du pouvoir royal ; sur quoi la bourgeoisie, ayant entre temps organisé sa milice, s'empresse de faire rentrer les «hommes à piques» dans l'ordre.
C'est ce double mouvement qu'il s'agit de raconter.
Nous avons vu que la séance royale du 23 juin avait pour objet de déclarer aux États-Généraux qu'ils n'étaient pas la puissance qu'ils voulaient être : que le pouvoir absolu du roi restait ; que les États-Généraux n'avaient rien à y changer (1) et que les deux ordres privilégiés, la noblesse et le clergé, établiraient eux-mêmes quelles concessions ils jugeraient utiles de faire pour une répartition plus juste des impôts. Les bienfaits qui allaient être accordés au peuple viendraient alors du roi en personne,et ces bienfaits seraient : l'abolition de la corvée (déjà faite en grande partie), de la mainmorte et du franc-fief, la restriction du droit de chasse, la substitution d'un enrôlement régulier au tirage de la milice ; la suppression du mot taille; et l'organisation des pouvoirs provinciaux. Tout cela d'ailleurs à l'état de vaines promesses, ou bien même de simples titres de réformes ; car tout le contenu de ces réformes, toute la substance de ces changements, devaient encore être trouvés ; et comment pouvait-on les trouver sans porter la hache sur les privilèges des deux ordres supérieurs ? Mais le point le plus important du discours royal, – puisque toute la révolution allait bientôt pivoter sur ce sujet, – c'était la déclaration du roi concernant l'inviolabilité des droits féodaux. Il déclarait propriétés absolument et à jamais inviolables,les dîmes, les cens, les rentes et les droits seigneuriaux et féodaux ! Avec cette promesse, le roi mettait évidemment la noblesse de son côté, contre le Tiers. Mais, faire une promesse de cette étendue, c'était circonscrire d'avance la Révolution, de façon à la rendre impuissante à réformer quoi que ce fût dans les finances de l'État et dans toute l'organisation intérieure de la France. C'était maintenir en entier la vieille France, l'ancien régime. Et l'on verra plus tard que dans tout le corps de la Révolution, la royautéet le maintien des droits féodaux– la vieille forme politique et la vieille forme économique – vont être associés dans l'esprit de la nation.
Il faut dire que la manœuvre de la Cour réussit jusqu'à un certain point. Après la séance royale, la noblesse fit une ovation au roi, et surtout à la reine, au château, et il n'y eut le lendemain que 47 nobles qui se réunirent aux deux autres ordres. Ce ne fut que quelques jours plus tard, lorsque le bruit se répandit que cent mille Parisiens marchaient contre Versailles, – c'est-à-dire au milieu de la consternation générale qui régnait au château à la réception de cette nouvelle, et sur un ordre du roi, confirmé par la reine en pleurs (car la noblesse ne comptait plus sur le roi), que le gros des nobles vint rejoindre le clergé et les messieurs du Tiers. Et encore ! Ils dissimulaient à peine leur espoir de voir sous peu ces rebelles dispersés par la force.
Cependant toutes les manœuvres de la Cour, toutes ses conspirations et même les propos tenus par tel ou tel prince ou noble, tout se savait bientôt chez les révolutionnaires ; tout était rapporté à Paris par mille canaux secrets, qu'on n'avait pas négligé d'établir, et les rumeurs venues de Versailles servaient à alimenter la fermentation dans la capitale. Il arrive des moments où les puissants ne peuvent plus compter même sur leurs domestiques, et cela arriva à Versailles. Ainsi, pendant que la noblesse se réjouissait du petit succès obtenu à la séance royale, quelques révolutionnaires de la bourgeoisie fondaient à Versailles même un club, le club Breton,qui devint bientôt un grand centre de ralliement, et plus tard fut le club des Jacobins – et dans ce club les domestiques même du roi et de la reine venaient rapporter ce qui se disait à huis-clos à la Cour. Quelques députés de Bretagne, entre autres Le Chapelier, Glezen, Lanjuinais, furent les fondateurs de ce Club Breton ; et Mirabeau, le duc d'Aiguillon, Sieyès, Barnave, Pétion, l'abbé Grégoire et Robespierre en firent partie.
Depuis que les États-Généraux s'étaient réunis à Versailles, la plus grande animation régnait à Paris. Le Palais-Royal, avec son jardin et ses cafés, était devenu un club en plein air, où dix mille personnes de toutes conditions venaient se communiquer les nouvelles, discuter les brochures du jour, se retremper dans la foule pour l'action future, se connaître, s'entendre. Tous les bruits, toutes les nouvelles recueillies à Versailles par le club Breton étaient immédiatement communiquées à ce club houleux de la foule parisienne. De là elles se répandaient dans les faubourgs, et si parfois la légende s'y ajoutait, chemin faisant, à la réalité, elle était, comme c'est souvent le cas pour les légendes populaires, plus vraie même que la vérité, puisqu'elle prenait les devants, faisait ressortir sous une forme légendaire les motifs secrets des actions et, par intuition, jugeait souvent les hommes et les choses plus justement que les sages. Qui donc, mieux que les masses inconnues des faubourgs, jugea Marie-Antoinette, la Polignac, le roi fourbe et les princes ? Qui donc les devina mieux que le peuple ?
Dès le lendemain de la séance royale, la grande cité respirait déjà la révolte. L'Hôtel de Ville adressait ses félicitations à l'Assemblée, et le Palais-Royal lui envoyait une adresse rédigée dans un langage guerrier. Pour le peuple, affamé, méprisé jusque-là, le triomphe de l'Assemblée renfermait une lueur d'espoir, et l'insurrection représentait à ses yeux le seul moyen de se procurer le pain qui lui manquait. Alors que la disette devenait de plus en plus sévère et que même les mauvaises farines, jaunes et brûlées, que l'on réservait pour les pauvres, manquaient continuellement, le peuple savait qu'à Paris et dans ses alentours il y avait assez de pain pour nourrir tout le monde, – et les pauvres se disaient que sans une insurrection, les accapareurs ne cesseraient jamais d'affamer le peuple.
Cependant, à mesure que les pauvres grondaient plus fort dans les sombres carrefours, la bourgeoisie parisienne et les représentants du peuple à Versailles redoutaient l'émeute de plus en plus. Plutôt le roi et la Cour, que le peuple en révolte (2) ! Le jour même de la réunion des trois ordres, le 27 juin, après la première victoire du Tiers, Mirabeau, qui jusqu'alors en appelait au peuple, s'en sépara nettement et parla pour en séparer les représentants. Il les avertit de se garder des «auxiliaires séditieux». C'est déjà, on le voit, le programme futur de la Gironde qui se dessine à l'Assemblée. Mirabeau veut que celle-ci contribue «au maintien de l'ordre, à la tranquillité publique, à l'autorité des lois et de leurs ministres». Il va même plus loin. Il veut qu'elle se rallie au roi, car celui-ci veut le bien ; s'il lui arrivait de faire le mal, c'est qu'il était trompé et mal conseillé !
Sur quoi, l'Assemblée d'applaudir. – «La vérité, dit très bien Louis Blanc, est que, loin de prétendre à renverser le trône, la bourgeoisie cherchait déjà à s'en faire un abri. Renié par la noblesse, ce fut au sein des Communes, un instant si raides, que Louis XVI compta ses serviteurs les plus fidèles et les plus alarmés.Il cessait d'être le roi des gentilshommes, il devenait le roi des propriétaires.»
Ce vice primordial de la Révolution pèsera sur elle – nous allons le voir – tout le temps, jusqu'à la réaction.
Mais la misère grandissait de jour en jour dans la capitale. Necker avait bien pris des mesures pour parer aux dangers d'une disette. Il avait suspendu, le 7 septembre 1788, l'exportation des blés et il protégeait l'importation par des primes ; soixante-dix millions furent dépensés pour acheter des blés à l'étranger. Il donnait en même temps une grande publicité à l'arrêt du Conseil du roi, du 23 avril 1789, qui permettait aux juges et aux officiers de police de visiter les greniers des particuliers, d'inventorier leurs grains, et d'envoyer, en cas de nécessité, ces grains au marché. Mais l'exécution de ces mesures était confiée aux vieilles autorités – et c'est tout dire ! Maintenant, le gouvernement donnait des primes à ceux qui apportaient du blé à Paris ; mais le blé importé était réexporté en cachette, pour être réimporté pour toucher la prime une seconde fois. Dans les provinces, les accapareurs achetaient le blé en vue de ces spéculations : on achetait même sur pied la prochaine récolte.
C'est alors qu'apparut le vrai caractère de l'Assemblée nationale. Elle avait été admirable, sans doute, lors du serment du Jeu de Paume, mais elle resta bourgeoise, avant tout, envers le peuple. Le 4 juillet, sur la présentation du rapport du Comité des subsistances, l'Assemblée discuta les mesures à prendre pour garantir le pain et le travail au peuple. On parla des heures entières, on fit proposition sur proposition. Pétion proposa un emprunt, d'autres proposèrent d'autoriser les assemblées provinciales à prendre les mesures nécessaires – mais on ne décida rien, on n'entreprit rien : on se borna à plaindre le peuple. Et lorsqu'un des membres souleva la question des accapareurs et en dénonça quelques-uns, il eut toute l'Assemblée contre lui. Deux jours plus tard, le 6 juillet, Bouche annonça que l'on en connaissait les coupables et qu'une dénonciation formelle serait faite le lendemain. «Un effroi général s'empara de l'Assemblée,» dit Gorsas, dans le Courrier de Versailles et de Paris,qu'il venait de fonder. Mais vint le lendemain, et pas un mot de plus ne fut prononcé sur le sujet. On étouffa l'affaire entre deux séances. – Pourquoi ? De peur – les événements vont le prouver – de révélations compromettantes.
En tout cas l'Assemblée craignait tellement la révolte populaire que lorsqu'il y eut émeute à Paris le 30 juin, à la suite de l'arrestation de onze gardes-françaises qui avaient refusé de charger leurs fusils à cartouches, l'Assemblée vota une adresse au roi, conçue en termes aussi serviles que possible, et protesta de son «profond attachement à l'autorité royale» (3).
Pour que le roi eût consenti à donner à la bourgeoisie la moindre part dans le gouvernement, elle se ralliait autour de lui et l'aidait de toute sa puissance d'organisation à maîtriser le peuple. Mais – et que ceci serve d'avertissement dans les révolutions à venir – il y a dans la vie des individus, des partis et aussi des institutions, une logique qu'il n'est de la volonté de personne de changer. Le despotisme royal ne pouvait pas pactiser avec la bourgeoisie qui lui demandait sa part du pouvoir. Logiquement, fatalement, il devait la combattre, et une fois la bataille engagée, il devait succomber et céder sa place au gouvernement représentatif, – forme qui convient le mieux à la bourgeoisie. Il ne pouvait pas, non plus, sans trahir son appui naturel, la noblesse, pactiser avec la démocratie populaire, et il fit de son mieux pour défendre les nobles et leurs privilèges, – quitte à se voir trahi plus tard par ces mêmes privilégiés de naissance.
Cependant, des informations concernant les conspirations de la Cour parvenaient de tous les côtés aux partisans du duc d'Orléans, qui se réunissaient à Montrouge, ainsi qu'aux révolutionnaires qui fréquentaient le club Breton. Les troupes se concentraient à Versailles et sur la route de Versailles à Paris. A Paris même, elles prenaient possession des points les plus importants dans la direction de Versailles. On parlait de 35.000 hommes, répartis sur cet espace, auxquels 20.000 hommes allaient s'ajouter dans quelques jours. Les princes et la reine se concertaient entre eux pour dissoudre l'Assemblée, écraser Paris en cas d'insurrection, arrêter et tuer, non seulement les principaux meneurs et le duc d'Orléans, mais aussi ceux des membres de l'Assemblée, tels que Mirabeau, Mounier, Lally-Tolendal, qui voulaient faire de Louis XVI un roi constitutionnel. Douze membres, disait plus tard Lafayette, devaient être immolés. Le baron de Breteuil et le maréchal de Broglie avaient été appelés pour mettre ce projet à exécution – l'un et l'autre tout prêts à agir. – «S'il faut brûler Paris, disait le premier, on brûlera Paris». Quant au maréchal de Broglie, il avait écrit au prince de Condé qu'une salve de canons aurait bientôt «dissipé ces argumentateurs, et remis la puissance absolue qui s'éteint, à la place de l'esprit républicain qui se forme (4).»
Et qu'on ne croie pas, comme l'ont prétendu quelques historiens réactionnaires, que ce n'étaient que des racontars. La lettre de la duchesse de Polignac, que l'on trouva plus tard, adressée le 12 juillet au prévôt des marchands, Flesselles, et dans laquelle toutes les personnes en vue étaient désignées sous des noms de convention, prouve assez le complot ourdi par la Cour pour le 16 juillet. S'il pouvait encore y avoir le moindre doute à ce sujet, les paroles adressées le 10 juillet à Dumouriez, à Caen, par la duchesse de Beuvron, en présence de plus de soixante nobles triomphants, suffiraient pour le démontrer.
– «Eh bien ! Dumouriez, disait la duchesse, vous ne savez pas la grande nouvelle ? Votre ami Necker est chassé ; pour le coup, le roi remonte sur le trône, l'Assemblée est renversée ; vos amis, les quarante-sept, sont, peut-être, à l'heure qu'il est, à la Bastille, avec Mirabeau, Target et une centaine de ces insolents du Tiers ; et sûrement le méréchal de Broglie est dans Paris avec trente mille hommes.» (Mémoiresde Dumouriez, t. II, p. 35). La duchesse se trompait : Necker ne fut renvoyé que le 11, et Broglie se garda d'entrer dans Paris.
Mais que faisait alors l'Assemblée ? Elle faisait ce qu'ont toujours fait, et feront toutes les Assemblées. Elle ne prenait aucune décision.
Le jour même où le peuple de Paris commençait à se soulever, c'est-à-dire le 8 juillet, l'Assemblée ne chargeait nul autre que Mirabeau, son tribun, de rédiger une humble supplique au roi ; et, tout en priant Louis XVI de renvoyer les soldats, l'Assemblée remplissait sa supplique d'adulations. Elle lui parlait d'un peuple qui chérissait son roi, qui bénissait le ciel du don qu'il lui avait fait dans son amour ! Et ces mêmes paroles, ces mêmes adulations, seront encore, plus d'une fois, adressées au roi par les représentants du peuple dans le cours de la Révolution !
C'est que la Révolution resterait incomprise si l'on n'y remarquait pas les efforts, sans cesse renouvelés, des classes possédantes pour tirer à elles la royauté et de s'en faire un bouclier contre le peuple. Tous les drames de 1793 dans la convention sont déjà en germe dans cette supplique de l'Assemblée nationale, signée quelques jours avant le 14 juillet.
(1) Le projet primitif de Necker attribuait à l'Assemblée le droit de pousser la Révolution jusqu'à l'établissement d'une charte, imitée de l'anglais, dit Louis Blanc : «On se hâta d'excepter de toute délibération commune la forme de constitution à donner aux prochains États Généraux.»(Histoire de la Révolution française,édition in-4°, t. I, p.120.)
(2) Ceux qui font aujourd'hui les discours anniversaires de la Révolution préfèrent se taire sur ce sujet délicat et nous parlent d'une unanimité touchante qui aurait existé entre le peuple et ses représentants. Mais Louis Blanc avait déjà très bien souligné les peurs de la bourgeoisie aux approches du 14 juillet, et les recherches modernes ne font que confirmer ce point de vue. Les faits que je mentionne ici, concernant les journées du 2 au 12 juillet, montrent aussi que l'insurrection du peuple de Paris suivit, jusqu'au 12, sa ligne de conduite, indépendante des bourgeois du Tiers.
(3) «L'Assemblée nationale gémit des troubles qui en ce moment agitent Paris... Il sera fait au roi une députation pour le supplier de vouloir bien employer, pour le rétablissement de l'ordre, les moyens infaillibles de la clémence et de la bonté qui sont si naturelles à son cœur, et de la confiance que son bon peuple méritera toujours.»
(4) Louis Blanc, Histoire de la Révolution française.
XI
PARIS À LA VEILLE DU 14 JUILLETGénéralement, l'attention des historiens est absorbée par l'Assemblée nationale. Les représentants du peuple, réunis à Versailles, semblent personnifier la Révolution, et leurs moindres paroles, leurs gestes sont recueillis avec une pieuse dévotion. Cependant, ce n'est pas là qu'étaient, pendant ces journées de juillet, le cœur et le sentiment de la Révolution. Ils étaient à Paris.
Sans Paris, sans son peuple, l'Assemblée n'était rien. Si la peur de Paris en révolte n'avait pas retenu la Cour, celle-ci aurait certainement dispersé l'Assemblée, comme cela s'est vu tant de fois depuis : au 18 brumaire et au 2 décembre en France, et tout récemment encore en Hongrie, en Russie. Sans doute, les députés auraient protesté ; sans doute, ils auraient prononcé quelques belles paroles, et quelques-uns d'entre eux auraient peut-être tenté de soulever les provinces... Mais, sans le peuple, prêt à se soulever,sans un travail révolutionnaire accompli dans les masses, sans un appel au peuple pour la révolte, fait directement d'homme à homme et non pas par des manifestes, – une assemblée de représentants reste fort peu de chose vis-à-vis d'un gouvernement établi, avec son réseau de fonctionnaires, son armée.
Heureusement, Paris Veillait. Pendant que l'Assemblée s'endormait dans une sécurité imaginaire et reprenait tranquillement, le 10 juillet, la discussion du projet de Constitution, le peuple de Paris, auquel les plus audacieux et les plus perspicaces de la bourgeoisie avaient enfin fait appel, se préparait à l'insurrection. On se répétait dans les faubourgs les détails du coup de filet militaire que la Cour était en train de préparer pour le 16 ; on savait tout – jusqu'à la menace du roi de se retirer à Soissons et de livrer Paris à l'armée, – et la grande fournaise s'organisait dans ses districts pour mieux répondre à la force par la force. Les «auxiliaires séditieux», dont Mirabeau avait menacé la Cour, avaient été appelés en effet, et dans les sombres cabarets de la banlieue, le Paris pauvre, en guenilles, discutait les moyens de «sauver la patrie». Il s'armait comme il pouvait.
Des centaines d'agitateurs patriotes, – des «inconnus», bien entendu, – faisaient tout pour maintenir l'agitation et attirer le peuple dans la rue. Les pétards et les feux d'artifice, dit Arthur Young, étaient un des moyens en vogue ; on les vendait à moitié prix, et quand une foule se rassemblait pour voir tirer un feu d'artifice au coin d'un carrefour, quelqu'un commençait à haranguer le peuple et lui racontait les nouvelles des complots de la Cour. Pour dissiper ces rassemblements, «jadis il eût suffi d'une compagnie de suisses ; aujourd'hui il faudrait un régiment ; dans quinze jours il faudra une armée», disait Arthur Young aux approches du 14 juillet (p. 219).
En effet, dès la fin de juin, le peuple de Paris était en pleine ébullition et se préparait à l'insurrection. Déjà au commencement de juin on s'attendait à des émeutes, à cause de la cherté des blés, dit le libraire anglais Hardy, et si Paris resta calme jusqu'au 25 juin, c'est que, jusqu'à la séance royale, il espérait toujours que l'Assemblée ferait quelque chose. Mais, le 25, Paris comprenait qu'il ne restait d'autre espoir que l'insurrection.
Un attroupement de Parisiens se portait sur Versailles, prête à engager un conflit avec les troupes. A Paris même, il se formait partout des attroupements «disposés à se porter aux plus horribles extrémités», lit-on dans les Notes secrètes adressées au ministre des affaires étrangères, publiées par Chassin (Les Élections et les cahiers de Paris,Paris, 1889, t. III, p. 453). «Le peuple a été en mouvement toute la nuit, il a fait des feux de joie et il a tiré un nombre prodigieux de fusées devant le Palais Royal et le Contrôle Général.» On criait : «Vive M. le duc d'Orléans !»
Ce même jour, le 25, les soldats des gardes-françaises désertaient leurs casernes, fraternisaient en buvant avec le peuple qui les attirait dans divers quartiers et parcouraient les rues en criant : À bas la calotte !
Entre temps, les «districts» de Paris, c'est-à-dire les assemblées primaires des électeurs, surtout celles des quartiers ouvriers, se constituaient régulièrement et prenaient leurs mesures pour organiser la résistance à Paris. Les «districts» se tenaient en relations suivies entre eux, et leurs représentants faisaient des efforts suivis pour se constituer en un corps municipal indépendant. Le 25, à l'assemblée des électeurs, Bonneville lançait déjà l'appel aux armes et faisait aux électeurs la proposition de se constituer en «Commune», en se fondant sur l'histoire pour motiver sa proposition. Le lendemain, après s'être réunis d'abord au musée de la rue Dauphine, les représentants des districts se transportaient enfin à l'Hôtel de Ville. Le 1er juillet, ils tenaient déjà leur deuxième séance, dont le procès-verbal est donné par Chassin, t. III, p. 439-444, 458, 460. Ils constituaient ainsi le «Comité permanent» qui siégea pendant la journée du 14 juillet.
Le 30 juin, un simple incident – l'arrestation de onze soldats des gardes-françaises qui avaient été envoyés en prison à l'Abbaye, pour avoir refusé de charger leurs fusils à balles – suffisait pour produire une émeute dans Paris. Lorsque Loustalot, rédacteur des Révolutions de Paris,monta au Palais-Royal sur une chaise en face du café Foy et harangua la foule à ce sujet, quatre mille hommes se portèrent de suite à l'Abbaye et mirent les soldats arrêtés en liberté. Les geôliers, lorsqu'ils virent arriver cette foule, comprirent que la résistance serait inutile, et ils remirent leurs prisonniers au peuple ; et lorsque les dragons accoururent à bride abattue, prêts à fondre sur le peuple, ils hésitèrent, remirent leurs sabres dans les fourreaux et fraternisèrent avec la foule, – incident qui fit frémir l'Assemblée lorsqu'elle apprit le lendemain que la troupe avait pactisé avec l'émeute. «Allons-nous devenir les tribuns d'un peuple effréné ?» se demandaient ces messieurs.
Mais l'émeute grondait déjà dans la banlieue de Paris. A Nangis, le peuple avait refusé de payer les impôts tant qu'ils n'auraient pas été déterminés par l'Assemblée ; et, comme le pain manquait (on ne vendait pas plus de deux boisseaux de froment à chaque acheteur), le marché était entouré de dragons. Cependant, malgré la présence de la troupe, il y eut plusieurs émeutes, à Nangis et dans d'autres petites villes de la banlieue. Une querelle entre le peuple et les boulangers surgissait facilement, et alors on enlevait tout le pain sans payer, dit Young (p. 225). Le 27 juin, le Mercure de Franceparle même de tentatives faites en divers endroits, notamment à Saint-Quentin, de faucher les récoltes en vert, si grande était la disette.
A Paris, les patriotes allaient déjà le 30 juin s'inscrire au café du Caveau, pour l'insurrection ; et le lendemain, lorsqu'on apprit que Broglie avait pris le commandement de l'armée, la population, disent les rapports secrets, disait et affichait partout que «si la troupe tirait un seul coup de fusil, on mettrait tout à feu et à sang...Elle a dit beaucoup d'autres choses, beaucoup plus fortes... Les gens sages n'osent plus paraître»,ajoute l'agent.
Le 2 juillet, les fureurs de la population éclatent contre le duc d'Artois et les Polignac. On parle de les tuer, de saccager leurs palais. On parle aussi de s'emparer de tous les canons répartis dans Paris. Les attroupements sont plus nombreux et «la fureur du peuple est inconcevable», disent les mêmes raports. Ce même jour, dit le libraire Hardy dans son journal, il s'en est fallu de bien peu qu'il partît, «vers les huit heures du soir, une multitude de furieux, du jardin du Palais-Royal», pour dégager les députés du Tiers que l'on disait exposés à être assassinés par les nobles. Dès ce jour, on parlait d'enlever les armes aux Invalides.
La fureur contre la Cour marchait de pair avec les fureurs inspirées par la disette. En effet, le 4 et le 6, on prévoyait le pillage des boulangeries ; des patrouilles de gardes-françaises circulaient dans les rues, dit Hardy, et elles surveillaient la distribution du pain.
Le 8 juillet, un prélude de l'insurrection éclatait à Paris même, dans le camp de vingt mille ouvriers sans travail que le gouvernement occupait à faire des terrassements à Montmartre. Deux jours après, le 10, le sang coulait déjà, et ce même jour les barrières commençaient à flamber. Celle de la Chaussée-d'Antin était incendiée, et le peuple en profitait pour faire entrer des provisions et du vin sans payer d'octroi.
Est-ce que Camille Desmoulins aurait jamais fait, le 12, son appel aux armes s'il n'eût pas été sûr qu'il serait entendu – s'il n'eût pas su que Paris se soulevait déjà ? que douze jours auparavant Loustalot avait soulevé la foule sur un fait de moindre importance, et que maintenant le Paris des faubourgs n'attendait plus que le signal, l'initiative, pour s'insurger ?
La fougue des princes, sûrs du succès, avait précipité le coup d'État, préparé pour le 16, et le roi fut forcé d'agir avant que les renforts de troupes fussent arrivés à Versailles (1).
Necker fut renvoyé le 11, – le duc d'Artois lui mettant le poing sous le nez au moment où le ministre se rendait à la salle du Conseil des ministres, et le roi, avec sa fourberie ordinaire, feignait ne rien savoir, alors que le renvoi était déjà signé. Necker se soumit, sans mot dire, aux ordres de son maître. Il entra même dans ses plans et sut arranger son départ pour Bruxelles de façon à ne pas soulever le moindre bruit à Versailles.
Paris ne l'apprit que le lendemain, dimanche, le 12, vers midi. On s'attendait déjà à ce renvoi : il devait être le commencement du coup d'État. On se répétait déjà la parole du duc de Broglie qui, avec ses trente mille soldats, massés entre Paris et Versailles, «répondait de Paris», et comme des rumeurs sinistres circulaient dès le matin, concernant les massacres préparés par la Cour, le «tout Paris révolutionnaire» se porta en masse au Palais-Royal. C'est là qu'arriva le courrier apportant la nouvelle de l'exil de Necker. La Cour s'était donc décidée à ouvrir les hostilités... Et alors Camille Desmoulins, sortant d'un des cafés du Palais-Royal, le café Foy, avec une épée dans une main et un pistolet dans l'autre, monta sur une chaise et lança son appel aux armes. Cassant une branche d'arbre, il prit, comme on sait, une feuille verte pour cocarde et signe de ralliement. Et son cri : Il n'y a pas un moment à perdre : courez aux armes ! se répandit dans les faubourgs.
Dans l'après-midi, une immense procession, portant les bustes du duc d'Orléans et de Necker, voilés de crêpe (on disait que le duc d'Orléans était aussi exilé), traverse le Palais-Royal, longe la rue Richelieu et se dirige vers la place Louis XV (aujourd'hui Place de la Concorde), occupée par la troupe : des Suisses, de l'infanterie française, des hussards et des dragons, sous les ordres du marquis de Besenval. Les troupes se voient bientôt enveloppées par le peuple ; elles essaient de le repousser à coups de sabre, elles tirent même ; mais devant la foule sans nombre qui les pousse, les bouscule, les presse et les enveloppe en rompant leurs rangs, elles sont forcées de se retirer. D'autre part, on apprend que les gardes-françaises ont tiré quelques coups de fusil sur «le Royal-Allemand» – régiment fidèle au roi, – et que les Suisses refusent de tirer sur le peuple. Alors Besenval qui, paraît-il, n'avait pas grande confiance dans la Cour, se retire devant le flot montant du peuple et va camper au Champ de Mars (2).
La lutte s'est ainsi engagée. Mais quelle en sera l'issue finale, si la troupe, restée fidèle au roi, reçoit l'ordre de marcher sur Paris ? Alors, les révolutionnaires bourgeois se décident à accepter – avec répugnance – le moyen suprême, l'appel au peuple. Le tocsin sonne dans tout Paris, et les faubourgs se mettent à forger les piques (3). Peu à peu, ils commencent à descendre, armés, dans la rue. Toute la nuit des hommes du peuple forcent les passants à leur donner de l'argent pour acheter de la poudre. Les barrières flambent. Toutes les barrières de la rive droite, depuis le faubourg Saint-Antoine jusqu'à celui de Saint-Honoré, ainsi que celles de Saint-Marcel et de Saint-Jacques, sont incendiées : les provisions et le vin entrent librement dans Paris. Toute la nuit le tocsin sonne, et la bourgeoisie tremble pour ses propriétés, car des hommes armés de piques et de bâtons se répandent dans tous les quartiers et pillent les maisons de quelques ennemis du peuple, des accapareurs, et frappent aux portes des riches en leur demandant du pain et des armes.
Le lendemain, le 13, le peuple se porte, avant tout, là où il y a du pain, notamment au monastère Saint-Lazare qui est assailli aux cris : Du pain, du pain !Cinquante-deux charrettes sont chargées de farines et non pas pillées, sur place, mais traînées aux Halles, afin que le pain serve pour tout le monde. C'est aussi aux Halles que le peuple dirige les provisions entrées dans Paris sans payer l'octroi (4).
En même temps, le peuple s'emparait de la prison de la Force, où l'on détenait alors pour dettes, et les détenus, mis en liberté traversèrent Paris en remerciant le peuple ; mais une émeute des prisonniers du Châtelet fut apaisée, apparemment par les bourgeois, qui s'armaient en toute hâte et lançaient leurs patrouilles dans les rues. Vers six heures les milices bourgeoises, déjà formées, se portaient, en effet, vers l'Hôtel-de-Ville, et à dix heures du soir, dit Chassin, elles entraient en service.
Taine et consorts, échos fidèles des peurs de la bourgeoisie, cherchent à faire croire que le 13, Paris «fut aux mains des brigands». Mais cette allégation est contredite par tous les témoignages de l'époque. Il y eut, sans doute, des passants arrêtés par des hommes à piques qui leur demandaient de l'argent pour s'armer, et il y eut aussi, dans la nuit du 12 au 13, et du 13 au 14, des hommes armés qui frappaient aux portes des riches pour leur demander à manger et à boire, ou bien des armes et de l'argent. Il est avéré aussi qu'il y eut des tentatives de pillage, puisque des témoins dignes de foi parlent de gens exécutés dans la nuit du 13 au 14 pour tentatives de ce genre (5). Mais ici, comme ailleurs, Taine exagère.
N'en déplaise aux républicains bourgeois modernes, les révolutionnaires de 1789 firent appel aux «auxiliaires compromettants» dont parlait Mirabeau. Ils allèrent les chercher dans les taudis de la banlieue. Et ils eurent parfaitement raison, parce que s'il y eut quelques cas de pillage, ces auxiliaires, comprenant la gravité de la situation, mirent leurs armes au service de la cause générale, bien plus qu'ils ne s'en servirent pour assouvir leurs haines personnelles ou pour alléger leur misère.
Il est aussi certain que les cas de pillage furent très rares. Au contraire, l'esprit des foules armées devint très sérieux lorsqu'elles apprirent l'engagement qui avait eu lieu entre les troupes et les bourgeois. Les hommes à piques se considéraient évidemment comme des défenseurs de la ville, sur lesquels pesait une lourde responsabilité. Marmontel, ennemi avéré de la Révolution, relève néanmoins ce trait intéressant : – «Les brigands eux-mêmes, saisis de la terreur (?) commune, ne commirent aucun dégât. Les boutiques des armuriers furent les seules qu'on fit ouvrir et on n'y prit que des armes», dit-il dans ses Mémoires.Et lorsque le peuple amena, place de la Grève, la voiture du prince de Lambesc, pour la brûler, il remit la malle et tous les effets trouvés dans la voiture à l'Hôtel-de-Ville. Chez les Lazaristes, le peuple refusa l'argent et ne prit que les farines, les armes et le vin, qui furent transportés place de la Grève. Rien ne fut touché ce jour-là, ni au Trésor, ni à la Caisse d'Escompte, remarque l'ambassadeur anglais dans sa relation.
Ce qui est vrai, c'est que la peur de la bourgeoisie, à la vue de ces hommes et femmes en loques, affamés, armés de gourdins et de piques «de toutes façons», la terreur inspirée par ces spectres de la faim descendus dans les rues fut telle que jamais la bourgeoisie n'en put revenir. Plus tard, en 1791 et 1792, ceux-là mêmes des bourgeois qui voulaient en finir avec la royauté, préféraient la réaction, plutôt que de faire une nouvel appel à la révolution populaire. Le souvenir du peuple affamé et armé, qu'ils avaient entrevu les 12, 13 et 14 juillet 1789, les hantait.
«Des armes», tel était le cri du peuple après qu'il eut trouvé un peu de pain. On en cherchait partout, sans en trouver, pendant que nuit et jour on forgeait dans les faubourgs des piques de tous les dessins possibles, avec le fer que l'on trouvait sous la main.
La bourgeoisie, entretemps, sans perdre un moment, constituait son autorité : sa municipalité, à l'Hôtel de Ville, et sa milice.
On sait que les élections à l'Assemblée Nationale avait lieu à deux degrés ; mais les élections faites, les électeurs du Tiers, auxquels se joignirent quelques électeurs du clergé et de la noblesse, avaient continué à se réunir à l'Hôtel-de-Ville – à partir du 27 juin, avec l'autorisation du Bureau de la Ville et du ministre de Paris. Eh bien, ces électeurs prirent l'initiative d'organiser la milice bourgeoise. Le 1er juillet, nous les avons déjà vus tenir leur première séance.
Le 12 juillet, ils instituèrent un Comité permanent,présidé par le prévôt des marchands, Flesselles, et ils décidèrent que chacun des soixante districts choisirait deux cents citoyens connus et en état de porter les armes, qui formeraient un corps de milice de 12.000 hommes, pour veiller à la sûreté publique. Cette milice devait être portée, en quatre jours, au chiffre total de 48.000 hommes, pendant que le même Comité cherchait à désarmer le peuple.
«Ainsi, dit très bien Louis Blanc, la bourgeoisie se donnait une garde prétorienne de 12.000 hommes. Au risque de subir la Cour, on voulait désarmer le peuple.»
Au lieu du vert des premiers jours, cette milice devait porter maintenant la cocarde rouge et bleue, et le Comité permanent prit des mesures pour que le peuple, en s'armant, n'envahît pas les rangs de cette milice. Il ordonna que quiconque porterait des armes et la cocarde rouge et bleue, sans avoir été enregistré dans un des districts,serait remis à la justice du Comité. Le commandant général de cette garde nationale avait été nommé par le Comité permanent dans la nuit du 13 au 14 juillet : ce fut un noble, le duc d'Aumont. Il n'accepta pas, et alors, à son défaut, un autre noble, le marquis de la Salle, nommé commandant en second, prit le commandement.
Bref, pendant que le peuple forgeait les piques et s'armait, pendant qu'il prenait des mesures pour que l'on ne fît pas sortir la poudre de Paris, pendant qu'il s'emparait des farines et les faisait porter aux Halles, ou place de la Grève, pendant qu'il construisait, le 14, les barricades pour empêcher la troupe d'entrer dans Paris, s'emparait des armes aux Invalides, et se portait en masse vers la Bastille, pour la forcer de capituler, la bourgeoisie veillait à ce que le pouvoir n'échappât pas de ses mains. Elle constituait la Commune bourgeoise de Paris, qui chercha à enrayer le mouvement populaire, et à la tête de cette Commune elle plaçait Flesselles, le prévôt des marchands, qui correspondait avec la Polignac, pour entraver le soulèvement de Paris. On sait que le 13, lorsque le peuple vint lui demander des armes, il se fit envoyer des caisses contenant du vieux linge, au lieu de fusils, et le lendemain, il usa de toute son influence pour empêcher le peuple de prendre la Bastille.
C'est ainsi que de la part des meneurs adroits de la bourgeoisie, commençait le système de trahisons que nous verrons se produire durant toute la Révolution.
(1) Voyez les lettres de l'envoyé saxon Salmour, à Stutterheim, du 19 juillet et du 20 août. Archives de Dresde, citées par Flammermont, la Journée du 14 juillet 1789,par Pitra. Publication de la Société de l'Histoire de la Révolution Française, 1892.
(2) «Les gardes-françaises, s'étant joint à la populace, ont tiré sur un détachement du régiment Royal-Allemand, posté sur le boulevard, sous mes fenêtres. Il y a eu deux hommes et deux chevaux de tués», écrit Simolin, ministre plénipotentiaire de Catherine II à Paris, au chancelier Osterman, le 13 juillet. Et il ajoutait : «Avant-hier et hier soir on a brûlé la barrière Blanche et celle du faubourg Poissonnière.» (Couches, Lettres de Louis XVI,etc., p. 223).
(3) Elles furent fabriquées au nombre de 50.000, ainsi que «toutes sortes d'armes subalternes», aux dépens de la Ville, dit Dusaulx (L'Œuvre de sept jours,p. 203).
(4) «On amenoit de toutes parts à l'Hôtel de Ville un nombre infini de voitures, de chariots, de charrettes, arrêtés aux portes de la ville et chargés de toutes sortes de provisions, de vaisselle, de meubles, de subsistances, etc. Le peuple qui ne soupiroit qu'après des armes et des munitions... nous arrivoit en foule et devenoit plus pressant de minute en minute.» C'était le 13 juillet (Dusaulx, L'Œuvre de sept jours,dans Mémoires sur la Bastille,Linguet-Dusaulx, publiées par H. Monin, Paris, 1889, p. 197)
(5) Les citations que M. Jules Flammermont donne en note dans son ouvrage sur le 14 juillet (La journée du 14 juillet 1789,fragment des Mémoiresde L.-G. Pitra, avec introduction et notes, Paris, 1892) sont décisives à ce sujet, – plus décisives que son texte, qui nous semble jusqu'à un certain point se contredire aux page CLXXXI et CLXXXII. «Dans l'après-midi, dit le comte de Salmour, la garde bourgeoise déjà formée commença à désarmer tous les gens sans aveu. C'est leur vigilance et celle des bourgeois armés qui sauva encore Paris cette nuit... La nuit se passa tranquillement et avec beaucoup d'ordre ; on arrêtait les voleurs et gens sans aveu et, pour les cas plus graves, on pendait sur le champ.» (Lettre du comte de Salmour du 16 juillet 1789, Archives de Dresde).Le passage suivant d'une lettre du docteur Rigby, que M. Flammermont donne en note, p. CLXXXIII, et que je traduis textuellement de l'anglais, dit la même chose : «Lorsque la nuit arriva, très peu de gens qui s'étaient armés la veille au soir, étaient visibles. Quelques-uns, cependant, avaient refusé de rendre leurs armes et ils prouvèrent dans le courant de la nuit, combien justes étaient les appréhensions des habitants à leur égard, puisqu'ils se mirent à piller ; mais c'était trop tard pour pouvoir le faire avec impunité ; ils furent vite découverts et appréhendés, et nous apprîmes le lendemain matin que plusieurs de ces misérables, qui avaient été pris sur le fait furent pendus.» (Dr Rigby's Letters,p. 55 à 57). Quand on a lu ces passages, on ne peut nier qu'il y ait du vrai dans le témoignage de Morellet, d'après lequel «dans la nuit du 13 au 14 des excès furent commis contre les personnes et les propriétés.»
XII
LA PRISE DE LA BASTILLEDès le matin du 14, l'attention de l'insurrection parisienne s'était dirigée sur la Bastille, – cette sombre forteresse aux tours épaisses et formidables de hauteur, qui se dressait au milieu des maisons d'un quartier populeux, à l'entrée du faubourg Saint-Antoine. Les historiens sont encore à se demander, qui dirigea l'attention du peuple de ce côté, et quelques-uns ont prétendu que ce fut le Comité permanent de l'Hôtel-de-Ville qui voulut donner un objectif à l'insurrection, en la lançant contre cet emblème de la royauté. Rien ne confirme cependant cette supposition, tandis que plusieurs faits importants la contredisent. C'est plutôt l'instinct populaire qui comprit dès le 12 ou le 13 que, dans le plan de la Cour, d'écraser l'insurrection parienne, la Bastille devait jouer un rôle important ; il décida, par conséquent, de s'en emparer.
En effet, on sait qu'à l'ouest, la Cour avait les trente mille hommes de Besenval, campés sur le Champ de Mars ; et à l'est, elle avait pour appui les tours de la Bastille, dont les canons étaient braqués sur le faubourg révolutionnaire de Saint-Antoine et sa rue principale, ainsi que sur cette autre grande artère, la rue Saint-Antoine, qui mène à l'Hôtel de Ville, au Palais-Royal et aux Tuileries. L'importance de la Bastille n'était ainsi que trop évidente, et dès le matin du 14, disent les «Deux Amis de la Liberté», «ces mots : À la Bastille !volaient de bouche en bouche d'une extrémité de la ville à l'autre (1).»
Il est vrai que la garnison de la Bastille ne comptait que 114 hommes, dont 84 invalides et 30 Suisses, et que le gouverneur n'avait rien fait pour l'approvisionner ; mais cela prouve seulement que la possibilité d'une attaque sérieuse de la forteresse était repoussée comme absurde. Cependant le peuple savait que les conspirateurs royalistes comptaient sur la forteresse, et il apprit par les habitants du quartier que des provisions de poudre avaient été transportées dans la nuit du 12 au 13, de l'arsenal à la Bastille. On s'aperçut aussi que le commandant, le marquis de Launey, avait déjà mis, dès le matin du 14, ses canons en position, pour pouvoir tirer sur le peuple s'il se portait en masse vers l'Hôtel de Ville.
Il faut dire aussi que le peuple avait toujours eu en haine les prisons : Bicêtre, le donjon de Vincennes, la Bastille. Pendant les émeutes de 1783, lorsque la noblesse protesta contre les emprisonnements arbitraires, le ministre Breteuil se décida à abolir l'incarcération à Vincennes ; alors ce donjon fameux fut transformé en un magasin à blé, et pour flatter l'opinion publique, Breteuil permit de visiter les terribles oubliettes. On parla beaucoup, dit Droz (2), des horreurs que l'on put voir alors, et, comme de raison, on dut se dire qu'à la Bastille ce devait être encore pire.
En tout cas, il est certain que dès le 13 au soir quelques coups de fusil furent déjà échangés entre des détachements de parisiens armés qui passaient près de la forteresse et ses défenseurs, et que le 14, dès les premières heures de la matinée, les foules, plus ou moins armées, qui avaient circulé dans Paris pendant toute la nuit précédente, commencèrent à se masser dans les rues menant à la Bastille. Déjà, pendant la nuit le bruit avait couru que les troupes du roi s'avançaient du côté de la barrière du Trône, dans le faubourg Saint-Antoine, et les foules se portaient vers l'est et barricadaient les rues au nord-est de l'Hôtel de Ville.
Une heureuse attaque de l'Hôtel des Invalides par le peuple lui permit de s'armer et de se procurer des canons. En effet, dès la veille, des bourgeois, délégués par leurs districts, s'étaient présentés à l'Hôtel des Invalides pour demander des armes, en disant que leurs maisons étaient menacées de pillage par les brigands, et le baron de Besenval, commandant des troupes royales à Paris, qui se trouvait aux Invalides, promit d'en demander l'autorisation au maréchal de Broglie. L'autorisation n'était pas encore arrivée, lorsque, le 14, vers sept heures du matin, – alors que les invalides, commandées par Sombreuil, étaient à leurs pièces de canon, la mèche à la main, prêts à faire feu, – une foule de sept à huit mille hommes déboucha soudain, au pas de course, des trois rues voisines. Elle traversa «en moins de rien», en s'aidant les uns les autres, le fossé de huit pieds de profondeur et de douze pieds de large qui entourait l'esplanade de l'Hôtel des Invalides, envahit l'esplanade et s'y empara de douze pièces de canon (de 24, de 18 et de 10) et d'un mortier. Les invalides, déjà pénétrés d'un «esprit séditieux», ne se défendirent pas, et la foule, se répandant partout, eut bientôt pénétré dans les souterrains et dans l'église, où se trouvaient cachés les 32.000 fusils, ainsi qu'une certaine quantité de poudre (3). Ces fusils et ces canons servirent le même jour à la prise de la Bastille. Quant à la poudre, le peuple, dès la veille, en avait déjà arrêté trente-six barils qui allaient être expédiés à Rouen ; ils furent transportés à l'Hôtel de Ville, et toute la nuit on distribua la poudre au peuple qui s'armait.
L'enlèvement des fusils aux Invalides par la foule se faisait très lentement : on sait qu'il n'était pas encore terminé à deux heures. On aurait eu donc tout le temps voulu pour amener la troupe et disperser le peuple, d'autant plus que de l'infanterie, de la cavalerie et même de l'artillerie étaient stationnées tout près, à l'École militaire et au Champ de Mars. Mais les officiers de ces troupes n'avaient pas confiance en leurs soldats et puis ils devaient hésiter eux-mêmes devant cette multitude innombrable de personnes de tout âge et de tout état, dont plus de 200.000 inondaient les rues depuis deux jours. Les faubourgs, armés de quelques fusils, de piques, de marteaux, de haches ou bien de simples gourdins, étaient en effet descendus dans la rue, et les foules se pressaient sur la place Louis XV (aujourd'hui de la Concorde), aux alentours de l'Hôtel de Ville et de la Bastille et dans les rues intermédiaires. – La bourgeoisie parisienne fut elle-même saisie de terreur en voyant ces masses de gens armés dans la rue.
Apprenant que les abords de la Bastille étaient envahis par les foules, le Comité permanent de l'Hôtel de Ville, dont nous avons parlé plus haut, envoya, dès le matin du 14, des parlementaires vers le gouverneur de la forteresse, de Launey, pour le prier de retirer les canons braquées sur les rues, et de ne commettre aucune hostilité contre le peuple ; en retour, le Comité, usurpant des pouvoirs qu'il n'avait pas, promettait que le peuple «ne se porterait contre la place à aucune entreprise fâcheuse». Les délégués furent très bien reçus par le gouverneur et s'attardèrent même jusque près de midi à déjeuner chez lui. De Launey cherchait probablement à gagner du temps, en attendant des ordres précis de Versailles qui ne lui arrivaient pas, puisqu'ils avaient été interceptés dans la matinée par le peuple. Comme tous les autres chefs militaires, de Launey entrevoyait qu'il lui serait difficile de résister au peuple de Paris, descendu en masse dans les rues, et il temporisait. Pour le moment, il fit retirer les canons de quatre pieds en arrière, et pour que le peuple ne les vit pas à travers les embrasures, il y fit poser des clanches de bois.
De son côté, vers midi, le district de Saint-Louis-la-Culture envoya deux délégués, parler en son nom au gouverneur ; l'un d'eux, l'avocat Thuriot de la Rozière, obtint du marquis de Launey la promesse qu'il ne ferait pas tirer si on ne l'attaquait pas. Deux nouvelles députations furent envoyées au gouverneur par le comité permanent, vers une heure et vers trois heures ; mais elles ne furent pas reçues. L'une et l'autre demandaient au gouverneur de remettre la forteresse à une milice bourgeoise qui la garderait conjointement avec les soldats et les suisses.
Heureusement, tous ces compromis furent déjoués par le peuple qui comprit parfaitement qu'il lui fallait coûte que coûte s'emparer de la Bastille. Maître des fusils et des canons des Invalides, son enthousiasme montait toujours. Les foules envahissaient les rues voisines de la Bastille, ainsi que les cours qui environnaient la forteresse. Bientôt la fusillade s'engageait entre les assaillants et les invalides postés sur les remparts. Pendant que le Comité permanent cherchait à arrêter l'ardeur du peuple et faisait ses arrangements pour proclamer en place de Grève que M. de Launey avait promis de ne pas tirer, si on ne l'attaquait pas, les foules, en criant : Nous voulons la Bastille ! Bas les ponts !se poussaient vers la forteresse. On dit que lorsqu'il aperçut du haut des murs, le faubourg Saint-Antoine et les rues voisines, toutes noires de monde, marchant contre la Bastille, le gouverneur, qui y était monté avec Thuriot, faillit s'évanouir. Il paraît même qu'il fut sur le point de rendre la forteresse sur le champ au comité de la milice, mais que les Suisses s'y opposèrent (4).
Les premiers ponts-levis de cette partie extérieure de la Bastille qui s'appelait l'Avancée, furent bientôt abattus, grâce à un de ces actes d'audace de quelques-uns, qui toujours se produisent en pareille occasion. Huit ou dix hommes, aidés par un gaillard de haute taille et robuste, l'épicier Pannetier, profitèrent d'une maison adossée au mur extérieur de l'Avancée pour escalader ce mur ; alors ils le suivirent, montés à califourchon, jusqu'à un corps de garde placé près du petit pont-levis de l'Avancée, et de là, ils sautèrent dans la première cour de la Bastille proprement dite – la cour du Gouvernement, dans laquelle était située la maison du gouverneur. Cette cour était inoccupée, les invalides étant rentrés avec de Launey dans la forteresse même, après le départ de Thuriot. A coups de hache, les huit ou dix hommes descendus dans cette cour baissèrent d'abord le petit pont-levis de l'Avancée, en en brisant la porte, puis le grand, et plus de 300 hommes se précipitèrent dans la cour du Gouvernement, courant vers les deux autres ponts-levis, le petit et le grand, qui servaient à traverser le large fossé de la forteresse même. Ces deux ponts, bien entendu, étaient levés..
Ici se place l'incident qui porta la fureur de la population parisienne à son comble et qui coûta ensuite la vie à de Launey. Lorsque la foule envahit la cour du gouvernement, les défenseurs de la Bastille se mirent à tirer dessus, et il y eut même une tentative de relever le grand pont-levis de l'Avancée, pour empêcher la foule d'évacuer la cour du Gouvernement et de la faire prisonnière ou de la massacrer (5). Ainsi, juste au moment où Thuriot et Corny annonçaient, place de la Grève, que le gouverneur avait promis de ne pas tirer, la cour du Gouvernement était balayée par le feu de mousqueterie des soldats postés sur les remparts, et le canon de la Bastille lançait ses boulets dans les rues voisines. Après tous les pourparlers qui avaient lieu dans la matinée, ce feu ouvert sur le peuple fut évidemment interprété comme un acte de trahison de la part de de Launey, que le peuple accusa d'avoir lui-même fait descendre les deux premiers ponts-levis de l'Avancée, afin d'attirer la foule sous le feu des remparts (6).
Il était environ une heure à ce moment. La nouvelle que les canons de la Bastille tiraient sur le peuple se répandit dans tout Paris, et elle eut un double effet. Le Comité permanent de la milice parienne s'empressa d'envoyer une nouvelle députation vers le commandant, pour lui demander s'il était disposé à recevoir dans cette place un détachement de la milice, qui garderait la Bastille de concert avec les troupes. Mais cette députation ne parvint pas jusqu'au commandant, puisqu'une fusillade nourrie continuait tout le temps entre les invalides et les assaillants, qui, blottis le long de quelques murs, tiraient, surtout sur les soldats desservant les canons. D'ailleurs le peuple comprenait que les députations du Comité ne faisaient qu'empêcher l'assaut: «une députation n'est plus ce qu'ils veulent ; c'est le siège de la Bastille ; c'est la destruction de cette horrible prison ; c'est la mort du gouverneur qu'ils demandent à grands cris», vinrent rapporter les députés.
Cela n'empêcha pas le Comité de l'Hôtel de Ville d'envoyer une troisième députation, M. Ethis de Corny, procureur du roi et de la ville, et plusieurs citoyens furent chargés encore une fois de refroidir l'élan du peuple, d'enrayer l'assaut et de parlementer avec de Launey, afin qu'il reçût dans la forteresse une milice du Comité. L'intention d'empêcher le peuple de se rendre maître de la Bastille était évidente (7).
Quant au peuple, dès que la nouvelle de la fusillade se répandit dans la ville, il agit, sans ordres de personne, guidé par son instinct révolutionnaire. Il amena à l'Hôtel de Ville les canons dont on s'était emparé aux Invalides, et vers trois heures, lorsque la députation de Corny revenait rendre compte de son échec, elle rencontra environ trois cents gardes-françaises et une quantité de bourgeois armés, commandés par un ancien soldat, Hulin. Ils marchaient à la Bastille, suivis des cinq pièces de canon. A ce moment, la fusillade durait déjà depuis plus de trois heures. Le peuple ne se laissait pas décourager par le grand nombre de tués et de blessés (8) et continuait le siège, ayant recours à différents expédients ; ainsi on amena deux charrettes de paille et de fumier pour faire un rideau de fumée qui faciliterait l'assaut des portes d'entrée (au petit et au grand pont-levis). Les bâtiments de la cour du Gouvernement avaient été déjà incendiés.
Les canons arrivaient juste au bon moment. On les traîna dans la cour du Gouvernement et ils furent placés en face des ponts-levis et des portes, à 30 mètres seulement de distance.
On imagine facilement l'effet que ces canons, aux mains du peuple, durent produire sur les assiégés ! Il était évident que les ponts-levis devraient bientôt tomber et que les portes seraient enfoncées. La foule, toujours plus menaçante, affluait en nombres toujours croissants.
Alors il arriva un moment où les défenseurs comprirent que résister plus longtemps serait se vouer à un massacre certain. De Launey se décida à capituler. Les invalides, voyant que jamais ils n'auraient raison de tout Paris, venu les assiéger, conseillaient la capitulation depuis quelque temps, et vers quatre heures ou entre quatre et cinq heures le commandant fit arborer le drapeau blanc et battre la chamade – c'est-à-dire l'ordre de cesser le feu et de descendre des tours.
La garnison capitulait et demandait le droit de sortir en gardant ses armes. Il se peut que Hulin et Élie, placés en face du grand pont-levis, l'acceptèrent en leur nom, mais le peuple n'en voulait pas entendre parler. Le cri de Bas les ponts !retentissait avec fureur. Alors, à cinq heures, le commandant fit passer à travers une meurtrière, près du petit pont-levis, un billet conçu en ces termes : «Nous avons vingt milliers de poudre ; nous ferons sauter le quartier et la garnison, si vous n'acceptez pas la capitulation.» Pensait-il donner suite à cette menace, que la garnison ne l'aurait jamais permis, et le fait est que de Launey donna lui-même la clef pour faire ouvrir la porte du petit pont-levis... Immédiatement le peuple envahit la forteresse, désarma les suisses et les invalides et s'empara de de Launey, qui fut traîné à l'Hôtel de Ville. Pendant le trajet, la foule, furieuse de sa trahison, l'insultait de toute façon : il faillit vingt fois être tué, malgré les efforts héroïques de Cholat et d'un autre (9) qui le protégeaient de leurs corps. Il leur fut arraché des mains à quelques centaines de pas de l'Hôtel de Ville, et décapité. De Hue, le commandant des suisses, sauva sa vie en déclarant qu'il se rendait à la Ville et à la Nation et en buvant à elles ; mais trois officiers de l'état-major de la Bastille et trois invalides furent tués. Quant à Flesselles, le prévôt des marchands, qui était en relations avec Besenval et la Polignac, et qui avait – à ce qu'il ressort d'un passage d'une de ses lettres – bien d'autres secrets à cacher, très compromettants pour la reine, il allait être exécuté par le peuple, lorsqu'un inconnu le tua d'un coup de pistolet. L'inconnu pensa-t-il que les morts seuls ne parlent pas ?
Dès que les ponts de la Bastille avaient été baissés, la foule, se précipitant dans les cours, s'était mise à fouiller la forteresse pour libérer les prisonniers ensevelis dans les oubliettes. Elle s'attendrissait et versait des larmes à la vue de ces fantômes, sortis de leurs cachots, ahuris par la vue de la lumière et par le son de tant de voix qui les acclamaient ; elle promenait en triomphes ces martyrs du despotisme royal dans les rues de Paris. Bientôt toute la ville fut en délire, en apprenant que la Bastille était aux mains du peuple, et redoubla d'ardeur pour garder sa conquête. Le coup d'État de la Cour était manqué.
C'est ainsi que commença la Révolution. Le peuple remportait sa première victoire. Il lui fallait une victoire matérielle de ce genre. Il fallait que la Révolution soutînt une lutte et qu'elle en sortît triomphante. Il fallait que le peuple prouvât sa force, afin d'imposer à ses ennemis, de réveiller les courages en France, et de pousser partout à la révolte, à la conquête de la liberté.
(1) Déjà dans plusieurs cahiers, les électeurs avaient demandé «que la Bastille s'écroule et s'abîme». (Cahiers des Halles ; aussi ceux des Mathurins, des Cordeliers, du Sépulcre, etc., cités par Chassin, Les Élections et les cahiers de Paris,t. II, p. 449 et suiv.) Les électeurs avaient raison, puisque, lors de l'affaire Réveillon, l'ordre avait été donné d'armer la Bastille. Aussi, dans la nuit du 30 juin, on parla déjà de s'emparer de cette forteresse. (Récit de l'élargissement... des gardes-françaises, cité par Chassin, p. 452, note.)
(2) Droz, Histoire du règne de Louis XVI,t. I, p. 417.
(3) Je suis ici la lettre du comte de Salmour, ainsi que Mathieu Dumas, cités par M. Flammermont.
(4) Lettre de De Hue à ses frères, texte allemand, cité par Flammermont, p. CXCVIII, note.
(5) Cette tentative fut faite – on affirme aujourd'hui – non sur les ordres de de Launey, mais spontanément par quelques invalides, qui étaient sortis pour acheter des provisions et qui rentraient. Acte fort improbable, ce me semble, de la part de trois ou quatre soldats perdus au milieu de la foule. Et puis – à quoi bon emprisonner cette foule, à moins de vouloir s'en servir comme d'otages contre le peuple ?
(6) Diverses explications ont été données de cette ouverture soudaine des hostilités. Comme le peuple qui avait envahi la cour de l'Orme et la cour du Gouvernement s'était mis à piller la maison du commandant et celles qu'habitaient les invalides, c'est cela qui aurait décidé les défenseurs de la Bastille à ouvrir le feu. Cependant, pour des militaires, la prise d'assautde l'Avancée, – qui donnait au peuple accès jusqu'aux ponts-levis de la forteresse, et jusqu'à ses portes mêmes, – était déjà une raison suffisante. Mais il est possible aussi que l'ordre de défendre la Bastille jusqu'à la dernière extrémité fût transmis à ce moment à de Launey. On sait qu'un de ces ordres fut intercepté, ce qui ne prouve pas que quelque autre ordre ne lui fût parvenu. On souçonne même qu'en effet, de Launey reçut cet ordre.
(7) «Ils étaient chargés d'engager tous ceux qui se trouvaient aux environs de la Bastille à se retirer dans leurs districts respectifs afin d'y recevoir promptement leur admission dans la milice parisienne; de rappeler à M. de Launey la promesse qu'il avait donnée à M. Thuriot de la Rozière et à M. Bellon...» (Flammermont, l.c.,p. CLVIII.) Arrivée dans la cour de l'Avancée, qui était remplie de gens armés de fusils, de haches, etc., la députation parla aux invalides. Ceux-ci demandèrent, évidemment, que le peuple se retirât d'abord de la cour du Gouvernement, sur quoi la députation d'engager le peuple à se retirer. (Cf. Boucheron, cité par Flammermont, p. CCXIV, note.) Heureusement le peuple se garda bien d'obtempérer à leurs désirs. Il continua l'assaut. Il comprit si bien qu'il n'était plus temps de parlementer, qu'il maltraita ces messieurs de la députation ; on, parla même de les tuer comme des traitres (Boucheron, l.c., p. CCXVI, note, et Procès-Verbal des Électeurs).
(8) 83 tués sur place, 15 morts de leurs blessures, 13 estropiés, 60 blessés.
(9) N'était-ce pas Maillard ? On sait qu'il avait arrêté de Launey.
XIII
LES CONSÉQUENCES DU 14 JUILLET A VERSAILLESLorsqu'une Révolution a commencé, chaque événement ne résume pas seulement l'étape parcourue : il contient déjà les principaux éléments de ce qui va arriver ; en sorte que, si les contemporains pouvaient s'affranchir des impressions momentanées et séparer dans ce qu'ils voient se produire l'essentiel de l'accidentel, ils auraient pu, dès le lendemain du 14 juillet, prévoir la marche que prendrait désormais toute la Révolution.
La Cour, même le 13 au soir, ne se rendait encore aucun compte de la portée du mouvement à Paris.
Ce soir-là, on était en fête à Versailles. On dansait à l'Orangerie, on buvait à plein verre pour célébrer la victoire prochaine sur la capitale rebelle, et la reine, son amie la Polignac et les autres belles de la Cour, les princes et les princesses prodiguaient leurs caresses aux soldats étrangers dans leurs casernes, pour les exciter au combat (1). Dans leur folle et terrible légèreté, dans ce monde d'illusions et de mensonges conventionnels qui constitue chaque Cour, on ne se doutait même pas qu'il était trop tard pour attaquer Paris : que l'occasion avait été manquée. Et Louis XVI n'était pas mieux renseigné que la reine ou les princes. Lorsque l'Assemblée, effrayée par le soulèvement du peuple, courut vers lui, le 14 au soir, pour le supplier en un langage servile de rappeler les ministres et de faire rappeler les troupes, il leur répondit en leur parlant comme un maître, encore sûr de la victoire. Il croyait au plan qu'on lui avait suggéré – celui de mettre des chefs fidèles à la tête de la milice bourgeoise et de maîtriser le peuple en s'aidant de celle-ci, après quoi il se bornerait à envoyer des ordres équivoques concernant le retrait des troupes. Tel était ce monde factice, de visions plutôt que de réalité, dans lequel vivaient le roi et la Cour, et dans lequel ils continuèrent de vivre, malgré les courts instants de réveil, jusqu'à ce que le moment fût venu de monter les marches de l'échafaud...
Et comme les caractères se dessinaient déjà ! Le roi, hypnotisé par son pouvoir absolu et toujours prêt, à cause de cela, à faire précisément le pas qui mènera à la catastrophe. Puis, quand celle-ci arrive, il lui oppose son inertie, – rien que de l'inertie, – et enfin, il cède, pour la forme, juste au moment où on le croit prêt à résister avec obstination. Ou bien la reine, – vicieuse, mauvaise langue jusque dans les plus fins replis de son cœur de souveraine absolue, poussant à la catastrophe, résistant un moment aux événements avec pétulance, puis se résignant soudain à céder et revenant l'instant d'après à ses enfantillages de courtisane. Et les princes ? Instigateurs de toutes les plus funestes résolutions du roi, et le lâchant au premier insuccès, se faisant émigrés, fuyant la France immédiatement après la prise de la Bastille, pour aller intriguer en Allemagne ou en Italie ! Comme tous ces caractères se dessinent rapidement en quelques jours, du 8 au 15 juillet !
Et au côté opposé on voit le peuple, avec son élan, son enthousiasme, sa générosité, prêt à se faire massacrer pour le triompghe de la Liberté, mais en même temps demandant à être mené, prêt à se laisser gouverner par les nouveaux maîtres, qui sont venus s'installer à l'Hôtel de Ville. Comprenant si bien les ruses de la Cour, voyant mieux que les plus perspicaces à travers le complot qui grossissait depuis la fin juin, il se laisse envelopper en même temps par un nouveau complot, – celui des classes possédantes, qui vont bientôt faire rentrer dans leurs taudis les affamés, les hommes à piques, auxquels ils avaient fait appel pour quelques heures, lorsqu'il s'agissait d'opposer la force de l'insurrection populaire à celle de l'armée.
Enfin, en ces premiers jours, lorsqu'on envisage la conduite de la bourgeoisie, on voit déjà s'ébaucher les grands drames futurs de la Révolution. Le 14, à mesure que la royauté perd graduellement son caractère menaçant, c'est le peuple qui inspire graduellement de la terreur aux représentants du Tiers, réunis à Versailles, et malgré les paroles véhémentes de Mirabeau, lancées à propos de la fête qui avait eu lieu l'avant-veille à l'Orangerie, il suffit au roi de se présenter à l'Assemblée, de reconnaître l'autorité des représentants et de leur promettre l'inviolabilité, pour que ceux-ci éclatent en applaudissements et en transports, pour qu'ils courent lui faire une garde d'honneur dans la rue, pour qu'ils fassent retentir les rues de Versailles de cris de Vive le Roi !Cela, au moment où le peuple est massacré à Paris, au nom de ce même roi, et qu'à Versailles la foule menace la reine et la Polignac, en se demandant si le roi ne commet pas une de ses fourberies habituelles.
A Paris, le peuple ne se laissa pas prendre par la promesse de retirer les troupes. Il n'en crut pas un mot. Il préféra s'organiser en une vaste commune insurgée, et cette commune, comme une commune du moyen-âge, prit toutes les mesures de défense nécessaires contre le roi. Les rues furent coupées de tranchées ou de barricades, et les patrouilles parcouraient la ville, prêtes à sonner le tocsin à la moindre alarme.
La visite du roi ne rassura pas trop le peuple. Le 17, se voyant vaincu et délaissé, Louis XVI se décida à venir à Paris, à l'Hôtel-de-Ville, pour se réconcilier avec sa capitale, et la bourgeoisie chercha à en faire un acte éclatant de réconciliation entre elle et le roi. Les révolutionnaires bourgeois, dont un très grand nombre appartenait à la franc-maçonnerie, firent au roi, avec leurs épées, l'honneur de la voûte d'acierà son arrivée à l'Hôtel de Ville, et Bailly, nommé maire de Paris, lui accrocha au chapeau la cocarde tricolore. Les bourgeois parlèrent même d'élever à Louis XVI une statue sur la place de la Bastille démolie ; mais cela n'empêcha pas le peuple de garder une attitude de réserve et de méfiance, qui ne disparut même pas après la visite à l'Hôtel de Ville. Roi de la bourgeoisie tant qu'on voudra, mais pas un roi du peuple.
La Cour, de son côté, comprit très bien qu'après l'insurrection du 14 juillet, la paix ne serait jamais faite entre la royauté et le peuple. On fit partir en Suisse la Polignac, malgré les pleurs de Marie-Antoinette, et dès le lendemain, les princes commencèrent à émigrer. Ceux qui avaient été l'âme du coup d'État manqué, – les princes et les ministres, – s'empressèrent de quitter la France. Le comte d'Artois s'échappa la nuit, et il craignait tellement pour sa vie qu'après avoir traversé la ville à la dérobée, il se fit accompagner sur la route par un régiment et deux canons. Le roi promettait de rejoindre ses chers émigrés à la première occasion, et dès lors il fut question du plan de faire fuir le roi à l'étranger, pour qu'il rentrât en France à la tête de l'invasion allemande.
Au fond, le 16 juillet, tout était prêt pour son départ. Le roi devait se rendre à Metz, s'y mettre à la tête des troupes et marcher sur Paris. Les voitures étaient déjà attelées, prêtes à emporter Louis XVI vers l'armée, concentrée entre la frontière et Versailles. Mais Broglie se refusa à conduire le roi à Metz ; et les princes étaient trop pressés de fuir ; sur quoi Louis XVI – plus tard il le dit lui-même, – se voyant abandonné par des princes et des nobles, renonça au projet de résistance armée que lui suggérait l'histoire de Charles 1er. Il alla à Paris faire sa soumission.
Quelques historiens royalistes ont essayé de mettre en doute que la Cour eût préparé un coup d'État contre l'Assemblée et contre Paris. Mais les documents abondent pour prouver la réalité de ce complot. Mignet, dont l'esprit modéré est bien connu et qui avait l'avantage d'écrire bientôt après les événements, n'avait pas de doute à cet égard, et les recherches postérieures ont confirmé sa manière de voir. Le 13 juillet, le roi devait renouveler sa déclaration du 23 juin, et l'Assemblée devait être dissoute. Quarante mille exemplaires de cette déclaration étaient déjà imprimés, pour être envoyés dans toute la France. Le commandant de l'armée concentrée entre Versailles et Paris avait reçu des pouvoirs illimités pour massacrer le peuple de Paris et pour sévir contre l'Assemblée en cas de résistance.
Cent millions de billets de l'État avaient été fabriqués pour subvenir aux besoins de la Cour, sans demander un vote à l'Assemblée. Tout était préparé, et lorsque l'on apprit, le 12, que Paris se soulevait, la Cour considéra ce soulèvement comme une émeute qui favorisait ses plans. Un peu plus tard, lorsqu'on sut que l'insurrection grandissait, le roi fut encore sur le point de partir, en abandonnant à ses ministres le soin de faire disperser l'Assemblée par les troupes étrangères. Ce furent les ministres qui, voyant la vague monter, n'osèrent pas mettre ce plan à exécution. C'est pourquoi une panique si grande saisit la Cour après le 14 juillet, lorsqu'elle apprit la prise de la Bastille et l'exécution de de Launey ; alors les Polignac, les princes et tant d'autres nobles qui avaient été l'âme du complot et craignaient d'être dénoncés, s'empressèrent d'émigrer.
Mais le peuple veillait. Il comprenait vaguement ce que les émigrés allaient chercher de l'autre côté de la frontière, et les paysans arrêtaient les fuyards. Foullon et Bertier furent de ce nombre.
Nous avons déjà parlé de la misère qui régnait à Paris et dans les environs, et des accapareurs, dont l'Assemblée refusait d'approfondir les crimes. Parmi ces spéculateurs sur la misère des pauvres, on nommait surtout Foullon, qui avait fait une immense fortune, comme financier et dans sa charge d'intendant de l'armée et de la marine. On connaissait aussi sa haine pour le peuple et la Révolution. Broglie avait voulu l'avoir pour ministre, lorsqu'il préparait le coup d'État pour le 16 juillet, et si le rusé financier refusa ce poste, dont il voyait déjà les dangers, il ne ménagea pas les conseils. Son avis était de se débarrasser d'un seul coup de tous ceux qui avaient acquis de l'influence dans le camp révolutionnaire.
Après la prise de la Bastille, lorsqu'il apprit comment la tête de de Launey avait été promenée dans les rues, il comprit qu'il ne lui restait plus qu'à suivre les princes et émigrer ; mais comme ce n'était plus commode, sous la surveillance des districts, il profita de la mort d'un de ses valets pour se faire passer pour mort et enterré, tandis qu'il sortait de Paris et se réfugiait chez un ami à Fontainebleau.
Là, il fut découvert et arrêté par les paysans, qui se vengèrent sur lui de leurs longues souffrances, de leur misère. Chargé d'une botte de foin sur les épaules, – par allusion au foin qu'il avait promis de faire manger aux Parisiens, – l'ignoble accapareur fut traîné à Paris par une foule furieuse. A l'Hôtel de Ville, Lafayette essaya de le sauver. Mais le peuple, exaspéré, exécuta Foullon en l'accrochant à une lanterne.
Son gendre Bertier, complice du même coup d'État et intendant de l'armée de Broglie, fut arrêté à Compiègne, et traîné de même à Paris, où il allait être pendu à la lanterne, lorsqu'il essaya de lutter pour sauver sa vie et fut tué.
D'autres complices, qui s'étaient aussi mis en route pour l'étranger, furent arrêtés dans le nord et le nord-est et ramenés à Paris.
On imagine la terreur que ces exécutions populaires et la vigilance des campagnes semèrent au sein des familiers de la Cour. Leur arrogance, leur résistance à la Révolution étaient brisées. Ils ne pensaient plus qu'à se laisser oublier. Le parti de la réaction battait de l'aîle.
(1) Mirabeau, dans son discours à la séance de l'Assemblée, reprise le 15, à huit heures du matin, parle comme si cette fête avait eu lieu la veille. Il s'agissait de la fête du treize.XIV
SOULÈVEMENTS POPULAIRESParis, en déjouant les plans de la Cour, avait porté un coup mortel à l'autorité royale. D'autre part, l'apparition du peuple en guenilles dans les rues, comme force active de la Révolution, donnait un nouveau caractère, une nouvelle tendace égalitaire à tout le mouvement. Les riches, les puissants comprirent parfaitement le sens de ce qui s'était accompli à Paris durant ces journées, et l'émigration, des princes d'abord, puis des favoris, des accapareurs, accentuait la victoire. La Cour cherchait déjà l'appui de l'étranger contre la France révolutionnaire.
Cependant, si le soulèvmeent se fût borné à la capitale, la Révolution n'eût jamais pu se développer au point d'aboutir bientôt à l'écroulement des anciens privilèges. L'insurrection au centre avait été nécessaire pour frapper le gouvernement central, l'ébranler, démoraliser ses défenseurs. Mais pour détruire la force du gouvernement dans les provinces, pour frapper l'ancien régime dans ses attributions gouvernementales et ses privilèges économiques, il fallait le large soulèvement du peuple – dans les villes, les bourgs et les hameaux. C'est précisément ce qui se produisit dans le courant de juillet, sur de vastes étendues de la France.
Les historiens, qui tous, sciemment ou non, ont suivi de très près les Deux amis de la liberté,ont généralement représenté ce mouvement des villes et des campagnes, comme une conséquence de la prise de la Bastille. La nouvelle de ce succès aurait soulevé les campagnes. Les châteaux furent brûlés, et ce soulèvement des paysans sema tant de terreurs, que le 4 août les nobles et le clergé abdiquèrent leurs droits féodaux.
Cependant, cette version n'est vraie qu'à demi. En ce qui concerne les villes, il est exact qu'un grand nombre de soulèvements urbains eurent lieu sous l'influence de la prise de la Bastille. Les uns, comme celui de Troyes le 18 juillet, de Strasbourg le 19, de Cherbourg le 21, de Rouen le 24, de Maubeuge le 27, suivirent de près le soulèvement de Paris, tandis que les autres continuèrent pendant les trois ou quatre mois suivants, – jusqu'à ce que l'Assemblée nationale eût voté la loi municipale du 14 décembre 1789, qui légalisait la constitution d'un gouvernement municipal de la bourgeoisie, favorisé par une très grande indépendance vis-à-vis du gouvernement central.
Mais en ce qui concerne les paysans, il est évident qu'avec la lenteur des communications à cette époque, les vingt jours qui se passèrent entre le 14 juillet et le 4 août, sont absolument insuffisants pour expliquer l'effet de la prise de la Bastille sur les campagnes et le contre-coup de l'insurrection des paysans sur les décisions de l'Assemblée nationale. Au fait, concevoir les événements de cette façon, c'est rapetisser la profonde portée du mouvement dans les campagnes.
Le soulèvement des paysans pour l'abolition des droits féodaux et la reprise des terres communales, enlevées aux communes villageoises depuis le dix-septième siècle par les seigneurs laïques et ecclésiastiques, – c'est l'essence même, c'est le fond de la grande Révolution.Là-dessus vient se greffer la lutte de la bourgeoisie pour ses droits politiques. Sans cela la Révolution n'eût jamais eu la profondeur qu'elle atteignit en France. Ce grand soulèvement des campagnes qui commença dès janvier 1789 (et même dès 1788) et qui dura cinq annéesfut ce qui permit à la Révolution d'accomplir l'immense travail de démolition que nous lui devons. C'est ce qui la mit à même de planter les premiers jalons d'un régime égalitaire, de développer en France l'esprit républicain, que rien n'a pu étouffer depuis, et de proclamer les grands principes de communisme agraire que nous allons voir surgir en 1793. Ce soulèvement, enfin, c'est ce qui fait le caractère propre de la Révolution française et ce qui la distingue profondément de la Révolution de 1648-1657 en Angleterre.
Là aussi, la bourgeoisie abattit, dans le courant de ces neuf années, le pouvoir absolu de la royauté et les privilèges politiques de la camarilla. Mais, à côté de cela, ce qui fait le trait distinctif de la Révolution anglaise, c'est les luttes pour le droit de chaque individu de professer la religion qu'il lui plaira, d'interpréter la Bible selon sa conception personnelle, d'élire ses propres pasteurs, – bref, le droit de l'individu au développement intellectuel et religieux qui lui conviendra. C'est encore le droit d'autonomie de chaque paroisse et, par conséquent, de l'agglomération urbaine. Mais les paysans anglais ne se soulevèrent pas aussi généralement que ce fut fait en France, pour abolir les redevances féodales et les dîmes, ou pour reprendre les terres communales ; et si les bandes de Cromwell démolirent un certain nombre de châteaux qui représentaient de vraies forteresses de la féodalité, ces bandes ne s'attaquèrent malheureusement ni aux prétentions féodales des seigneurs sur la terre, ni même au droit de justice féodale que les seigneurs exerçaient sur leurs vassaux. C'est ce qui fait que la Révolution anglaise, alors qu'elle conquit des droits précieux pour l'individu, ne détruisit pas le pouvoir féodal du seigneur : elle ne fit que le modifier, tout en lui conservant ses droits sur les terres – droits qui persistent jusqu'à nos jours.
La Révolution anglaise constitua sans doute le pouvoir politique de la bourgeoisie ; mais ce pouvoir ne fut obtenu qu'en le partageant avec l'aristocratie foncière. Et si la Révolution donna à la bourgeoisie anglaise une ère de prospérité pour son commerce et son industrie, cette prospérité fut obtenue à la condition que la bourgeoisie qui en profiterait ne s'attaquerait pas aux privilèges fonciers des nobles. Au contraire, elle aida ceux-ci à les accroître, du moins en valeur. Elle aida les seigneurs à s'emparer légalementdes terres communales au moyen du bornage(les Enclosure Acts),ce qui réduisit la population agricole à la misère, la mit à la merci du seigneur et en força une grande partie à émigrer vers les villes, où les prolétaires furent mis en coupe réglée par les bourgeois industriels. La bourgeoisie anglaise aida aussi la noblesse à faire de ses immenses domaines fonciers, non seulement une source de revenus, souvent fabuleux, mais aussi un moyen de domination politique et juridique locale, en rétablissant sous de nouvelles formes le droit de justice des seigneurs. Elle l'aida enfin à décupler ses revenus, en lui laissant (par l'effet d'une législation encombrante sur les ventes des terres) le monopole de la terre, dont le besoin se faisait sentir de plus en plus au sein d'une population dont l'industrie et le commerce allaient toujours en croissant.
On sait aujourd'hui que la bourgeoisie française, surtout la haute bourgeoisie industrielle et commerciale, voulait imiter la bourgeoisie anglaise dans sa révolution. Elle aussi aurait volontiers pactisé avec la royauté et la noblesse, afin d'arriver au pouvoir. Mais elle n'y réussit pas, parce que la base de la Révolution française était heureusement bien plus large qu'en Angleterre. En France, le mouvement ne fut pas seulement un soulèvement pour conquérir la liberté religieuse,ou bien la liberté commerciale et industriellepour l'individu, ou bien encore pour constituer l'autonomie municipaleentre les mains de quelques bourgeois. Ce fut surtout un soulèvement des paysans: un mouvement du peuple pour rentrer en possession de la terre et la libérer des obligations féodales qui pesaient sur elle ; et alors même qu'il y avait en cela un puissant élément individualiste – le désir de posséder la terre individuellement – il y avait l'élément communiste : le droit de toute la nation à la terre,– droit que nous verrons proclamer hautement par les pauvres en 1793.
Voilà pourquoi ce serait réduire étrangement la portée du soulèvement agraire de l'été de 1789 que de le représenter comme un épisode de courte durée, provoqué par l'enthousiasme de la prise de la Bastille.
XV
LES VILLESAu dix-huitième siècle, après toutes les mesures que l'autorité royale avait prises depuis deux cents ans contre les institutions municipales, celles-ci étaient tombées en pleine décadence. Depuis que l'assemblée plénière des habitants de la ville, qui possédait autrefois le contrôle de la justice et de l'administration urbaine, avait été abolie, les affaires des grandes cités allaient de mal en pis. Les charges de «conseillers de ville», introduites au dix-huitième siècle, devaient être achetées à la commune, et assez souvent le mandat acheté était à vie (Babeau, La ville sous l'ancien régime,p. 153 et suivantes). Les réunions des conseils devenaient rares – une fois tous les six mois dans certaines villes, – et encore n'y assistait-on pas régulièrement. Le greffier faisait marcher toute la machine, et ne manquait généralement pas de se faire payer grassement par les intéressés. Les procureurs et les avocats, et encore plus l'intendant de la province, intervenaient continuellement pour prévenir toute autonomie municipale.
Dans ces conditions, les affaires de la cité tombaient de plus en plus entre les mains de cinq ou six familles qui mettaient en coupe réglée tous les revenus. Les revenus patrimoniaux, que quelques villes avaient conservés, le produit des octrois, le commerce de la cité, les impôts, tout servait à les enrichir. En outre, maires et syndics se mettaient marchands de grains et de viande et devenaient bientôt des accapareurs. Généralement, la population ouvrière les haïssait. La servilité des syndics, des conseillers, des échevins envers «Monsieur l'Intendant» était telle que son moindre caprice était obéi. Et les subsides des villes pour loger l'intendant, pour augmenter ses appointements, pour lui faire des cadeaux, pour tenir ses enfants sur les fonts baptismaux, etc., allaient grandissant – sans parler des cadeaux qu'il fallait envoyer chaque année à divers personnages à Paris.
Dans les villes, comme dans les campagnes, les droits féodaux restaient debout. Ils étaient attachés aux propriétés. L'évêque restait seigneur féodal, et les seigneurs, laïques ou ecclésiastiques – tels, par exemple, les cinquante chanoines de Brioude – conservaient non seulement des droits honorifiques, ou bien le droit d'intervenir dans la nomination des échevins, mais aussi, dans certaines villes, le droit de justice. A Angers, il y avait seize justices seigneuriales. Dijon avait conservé, outre la justice municipale, six justices ecclésiastiques : «l'évéché, le chapitre, les religieux de Saint-Bénigne, la Sainte-Chapelle, la Chartreuse et la commanderie de la Madeleine.» Tout cela s'engraissait au milieu du peuple à demi affamé. Troyes avait neuf de ces justices, en plus de «deux mairies royales». De même la police n'appartenait pas toujours à la ville, mais à ceux qui exerçaient «la justice». Bref, c'était toujours le système féodal (1).
Mais ce qui excitait surtout la colère des citadins, c'est que toute sorte d'impôts féodaux, la capitation, les vingtièmes, fréquemment la taille et les «dons gratuits» (imposés en 1758 et abolis seulement en 1789), ainsi que les «lods et ventes», – c'est-à-dire, des taxes prélevées par le seigneur en cas de vente ou d'achat par ses vassaux, – pesaient sur les maisons des citadins et surtout sur celles des artisans. Moins gros, peut-être, que dans les campagnes, ils pesaient très lourd à côté de tous les autres impôts urbains.
Enfin, ce qui rendait ces impôts encore plus détestables, c'est que lorsque la ville en faisait la répartition, des centaines de privilégiés réclamaient l'exemption. Le clergé, les nobles, les officiers de l'armée en étaient exempts de droit, ainsi que «les officiers de chez le roi», – écuyers honorifiques et autres qui achetaient ces «charges» sans service, pour flatter leur orgueil et s'affranchir des impôts. L'indication du titre, placée sur la porte, suffisait pour ne rien payer à la ville. On conçoit bien la haine que ces privilégiés inspiraient au peuple.
Tout le régime municipal était ainsi à refaire. Mais qui sait combien il aurait encore duré, si le soin de le réformer avait été abandonné à l'Assemblée Constituante. Alors le peuple lui-même s'en chargea, d'autant plus que dans le courant de l'été de 1789, une nouvelle cause de mécontentement vint s'ajouter à celles qui viennent d'être énumérées. C'était la disette, les prix exorbitants du pain, le manque de ce pain, dont les classes pauvres souffraient dans la plupart des villes. Là même où la municipalité faisait de son mieux pour en abaisser le prix par des achats de grains, ou par une taxe qui réglait les prix, – le pain manquait toujours et le peuple affamé faisait queue aux portes des boulangers.
Mais dans beaucoup de villes le maire et les échevins suivaient l'exemple de la Cour et des princes, et spéculaient, eux aussi, sur la disette. C'est pourquoi, dès que la nouvelle de la prise de la Bastille, ainsi que de l'exécution de Foullon et de Bertier se répandit en province, le peuple des villes commença un peu partout à se soulever. Il exigeait d'abord une taxe sur le pain et la viande ; il démolissait les maisons des principaux accapareurs – souvent des officiers municipaux ; il s'emparait de l'hôtel de ville et nommait, par élection au suffrage populaire, une nouvelle municipalité, sans faire attention aux prescriptions de la loi, ni aux droits légaux de l'ancien corps municipal, ou aux «charges» achetées par les «conseillers». Un mouvement de la plus haute portée révolutionnaire se produisait ainsi, car la ville affirmait, non seulement son autonomie, mais aussi sa volonté de prendre une part active au gouvernement général de la nation. C'était, comme l'a très bien remarqué Aulard (2), un mouvement communaliste de la plus grande importance, dans lequel la province imitait Paris, qui, nous l'avons vu, s'était donné sa Commune le 13 juillet. Evidemment, ce mouvement fut loin d'être général. Il ne se produisit avec éclat que dans un certain nombre de cités et de petites villes, – de préférence dans l'Est de la France. Mais partout la vieille municipalité de l'ancien régime dut se soumettre à la volonté du peuple, ou, du moins, à la volonté des assemblées locales d'électeurs. C'est ainsi que s'accomplit, d'abord de fait, en juillet et août, la révolution communaliste, que l'Assemblée constituante légalisa plus tard par les lois municipales du 14 décembre 1789 et du 21 juin 1790. Ce mouvement donna évidemment à la Révolution un puissant élément de vie et de vigueur. Toute la force de la Révolution se concentra, nous allons le voir en 1792 et 1793, dans les municipalités des villes et des villages, pour lesquelles la Commune révolutionnaire de Paris fut le prototype.
Le signal de cette reconstruction partit de Paris. Sans attendre la loi municipale, que l'Assemblée voterait un jour, Paris se donna sa Commune. Il nomma son conseil municipal, son maire, Bailly, et son commandant de la garde nationale, Lafayette. Mieux que cela : il organisa ses soixantes districts – «soixante républiques», selon l'heureuse expression de Montjoie ; car, si ces districts ont délégué l'autorité à l'assemblée des représentants de la Commune, et au maire, elles l'ont en même temps retenue : «L'autorité est partout», disait Bailly, et il n'y en a point au centre. «Chaque district est un pouvoir indépendant», constatent avec regret les amis de l'alignement, sans comprendre que c'est comme cela que se font les révolutions.
Ainsi, quand donc l'Assemblée nationale, qui avait tant de peine à ne pas être dissoute et qui avait tant de choses sur les bras, quand donc aurait-elle pu entamer la discussion de la loi sur la réorganisation des tribunaux ? Elle y arriva à peine au bout de dix mois. Mais le district des Petits-Augustins, dès le 18 juillet, «arrête à lui tout seul», dit Bailly, dans ses Mémoires,«qu'il sera établi des juges de paix.» Sans désemparer, il procède à leur élection. D'autres districts et d'autres cités (notamment Strasbourg) font de même, et lorsque viendra la nuit du 4 août, et que les seigneurs auront à abdiquer leurs droits de justice seigneuriale, – ce sera déjà fait dans plusieurs villes : les nouveaux juges auront déjà été nommés par le peuple, et l'Assemblée constituante n'aura qu'à incorporer dans la Constitution de 1791 le fait accompli.
Taine et tous les admirateurs de l'ordre administratif des ministères somnolents sont choqués, sans doute, à la vue de ces districts devançant de leurs votes l'Assemblée, lui indiquant la volonté du peuple par leurs décisions : mais c'est ainsi que se développent les institutions humaines quand elles ne sont pas un produit de la bureaucratie. C'est ainsi que se sont bâties toutes les grandes villes ; on les voit encore se bâtir de cette façon. Ici, un groupe de maisons et quelques boutiques à côté : ce sera un point important de la future cité ; là, une ligne qui se dessine par à peu près – ce sera une des grandes rues futures. C'est l'évolution anarchique, la seule que l'on voit dans la libre Nature. Il va de même des institutions, quand elles sont un produit organique de la vie ; et c'est pourquoi les révolutions ont cette immense importance dans la vie des sociétés, qu'elles permettent aux hommes de s'appliquer à ce travail organique, constructif, sans être gênés dans leur œuvre par une autorité qui forcément représente toujours les siècles passés.
Jetons donc un coup d'œil sur quelques-unes de ces révolutions communales.
Les nouvelles, en 1789, se répandaient avec une lenteur qui nous semble aujourd'hui inconcevable. Ainsi, à Château-Thierry le 12 juillet, à Besançon le 27, Arthur Young ne trouvait pas un seul café, pas un seul journal. Les nouvelles dont on causait étaient vieilles de quinze jours. A Dijon, neuf jours après la grande insurrection de Strasbourg et la prise de l'Hôtel-de-ville par les insurgés, personne n'en savait encore rien. Mais les nouvelles qui venaient de Paris, alors même qu'elles prenaient un caractère légendaire, ne pouvaient que pousser le peuple à l'insurrection. Tous les députés, disait-on, avaient été mis à la Bastille ; et quant aux «atrocités» que Marie-Antoinette aurait commises, tout le monde en parlait avec une parfaite assurance.
A Strasbourg, les troubles commencèrent le 19 juillet, aussitôt que la nouvelle de la prise de la Bastille et de l'exécution de de Launey se répandit en ville. Le peuple en voulait déjà au Magistrat (au conseil municipal) pour la lenteur qu'il avait mise à communiquer aux «représentants du peuple», c'est-à-dire aux électeurs, les résultats de ses délibérations sur le cahier de doléances rédigé par les gens pauvres. Alors la foule se jette dans la maison de l'Ammeister (le maire) Lemp, et cette maison est dévastée.
Par l'organe de son «Assemblée de la bourgeoisie», le peuple demandait (je cite textuellement) des mesures «pour assurer l'égalité politique des citoyens et leur influence dans les élections des adminsitrateurs du bien commun et de ses juges librement éligibles.» (3) Il voulait qu'on passât par-dessus la loi, et qu'une nouvelle municipalité, ainsi que de nouveaux juges, fussent élus au suffrage universel. Le Magistrat, c'est-à-dire le gouvernement municipal, de son côté, ne le voulait guère «et opposoit l'observance de plusieurs siècles au changement proposé.» Sur quoi le peuple vint assiéger l'Hôtel-de-Ville, et une grêle de pierres se mit à pleuvoir dans la salle où avaient lieu des pourparlers du Magistrat avec les représentants révolutionnaires. Le Magistrat céda.
Entre temps, voyant les miséreux descendre dans la rue, la bourgeoisie aisée s'armait contre le peuple et se présentait chez le commandant de la province, le comte Rochambeau, «pour obtenir son agrément que la bonnebourgeoisie soit armée et unie aux troupes pour faire la police,» – ce que l'état-major de la troupe, imbu d'idées aristocratiques, ne manqua pas de refuser, comme l'avait fait de Launey à la Bastille.
Le lendemain, le bruit s'était répandu en ville que le Magistrat avait révoqué ses concessions, le peuple vint de nouveau assaillir l'Hôtel-de-Ville, en demandant l'abolition des octrois et des bureaux des «aides.» Puisque c'était fait à Paris, on pouvait bien le faire à Strasbourg. Vers les six heures, des masses «d'ouvriers armés de haches et de marteaux» s'avancèrent par trois rues, vers l'Hôtel-de-ville. Ils en enfoncèrent les portes avec leurs haches, ils défoncèrent les caves et ils se mirent à détruire avec acharnement tous les vieux papiers entassés dans les bureaux. «Il a été exercé une fureur barbare sur les papiers : ils ont été tous jetés par les fenêtres» et détruits, écrit le nouveau Magistrat. Les doubles portes de toutes les archives furent enfoncées pour brûler les vieux documents, et dans sa haine du Magistrat le peuple brisait jusqu'aux meubles de l'Hôtel-de-Ville et les jetait dehors. La chambre des greffes, «le dépôt des masses en litige» eurent le même sort. Au bureau de perception des aides, les portes furent enfoncées et la recette pillée. La troupe postée en face de l'Hôtel-deVille ne put rien faire : le peuple faisait ce qu'il voulait.
Le Magistrat, saisi de terreur, s'empressa de diminuer les prix de la viande et du pain : il mit à douze sous la miche de six livres (4). Puis il entra amicalement en pourparlers avec les vingt «tribus», ou guildes, de la cité pour élaborer uen nouvelle constitution municipale. Il fallait se presser, puisque les émeutes continuaient à Strasbourg et dans les bailliages voisins, où le peuple destituait les prévots «établis» des communes, et en nommait d'autres par sa volonté, tout en formulant «des demandes sur des forêts et autres droits, directement opposés à une possession légitimement acquise. C'est un moment où chacun se croit en mesure de se procurer la restitution des droits prétendus», dit le Magistrat dans la lettre du 5 août.
Là-dessus, le 11 août, arrive à Strasbourg la nouvelle de la nuit du 4 août, à l'Assemblée, et l'émeute devient encore plus menaçante, d'autant plus que l'armée fait cause commune avec les révoltés. Alors l'ancien Magistrat se résout à déposer ses pouvoirs (Reuss, L'Alsace,p. 147). Le lendemain, le 12 août, les trois cents échevins déposaient à leur tour leurs «charges», ou plutôt leurs privilèges.
Et les nouveaux échevins nommaient à leur tour les juges. Ainsi se constituait, le 14 août, un nouveau Magistrat, un Sénat intérimaire, qui devait diriger les affaires de la cité, jusqu'à ce que l'Assemblée de Versailles eût établi une nouvelle constitution municipale. Sans attendre cette constitution, Strasbourg s'était ainsi donné une Commune et des juges à sa guise.
L'ancien régime s'écroulait ainsi à Strasbourg, et le 17 août, M. Dietrich félicitait les nouveaux échevins en ces termes :
«Messieurs, la révolution qui vient de s'opérer dans notre ville sera l'époque du retour de la confiance qui doit unir les citoyens d'une même commune... Cette auguste assemblée vient de recevoir le vœu libre de leurs concitoyens pour être leurs représentants... Le premier usage que vous avez fait de vos pouvoirs a été de nommer vos juges... Quelle force va naître de cette union !» Et Dietrich proposait d'établir que chaque année le 14 août, jour de la révolution à Strasbourg, serait fêté par la cité.
Fait important à relever dans cette révolution. La bourgeoisie de Strasbourg s'était affranchie du régime féodal. Elle s'était donné un gouvernement municipal, démocratique. Mais elle n'entendait nullement se dessaisir des droits féodaux (patrimoniaux), qui lui appartenaient sur certaines campagnes environnantes. Lorsque les deux députés de Strasbourg à l'Assemblée nationale furent pressés par leurs confrères d'abdiquer leurs droits pendant la nuit du 4 août, ils refusèrent de le faire.
Et lorsque plus tard, un de ces deux députés (Schwendt) insista auprès des bourgeois de Strasbourg, les priant de ne pas s'opposer au courant de la Révolution, ses commettants persistèrent néanmoins à réclamer le maintien de leurs droits féodaux. On voit ainsi se former dans cette cité, dès 1789, un parti qui se ralliera autour du roi, – «le meilleur des rois», «le plus conciliant des monarques» – en vue de conserver leurs droits sur «les riches seigneuries» qui appartenaient à la cité sous le droit féodal. La lettre par laquelle l'autre député de Strasbourg, Türckheim, après s'être enfui de Versailles le 5 octobre, donna sa démission (elle est publiée par Reuss), représente un document du plus haut intérêt sous ce rapport : on y voit déjà comment et pourquoi la Gironde ralliera sous son drapeau bourgeois les «défenseurs des propriétés», en même temps que les royalistes.
Ce qui se passait à Strasbourg donne une idée assez nette de ce qui se produisit dans d'autres grandes villes. Ainsi, à Troyes, ville pour laquelle nous avons aussi des documents assez complets, on voit le mouvement composé des mêmes éléments. Le peuple, aidé par les paysans voisins, se soulève dès le 18 juillet, – dès qu'on y apprend que les octrois ont été brûlés à Paris. Le 20 juillet, des paysans, armés de fourches, de faux et de fléaux, entrent en ville, probablement pour y saisir le blé qui manque et que les accapareurs auront amassé dans leurs magasins. Mais la bourgeoisie se forme en garde nationale et repousse les paysans – ceux qu'elle nomme déjà les «brigands». Pendant les dix ou quinze jours suivants, profitant de la panique qui se répand (on parle de 500 «brigands», sortis de Paris pour tout ravager), la bourgeoisie organise sa garde nationale, et toutes les petites villes s'arment de même. Mais alors le peuple est mécontent. Le 8 août, probablement à la nouvelle de la nuit du 4 août, le peuple demande des armes pour tousles volontaires et une taxe pour le pain. La municipalité hésite. Alors, le 19 août, celle-ci est déposée et l'ont fait comme à Strasbourg : une nouvelle municipalité est élue.
Le peuple envahit l'hôtel de ville, saisit les armes et se les répartit. Il force le grenier de la gabelle, mais ici encore il ne les pille pas : «il se fait délivrer le sel à six sous». Enfin, le 9 septembre, l'émeute, qui n'avait pas cessé depuis le 19 août, atteint son point culminant. La foule s'empare du maire Huez, qu'elle accuse d'avoir pris la défense des commerçants accapareurs, et le tue. Elle saccage sa maison, ainsi que celle d'un notaire, de l'ancien commandant Saint-Georges qui, quinze jours auparavant, avait fait tirer sur le peuple, du lieutenant de la maréchaussée, qui avait fait pendre un homme pendant une émeute précédente, et elle menace (comme on l'avait fait à Paris après le 14 juillet) d'en saccager bien d'autres. Après cela la terreur règne dans la haute bourgeoisie pendant quinze jours environ. Mais la bourgeoisie parvient entre temps à organiser sa garde nationale, et le 26 septembre elle finit par prendre le dessus sur le peuple sans armes.
En général, il paraît que la fureur du peuple se portait tout autant contre les représentants bourgeois, qui accaparaient les denrées, que contre les seigneurs qui accaparaient la terre. Ainsi, à Amiens, comme à Troyes, le peuple révolté faillit assommer trois négociants, sur quoi la bourgeoisie s'empressa d'armer sa milice. On peut même dire que cette création de milices dans les villes, qui se fit partout en août et septembre n'aurait probablement pas eu lieu si le soulèvement populaire s'était borné aux campagnes et s'était porté seulement contre les seigneurs. Menacée par le peuple dans sa fortune, la bourgeoisie, sans attendre les décisions de l'Assemblée, constitua, à l'image des Trois Cents de Paris, ses municipalités, dans lesquelles, forcément, elle dut admettre des représentants du peuple révolté.
A Cherbourg, le 21 juillet, à Rouen le 24, et dans beaucoup d'autres villes de moindre importance, c'est à peu près la même chose. Le peuple affamé se soulève aux cris : Du pain ! Mort aux accapareurs ! A bas les octrois !(ce qui signifie : entrée libre des approvisionnements venant de la campagne). Il force la municipalité à réduire le prix du pain, ou bien il s'empare des magasins des accapareurs et en enlève le blé ; il saccage les maisons de ceux qui sont connus pour avoir trafiqué sur les prix des denrées. La bourgeoisie profite de ce mouvement pour mettre bas l'ancien gouvernement municipal, imbu de féodalisme, et pour nommer une nouvelle municipalité, éluesur une base démocratique. En même temps, tirant avantage de la panique produite par le soulèvement du «bas peuple» dans les villes, et des «brigands» dans les campagnes, elle s'arme et organise sa garde municipale. Après quoi elle «rétablit l'ordre», exécute les meneurs populaires et très souvent va rétablir l'ordre dans les campagnes, où elle livre des combats aux paysans et fait pendre, – toujours pendre – les «meneurs» des paysans révoltés.
Après la nuit du 4 août, ces insurrections urbaines se répandent encore plus. Elles éclatent un peu partout. Les taxes, les octrois, les aides, les gabelles ne sont plus payés. Les receveurs de la taille sont aux abois, dit Necker dans son rapport du 7 août. Force a été de réduire de moitié le prix du sel dans deux généralités révoltées ; la perception des «aides» ne se fait plus, – et ainsi de suite. «Une infinité de lieux» est en révolte contre le fisc. Le peuple ne veut plus payer l'impôt indirect ; quant aux impôts directs ils ne sont pas refusés – loin de là ; mais sous condition. En Alsace, par exemple, «le peuple a généralement refusé de rien payer, jusqu'à ce que les exempts et les privilégiés eussent été inscrits sur les rôles».
C'est ainsi que le peuple, bien avantl'Assemblée, fait la révolution sur les lieux, se donne révolutionnairement une nouvelle adminstration municipale, distingue entre les impôts qu'il accepte et ceux qu'il refuse de payer, et dicte le mode de répartition égalitaire de ceux qu'il paiera à l'État ou à la Commune.
C'est surtout en étudiant cette façon d'agir du peuple, et non pas en s'acharnant à l'étude de l'œuvre législative de l'Assemblée, que l'on saisit le génie de la grande Révolution – le génie, au fond, de toutes les révolutions passées et à venir.
(1) Voyez Babeau, La ville,p. 323, 331, etc. – Rodolphe Reuss, L'Alsace pendant la Révolution, t. I, donne le cahier du Tiers-État, de Strasbourg, très intéressant sous ce rapport.
(2)Histoire politique de la Révolution française,2ème édition, 1903.
(3)Lettre des représentants de la bourgeoisie aux députés de Strasbourg à Versailles,28 juillet 1789. (R. Reuss, L'Alsace pendant la Révolution française,Paris 1881, documents, XXVI.)
(4) Le sac de blé était alors à 19 livres. Les prix montèrent, fin août, jusqu'à 28 et 30 livres, si bien qu'il fut défendu aux boulangers de cuire des gâteaux, des pains au lait, etc.XVI
LE SOULÈVEMENT DES PAYSANSDepuis l'hiver de 1788 et surtout depuis mars 1789, le peuple, disions-nous, ne payait plus les redevances aux seigneurs. Qu'il y eût été encouragé par des révolutionnaires bourgeois – rien de plus vrai : il se trouvait beaucoup d'hommes parmi la bourgeoisie de 1789, qui comprenaient que sans un soulèvement populaire, ils n'auraient jamais raison du pouvoir absolu. Que les discussions des Assemblées des Notables, dans lesquelles on parla de l'abolition des droits féodaux, aient encouragé l'émeute, et que la rédaction, dans les paroisses, des cahiers (qui devaient servir de guides pour les représentants aux premières élections) ait agit dans la même direction – cela se comprend. Les révolutions ne sont jamais un résultat du désespoir, ainsi que le pensent souvent les jeunes révolutionnaires qui croient généralement que de l'excès du mal peut sortir le bien. Au contraire, le peuple, en 1789, avait entrevu une lueur de libération prochaine, et pour cela, il ne se révoltait que de meilleur cœur. Mais il ne suffit pas d'espérer, il faut agir : il faut payer de sa vie les premières révoltes qui préparent les révolutions, et c'est ce que fit le peuple.
Alors que l'émeute était encore punie du carcan, de la torture et de la pendaison, les paysans se révoltaient déjà. Dès novembre 1788, les intendants écrivaient au ministre que si l'on voulait réprimer toutes les émeutes, ce ne serait plus possible. Prises séparément, aucune n'avait une grande importance ; ensemble, elles minaient l'État dans ses fondements.
En janvier 1789, on rédigeait les cahiers de doléances et l'on faisait les élections, – et dès lors les paysans commencèrent à refuser les corvées au seigneur et à l'État. Des associations secrètes se formèrent parmi eux, et par-ci par-là un seigneur était exécuté par les Jacques.Ici, les receveurs d'impôt étaient reçus à coups de gourdins ; là des terres de seigneurs étaient saisies et labourées.
De mois en mois ces révoltes se multipliaient. Au mois de mars, tout l'Est de la France était déjà en révolte. Assurément, le mouvement n'était ni continu, ni général. Un soulèvement agraire ne l'est jamais. Il est même fort probable, comme il arrive toujours pour les insurrections des paysans, qu'il y eut un moment de ralentissement des émeutes à l'époque des travaux des champs, en avril, et puis au commencement des récoltes. Mais dès que les premières récoltes furent faites, dans la seconde moitié de juillet 1789 et en août, les soulèvements éclatèrent avec une nouvelle force, surtout dans l'est, le nord-est et le sud-est de la France.
Les documents précis sur ce soulèvement nous manquent. Ceux qu'on a publiés sont très incomplets, et la plupart portent la trace de l'esprit de parti. Si l'on s'adresse au Moniteur,qui, on le sait, n'a commencé à paraître que le 24 novembre 1789, et dont les 93 numéros, du 8 mai au 23 novembre 1789, ont été fabriqués après coup en l'an IV (1), on y trouve une tendance à démontrer que tout le mouvement fut l'œuvre des ennemis de la Révolution : des gens sans cœur, qui profitaient de l'ignorance des villageois. D'autres vont jusqu'à dire que ce sont les nobles, les seigneurs, ou bien encore les Anglais qui ont soulevé les paysans. Quant aux documents publiés par le Comité des recherches, en janvier 1790, ceux-ci tendent plutôt à représenter toute l'affaire comme un malentendu, des exploits de brigands qui ont dévasté les campagnes, et contre lesquels la bourgeoisie s'est arméee et qu'elle a exterminés.
On comprend aujourd'hui combien cette manière de présenter les choses est fausse, et il est certain que si quelqu'un se donne un jour la peine de dépouiller les archives et d'étudier à fond les documents qui s'y trouvent, il pourra faire une œuvre de haute valeur : œuvre d'autant plus nécessaire que les soulèvements de paysans continuèrent jusqu'à l'abolition des droits féodaux par la Convention, au mois d'août 1793, et jusqu'à ce que les communes eussent reçu le droit de reprendre les terres communales qui leur avaient été enlevées pendant les deux siècles précédents. Pour le moment, ce travail des archives n'étant pas fait, nous devons nous borner à ce qu'on peut glaner dans quelques histoires locales, dont certains Mémoires et chez quelques auteurs, – tout en expliquant le soulèvement de 1789 par la lumière que les mouvements des années suivantes, mieux connus, jettent sur cette première explosion.
Que la disette fût pour beaucoup dans ces émeutes – c'est certain. Mais leur motif principal était l'abolition des redevances féodales, consignées dans les terriers, ainsi que les dîmes, et le désir de s'emparer de la terre.
Il y a en outre un trait caractéristique pour ces émeutes. Elles restent isolées dans le centre de la France, le Midi et l'Ouest, sauf la Bretagne. Mais elles sont très générales dans l'Est, le Nord-Est et le Sud-Est. Le Dauphiné, la Franche-Comté, le Mâconnais en sont surtout affectés. En Franche-Comté, presque tous les châteaux furent brûlés, dit Doniol (La Révolution francaise et la féodalité,p. 48) ; trois châteaux sur cinq furent saccagés dans le Dauphiné. Puis viennent l'Alsace, le Nivernais, le Beaujolais, la Bourgogne, l'Auvergne. En général, comme je l'ai déjà fait remarquer ailleurs, si l'on trace sur une carte les localités où se produisirent les soulèvements, cette carte offrira une ressemblance frappante avec la carte «des trois-cent-soixante-trois», publiée en 1877 après les élections qui affermirent la troisème République. C'est la partie orientale de la France qui épousa surtout la cause de la Révolution, et cette même partie reste plus avancée jusqu'à nos jours.
Doniol a très justement remarqué que l'origine de ces soulèvements était déjà dans les cahiers qui furent écrits avant les élections de 1789. Puisqu'on avait demandé aux paysans d'exposer leurs griefs, ils étaient sûrs que l'on ferait quelque chose pour eux. La foique le roi, auquel ils avaient adressé leurs plaintes, ou bien l'Assemblée, ou toute autre force leur viendrait en aide pour redresser leurs torts, ou du moins les laisserait faire s'ils s'en chargeaient eux-mêmes, – c'est ce qui les poussa à se révolter dès que les élections furent faites, et avant même que l'Assemblée se réunit. Lorsque les États généraux commencèrent à siéger, les rumeurs qui venaient de Paris, si vagues qu'elles fussent, firent croire nécessairement aux paysans que le moment était venu d'exiger l'abolition des droits féodaux et de reprendre les terres.
Le moindre appui qu'ils trouvaient, soit de la part des révolutionnaires, soit su côté des orléanistes, soit de n'importe quels agitateurs, suffisait pour soulever les villages – étant donné les nouvelles inquiétantes qui venaient de Paris et des villes révoltées. Qu'on profitât dans les campagnes du nom du roi et de l'Assemblée – là-dessus, non plus, nul doute possible : tant de documents parlent de faux décrets du roi ou de l'Assemblée, colportés dans les villages. Dans tous leurs soulèvements, en France, en Russie, en Allemagne, les paysans ont toujours cherché à décider les indécis – je dirai plus : à se persuader eux-mêmes qu'il y avait quelque force prête à les soutenir. Cela donnait plus d'ensemble à l'action, et puis en cas d'échec ou de poursuites, il restait toujours une certaine excuse. On avait cru obéir, et la plupart l'avaient cru sincèrement, aux désirs, sinon aux ordres, du roi ou de l'Assemblée. Aussi, dès que les premières récoltes furent faites pendant l'été de 1789, dès que l'on recommença à manger à sa faim dans les villages, et que les rumeurs arrivant de Versailles et de Paris vinrent semer l'espoir, les paysans entrèrent en révolte. Ils se mirent en marche contre les châteaux afin de détruire les chartriers, les rôles, les titres, et ils incendièrent les châteaux, si les maîtres ne renonçaient pas de bonne grâce aux droits féodaux, consignés dans les chartriers, les rôles et le reste.
Aux environs de Vesoul et de Belfort, la guerre aux châteaux commença dès le 16 juillet, date à laquelle le château de Sancy et puis ceux de Lure, de Bithaine et de Molane furent saccagés. Bientôt toute la Lorraine se souleva. «Les paysans, persuadés que la révolution allait introduire l'égalité des fortunes et des conditions, se sont surtout portés contre les seigneurs,» – dit le Courrier français(p. 242 et suivantes). A Saarlouis, à Forbach, à Sarreguemines, à Phalsbourg, à Thionville, les commis des fermes furent chassés, et leurs bureaux pillés et incendiés. Le sel se vendait trois sous la livre. Les villages des environs suivaient les villes.
En Alsace, le soulèvement des paysans fut presque général. On constata qu'en huit jours, à la fin de juillet, trois abbayes furent détruites, onze châteaux furent saccagés, d'autres pillés, et que les paysans avaient enlevé et détruit tous les terriers. Tous les registres d'impôts féodaux, de corvées et de redevances de toute nature furent aussi enlevés et brûlés. En certains endroits il se forma des colonnes mobiles de paysans fortes de plusieurs centaines et quelquefois de plusieurs milliers d'hommes, venus de villages voisins ; ils se portaient contre les châteaux les plus forts, les assiégeaient, s'emparaient de toutes les paperasses et en faisaient des feux de joie. Les abbayes étaient saccagées et pillées, au même titre que les maisons des riches négociants dans les villes. Tout fut détruit à l'abbaye de Murbach qui probablement dut offrir de la résistance (2).
En Franche-Comté, les premiers rassemblements se faisaient à Lons-le-Saunier, déjà le 19 juillet, lorsque l'on y apprit les préparatifs du coup d'État, et le renvoi de Necker ; mais on ignorait encore la prise de la Bastille, dit Sommier (3). Il se forma bientôt des attroupements, et la bourgeoisie arma le même jour sa milice (portant la cocarde aux trois couleurs), pour résister «aux incursions des brigands qui infestent le royaume» (pp. 24-25). Bientôt le soulèvement commença dans les villages. Les paysans se partageaient les prés et les bois des seigneurs. Ailleurs, ils forçaient les seigneurs à renoncer à leurs droits sur les terres qui autrefois avaient appartenu aux communes. Ou bien, sans autre forme de procès, ils rentraient en possession des forêts, autrefois communales. Tous les titres que l'abbaye des Bernardins possédait dans les communes voisines lui furent enlevés (Edouard Clerc, Essai sur l'histoire de la Franche-Comté,2ème éd., Besançon 1870). A Castres, les révoltes commencèrent après le 4 août. Un droit de «coupe» était prélevé en nature – tant par setier – dans cette ville, sur tous les blés de provenance étrangère à la province. C'était un droit féodal, que le roi affermait à des particuliers. Aussi, dès qu'on apprit à Castres, le 19 août, la nouvelle de la nuit du Quatre, le peuple se souleva, exigeant l'abolition de ce droit, et immédiatement la bourgeoisie, qui dès le 5 août avait constitué la garde nationale, forte de 600 hommes, se mit à rétablir «l'ordre». Mais dans les campagnes, l'insurrection roulait de village en village et les châteaux de Gaix, de Montlédier, la chartreuse de Faix, l'abbaye de Vielmur, etc., furent pillés et les chartriers détruits (4).
En Auvergne, les paysans prirent beaucoup de précautions pour mettre le droit de leur côté, et lorsqu'ils venaient au château brûler les chartriers, ils ne manquaient pas de dire au seigneur qu'ils le faisaient par ordre du roi (5). Mais dans les provinces de l'Est ils ne se gênaient pas de déclarer ouvertement que le temps était venu où le Tiers-État ne permettrait plus aux nobles et aux religieux de dominer. Le pouvoir de ces deux classes avait duré trop longtemps, et le moment était venu d'abdiquer. Pour un grand nombre de seigneurs, appauvris, résidant à la campagne et peut-être aimés aux alentours, les paysans révoltés montrèrent beaucoup d'égards personnels. Ils ne leur faisaient aucun mal ; ils ne touchaient pas à leur petite propriété personnelle ; mais pour les terriers et les titres de propriété féodale, ils étaient impitoyables. Ils les brûlaient après avoir forcé le seigneur de jurer l'abandon de ses droits.
Comme la bourgeoisie des villes, qui savait très bien ce qu'elle voulait et ce qu'elle attendait de la Révolution, les paysans, eux aussi, savaient très bien ce qu'ils voulaient : les terres enlevées aux communes devaient leur être rendues, et toutes les redevances nées du féodalisme devaient disparaître. L'idée que tous les riches en général doivent disparaître perçait peut-être dès lors ; mais pour le moment la jacquerie se bornait aux choses, et s'il y eut des cas où le seigneur fût maltraité, ces cas étaient isolés et ils s'expliquaient généralement par l'accusation d'avoir été un accapareur, un des spéculateurs sur la disette. Si les terriers étaient livrés, et si la renonciation était faite, tout se passait à l'amiable : on brûlait les terriers ; on plantait «un Mai» au village, on attachait à ses branches les emblèmes féodaux (6), et l'on dansait la ronde autour de l'arbre. Sinon, s'il y avait eu résistance, ou si le seigneur ou son intendant avait appelé la maréchaussée, s'il y avait eu des coups de fusil de tirés, – alors tout était saccagé au château et souvent le feu y était mis. Ainsi on compta trente châteaux pillés ou brûlés dans le Dauphiné, près de quarante dans la Franche-Comté ; soixante-douze dans le Mâconnais et dans le Beaujolais ; neuf seulement en Auvergne ; et douze monastères et cinq châteaux en Viennois. Notons en passant que les paysans ne faisaient pas de distinctions pour les opinions politiques. Ainsi ils attaquèrent des châteaux de «patriotes» aussi bien que ceux des «aristocrates».
Que fit la bourgeoisie en face de ces émeutes ?
S'il y avait eu à l'Assemblée un certain nombre d'hommes, qui comprenaient que le soulèvement des paysans représentait en ce moment une force révolutionnaire, la masse des bourgeois en province n'y vit qu'un danger contre lequel il fallait s'armer. Ce qu'on nomma alors la «grande peur» saisit en effet un bon nombre de villes dans la région des soulèvements. A Troyes, par exemples, des campagnards armés de faux et de fléaux étaient entrés en ville et ils auraient saccagé probablement les maisons des accapareurs, lorsque la bourgeoisie – «tout ce qu'il y a d'honnête dans la bourgeoisie» (Moniteur,I, 378), s'arma contre «les brigands» et les repoussa. Le même fait se produisit dans beaucoup d'autres villes. La panique saississait les bourgeois. On attendait «les brigands». On en avait vu«six mille» s'avançant pour tout saccager – et la bourgeoisie s'emparait des armes qu'elle trouvait à l'hôtel-de-ville, ou chez les armuriers, et organisait sa garde nationale, de peur que les pauvres de la ville, faisant cause commune avec «les brigands», n'attaquassent les riches.
A Péronne, capitale de la Picardie, les habitants s'étaient révoltés dans la deuxième moitié de juillet. Ils incendièrent les barrières, jettèrent à l'eau les officiers de la douane, s'emparèrent des recettes dans les bureaux de l'État et libérèrent tous les détenus des prisons. Tout cela s'était fait avant le 28 juillet. Dans la nuit du 28 juillet, – écrivait le maire de Péronne – à la réception des nouvelles de Paris, le Hainault, la Flandre et toute la Picardie ont saisi les armes ; le tocsin sonnait dans toutes les villes et les villages. Trois cent mille hommes de patrouilles bourgeoises se tenaient en parmanence – et tout cela pour recevoir deux mille «brigands» qui, disait-on, parcouraient les villages et allaient brûler les récoltes. Au fond, comme l'a très bien dit quelqu'un à Arthur Young, tous ces «brigands», ce n'était autre chose que d'honnêtes paysans, qui en effet, s'étant soulevés et armés de fourches, de gourdins et de faux, forçaient les seigneurs à abdiquer leurs droits féodaux, et arrêtaient les passants en leur demandant s'ils étaient «pour la nation ?» Le maire de Péronne l'a aussi très bien dit : «Nous voulonsêtre dans la terreur. Grâce aux bruits sinistres, nous pouvons tenir sur pied une armée de trois millions de bourgeois et de paysans dans toute la France.»
Adrien Duport, un membre très connu de l'Assemblée et du Club Breton, se vantait même d'avoir armé de cette façon les bourgeois dans un grand nombre de villes. Il avait deux ou trois agents, «hommes décidés mais obscurs», qui évitaient les villes, mais, arrivant dans un village, annonçaient que «les brigands allaient venir». Il en venait, disaient ces émissaires, cinq cents, mille, trois mille, brûlant aux alentours toutes les récoltes, afin d'affamer le peuple... Alors on sonnait le tocsin. Les paysans s'armaient. Et la rumeur grossissait à mesure que le tocsin se répandait de village en village ; c'était déjà six mille brigands quand la rumeur sinistre arrivait jusqu'à une grande ville. On les avait vus à une lieue de distance, dans telle forêt, – et le peuple, et surtout la bourgeoisie s'armaient et envoyaient leurs patrouilles dans la forêt – pour n'y rien découvrir. Mais on était armé – et gare au roi ! Quand il voudra s'évader en 1791, il trouvera les armées paysannes sur son chemin.
On conçoit la terreur que ces soulèvements semaient partout en France ; on conçoit l'impression qu'ils produisirent à Versailles, et ce fut sous l'empire de cette terreur que l'Assemblée nationale se réunit, le soir du 4 août, pour discuter les mesures à prendre afin d'étouffer la jacquerie.
(1) En outre, les numéros du 24 novembre 1789 au 3 février 1790 ont été également refaits en l'an IV.
(2) Selon Strobel (Vaterländische Geschichte des Elsasses),le soulèvement se produisait généralement ainsi : un village se révoltait, et là-dessus il se formait une bande, composée d'habitants de divers villages, qui allaient ensemble attaquer les châteaux. Quelquefois ces bandes devaient se cacher dans les bois.
(3)Histoire de la Révolution dans le Jura,Paris, 1846, p. 22. On voit, par une jolie chanson, donnée dans le cahier d'Aval, quelle était la tournure d'esprit dans le Jura.
(4) Anacharsis Combes, Histoire de la ville de Castres et de ses environs pendant la Révolution française,Castres, 1875.
(5) M. Xavier Roux, qui a publié en 1891 sous ce titre : Mémoire sur la marche des brigandages dans le Dauphiné, en 1789,les dépositions complètes d'une enquête faite en 1789 sur ce sujet, atrribue tout le mouvement à des meneurs :«Appeler le peuple à se révolter contre le Roi n'aurait pas abouti», dit cet auteur... «On y arriva par détour. L'on prit et l'on exécuta sur toute la surface du territoire un plan singulièrement hardi. Il se résume en ces mots : ameuter au nom du roi le peuple contre les seigneurs ; les seigneurs une fois renversés, se précipiter sur le trône, désormais sans défense, et le briser (p. IV de l'introduction)». Eh bien ! nous relevons cet aveu de M. Roux lui-même : Toutes les enquêtes faites n'ont jamais amené «à savoir le nom d'un seul meneur.» (p. V). Le peuple entier entrait dans cette conspiration.
(6) Quelquefois, dans le Midi, on y attachait cette inscription : «Par ordre du Roi et de l'Assemblée nationale, quittance finale des rentes.» (Mary Lafon, Histoire politique du Midi de la France,1842-1845, t. IV, p. 377).XVII
LA NUIT DU 4 AOÛT ET SES CONSÉQUENCESLa nuit du 4 août est une des grandes dates de la Révolution. comme le 14 juillet et le 5 octobre 1789, le 21 juin 1791, le 10 août 1792 et le 31 mai 1793, elle marque une des grandes étapes du mouvement révolutionnaire, et elle en détermine le caractère pour la période qui suivra.
La légende historique s'est appliquée avec amour à embellir cette nuit, et la plupart des historiens, copiant le recit qu'en ont donné quelques contemporains, la représentent comme une nuit toute d'enthousiasme, d'abnégation sacrée.
«Avec la prise de la Bastille, – nous disent les historiens, – la Révolution avait remporté sa première victoire. La nouvelle se répand en province, et partout elle provoque des soulèvements analogues. Elle pénètre dans les villages, et à l'instigation de toutes sortes de gens sans aveu, les paysans attaquent leurs seigneurs, brûlent les châteaux. Alors, le clergé et la noblesse, saisis d'un élan patriotique, voyant qu'ils n'avaient encore rien fait pour les paysans, viennent abdiquer leurs droits féodaux pendant cette nuit mémorable. Les nobles, le clergé, les plus pauvres curés et les plus riches seigneurs féodaux, les villes, les provinces, tous viennent renonocer, sur l'autel de la patrie, à leurs prérogatives séculaires. Un enthousiasme s'empare de l'Assemblée, tous s'empressent de faire leur sacrifice. «La séance était une fête sacrée, la tribune un autel, la salle des délibérations un temple», – dit l'un des historiens, généralement assez calme. «C'était une Saint-Barthélemy des propriétés», disent les autres. Et lorsque les premières lueurs du jour jaillissent le lendemain sur la France, – l'ancien régime féodal n'existait plus. La France était un pays régénéré, ayant fait un auto-da-fé de tous les abus de ses classes privilégiées.»
Eh bien ! Cela c'est la légende. Il est vrai qu'un profond enthousiasme s'empara de l'Assemblée, lorsque deux nobles, le vicomte de Noailles et le duc d'Aiguillon, vinrent demander l'abolition des droits féodaux, ainsi que des divers privilèges des nobles, et que deux évêques (ceux de Nancy et de Chartres) parlèrent pour demander l'abolition des dîmes. Il est vrai que l'enthousiasme alla toujours grandissant, et que l'on vit les nobles et le clergé, pendant cette séance de nuit, se suivre à la tribune et se la disputer pour abdiquer leurs justices seigneuriales ; on entendit demander par des privilégiés la justice libre, gratuite et égale pour tous ; on vit les seigneurs laïques et ecclésiastiques abandonner leurs droits de chasse... L'enthousiasme s'empara de l'Assemblée... Et dans cet enthousiasme on ne remarqua même pas la clause du rachatdes droits féodaux et des dîmes, que les deux nobles et les deux évêques avaient introduite dans leurs discours : clause terrible, par son vague même, puisqu'elle pouvait signifier tout ou rien, et qu'elle suspendit, nous allons le voir, l'abolition des droits féodaux pour quatre ans, – jusqu'en août 1793. Mais, qui de nous, en lisant le beau récit de cette nuit fait par les contemporains – qui de nous n'a pas été saisi d'enthousiasme à son tour ? Et qui n'a pas passé sur ces traîtres mots de «rachat au denier 30» sans en comprendre la terrible portée ! C'est aussi ce qui arriva en France en 1789.
Et d'abord, la séance du soir du 4 août commença par la panique, et non pas par l'enthousiasme. Nous venons de voir que nombre de châteaux avaient été brûlés ou pillés pendant les quinze derniers jours. Commencé dans l'Est, le soulèvement des paysans s'étendait vers le Sud, le Nord et le Centre : il menaçait de se généraliser. Dans certains endroits, les paysans avaient été féroces envers leurs maîtres, et les nouvelles qui parvenaient des provinces grossissaient les événements. Les nobles constataient avec terreur qu'il n'y avait sur place aucune force capable de mettre un frein aux émeutes.
Aussi la séance s'ouvrit par la lecture d'un projet de déclaration contre les soulèvements. L'Assemblée était invitée à prononcer un blâme énergique contre les émeutiers et à enjoindre hautement le respect des fortunes, féodales ou non, quelle qu'en fût l'origine,en attendant que l'Assemblée légiférât sur ce sujet.
«Il paraît que les propriétés, de quelque nature qu'elles soient, sont la proie du plus coupable brigandage», dit le Comité des rapports. «De tous les côtés, les châteaux sont brûlés, les couvents sont détruits, les fermes sont abandonnées au pillage. Les impôts, les redevances seigneuriales, tout est détruit. Les lois sont sans force, les magistrats sans autorité...» Et le rapport demande que l'Assemblée blâme hautement les troubles et déclare «que les lois anciennes (les lois féodales) subsistent jusqu'à ce que l'autorité de la nation les ait abrogées ou modifiées ; que toutes les redevances et prestations accoutumées doivent être payées, comme par le passé, jusqu'à ce qu'il en ait été ordonné autrement par l'Assemblée.»
«Ce ne sont pas les brigands qui font cela !» s'écrie le duc d'Aiguillon ; «dans plusieurs province le peuple tout entier forme une ligue pour détruire les châteaux, pour ravager les terres et surtout pour s'emparer des chartriers où les titres des propriétés féodales sont en dépôt.» Ce n'est certainement pas l'enthousiasme qui parle : c'est plutôt la peur (1).
L'Assemblée allait, par conséquent, prier le roi de prendre des mesures féroces contre les paysans révoltés. Il en avait déjà été question la veille, le 3 août. Mais depuis quelques jours, un certain nombre de nobles, un peu plus avancés dans leurs idées que le reste de leur classe, et qui voyaient plus clair dans les événements, – le vicomte de Noailles, le duc d'Aiguillon, le duc de la Rochefoucauld, Alexandre de Lameth et quelques autres, – se concertaient déjà en secret sur l'attitude à prendre vis-à-vis de la jacquerie. Ils avaient compris que l'unique moyen de sauver les droits féodaux était de sacrifier les droits honorifiques et les prérogatives de peu de valeur, et de demander le rachatpar les paysans des redevances féodales attachées à la terre et ayant une valeur réelle.Ils chargèrent le duc d'Aiguillon de développer ces idées. Et c'est ce qui fut fait par le vicomte de Noailles et le duc d'Aiguillon.
Depuis le commencement de la Révolution, les campagnes avaient demandé l'abolition des droits féodaux (2). Maintenant, disaient les deux porte-paroles de la noblesse libérale, les campagnes, mécontentes de ce que rien n'avait été fait pour elles depuis trois mois, s'étaient révoltées ; elles ne connaissaient plus de frein, et il fallait choisir en ce moment «entre la destruction de la société et certaines concessions.» Ces concessions, le vicomte de Noailles les formulaient ainsi : l'égalité des individus devant l'impôt, payé dans la proportion des revenus ; toutes les charges publiques supportées par tous ; «tous les droits féodaux rachetés par les communautés» (villageoises) d'après la moyenne du revenu annuel, et enfin «l'abolition sans rachat des corvées seigneuriales, des mainsmortes et autres servitudes personnelles (3).»
Il faut dire aussi que depuis quelque temps les servitudes personnelles n'étaient plus payées par les paysans. On a pour cela des témoignages très nets des intendants. Après la révolte de juillet, il était évident qu'elles ne seraient plus payées du tout, – que les seigneurs y eussent renoncé ou non.
Eh bien ! Ces concessions, proposées par le vicomte de Noailles, furent encore rétrécies, et par les nobles, et par les bourgeois, dont un grand nombre possédaient des propriétés foncières comportant des titres féodaux. Le duc d'Aiguillon, qui suivit de Noailles à la tribune et que les nobles ci-dessus mentionnés avaient choisi pour leur porte-parole, parla avec sympathie des paysans ; il excusa leur insurrection, mais pourquoi ? Pour dire que «le reste barbare des lois féodales qui subsistent encore en France, sont, on ne peut se le dissimuler, une propriété, et toute propriété est sacrée.L'équité, disait-il, défend d'exiger l'abandon d'aucune propriété sans accorder une juste indemnité au propriétaire.»C'est pourquoi le duc d'Aiguillon mitigeait la phrase concernant les impôts, en disant que tous les citoyens devaient les supporter «en proportion de leurs facultés». Et quant aux droits féodaux, il demandait que tous ces droits, – les droits personnels aussi bien que les autres – fussent rachetés par les vassaux, «s'ils le désirent», le remboursement devant être «au denier 30», c'est-à-dire trente fois la redevance annuelle payée à cette époque ! C'était rendre le rachat illusoire, car, pour les rentes foncières, il était déjà très lourd au dernier 25, et dans le commerce, une rente foncière s'estime généralement au denier 20 ou même 17.
Ces deux discours furent accueillis par les messieurs du Tiers avec enthousiasme, et ils ont passé à la postérité, comme des actes d'abnégation sublime de la part de la noblesse, alors qu'en réalité l'Assemblée nationale, qui suivit le programme tracé par le duc d'Aiguillon, créa par là les conditions mêmes des luttes terribles qui plus tard ensanglantèrent la Révolution. Les quelques paysans qu'il y avait dans cette Assemblée ne parlèrent pas pour montrer le peu de valeur des «renonciations» des nobles ; et la masse des députés du Tiers, citadins pour la plupart, n'avaient qu'une idée très vague sur l'ensemble des droits féodaux, ainsi que sur la force du soulèvement des paysans. Pour eux, renoncer aux droits féodaux, même à la condition du rachat, c'était déjà faire un sacrifice sublime à la Révolution.
Le Guen du Kérangall, député breton, «habillé en paysan», prononça alors de belles et émouvantes paroles. Ces paroles, lorsqu'il parla des «infâmes parchemins» qui contenaient les obligations de servitudes personnelles, survivances du servage, firent et font encore vibrer les cœurs. Mais lui non plus ne contesta pas le rachat de tous les droits féodaux, y compris ces mêmes servitudes «infâmes», imposées «dans des temps d'ignorance et de ténèbres», dont il dénonçait si éloquemment l'injustice.
Il est certain que le spectacle présenté par l'Assemblée cette nuit du 4 août, dut être beau, puisqu'on vit des représentants de la noblesse et du clergé abdiquer des privilèges qu'ils avaient exercés pendant des siècles sans contestation. Le geste, les paroles étaient magnifiques, lorsque les nobles vinrent renoncer à leurs privilèges en matière d'impôts, les prêtres se levèrent pour renoncer aux dîmes, les curés les plus pauvres abandonnèrent le casuel,les grands seigneurs abandonnèrent leurs justices seigneuriales, et tous renoncèrent au droit de chasse, en demandant la suppression des colombiers, dont se plaignaient tant les paysans. Il était beau de voir aussi des provinces entières renoncer aux privilèges qui leur créaient une situation exceptionnelle dans le royaume. Les pays d'Étatsfurent ainsi supprimés, et les privilèges des villes, dont quelques-unes possédaient des droits féodaux sur les campagnes voisines, furent abolis. Les représentants du Dauphiné (c'est là, nous avons vu, que le soulèvement avait eu le plus de force et de généralité) ayant ouvert la voie pour l'abolition de ces distinctions provinciales, les autres suivirent.
Tous les témoins de cette séance mémorable en donnent une description enthousiaste. Lorsque la noblesse a accepté en principe le rachat des droits féodaux, le clergé est appelé à se prononcer. Le clergé accepte entièrement le rachat des féodalités ecclésiastiques, à condition que le prix du rachat ne crée pas de fortunes personnelles au sein du clergé, mais que le tout soit employé en œuvres d'utilité générale. Un évêque parle alors des dégâts faits dans les champs des paysans par les meutes de chiens des seigneurs, et demande l'abolition du privilège de la chasse – et aussitôt la noblesse donne son adhésion par un cri puissant et passionné. L'enthousiasme est à son comble, et lorsque l'Assemblée se sépare à deux heures de la nuit, chacun sent que les bases d'une nouvelle société ont été posées.
Loin de nous l'idée de diminuer la portée de cette nuit. Il faut des enthousiasmes de ce genre pour faire marcher les événements. Il en faudra encore à la Révolution sociale. Car, en révolution, il importe de provoquer l'enthousiasme, de prononcer ces paroles qui font vibrer les cœurs. Le seul fait que la noblesse, le clergé et toute sorte de privilégiés venaient de reconnaître, pendant cette séance de nuit, les progrès de la Révolution ; qu'ils décidaient de s'y soumettre, au lieu de s'armer contre elle, – ce seul fait fut déjà une conquête de l'esprit humain. Il le fut d'autant plus que la renonciation eut lieu par enthousiasme. A la lueur, il est vrai, des châteaux qui brûlaient ; mais, que de fois des lueurs pareilles n'ont fait que pousser les privilégiés à la résistance obstinée, à la haine, au massacre ! La nuit du 4 août, ces lueurs lointaines inspiraient d'autres paroles – des actes de sympathie pour les révoltés – et d'autres actes : des actes d'apaisement.
C'est que depuis le 14 juillet l'esprit de la Révolution – résultat de toute l'effervescence qui se produisait en France – planait sur tout ce qui vivait et sentait, et cet esprit, produit de millions de volontés, donnait l'inspiration qui nous manque dans les temps ordinaires.
Mais après avoir signalé les beaux effets de l'enthousiasme qu'une révolution seule pouvait inspirer, l'historien doit aussi jeter un regard calme, et dire jusqu'où alla l'enthousiasme, et quelle limite il n'osa pas franchir, signaler ce qu'il donna au peuple, et ce qu'il refusa de lui accorder.
Un trait général suffira pour indiquer cette limite. L'Assemblée ne fit que sanctionner en principe et généraliser ce que le peuple avait accompli lui-même dans certaines localités. Elle n'alla pas plus loin.
Souvenons-nous de ce que le peuple avait déjà fait à Strasbourg et dans tant d'autres villes. Il avait soumis, nous l'avons vu, tous les citoyens, nobles et bourgeois, à l'impôt, et proclamé l'impôt sur le revenu : l'Assemblée accepta cela en principe. Il avait aboli toutes les charges honorifiques – et les nobles vinrent y renoncer le 4 août : ils acceptaient l'acte révolutionnaire. Le peuple avait aussi aboli les justices seigneuriales et nommé lui-même ses juges par élection : l'Assemblée l'accepta à son tour. Enfin, le peuple avait aboli les privilèges des villes et les barrières provinciales – c'était fait dans l'Est – et maintenant l'Assemblée généralisa en principe le fait, déjà accompli dans une partie du royaume.
Pour les campagnes, le clergé admit en principe que la dîme fût rachetée ; mais, en combien d'endroits le peuple ne la payait plus du tout ! Et quand l'Assemblée exigera bientôt qu'il la paie jusqu'en 1791, ce sera à la menace des exécutions qu'il faudra recourir pour forcer les paysans à obéir. Réjouissons-nous, sans doute, de voir que le clergé se fût soumis – moyennant rachat – à l'abolition des dîmes ; mais disons aussi que le clergé eût infiniment mieux fait de ne pas insister sur le rachat. Que de luttes, que de haines, que de sang eût-il épargnés s'il avait fait abandon de la dîme et s'en était remis pour vivre, soit à la nation, soit encore mieux à ses paroissiens ! Et quant aux droits féodaux, – que de luttes eussent été évitées, si l'Assemblée, au lieu d'accepter la motion du duc d'Aiguillon, avait seulement adopté, dès le 4 août 1789, celle de Noailles, très modeste, au fond : l'abolition sans rachat des redevances personnelles, et le rachat seuement pour les rentes attachées à la terre ! Que de sang fallut-il verser pendant trois ans pour en arriver, en 1792, à cette dernière mesure ! Sans parler des luttes acharnées qu'il fallut soutenir pour arriver en 1793, à l'abolition complète des droits féodaux.
Mais faisons, pour le moment, comme le firent les hommes de 1789. Tout était à la joie après cette séance. Tous se félicitaient de cette Saint-Barthélemy des abus féodaux. Et cela nous prouve combien il importe, pendant une révolution, de reconnaître, de proclamer, du moins, un nouveau principe. Des courriers partis de Paris portaient, en effet, dans tous les coins de la France la grande nouvelle : «Tous les droits féodaux sont abolis !» Car c'est ainsi que les décisions de l'Assemblée furent comprises par le peuple et c'est ainsi qu'était rédigé l'article premier de l'arrêté du 5 août ! Tous les droits féodaux sont abolis ! Plus de dîmes ! Plus de cens, plus de lods, plus de droits de ventes, de champart ; plus de corvée, plus de taille ! plus de droit de chasse ! à bas les colombiers ! tout le gibier est à tout le monde. Plus de nobles, enfin, plus de privilégiés d'aucune sorte : tous égaux devant le juge élu par tous !
C'est ainsi, du moins, que fut comprise en province la nuit du 4 août ; et bien avant que les arrêtés du 5 et du 11 août eussent été rédigés par l'Assemblée, et que la ligne de démarcation entre ce qu'il fallait racheter et ce qui disparaissait dès ce jour eût été tracée, bien avant que ces actes et ces renonciations eussent été formulés en articles de lois, les courriers apportaient déjà au paysan la bonne nouvelle. Désormais, – qu'on le fusille ou non, – il ne voudra plus rien payer.
L'insurrection des paysans prend alors une force nouvelle. Elle se répand dans des provinces, comme la Bretagne, qui jusqu'alors étaient restées tranquilles. Et si les propriétaires réclament le payement de n'importe quelles redevances, les paysans s'emparent de leurs châteaux et brûlent tous les chartriers, tous les terriers. Ils ne veulent pas se soumettre aux décrets d'août et distinguer entre les droits rachetables et les droits abolis, dit Du Châtellier (4). Partout, dans toute la France, les colombiers et le gibier sont détruits. On mangea alors à sa faim dans les villages. On mit la main sur les terres, jadis communales, accaparées par les seigneurs.
C'est alors que se produisit dans l'Est de la France ce phénomène qui dominera la Révolution pendant les deux années suivantes : la bourgeoisie intervenant contre les paysans. Les histoires libéraux passent cela sous silence, mais c'est un fait de la plus haute importance, qu'il nous faut relever.
Nous avons vu qu le soulèvement des paysans avait atteint sa plus grande vigueur dans le Dauphiné et généralement dans l'Est. Les riches, les seigneurs fuyaient, et Necker se plaignait d'avoir eu à délivrer en 15 jours 6.000 passeports aux plus riches habitants. La Suisse en était inondée.
Mais la bourgeoisie moyenne resta, s'arma et organisa ses milices, et l'Assemblée Nationale vota bientôt (le 10 août) une mesure draconnienne contre les paysans révoltés (5). Sous prétexte que l'insurrection était l'œuvre de brigands, elle autorisa les municipalités à requérir les troupes, à désarmer tous les hommes sans profession et sans domicile, à disperser les bandes et à les juger sommairement. La bourgeoisie du Dauphiné profita largement de ces droits. Lorsqu'une bande de paysans révoltés traversait la Bourgogne, en brûlant les châteaux, les bourgeois des villes et des villages se liguaient contre eux. Une de ces bandes, disent les Deux amis de la Liberté,fut défaite à Vormatin le 27 juillet, où il y eut 20 tués et 60 prisonniers. A Cluny, il y eut 100 tués et 160 prisonniers. La municipalité de Mâcon fit une guerre en règle aux paysans qui refusaient de payer la dîme et elle en pendit vingt. Douze paysans furent pendus à Douai ; à Lyon, la bourgeoisie, en combattant les paysans, en tua 80 et fit 60 prisonniers. Quant au grand prévôt du Dauphiné, il parcourait tout le pays et pendait les paysans révoltés. (Buchez et Roux, II, 244). «En Rouergue, la ville de Milhaud faisait appel aux villes voisines en les invitant à s'armer contre les brigands et ceux qui refusent de payer les taxes.» (Courrier parisien, séance du 19 août 1789, p. 1729 (6)).
Bref, on voit par ces quelques faits, dont il me serait facile d'augmenter la liste, que là où le soulèvement des paysans fut le plus violent, la bourgeoisie entreprit de l'écraser ; et elle aurait sans doute contribué puissamment à le faire, si les nouvelles venues de Paris après la nuit du 4 août n'avaient pas donné une nouvelle vigueur à l'insurrection.
Le soulèvement des paysans ne se ralentit, à ce qu'il paraît, qu'en septembre et en octobre, peut-être à cause des labours ; mais en janvier 1790, nous apprenons, par le rapport du comité féodal, que la jacquerie avait recommencé de plus belle, probablement à cause des paiements réclamés. Les paysans ne voulaient pas se soumettre à la distinction faite par l'Assemblée entre les droits attachés à la terre et les servitudes personnelles, et ils s'insurgeaient pour ne rien payer du tout.
Nous reviendrons sur ce sujet si important dans un des chapitres suivants.
(1) «Ravager les terres» voulait probablement dire qu'en certains endroits, les paysans fauchaient les récoltes des seigneurs – «dans le vert», comme disaient les rapports. On était d'ailleurs fin juillet, les blés approchaient de la maturité, – et le peuple, qui n'avait rien à manger, fauchait les blés des seigneurs.
(2) «Les signes de transport et d'effusion des sentiments généreux dont l'Assemblée présentait le tableau, plus vif et plus animé d'heure en heure, n'ont pu qu'à peine laisser le temps de stipuler les mesures de prudence avec lesquelles il convenait de réaliser ces projets salutaires, votés par tant de mémoires, d'opinions touchantes et de vives réclamations dans les assemblées provinciales, dans les assemblées de bailliage et dans les autres lieux où les citoyens avaient pu se réunir depuis dix-huit mois.»
(3) «Tous droits féodaux seront rachetables par les communautés, en argent, ou échangés», disait le vicomte de Noailles. «Tous subiront toutes les charges publiques, tous les subsides, sans aucune distinction,» disait d'Aiguillon, «Je demande le rachat pour les fonds ecclésiastiques, disait Lafare, évêque de Nancy, et je deamnde que le rachat ne tourne pas au profit du seigneur ecclésiastique, mais qu'il en soit fait des placements utiles pour l'indigence.» L'évêque de Chartres demande l'abolition du droit de chasse et en fait l'abandon pour son compte. Alors, noblesse et clergé se lèvent à la fois pour en faire autant. De Richer demande, non seulement l'abolition des justices seigneuriales, mais aussi la gratuité de la justice. Plusieurs curés demandent qu'il leur soit permis de sacrifier leur casuel, mais qu'une taxe en argent remplace la dîme.
(4)Histoire de la Révolution dans les départements de l'ancienne Bretagne, 6 volumes, t. I, p. 422.
(5) Buchez et Roux, Histoire parlementaire,t. II, p. 254.
(6) Après la défaite de deux grands attroupements de paysans, dont l'un menaçait le château de Cormatin, et l'autre la ville de Cluny, et des supplices d'une sévérité exagérée, disent Buchez et Roux, la guerre continua, mais s'éparpilla. Cependant, le comité permanent de Mâcon s'était illégalement érigé en tribunal : il avait fait exécuter vingt de ces malheureux paysans, coupables d'avoir eu faim et de s'être révoltés contre la dîme et les droits féodaux» (p. 244). Partout, le soulèvement était provoqué définitivement par des faits de moindre importance : des disputes avec le seigneur ou le chapitre pour un pré ou une fontaine ; ou bien, dans un château auquel appartenait le droit de haute et de basse justice, plusieurs des vassaux furent pendus pour quelques délits de maraude, etc. Les brochures du temps, consultées par Buchez et Roux, disent que le parlement de Douai fit exécuter 12 chefs d'attroupements ; le comité des électeurs (bourgeois) de Lyon fit marcher une colonne mobile de gardes nationaux volontaires. Un pamphlet du temps assure que cette petite armée, dans un seul engagement, «tua 80 de ceux qu'on appelait les brigands, et en amena 60 prisonniers». Le grand-prévôt du Dauphiné, soutenu par un corps de milice bourgeoisie, parcourait les campagnes et exécutait (Buchez et Roux, II, 245).
XVIII
Les droits féodaux subsistentLorsque l'Assemblée se réunit le 5 août, pour rédiger sous forme d'arrêtés les abdications qui avaient été faites pendant la nuit historique du Quatre, on put voir jusqu'à quel point cette Assemblée était propriétaire; comment elle allait défendre chacun des avantages pécuniaires, attachés à ces mêmes privilèges féodaux, dont elle avait fait abandon quelques heures auparavant.
Il y avait encore en France, sous le nom de main-mortes,de banalités,etc., des restes de l'ancien servage. Il y avait des mainmortables dans la Franche-Comté, le Nivernais, le Bourbonnais. Ils étaient des serfs dans le sens propre du mot ; ils ne pouvaient pas vendre leurs biens, ni les transmettre par succession, sauf à ceux de leurs enfants qui vivaient avec eux. Ils restaient ainsi, eux et leur postérité, attachés à la glèbe. Combien étaient-ils , on ne le sait pas au juste, mais on pense que le chiffre de trois cent mille mainmortables, donné par Boncerf, est le plus probable. (Sagnac, La législation civile de la Révolution française,p. 59, 60.)
A côté de ces mainmortables, il y avait un très grand nombre de paysans et même de citadins libres, qui étaient restés néanmoins sous des obligations personnelles, soit envers leurs ci-devant seigneurs, soit envers les seigneurs des terres qu'ils avaient achetées ou qu'ils tenaient à bail (1).
On estime qu'en général les privilégiés - nobles et clergé – possédaient la moitié des terres de chaque village ; mais qu'en outre de ces terres, qui étaient leurs propriétés, ils retenaient encore divers droits féodaux sur les terres possédées par les paysans. Les petits propriétaires sont déjà très nombreux en France, à cette époque, nous disent ceux qui ont étudié cette question ; mais il en est peu, ajoute M. Signac, qui «possèdent à titre d'elles, – qui ne doivent au moins un cens ou un autre droit, signe récognitif de la seigneurie». Presque toutes les terres paient quelque chose, soit en argent soit en une portion des récoltes, à un seigneur quelconque.
Ces obligations étaient très variées, mais elles se divisaient en cinq catégories : 1° Les obligations personnelles, souvent humiliantes, – restes du servage (en quelques endroits, par exemple, les paysans devaient battre l'étang pendant la nuit, pour empêcher les grenouilles de troubler le sommeil du seigneur) ; 2° les redevances en argent et les prestations de toute sorte, en nature ou en travail, qui étaient dues pour une concession réelle ou présumée du sol : c'était la mainmorte et la corvée réelle (2), le cens, le champart, la rente foncière, les lots et ventes ; 3° divers paiements qui résultaient des monopoles des seigneurs ; c'est-à-dire que ceux-ci prélevaient certaines douanes, certains octrois ou certains droits sur ceux qui se servaient des halles ou des mesures du seigneur, du moulin, du pressoir, du four banal, etc. ; 4° les droits de justice, prélevés par le seigneur, là où la justice lui appartenait, les taxes, les amendes, etc. ; et enfin, 5° le seigneur possédait le droit exclusif de chasse sur ses terres et sur celles des paysans voisins, ainsi que le droit de tenir des colombiers et des garennes qui constituaient un privilège honorifique, très recherché.
Tous ces droits étaient vexatoires au plus haut degré : ils coûtaient beaucoup au paysan, alors même qu'ils ne rapportaient que peu ou rien au seigneur. Et il est un fait sur lequel Boncerf insiste dans son ouvrage remarquable, Les inconvénients des droits féodaux(p. 52), c'est que depuis 1776 les seigneurs, tous appauvris, et surtout leurs intendants, s'étaient mis à pressurer les fermiers, les tenanciers et les paysans en général, pour en obtenir le plus possible. En 1786, il y eut même un renouvellement assez général des terriers, afin d'augmenter les redevances féodales.
Eh bien, l'Assemblée, après avoir prononcé en principe l'abolition de ces survivances du régime féodal, recula quand il s'agit de traduire ces renonciations en lois concrètes : elle prit parti pour les propriétaires.
Ainsi il semblait que, les seigneurs ayant sacrifié les mainmortes, il ne devait plus en être question : il n'y avait qu'à mettre cette renonciation sous forme de décret. Mais, même sur cette question il s'éleva des débats. On chercha à établir une distinction entre la mainmorte personnelle,qui serait abolie sans indemnité, et la mainmorte réelle(attachée à la terre et transmise par bail ou achat de la terre), qui devrait être rachetée. Et si l'Assemblée décida, enfin, d'abolir sans indemnité tous les droits et devoirs, tant féodaux que censuels, «qui tiennent à la mainmorte réelle ou personnelle, et à la servitude personnelle», elle s'arrangea encore à faire planer un doute, même sur ce sujet, - dans tous les cas où il était difficile de séparer les droits de mainmortedes droits féodauxen général.
Le même recul se produisit au sujet des dîmes ecclésiastiques. On sait que les dîmes montaient souvent jusqu'à un cinquième ou même un quart de toutes les récoltes, et que le clergé réclamait même sa portion des foins, des noisettes cueillies, etc. Ces dîmes pesaient très lourdement sur les paysans, surtout sur les pauvres. Aussi, le 4 août le clergé avait déclaré renoncer à toutes les dîmes en nature, à la condition que ces dîmes seraient rachetéespar ceux qui les payaient. Mais comme on n'indiquait ni les conditions du rachat, ni les règles de la procédure d'après laquelle le rachat pourrait se faire, l'abdication se réduisait en réalité à un simple vœu. Le clergé acceptaitle rachat ; il permettaitaux paysans de racheter les dîmes, s'ils le voulaient, et d'en débattre les prix avec les possesseurs de ces dîmes. Mais lorsque, le 6 août, on voulut rédiger l'arrêté concernant les dîmes, on se heurta à une difficulté.
Il y avait des dîmes que le clergé avait vendues dans le cours des siècles à des particuliers, et ces dîmes s'appelaient laïquesou inféodées.Pour celles-ci, on considérait le rachat comme absolument nécessaire, afin de maintenir le droit de propriété du dernier acheteur. Pis que cela. Les dîmes que les paysans payaient au clergé même furent représentées par certains orateurs à l'Assemblée comme un impôtque la nation payait pour maintenir son clergé ; et peu à peu, dans la discussion, l'opinion prévalut qu'il ne pourrait être question du rachat de ces dîmes, si la nation se chargeait de donner un traitement régulier au clergé. Cette discussion dura cinq jours, jusqu'au 11, et alors plusieurs curés, suivis des archevêques, déclarèrent qu'ils faisaient abandon des dîmes à la patrie et s'en remettaient à la justice et à la générosité de la nation.
Il fut donc décidé que les dîmes payées au clergé seraient abolies ; mais, en attendant qu'on trouvât les moyens de subvenir d'une autre manière aux dépenses du culte, les dîmes devraient être payées comme auparavant.Quant aux dîmes inféodées, elles seraient payées jusqu'à ce qu'elle fussent rachetées !...
On peut imaginer quel terrible désappointement ce fut pour les campagnes et quelle cause de troubles. En théorie, on supprimait les dîmes, mais en réalité elles devaient être perçues comme auparavant.– «Jusqu'à quand ?» demandaient les paysans ; et on leur répondait : «Jusqu'à ce que l'on ait trouvé les moyens de payer autrement le clergé !» Et comme les finances du royaume allaient de mal en pis, le paysan se demandait avec raison, si jamais les dîmes seraient abolies. L'arrêt du travail et la tourmente révolutionnaire empêchaient évidemment les impôts de rentrer, tandis que les dépenses pour la nouvelle justice et la nouvelle administration allaient nécessairement en augmentant. Les réformes démocratiques coûtent, et ce n'est qu'à la longue qu'une nation en révolution arrive à payer les frais de ces réformes. En attendant, le paysan devait payer les dîmes, et jusqu'en 1791 on continua à les lui réclamer d'une façon très sévère. Et comme le paysan ne voulait plus les payer, c'étaient loi sur loi et peines sur peines que l'Assemblée décrétait contre les retardataires.
La même observation est à faire à propos du droit de chasse. Dans la nuit du 4 août, les nobles avaient renoncé à leur droit de chasse. Mais lorsqu'on voulut formuler ce que cela voulait dire, on s'aperçut que cela signifierait donner le droit de chasse à tous.Alors l'Assemblée recula, et elle ne fit qu'étendre le droit de chasse, «sur leurs terres», à tous les propriétaires,ou plutôt aux possesseurs de biens-fonds. Cependant, là encore on laissa planer le vague sur la formule à laquelle on s'arrêta définitivement. L'Assemblée abolissait le droit exclusif de chasse et celui des garennes ouvertes, mais elle disait que «tout propriétaire a le droit de détruire et faire détruire, seulement sur ses héritages, toute espèce de gibier.» Cette autorisation s'appliquait-elle aux fermiers ? C'était douteux. Cependant, les paysans ne voulurent pas attendre ni s'en remettre aux avocats chicaneurs. Immédiatement après le 4 août ils se mirent à détruire partout le gibier des seigneurs. Après avoir vu pendant de longues années leurs récoltes mangées par le gibier, ils détruisirent eux-mêmes les déprédateurs sans en attendre l'autorisation.
Enfin, en ce qui concerne l'essentiel – la grande question qui passionnait plus de vingt millions de Français, les droits féodaux,– l'Assemblée, lorsqu'elle formula en arrêtés les renonciations de la nuit du 4 août, se borna à simplement énoncer un principe.
«L'Assemblée nationale détruit entièrement le régime féodal», disait l'article premier de l'arrêté du 5 août. Mais la suite des articles dans les arrêtés du 5 au 11 août expliquait que, seules, les servitudes personnelles,avilissantes pour l'honneur, disparaissaient entièrement. Toutes les autres redevances, quelle qu'en fût l'origine et la nature, restaient.Elles pouvaient être rachetées un jour, mais rien n'indiquait, dans les arrêtés d'août, ni quand, ni à quelles conditions cela pourrait se faire. Aucun terme n'était imposé. Pas la moindre donnée n'était fournie sur la procédure légale au moyen de laquelle le rachat pourrait s'opérer. Rien, rien que le principe, le désideratum.Et, entre temps, le paysan devait payer tout, comme auparavant.
Il y avait quelque chose de pire dans ces arrêtés d'août 1789. Ils ouvraient la porte à une mesure, par laquelle le rachat pouvait être rendu impossible, et c'est ce que fit l'Assemblée sept mois plus tard. En février 1770, elle rendit le rachat absolument inacceptable au paysan, en lui imposant le rachat solidaire des rentes foncières. M. Sagnac a fait remarquer (p. 90 de son excellent ouvrage) que Demeunier avait déjà proposé dès le 6 ou 7 août une mesure de ce genre. Et l'Assemblée, nous allons le voir, fit en février une loi d'après laquelle il devint impossible de racheter les redevances attachées à la terre,sans racheter en même temps, dans le même bloc, les servitudes personnelles,abolies cependant dès le 5 août 1789.
Entraînés par l'enthousiasme avec lequel Paris et la France reçurent la nouvelle de cette séance de la nuit du 4 août, les historiens n'ont pas fait ressortir suffisamment l'étendue des restrictions que l'Assemblée mit au premier paragraphe de son arrêté dans ses séances ultérieures, du 5 au 11 août. Même Louis Blanc, qui fournit cependant, dans son chapitre, «La propriété devant la Révolution» (Livre II, chap. I), les données nécessaires pour apprécier la teneur des arrêtés d'août, semble hésiter à détruire la belle légende et il glisse sur les restrictions, ou bien cherche même à les excuser en disant que «la logique des faits dans l'histoire n'est pas aussi rapide, bien loin de là, que celle des idées dans la tête d'un penseur.» Mais le fait est que ce vague, ces doutes, ces hésitations que l'Assemblée jeta aux paysans, alors qu'ils demandaient des mesures nettes, précises, pour abolir les vieux abus, devint la cause des luttes terribles qui se produisirent pendant les quatre années suivantes. Ce ne fut qu'après l'expulsion des Girondins que la question des droits féodaux fut reprise en entier et résolue dans le sens de l'article 1er de l'arrêté du 4 août (3).
Il ne s'agit pas de faire aujourd'hui, à cent ans de distance, des réclamations contre l'Assemblée Nationale. Au fait, l'Assemblée a fait tout de que l'on pouvait espérer d'une assemblée de propriétaires et de bourgeois aisés ; peut-être a-t-elle fait même plus. Elle lança un principe,et par là elle invita, pour ainsi dire, à aller plus loin. Mais il importe de bien se rendre compte de ces restrictions, car si l'on prend à la lettre l'article qui annonçait la destruction entière du régime féodal, on risque de ne rien comprendre à toutes les quatre années de la Révolution qui suivent, et encore moins aux luttes qui éclatèrent au sein de la Convention en 1793.
Les résistances, auxquelles ces arrêtés vinrent se heurter, furent immenses. S'ils ne pouvaient nullement satisfaire les paysans, et s'ils devinrent le signal d'une forte recrudescence de la jacquerie, – les nobles, le haut clergé et le roi virent dans ces arrêtés le dépouillement du clergé et de la noblesse. De ce jour commença l'agitation souterraine qui fut fomentée, sans relâche et avec une ardeur toujours croissante, contre la Révolution. L'Assemblée croyait sauvegarder les droits de la propriété foncière. En temps ordinaire, une loi de ce genre eût même atteint ce but. Mais ceux qui étaient sur les lieux comprirent que la nuit du 4 août avait porté un coup de massue à tous les droits féodaux, et que les arrêtés d'août en dépouillaient les seigneurs, alors même qu'ils en imposaient le rachat. Tout l'ensemble de ces arrêtés, y compris l'abolition des dîmes, du droit de chasse et d'autres privilèges, indiquait au peuple que les intérêts du peuple sont supérieurs aux droits de propriété acquis dans le courant de l'histoire.Ils contenaient la condamnation, au nom de la justice, de tous les privilèges hérités du féodalisme. Et rien ne put désormais réhabiliter ces droits dans l'esprit du paysan.
Le paysan comprit que ces droits étaient condamnés, et il se garda bien de les racheter. Il cessa tout bonnement de les payer. Mais l'Assemblée, n'ayant eu le courage, ni d'abolir entièrement les droits féodaux, ni d'en établir un mode de rachat acceptable pour les paysans, – créa par cela même les conditions équivoques qui allaient produire la guerre civile dans toute la France. D'une part, les paysans comprirent qu'il ne fallait rien racheter, ni rien payer : qu'il fallait continuer la Révolution afin d'abolir les droits féodaux sans rachat. D'autre part, les riches comprirent que les arrêtés d'août ne disaient rien, qu'il n'y avait encore rien de fait, sauf pour les mainmortes et les droits de chasse sacrifiés ; et qu'en se ralliant à la contre-révolution et au roi, comme le représentant de celle-ci, ils réussiraient peut-être à maintenir leurs droits féodaux et à garder les terres enlevées par eux et leurs ancêtres aux communautés villageoises.
Le roi, probablement sur l'avis de ses conseillers, avait très bien compris le rôle qui lui assignait la contre-révolution, comme signe de ralliement pour la défense des privilèges féodaux, et il s'empressa d'écrire à l'archevêque d'Arles pour lui dire qu'il ne donnerait jamais, autrement que sous la pression de la force, sa sanction aux arrêtés d'août. «Le sacrifice [des deux premiers ordres de l'État] est beau, disait-il ; mais je ne puis que l'admirer ; je ne consentirai jamais à dépouiller mon clergé, ma noblesse. Je ne donnerai point ma sanction à des décrets qui les dépouilleraient...»
Et il refusa son assentiment jusqu'à ce qu'il fût amené par le peuple, prisonnier, à Paris. Et alors même qu'il le donna, il fit tout, d'accord avec les possédants, clergé, nobles et bourgeois, pour empêcher ces déclarations de prendre la forme de lois et pour les faire rester lettre morte.
Mon ami James Guillaume, qui a eu l'extrême bonté de lire mon manuscrit, a bien voulu rédiger, sur la question de la sanctiondes arrêtés du 4 août, une note que je reproduis en entier. La voici :
«L'assemblée exerçait à la fois le pouvoir constituantet le pouvoir législatif: et elle avait déclaré à plusieurs reprises que ses actes comme pouvoir constituantétaient indépendants de l'autorité royale ; seules les loisavaient besoin de la sanction du roi (elles s'appelaient décretavant la sanction, loiaprès la sanction).Cette note de James Guillaume éclaire d'un jour nouveau la tactique de l'Assemblée Constituante. Lorsque la guerre aux châteaux souleva la question des droits féodaux, l'Assemblée avait deux issues devant elle. Ou bien, elle pouvait élaborer des projets de loissur les droits féodaux, projets dont la discussion aurait demandé des mois, ou plutôt des années et, vu la diversité des opinions à ce sujet au sein des représentants, n'aurait abouti qu'à diviser l'Assemblée. (C'est la faute qu'a commise la Douma russe sur la question foncière.) Ou bien l'Assemblée nationale pouvait se borner à poser seulement quelques principes qui devaient servir de bases pour la rédaction des lois futures. C'est cette seconde alternative qu'ordonna l'Assemblée. elle se hâta de rédiger, en quelques séances, des arrêtésconstitutionnels, que le roi fut obligé finalement de publier. Et, pour les campagnes, ces déclarations de l'Assemblée eurent l'effet de tellement ébranler le régime féodal, que, quatre ans après, la Convention put voter l'abolition complète des droits féodaux sans rachat. Voulue ou non, cette tactique se trouva préférable à la première.«Les actes du 4 août étaient de nature constituante: l'Assemblée les rédigea en arrêtés,mais elle ne pensa pas un moment qu'il fût nécessaire d'obtenir une permission du roi pour que les privilégiés renonçassent à leurs privilèges. Le caractère de ces arrêtés, - ou de cet arrêté, car on en parle tantôt au pluriel, tantôt au singulier, – est marqué dans l'article 19 et dernier qui dit : «L'Assemblée nationale s'occupera, immédiatement après la constitution,de la rédaction des loisnécessaires pour le développement des principesqu'elle a fixés par le présent arrêté,qui sera incessamment envoyé par MM. les députés dans toutes les provinces», etc. – C'est le 11 août que la rédaction des arrêtés fut définitivement adoptée ; en même temps l'Assemblée décerna au roi le titre de restaurateur de la liberté française,et ordonna qu'un Te Deumserait chanté dans la chapelle du château.
«Le 12, le président (Le Chapelier) va demander au roi quand il voudra recevoir l'Assemblée pour le Te Deum; le roi répond que ce sera le 13 à midi. Le 13, toute l'Assemblée se rend au château ; le président fait un discours : il ne demande pas du tout la sanction ; il explique au roi ce que l'Assemblée a fait, et lui annonce le titre qu'elle lui a décerné ; Louis XVI répond qu'il accepte le titre avec reconnaissance ; il félicite l'Assemblée et lui exprime sa confiance. Puis le Te Deumest chanté dans la chapelle.
«Peu importe que le roi ait écrit en cachette à l'archevêque d'Arles pour exprimer un sentiment différent : ici, il ne s'agit que de ses actes publics.
«Donc, pas la moindre opposition publique du roi, pendant les premiers temps, contre les arrêtés du 4 août.
«Mais voici que le samedi 12 septembre, comme on s'occupait des troubles qui agitaient la France, le parti patriote jugea que, pour les calmer, il faudrait faire une proclamation solennelle des arrêtés du 4 août, et à cet effet la majorité décida que ces arrêtés seraient présentés à la sanction du roi,malgré l'opposition faite à cette décision par les contre-révolutionnaires, qui eussent préféré qu'on ne parlât plus de ces arrêtés.
«Dès le lundi 14, les patriotes s'avisèrent qu'il pouvait y avoir malentendu sur ce mot de sanction.On discutait justement le veto suspensif,et Barnave fit observer que le veto ne pourrait pas s'appliquer aux arrêtés du 4 août. Mirabeau parla dans le même sens : «Les arrêtés du 4 août sont rédigés par le pouvoir constituant ; dès lors ils ne peuvent pas être des lois, mais des principes et des bases constitutionnelles. Lors donc que vous avez envoyé à la sanction les actes du 4 août, c'est à la promulgationseulement que vous les avez adressés.» Le Chapelier propose de remplacer en effet le mot sanction,en ce qui concerne ces arrêtés, par le mot promulgation,et ajoute : «Je soutiens qu'il est inutile de recevoir la sanction royale pour des arrêtés auxquels Sa Majesté a donné une approbation authentique, tant par la lettre qu'elle m'a remise, lorsque j'ai eu l'honneur d'être l'organe de l'Assemblée (comme président), que par les actions solennelles de grâce et le Te Deumchanté à la chapelle du roi.» On propose de décréter que l'Assemblée sursoit à son ordre du jour (la question du veto) jusqu'à ce que la promulgation des articles du 4 août ait été faite par le roi. Tumulte. La séance est levée sans qu'une décision ait été prise.
«Le 15, nouvelle discussion, sans résultat. Le 16 et le 17, on parle d'autre chose, on s'occupe de la succession au trône.
«Enfin le 18 arrive la réponse du roi. Il approuve l'esprit général des articles du 4 août, mais il en est quelques-uns, dit-il, auxquels il ne peut donner qu'une adhésion conditionnelle ; et il conclut en ces termes : «Ainsi j'approuve le plus grand nombre de ces articles, et je les sanctionnerai quand il seront rédigés en lois.»Cette réponse dilatoire produisit un grand mécontentement ; on répéta qu'on demandait au roi de promulguerseulement, et qu'il ne pouvait pas s'y refuser. Il fut décidé que le président se rendrait près du roi pour le supplier d'ordonner incessamment la promulgation. Devant le langage menaçant des orateurs de l'Assemblée, Louis XVI comprit qu'il fallait céder ; mais tout en cédant, il ergota sur les mots ; il remit au président (Clermont-Tonnerre), le 20 septembre au soir, une réponse disant : «Vous m'avez demandé de revêtir de ma sanction les arrêtés du 4 août... Je vous ai communiqué les observations dont ils m'avaient paru susceptibles... Vous me demandez maintenant de promulguerces mêmes arrêtés : la promulgationappartient à des lois...Mais je vous ai déjà dit que j'approuvais l'esprit général de ces arrêtés... Je vais en ordonner la publicationdans tout le royaume... Je ne doute pas que je ne puisse revêtir de ma sanctiontoutes les loisque vous décréterez sur les divers objets contenus dans ces arrêtés.»
«Si les arrêtés du 4 août contiennent seulement des principes, des théories, si on y cherche en vain des mesuresconcrètes, etc., c'est que tel devait être en effet le caractère de ces arrêtés, si clairement marqué par l'Assemblée dans l'article 19. Le 4 août, on a proclamé, en principe,la destruction du régime féodal ; et on a ajouté que l'Assemblée FERAIT des loispour l'application du principe,et que ces lois elle les ferait quand la constitution serait finie.On peut reprocher à l'Assemblée cette méthode, si l'on veut ; mais il faut reconnaître qu'elle ne trompait personne et ne manquait nullement à sa parole en ne faisant pas les lois tout de suite,puisqu'elle avait promis de les faire qu'après la constitution.Or, une fois la constitution finie, en septembre 1791, l'Assemblée dut s'en aller, laissant sa succession à la Législative.»
(1) Le fait d'être attaché à la glèbe, c'est ce qui constitue l'essence du servage. Partout où le servage a existé pendant plusieurs siècles, les seigneurs ont ainsi obtenu de l'État des droits sur la personnedu serf, ce qui faisait de la servitude (en Russie, par exemple, à partir du dix-huitième siècle) un état se rapprochant de l'esclavage, et ce qui permet dans le langage courant de confondre le servage avec l'esclavage.
(2) «Réelle», opposé à «personnel» veut dire ici une obligation attachée aux choses,c'est-à-dire à la possession de la terre.
(3) Buchez et Roux (Histoire parlementaire de la Révolution française,t. II, p. 243), ne voyaient dans les abdications du 4 août que des concessions rendues nécessaires par les débats sur la Déclaration des Droits de l'Homme. La majorité étant acquise à cette déclaration, le vote de celle-ci aurait emporté nécessairement l'abolition des privilèges. – Il est aussi intéressant de voir comment Madame Elisabeth annonçait la nuit du 4 août à son amie, madame de Mombelles : – «La noblesse, écrit-elle, avec un enthousiasme digne du cœur françois, a renoncé à tous ses droits féodaux et au droit de chasse. La pêche y sera, je crois, comprise. Le clergé a de même renoncé aux dîmes, casuels et à la possibilité d'avoir plusieurs bénéfices. Cet arrêté a été ensuite envoyé dans toutes les provinces. J'espère que cela fera finir la brûlure des châteaux.Ils se montent à soixante-dix.» (Conches, ouvrage cité, p. 238.)
XIX
Déclaration des droits de l'hommePeu de jours après la prise de la Bastille, le Comité de constitution de l'Assemblée nationale mettait en discussion la «Déclaration des droits de l'homme et du citoyen.» L'idée d'une pareille déclaration, suggérée par la fameuse Déclaration d'indépendance des États-Unis, était très juste. Puisqu'une révolution était en train de s'accomplir et qu'une profonde transformation dans les rapports entre les diverses couches de la société devait en résulter, il était bon, avant que ces transformations fussent exprimées dans les termes d'une constitution, d'en établir les principes généraux. On monterait ainsi à la masse du peuple comment les minorités révolutionnaires concevaient la révolution, pour quels nouveaux principes elles appelaient le peuple à lutter.
Ce ne seraient pas seulement de belles paroles : ce serait un aperçu de l'avenir que l'on se proposait de conquérir ; et sous la forme solennelle d'une déclaration de droits, faite par tout un peuple, cet aperçu recevrait la signification d'un serment national. Énoncés en peu de mots, les principes qu'on allait essayer de mettre en pratique allumeraient les courages. Ce sont toujours les idées qui gouvernent le monde, et les grandes idées, présentées sous une forme virile, ont toujours eu prise sur les esprits. En effet, les jeunes républiques nord-américaines, au moment où elles avaient secoué le joug de l'Angleterre, avaient lancé de pareilles déclarations, et depuis lors la Déclaration d'indépendance des États-Unis était devenue la charte, on dirait presque le décalogue de la jeune nation de l'Amérique du Nord (1).
Aussi, dès que l'Assemblée nomma (le 9 juillet) son Comité pour le travail préparatoire de la constitution, il fut question de rédiger une Déclaration des droits de l'homme, et on se mit à cette besogne après le 14 juillet. On prit pour modèle la Déclaration d'indépendance des États-Unis, déjà devenue célèbre depuis 1776, comme profession de foi démocratique (2). Malheureusement, on en imita aussi les défauts ; c'est-à-dire, comme les constituants américains réunis au congrès de Philadelphie, l'Assemblée nationale écarta de sa déclaration toute allusion aux rapports économiques entre citoyens, et se borna à affirmer l'égalité de tous devant la loi, le droit de la nation de se donner le gouvernement qu'elle voudra, et les libertés constitutionnelles de l'individu. Quant aux propriétés, la Déclaration s'empressait d'en affirmer le caractère «inviolable et sacré», et elle ajoutait que «nul ne peut en être privé, si ce n'est lorsque la nécessité publique, légalement constatée,l'exige évidemment, et sous la condition d'une justeet préalableindemnité.» C'était ouvertement répudier le droit des paysans à la terre et à l'abolition des redevances d'origine féodale.
La bourgeoisie lançait ainsi son programme libéral d'égalité juridique devant la loi et d'un gouvernement soumis à la nation, n'existant que par sa volonté. Et, comme tous les programmes minimum, celui-ci signifiait implicitement que la nation ne devait pas aller plus loin : elle ne devait pas toucher aux droits de propriété établis par le féodalisme et la royauté despotique.
Il est probable que dans les discussions que souleva la rédaction de la Déclaration des droits de l'homme, des idées d'un caractère social et égalitaire furent énoncées. Mais elles durent être écartées. On n'en trouve, en tout cas, aucune trace dans la Déclaration de 1789 (3). Même cette idée du projet de Sieyès, que «si les hommes ne sont pas égaux en moyens,c'est-à-dire en richesses, en esprit, en force, etc., il ne s'en suit pas qu'ils ne soient pas égaux en droits»(4) – même cette idée si modeste ne se retrouve pas dans la Déclaration de l'Assemblée, et au lieu des paroles précédentes de Sieyès, l'article 1er de la Déclaration fut conçu en ces termes : «Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune.»Ce qui laisse présumer des distinctions sociales établies par la loi dans l'intérêt commun,et ouvre, au moyen de cette fiction, la porte à toutes les inégalités.
En général, quand on relit aujourd'hui la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen,faite en 1789, on est porté à se demander si cette déclaration a réellement eu sur les esprits de l'époque l'influence que lui attribuent les historiens. Il est évident que l'article 1er de cette Déclaration qui affirmait l'égalité de droits de tous les hommes, l'article 6 qui disait que la loi doit être «la même pour tous», et que «tous les citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leur représentants, à sa formation», l'article 10, en vertu duquel «nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi», et enfin l'article 12 qui déclarait que la force publique était «instituée pour l'avantage de tous, et non pour l'utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée» – ces affirmations, faites au milieu d'une société où les servitudes féodales existaient encore, et où la famille royale se considérait propriétaire de la France, accomplissait toute une révolution dans les esprits.
Mais il est aussi certain que la Déclaration de 1789 n'aurait jamais exercé l'effet qu'elle exerça plus tard, dans le courant du dix-neuvième siècle, si la Révolution se fût arrêtée aux termes de cette profession de foi du libéralisme bourgeois. Heureusement la Révolution alla bien plus loin. Et lorsque, deux années plus tard, en septembre 1791, l'Assemblée nationale rédigea la Constitution, elle ajouta à la Déclaration des droits de l'homme un préambule à la constitution, qui contenait déjà ces mots : «L'Assemblée nationale... abolit irrévocablement les institutions qui blessaient la liberté et l'égalité des droits.» Et plus loin : «Il n'y a plus ni noblesse, ni pairie, ni distinctions héréditaires, ni distinctions d'ordres, ni régime féodal, ni justices patrimoniales,ni aucun des titres, dénominations et prérogatives qui en dérivaient, ni aucun ordre de chevalerie, ni aucune des corporations ou décorations pour lesquelles on exigeait des preuves de noblesse ou qui supposaient des distinctions de naissance, ni aucune autre supériorité que celle des fonctionnaires publics dans l'exercice de leurs fonctions.– Il n'y a plus ni jurandes, ni corporations de professions, art et métiers »l'idéal bourgeois de l'État omnipotent se fait jour dans ces deux paragraphes]. – La loi ne reconnaît plus ni vœux religieux, ni aucun autre engagement qui serait contraire aux droits naturels et à la Constitution.»
Quand on pense que ce défi fut lancé à une europe, plongée encore dans les ténèbres de la royauté toute-puissante et des servitudes féodales, on comprend pourquoi la Déclaration des droits de l'homme, que l'on confondait souvent avec le préambule de la constitution qui la suivait, passionna les peuples pendant les guerres de la République et devint plus tard le mot d'ordre du progrès pour toutes les nations de l'Europe pendant le dix-neuvième siècle. Mais ce qu'il ne faut pas oublier, c'est que ce n'était pas l'Assemblée, ni même la bourgeoisie de 1789 qui exprimèrent leurs désirs dans ce Préambule. C'est la révolution populaire qui les força peu à peu à reconnaître les droits du peuple et à rompre avec la féodalité – nous allons voir bientôt au prix de quels sacrifices.
(1) «Lorsque le cours des événements humains, disait la Déclaration d'indépendance des États-Unis, met un peuple dans la nécessité de rompre les liens politiques qui l'unissaient à un autre peuple, et de prendre parmi les puissances de la terre la place séparée et le rang d'égalité auxquels il a droit en vertu des lois de la nature, et de celles du dieu de la nature, le respect qu'il doit aux opinions du genre humain exige de lui qu'il expose aux yeux du monde et déclare les motifs qui le forcent à cette séparation.
«Nous regardons comme incontestables et évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : que tous les hommes ont été créés égaux ; qu'ils ont été doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; que parmi ces droits on doit placer au premier rang la vie, la liberté et la recherche du bonheur ; que pour s'assurer la jouissance de ces droits, les hommes ont établi parmi eux des gouvernements dont la juste autorité émane du consentement des gouvernés ; que toutes les fois qu'une forme de gouvernement quelconque devient destructive de ces fins pour lesquelles elle a été établie, le peuple a le droit de la changer ou de l'abolir,et d'instituer un nouveau gouvernement, en établissant ses fondements sur les principes, et e, organisant ses pouvoirs dans la forme, qui lui paraîtront les plus propres à lui procurer la sûreté et le bonheur» (Déclaration faite à Philadelphie, le 4 juillet 1776.) – cette déclaration ne répondait certainement pas aux vœux communistes énoncés par des groupes nombreux de citoyens. Mais elle exprimait et précisait leurs idées sur la forme politique qu'ils voulaient se donner, et elle inspira aux révoltés américains un fier esprit d'indépendance.
(2) Comme l'a rappelé James Guillaume, dans son travail La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen,Paris, 1900, p. 9, le rapporteur du Comité de constitution avait bien mentionné ce fait. Pour s'en persuader, on n'a d'ailleurs qu'à comparer les textes des projets français et ceux des déclarations américaines, donnés dans le travail de J. Guillaume.
(3) En Amérique, le peuple de certains États demanda de proclamer le droit commun de toute la nation à tout son sol, mais cette idée, détestable au point de vue de la bourgeoisie, fut exclue de la Déclaration d'indépendance.
(4) Article 16 du projet de Sieyès (La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen,par James Guillaume, p. 30).
XX
Journées des 5 et 6 octobre 1789Pour le roi et la Cour, la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen devait évidemment représenter un attentat impardonnable à toutes les lois divines et humaines. Aussi, le roi refusa net de lui donner sa sanction. Il est vrai que, comme les «arrêtés» du 4 au 11 août, la Déclaration des droits ne représentait qu'une affirmation de principes ; qu'elle avait, comme on disait alors, «un caractère constituant» et que, comme telle, elle n'avait pas besoin de la sanction royale. Le roi n'avait qu'à la promulguer.
Or, c'est ce qu'il refusa de faire, sous divers prétextes. Le 5 octobre il écrivait encore à l'Assemblée pour lui dire qu'il voulait voir comment les maximes de la Déclaration seraient appliquées, avant de lui donner sa sanction (1).
Il avait opposé, nous l'avons vu, le même refus aux arrêtés du 4-11 août sur l'abolition des droits féodaux, et on comprend quelle arme l'Assemblée se fit de ces deux refus. – «Eh quoi ! l'Assemblée abolissait le régime féodal, les servitudes personnelles, et les prérogatives blessantes des seigneurs, elle proclamait d'autre part l'égalité de tous devant la loi – et voici que le roi, mais surtout les princes, la reine, la cour, les Polignac, les Lamballe et le reste s'y opposaient ! S'il s'agissait seulement de discours, si égalitaires qu'ils fussent, dont on aurait empêché la circulation ! Mais non, toute l'Assemblée – les nobles et les évêques y compris – s'était unie pour faire une loi favorable au peuple et renoncer à tous les privilèges (pour le peuple, qui ne se payait pas de termes juridiques, les arrêtés étaient bien des lois), et voici qu'une force s'opposait à ce que ces lois entrent en vigueur ! Le roi les aurait encore acceptées : il est bien venu fraterniser avec le peuple de Paris après le 14 juillet ; mais c'est la Cour, les princes, la reine, qui s'opposent à ce que le bonheur du peuple soit fait par l'Assemblée...»
Dans le grand duel qui s'était engagé entre la royauté et la bourgeoisie, celle-ci, par sa politique habile et sa capacité législative, avait ainsi su mettre le peuple de son côté. Maintenant, le peuple se passionnait contre les princes, la reine, la haute noblesse – pour l'Assemblée, dont il commençait à suivre les travaux avec intérêt.
En même temps, le peuple les influençait lui-même dans un sens démocratique.
Ainsi, l'Assemblée eût peut-être accepté le système des deux Chambres, «à l'anglaise». Mais le peuple n'en voulut à aucun prix. Il comprit d'instinct ce que de doctes juristes ont si bien expliqué depuis – qu'en révolution une seconde chambre était impossible : elle ne peut fonctionner que lorsque la révolution s'est épuisée et que la réaction a déjà commencé.
De même, c'est encore le peuple qui se passionna contre le vetoroyal, bien plus que ceux qui siégeaient à l'Assemblée. Ici encore il comprit très bien la situation, car si, dans le cours normal des affaires, la question de savoir si le roi pourra ou non arrêter une décision du parlement perd beaucoup de son importance, c'est tout le contraire pendant une période révolutionnaire. Non pas que le pouvoir royal devienne à la longue moins offensif ; mais en temps ordinaire un parlement, organe des privilégiés, ne vote généralement rien, que le roi ait besoin d'arrêter par son veto dans l'intérêt des privilégiés ; tandis que pendant une époque révolutionnaire les décisions d'un parlement, influencées par l'esprit populaire du moment, tendant à consacrer la destruction d'anciens privilèges, et par conséquent, elles rencontreront nécessairement l'opposition du roi. Il usera de son veto,s'il a le droit et la force de le faire. C'est ce qui était arrivé en effet avec les arrêtés d'août et même avec la Déclaration des Droits.
Malgré cela, il y avait dans l'Assemblée un parti nombreux qui voulait le vetoabsolu, – c'est-à-dire, qu'il voulait donner au roi la possibilité d'empêcher, légalement, toute mesure sérieusement réformiste. Après de longs débats on arriva à un compromis : l'Assemblée refusa le vetoabsolu, mais elle accepta, contre le vœu du peuple, le veto suspensif,qui permettait au roi de suspendreun décret pour un certain temps, sans toutefois l'annuler.
A cent ans de distance, l'historien est nécessairement porté à idéaliser l'Assemblée, et à se la représenter comme un corps prêt à lutter pour la Révolution. Il faut cependant en rabattre si l'on veut rester dans la réalité. Le fait est que même dans ses représentants les plus avancés, l'Assemblée restait bien au-dessous des nécessités du moment. Elle devait sentir son impuissance ; elle n'était nullement homogène : elle contenait plus de 300 députés, quatre cents selon d'autres évaluations, c'est à dire plus du tiers, prêts à pactiser entièrement avec la royauté. Et puis, sans parler de ceux qui étaient aux gages de la Cour – et il y en avait quelques-uns – combien craignaient beaucoup plus la révolution que l'arbitraire royal ! Mais on était en révolution, et il y avait, outre la pression directe du peuple et la peur de son courroux, cette atmosphère intellectuelle qui domine les timorés et force les prudents à suivre les plus avancés ; mais surtout le peuple gardait toujours son attitude menaçante, et le souvenir de de Launey, de Foullon et de Bertier restait encore frais dans les mémoires. On parlait même dans les faubourgs de Paris de massacrer ceux des membres de l'Assemblée que l'on soupçonnait d'avoir des attaches avec la Cour.
Entre temps, la disette à Paris était toujours terrible. On était en septembre ; la récolte venait d'être rentrée, et cependant le pain manquait. On faisait queue à la porte des boulangers, et après des heures d'attente les pauvres partaient souvent sans emporter leur pain. Les farines manquaient. Malgré les achats de grains faits à l'étranger par le gouvernement, et les primes délivrées à ceux qui apportaient le blé à Paris, le pain manquait dans la capitale, ainsi que dans toutes les grandes villes et même dans les petites villes aux alentours de Paris. Les mesures de ravitaillement étaient insuffisantes, et puis la fraude paralysait le peu qui avait été fait. Tout l'ancien régime, tout l'État centralisé qui avait grandi depuis le seizième siècle, apparaissait dans cette question du pain. Dans les hautes sphères, le raffinement du luxe avait atteint ses extrêmes limites ; mais la masse du peuple, taillée à merci, en était arrivée à ne plus pouvoir produire sa nourriture sur le riche sol et dans le riche climat de la France !
En outre, les plus terribles accusations circulaient contre les princes de la famille royale et les personnages haut placés de la Cour. Ils avaient refait, disait-on, le pacte de famine et spéculaient sur la hausse des blés, – rumeurs qui n'étaient que trop vraies, comme on le sut plus tard par les papiers de Louis XVI, trouvés aux Tuileries.
Et enfin, la menace de la banqueroute du royaume était suspendue sur les têtes. Les dettes de l'État demandaient un paiement immédiat des intérêts, mais les dépenses grandissaient, et le trésor était vide ! En Révolution, on n'ose plus recourir aux moyens abominables dont l'ancien régime se servait pour recouvrer les impôts en saisissant tout chez le paysan, et celui-ci, de son côté, en attendant une répartition plus juste des impôts, ne paie pas ; tandis que le riche, qui hait la Révolution, se garde, avec une joie secrète, de payer quoi que ce soit. Necker, rentré au ministère depuis le 17 juillet 1789, avait beau s'ingénier pour trouver les moyens d'éviter la banqueroute – il n'en trouvait pas. En effet, on ne voit pas trop comment il aurait pu empêcher la banqueroute, à moins de recourir à un emprunt forcé sur les riches ou de mettre la main sur les biens du clergé. Et bientôt la bourgeoisie se résigna à ces mesures, puisqu'elle avait prêté son argent à l'État et ne voulait nullement le perdre dans une banqueroute. Mais le roi, la Cour, le haut clergé accepteraient-ils jamais cette main-mise de l'État sur leurs propriétés ?
Un étrange sentiment devait s'emparer des esprits pendant ces mois d'août et septembre 1789. Voici enfin le vœu de tant d'années d'espérances réalisé. Voici l'Assemblée nationale qui tient en ses mains le pouvoir législatif. Une assemblée qui – elle l'a prouvé – se laisse pénétrer d'un esprit démocratique, réformateur, et la voici réduite à l'impuissance, au ridicule de l'impuissance. Elle fera bien des décrets pour parer à la banqueroute ; mais le roi, la Cour, les princes en refuseront la sanction. Autant dire, des revenants, qui ont encore la force d'étrangler la représentation du peuple français, de paralyser sa volonté, de prolonger à l'infini le provisoire.
Plus encore. Ces revenants préparent un grand coup. Ils font, dans l'entourage du roi, des plans pour son évasion. Le roi se transportera bientôt à Rambouillet, à Orléans ; ou bien, il ira se placer à la tête des armées à l'ouest de Versailles, et de là il menacera et Versailles et Paris. Ou bien encore il fuira vers la frontière de l'Est et attendra là-bas l'arrivée des armées allemandes et autrichiennes que les émigrés lui promettent. Toutes sortes d'influences s'entre-croisent ainsi au château : celle du duc d'Orléans qui rêve de s'emparer du trône après le départ de Louis, celle de «Monsieur» – le frère de Louis XVI, qui eût été enchanté si son frère, ainsi que Marie-Antoinette, à laquelle il en voulait personnellement, eussent pu disparaître.
Depuis le mois de septembre, la Cour méditait une évasion, mais si l'on discutait tous les plans, on n'osait s'arrêter à aucun. Il est fort possible que Louis XVI et surtout sa femme rêvaient de refaire l'histoire de Charles 1er, et de livrer un combat en règle au parlement, mais avec plus de succès. L'histoire du roi anglais les hantait : on affirme même que l'unique livre que Louis XVI fit venir de sa bibliothèque de Versailles à Paris, après le 6 octobre, était l'histoire de Charles 1er. Cette histoire les fascinait ; mais il la lisaient, comme les détenus en prison lisent un roman policier. Ils n'en tiraient aucun enseignement sur la nécessité de céder à temps ; ils se disaient seulement : «Ici, il fallait résister ; là, il fallait ruser ; là encore il fallait oser !» N'est-ce pas ainsi que le tsar russe lit aujourd'hui l'histoire de Louis XVI et celle de Charles 1er ?... – Et ils faisaient des plans que ni eux-mêmes ni leur entourage n'avaient la hardiesse de mettre à exécution.
La Révolution les fascinait de son côté : ils voyaient le monstre qui allait les engloutir, et ils n'osaient ni se soumettre, ni résister. Paris, qui se préparait déjà à marcher sur Versailles, leur inspirait la terreur et paralysait leurs forces. – Et si la troupe faiblissait au moment suprême où la lutte serait engagée ? Si les chefs trahissaient le roi, comme tant d'autres l'ont déjà fait ? Que resterait-il alors, sinon de partager le sort de Charles 1er ?
Et ils conspiraient tout de même. Ni le roi, ni son entourage, ni les classes privilégiées ne pouvaient comprendre que le temps des compromis était loin : qu'il fallait maintenant se soumettre franchement à la force nouvelle et se placer sous sa protection – car l'Assemblée ne demandait pas mieux que d'accorder sa protection au roi. Au lieu de le faire, ils conspiraient, et de cette façon, ils poussaient des membres très modérés, au fond, de l'Assemblée à la contre-conspiration, à l'action révolutionnaire. C'est pourquoi Mirabeau et d'autres, qui auraient volontiers travaillé à l'établissement d'une monarchie modestement constitutionnelle, se rangèrent à l'opinion des groupes avancés. Et c'est pourquoi on vit des modérés, comme Duport, constituer «la confédération des clubs», qui permit de tenir le peuple en haleine, car on sentait qu'on en aurait bientôt besoin.
La marche sur Versailles ne fut pas aussi spontanée qu'on a voulu le dire. Même en Révolution, tout mouvement populaire demande à être préparé par des hommes du peuple. Il a ses précurseurs dans des tentatives avortées. Ainsi, déjà le 30 août, le marquis de Saint-Hurugue, un des orateurs populaires du Palais-Royal, avait voulu marcher avec 1.500 hommes sur Versailles, pour demander le renvoi des députés «ignorants, corrompus et suspects», qui défendaient le vetosuspensif du roi. en attendant, on les menaçait de mettre le feu à leurs châteaux et on les avertissait que deux mille lettres avaient été envoyées en province à cet effet. Ce rassemblement fut dispersé, mais l'idée continua à être discutée.
Le 31 août, le Palais-Royal envoyait à l'Hôtel-de-Ville cinq députations, dont une conduite par le républicain Loustalot, pour engager la municipalité de Paris à exercer une pression sur l'Assemblée et empêcher l'acceptation du vetoroyal. Ceux qui faisaient partie de ces députations allèrent, les uns, jusqu'à menacer des députés, les autres, jusqu'à les implorer. A Versailles, la foule, en larmes, suppliait Mirabeau d'abandonner le vetoabsolu en faisant cette remarque si juste, que si le roi avait ce droit, il n'y aurait plus besoin d'Assemblée (Buchez et Roux, p. 368 et suivantes ; Bailly, II, 326, 341.)
Dès lors, l'idée a dû naître qu'il serait bon d'avoir l'Assemblée et le roi sous la main, à Paris. En effet, dès les premiers jours de septembre, on parlait déjà en plein air au Palais-Royal d'amener le roi «et M. le dauphin» à Paris, et on exhortait pour cela tous les bons citoyens à marcher sur Versailles. Le Mercure de Franceen faisait mention dans son numéro du 5 septembre, p. 84, et Mirabeau parla de femmes qui marcheraient sur Versailles, quinze jours avant l'événement.
Le dîner des gardes le 3 octobre, et les complots de la Cour précipitèrent les événements. Tout faisait pressentir le coup que la réaction se proposait de frapper. La réaction relevait la tête ; le conseil municipal de Paris, essentiellement bourgeois, s'enhardissait dans la voie de la réaction. Les royalistes organisaient leurs forces sans trop s'en cacher. La route de Versailles à Metz ayant été garnie de troupes, on parlait tout haut d'enlever le roi et de le diriger sur Metz par la Champagne ou par Verdun. Le marquis de Bouillé, qui commandait les troupes de l'Est, de Breteuil et de Mercy étaient du complot, dont Breteuil avait pris la direction. On accaparait dans ce but tout l'argent possible, et on parlait du 5 octobre comme de la date possible du coup d'État. Le roi partirait ce jour-là pour Metz, où il se placerait au milieu de l'armée du marquis de Bouillé. Là il appellerait auprès de lui la noblesse et les troupes restées fidèles et déclarerait l'Assemblée rebelle.
En prévision de ce mouvement on avait doublé au château de Versailles le nombre des gardes du corps (jeunes gens de l'aristocratie) préposés à la garde du château, et on avait fait venir le régiment de Flandre, ainsi que des dragons. Le 1er octobre, une grande fête fut donnée par les gardes du corps au régiment de Flandre, et les officiers des dragons et des Suisses en garnison à Versailles furent invités à cette fête.
Pendant le dîner, Marie-Antoinette et les dames de la Cour, ainsi que le roi, firent tout pour chauffer à blanc l'enthousiasme royaliste des officiers. Les dames distribuèrent elles-mêmes des cocardes blanches, et la cocarde nationale fut foulée aux pieds. Deux jours après, le 3 octobre, une nouvelle fête du même genre eut lieu.
Ces fêtes précipitèrent les événements. La rumeur en arriva bientôt à Paris, grossie peut-être en route, et le peuple comprit que s'il ne marchait pas de suite sur Versailles, Versailles marcherait sur Paris.
La Cour préparait évidemment un grand coup. Le roi une fois parti et retiré quelque part au milieu de ses troupes, rien n'était plus facile que de dissoudre l'Assemblée, ou bien de la forcer à revenir aux trois ordres, c'est-à-dire à la situation d'avant la séance royale du 23 juin. N'y avait-il pas, dans l'Assemblée même, un parti, fort de 300 à 400 membres, dont les chefs avaient déjà tenu des conciliabules chez Malouet pour transporter l'Assemblée à Tours, loin du peuple révolutionnaire de Paris ? – Mais si le plan de la Cour réussissait, tout était à recommencer. Les fruits du 14 juillet étaient perdus ; perdus les résultats du soulèvement des paysans, de la panique du 4 août...
Que fallait faire pour empêcher ce désastre ? – Soulever le peuple ! Rien de moins !Et c'est là la gloire des révolutionnaires, placés en vedette à e moment : ils comprirent cette vérité, qui généralement fait pâlir les révolutionnaires bourgeois. Soulever le peuple, – la masse sombre et misérable du peuple de Paris, – c'est à quoi s'appliquèrent avec passion, le 4 octobre, les révolutionnaires. Danton, Marat et Loustalot, dont nous avons déjà mentionné les noms, furent alors les plus ardents à cette besogne. On ne combat pas une armée avec une poignée de conspirateurs ; on ne peut pas vaincre la réaction avec une bande d'hommes, si déterminés qu'ils soient. A une armée il faut opposer une armée ; ou bien, faute d'armée, le peuple, tout le peuple, des centaines de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants d'une cité. Eux seuls peuvent vaincre, eux seuls ont vaincu les armées, en les démoralisant,en paralysant leur force sauvage.
Le 5 octobre, l'insurrection éclatait à Paris aux cris : Du pain ! du pain !Le son du tambour, battu par une jeune fille, servit de signe de ralliement pour les femmes. bientôt une troupe de femmes se forme, marche sur l'Hôtel de ville, force les portes de la Maison commune en demandant du pain et des armes, et comme on en parlait déjà depuis plusieurs jours, le cri : A Versailles !rallie tout le monde. Maillard, connu à Paris dès le 14 juillet pour la part qu'il avait prise au siège de la Bastille, est reconnu comme chef de la colonne, et les femmes partent.
Mille idées diverses se croisaient sans doute dans leurs têtes, mais le pain devait être l'idée dominante. C'est à Versailles que l'on conspirait contre le bonheur du peuple, là qu'on faisait le pacte de famine, là qu'on empêchait l'abolition des droits féodaux - et les femmes marchaient sur Versailles. Il est plus que probable que, dans la masse du peuple, le roi, comme tous les rois, était représenté comme un être bonasse qui voulait le bien du peuple. Le prestige royal était profondément enraciné dans les esprits. Mais déjà en 1789 on haïssait la reine. Les propos que l'on tenait à son égard étaient terribles. «– Où cette s....., coquine ? – La voilà, la s... p...... – Il faut mettre la main sur cette b...... et lui couper le cou», se disaient les femmes, et on est frappé de l'empressement – du plaisir, dirai-je, avec lequel l'enquête du Châtelet releva ces propos. Ici encore le peuple avait mille fois raison. Si le roi avait dit, en apprenant le fiasco de la séance royale du 23 juin : «eh bien, f....., qu'ils restent !», Marie-Antoinette en fut blessée au cœur. Elle reçut avec un suprême dédain le roi «roturier», portant la cocarde tricolore, au retour de sa visite à Paris le 17 juillet, et dès lors elle était devenue le centre de tous les complots. La correspondance qu'elle entretint plus tard avec Fersen pour amener l'étranger à Paris, tire son origine de ce moment. Car pendant cette nuit même du 5 octobre, lorsque les femmes envahirent le palais – pendant cette même nuit, dit la très réactionnaire madame Campan, la reine recevait Fersen dans sa chambre à coucher.
Le peuple savait tout cela, en partie par les domestiques mêmes du château, et la foule, l'esprit collectif du peuple de Paris, comprenait ce que les individus furent si lents à comprendre : que Marie-Antoinette irait loin dans ses haines ; que, pour empêcher tous ces complots, il fallait tenir le roi et sa famille, et l'Assemblée aussi, à Paris, sous l'œil du peuple.
Aux premiers moments de leur entrée à Versailles, les femmes, rompues de fatigue et affamées, trempées d'eau sous la pluie battante, se bornaient à demander du pain. Lorsqu'elles envahirent l'Assemblée, elles tombèrent de fatigue sur les bancs des députés ; mais rien que par leur présence, ces femmes remportèrent déjà une première victoire. L'Assemblée en profita pour obtenir du roi la sanction de la Déclaration des droits de l'homme.
Après les femmes, des hommes se mettaient aussi en marche, et alors, à sept heures du soir, afin d'éviter quelque malheur au château, Lafayette partit pour Versailles à la tête de la garde nationale.
L'effroi saisit la Cour. C'est donc tout Paris qui marche contre le château ? La Cour tint conseil, mais toujours sans arriver à aucune décision. Cependant on fit déjà sortir les voitures pour faire partir le roi et sa famille, – lorsqu'elles furent aperçues par un piquet de la garde nationale qui les fit rentrer dans les écuries.
L'arrivée de la garde nationale bourgeoise, les efforts de Lafayette, et surtout, peut-être, une pluie à verse firent que la foule qui encombrait les rues de Versailles, l'Assemblée et les abords du palais, s'écoula peu à peu. Mais vers cinq ou six heures du matin des hommes et des femmes du peuple, sans écouter personne, finirent par trouver une grille ouverte qui leur permit d'entrer au palais. En quelques minutes ils eurent découvert la chambre à coucher de la reine, qui eut à peine le temps de se sauver chez le roi : autrement elle était écharpée. Les gardes du corps risquaient le même sort, lorsque Lafayette accourut, à cheval, juste à temps pour les sauver.
L'envahissement du palais même par le peuple fut un de ces échecs dont la royauté mourante ne se releva plus. Lafayette eut beau faire applaudir le roi lorsqu'il parut sur un balcon. Il put même arracher à la foule des applaudissements pour la reine, en la faisant paraître sur le balcon avec son fils et en baisant respectueusement la main de celle que le peuple appela bientôt «la Médicis»... tout cela n'était qu'un petit effet de théâtre. Le peuple avait compris sa force – et il usa de suite de sa victoire pour forcer le roi à se mettre en route pour Paris. La bourgeoisie eut beau faire toutes sortes de scènes à effet à propos de ce retour – le peuple comprit que désormais le roi serait son prisonnier,et Louis XVI, en entrant aux Tuileries délaissées depuis le règne de Louis XIV, ne se faisait pas d'illusions. – «Que chacun se loge comme il voudra !» fut sa réponse, – et il se fit apporter de sa bibliothèque... l'histoire de Charles 1er.
La grande royauté de Versailles était arrivée à son terme. On aurait dès lors des rois bourgeois, ou des empereurs arrivés sur le trône par la fraude... Le règne des rois de par la grâce de Dieu touchait à sa fin.
Encore une fois, comme au 14 juillet, le peuple, par sa masse et par son action héroïque, avait porté un coup de massue à l'ancien régime. La Révolution faisait un bond en avant.
(1) «Je ne m'explique pas sur la Déclaration des droits de homme : elle contient de très bonnes maximes, propres à guider vos travaux. Mais elle renferme des principes susceptibles d'explications, et même d'interprétations différentes, qui ne peuvent être justement appréciées qu'au moment où leur véritable sens sera fixé par les lois auxquelles la Déclaration servira de base. – Signé : LOUIS.»
XXI
Terreurs de la bourgeoisie. – Nouvelle organisation municipale.Encore une fois, on pourrait croire que maintenant la Révolution allait se dérouler librement. La réaction royale vaincue, Monsieur Veto et Madame Veto soumis et retenus à Paris, l'Assemblée nationale va, n'est-ce pas, porter la hache dans la forêt des abus, abattre le féodalisme, appliquer les grands principes qu'elle avait énoncés dans cette Déclaration des droits de l'homme, dont la lecture a fait palpiter les cœurs ?
Il n'en est rien. On le croirait à peine ; mais c'est la réaction qui commence après le 5 octobre ; elle s'organise et va s'affirmer de plus en plus, jusqu'en juin 1792.
Le peuple de Paris rentre dans ses taudis ; la bourgeoisie le licencie, le fait rentrer. Et n'était l'insurrection paysanne qui suivit son cours jusqu'à ce que les droits féodaux fussent abolis de fait en juillet 1793, n'étaient les insurrections en province qui se suivirent et empêchèrent le gouvernement de la bourgeoisie de s'établir solidement, - la réaction aurait pu triompher dès 1791 et même dès 1790.
«Le roi est au Louvre, l'Assemblée nationale aux Tuileries, les canaux de circulation se désobstruent, la halle regorge de sacs, la caisse nationale se remplit, les moulins tournent, les traîtres fuient, la calotte est par terre, l'aristocratie expire» – disait Camille Desmoulins dans le premier numéro de son journal (28 novembre). Mais en réalité, la réaction, partout, relevait la tête. Alors que les révolutionnaires triomphaient, croyant la Révolution près d'être achevée, – la réaction comprenait que maintenant allait commencer la grande lutte, la vraie, entre le passé et l'avenir, dans chaque ville de province, grande et petite, dans chaque hameau ; que c'était pour elle le moment de travailler à maîtriser la révolution.
La réaction comprenait davantage. Elle voyait que la bourgeoisie, qui jusqu'alors avait cherché appui chez le peuple afin d'obtenir des droits constitutionnels et de maîtriser la haute noblesse, allait, maintenant qu'elle avait senti et vu la force du peuple, tout faire pour maîtriser le peuple, le désarmer, le faire rentrer dans la soumission.
Cette terreur du peuple se fit sentir dans l'Assemblée tout de suite après le 5 octobre. Plus de deux cents députés refusèrent de se rendre à Paris et demandèrent des passeports pour rentrer chez eux. On les leur refusa, on les traita de traîtres, mais un certain nombre donnèrent tout de même leur démission : ils ne pensaient pas aller si loin ! Comme après le 14 juillet, ce fut une nouvelle émigration, mais cette fois-ci ce n'était plus la Cour qui en donnait le signal : c'était l'Assemblée.
Cependant, l'Assemblée avait aussi dans son sein une forte majorité de représentants de la bourgeoisie qui surent profiter des premier moments pour asseoir le pouvoir de leur classe sur des bases solides. Aussi, avant même de se rendre à Paris, le 19 octobre, l'Assemblée avait déjà voté la responsabilité des ministres ainsi que des agents de l'administration devant la représentation nationale, et le vote des impôts par l'Assemblée, – les deux premières conditions d'un gouvernement constitutionnel. Le titre du roi de France devenait : roi des Français.
Pendant que l'Assemblée profitait ainsi du mouvement du 5 octobre pour s'établir souveraine, la municipalité bourgeoise de Paris, c'est à dire le Conseil des Trois Cents, qui s'était imposé après le 14 juillet, profitait de son côté des événements pour établir son autorité. Soixante administrateurs, pris dans le sein des Trois Cents, et répartis en huit départements (subsistances, police, travaux publics, hôpitaux, éducation, domaines et revenus, impôts et garde nationale) s'arrogeaient tous ces pouvoirs et devenaient une puissance respectable, d'autant plus qu'ils avaient pour eux les 60.000 hommes de garde nationale, pris seulement parmi les citoyens aisés.
Bailly, le maire de Paris, et Lafayette surtout, le commandant de la garde nationale, devenaient d'importants personnages. quant à la police, la bourgeoisie se mêla de tout : réunions, journaux, colportage, annonces, – afin de supprimer tout ce qui lui était hostile. Et enfin, les Trois Cents, profitant du meurtre d'un boulanger (21 octobre), allèrent implorer de l'Assemblée une loi martiale que celle-ci s'empressa de voter. Il suffisait désormais qu'un officier municipal fît déployer le drapeau rouge pour que la loi martiale fût proclamée ; alors tout attroupement devenait criminel, et la troupe, requise par l'officier municipal, pouvait faire feu sur le peuple après rois sommations. S le peuple se retirait paisiblement, sans violence, avant la dernière sommation, les instigateurs seuls de la sédition étaient poursuivis et envoyés pour trois ans en prison – si l'attroupement était sans armes ; mis à mort, s'il était armé. Mais en cas de violences commises par le peuple, c'était la mort pour tous ceux qui s'en seraient rendus coupables. La mort aussi pour chaque soldat ou officier de la garde nationale qui exciterait ou fomenterait des attroupements !
Un meurtre commis dans la rue avait suffi pour faire rendre cette loi, et dans toute la presse de Paris, comme l'a très bien remarqué Louis Blanc, il n'y eut qu'une seule voix – celle de Marat – pour protester contre cette loi atroce et pour dire qu'en temps de révolution, lorsqu'une nation est encore à rompre ses fers et à se débattre douloureusement contre ses ennemis, une loi martiale n'a pas de raison d'être. Dans l'Assemblée, il n'y eut que Robespierre et Buzot pour protester ; et encore – pas en principe ! Il ne fallait pas proclamer, disaient-ils, la loi martiale avant d'avoir établi un tribunal qui pût juger les criminels de lèse-nation.
Profitant de la détente qui devait nécessairement se produire dans le peuple après le mouvement du 5 et 6 octobre, la bourgeoisie se mit ainsi, à l'Assemblée comme à la municipalité, à organiser le nouveau pouvoir de la classe moyenne, non sans qu'il y eût, il est vrai, des froissements entre les ambitions personnelles qui se heurtaient et conspiraient les uns contre les autres.
La Cour, de son côté, ne voyait aucune nécessité d'abdiquer ; elle conspira, elle lutta aussi, et elle profita des nécessiteux et des ambitieux, comme Mirabeau, pour les enrôler à son service.
Le duc d'Orléans, s'étant compromis dans le mouvement du 6 octobre, qu'il avait favorisé secrètement, la Cour l'envoya en disgrâce, comme ambassadeur en Angleterre.
Mais alors c'est «Monsieur», le frère du roi, le comte de Provence, qui se mit à intriguer, pour faire partir le roi, – «le soliveau», comme il écrivait à un ami ; le roi une fois en fuite, il pourrait poser sa candidature au trône de France. Mirabeau, qui, depuis le 23 juin, avait acquis une puissance formidable sur l'Assemblée, toujours nécessiteux, intriguait de son côté pour parvenir au ministère, et quand ses plans furent déjoués par l'Assemblée (qui vota qu'aucun de ses membres ne pourrait accepter une place dans un ministère), il se jeta dans les bras du comte de Provence, dans l'espoir d'arriver au pouvoir par son intermédiaire. finalement, il se vendit au roi et accepta de lui une pension de 50.000 francs par mois, pour quatre mois, et la promesse d'une ambassade ; en retour de quoi, M. de Mirabeau s'engageait «à aider le roi de ses lumières, de ses forces et de son éloquence, dans ce que Monsieur jugerait utile au besoin de l'État et à l'intérêt du roi». tout cela ne se sut cependant que plus tard, en 1792, après la prise des Tuileries, et entre temps Mirabeau garda jusqu'à sa mort (2 avril 1791) sa réputation de défenseur du peuple.
On ne débrouillera jamais tout le tissu d'intrigues qui se faisaient alors autour du Louvre et des palais des princes, ainsi qu'auprès des cours de Londres, de vienne, de Madrid et des diverses principautés allemandes. autour de la royauté qui périssait, tout le monde s'agitait. Et au sein même de l'Assemblée - que d'ambitions pour arriver à la conquête du pouvoir ! Mais tout cela, ce sont des incidents sans beaucoup de valeur. Ils aident à expliquer certains faits, mais ils ne changent en rien la marche des événements, tracés par la logique même de la situation et les forces entrées en conflit.
L'Assemblée représentait la bourgeoisie intellectuelle en train de conquérir et d'organiser le pouvoir qui tombait des mains de la Cour, du haut clergé et de la haute noblesse. Et elle contenait dans son sein un nombre d'hommes marchant droit vers ce but, avec intelligence et avec une certaine audace, qui grandissait chaque fois que le peuple avait remporté une nouvelle victoire sur l'ancien régime. Il y avait bien à l'Assemblée le «triumvirat», comme on l'appelait, de Duport, charles de Lameth et Barnave, et il y avait à Paris le maire Bailly et le commandant de la garde nationale Lafayette, sur lesquels se fixaient les regards. Mais la vraie force de la bourgeoisie résidait dans les masses compactes de l'Assemblée qui élaboraient les lois pour constituer le gouvernement des classes moyennes.
C'est le travail que l'Assemblée se mit à poursuivre avec ardeur dès que, installé à Paris, elle put reprendre ses occupations avec une certaine tranquillité.
Ce travail, nous l'avons vu, fut commencé au lendemain de la prise de la Bastille. Lorsque la bourgeoisie eût vu ce peuple s'armant en quelques jours de piques, brûlant les octrois, saisissant les provisions là où il les trouvait, et tout aussi hostile aux riches bourgeois qu'il l'était aux «talons rouges» – elle fut saisie de terreur. Elle s'empressa alors de s'armer elle-même, d'organiser sa garde nationale – les «bonnets à poils» contre les «bonnets de laine» et les piques – afin de pouvoir réprimer les insurrections populaires. Et après le 5 octobre elle s'empressa de voter la loi sur les attroupements dont nous venons de parler.
En même temps, elle se hâta de légiférer en sorte que le pouvoir politique, qui échappait des mains de la Cour, ne tombât pas aux mains du peuple. Ainsi, huit jours après le 14 juillet, Sieyès, le fameux avocat du Tiers-État, proposait déjà à l'Assemblée de diviser les Français en deux catégories, dont l'une – les citoyens actifsseuls – prendrait part au gouvernement, tandis que l'autre, comprenant la grande masse du peuple, sous le nom de citoyens passifs,serait privée de tous les droits politiques. Cinq semaines plus tard, l'Assemblée acceptait cette division comme fondamentale pour la Constitution. La Déclarations des droits, dont le premier principe était l'égalité des droits de tous les citoyens, – sitôt proclamée, – se trouvait ainsi violée outrageusement.
Reprenant le travail d'organisation politique de la France, l'Assemblée abolit l'ancienne division féodale en provinces, dont chacune conservait certains privilèges féodaux pour la noblesse et les parlements ; elle divisa la France en départements ; elle suspendit les anciens «parlements» - c'est-à-dire les anciens tribunaux qui eux aussi possédaient des privilèges judiciaires, et elle procéda à l'organisation d'une administration entièrement nouvelle et uniforme – toujours en maintenant le principe d'exclusion des classes pauvres du gouvernement.
L'Assemblée nationale, élue encore sous l'ancien régime, quoique issue d'élections à deux degrés, était cependant le produit d'un suffrage presque universel. C'est-à-dire que dans chaque circonscription électorale, on avait convoqué plusieurs assemblées primaires,composées de presque tous les citoyens de la localité. Ceux-ci avaient nommé les électeurs,qui composèrent dans chaque circonscription une assemblée électorale; et celle-ci choisit à son tour son représentant à l'Assemblée nationale. Il est bon de noter que, les élections faites, les assemblées électorales continuaient à se réunir, recevant des lettres de leurs députés et surveillant leurs votes.
Maintenant, arrivée au pouvoir, la bourgeoisie fit deux choses. Elle augmenta les attributions des assemblées électorales, en leur confiant l'élection des directoires de chaque département, des juges et de certains autres fonctionnaires. Elle leur donnait ainsi un très grand pouvoir. Mais elle exclut en même temps des assemblées primaires la masse du peuple, qu'elle privait ainsi de tous les droits politiques. Elle n'y admettait que les citoyens actifs,c'est-à-dire ceux qui payaient, en contributions directes, au moins troisjournées de travail (1). Les autres devenaient des citoyens passifs.Ils ne pouvaient plus faire partie des assemblées primaires, et de cette façon ils n'avaient le droit de nommer ni les électeurs, ni leur municipalité, ni aucune des autorités départementales. Ils ne pouvaient non plus faire partie de la garde nationale (2).
En outre, pour pouvoir être nommé électeur, il fallait payer en impôts directs la valeur de dixjournées de travail, ce qui faisait de ces assemblées des corps entièrement bourgeois. (Plus tard, lorsque la réaction s'enhardit après le massacre du champ de Mars, l'Assemblée fit même une nouvelle restriction : il fallut posséder une propriété pour pouvoir être nommé électeur.) Et pour pouvoir être nommé représentant du peuple à l'Assemblée, il fallait payer en contributions directes la valeur d'un marc d'argent, c'est-à-dire 50 livres.
Mieux encore : la permanencedes assemblées électorales fut interdite. Les élections faites, ces assemblées ne devaient plus se réunir. Les gouvernants bourgeois une fois nommés, il ne fallait plus les contrôler trop sévèrement. bientôt, le droit même de pétition et d'expression des vœux fut enlevé. «Votez – et taisez-vous !»
Quant aux villages, ils avaient conservé, nous l'avons vu, sous l'ancien régime, dans presque toute la France, jusqu'à la Révolution, l'assemblée générale des habitants – comme le miren Russie. A cette assemblée générale appartenait la gestion des affaires de la commune, ainsi que la répartition et la gestion des terres communales – champs cultivés, prairies et forêts, en plus des terres vagues. Eh bien ! Ces assemblées générales des communautés furent défendues par la loi municipale des 22-24 décembre 1789. Désormais, seuls les paysans aisés – les citoyens actifs – eurent le droit de se réunir, une fois par an,pour nommer le maire et la municipalité, composée de trois à quatre bourgeois du village. La même organisation municipale fut donnée aux villes, – les citoyens actifs se réunissant pour nommer le conseil général de la ville et la municipalité, – c'est-à-dire le pouvoir législatif en matières municipales et le pouvoir exécutif, auxquels étaient confiées toute la police dans la commune et le commandement de la garde nationale.
Ainsi le mouvement que nous avons signalé en juillet dans les villes et qui consistait à se donner révolutionnairement une administration municipale élue, à un moment où les lois de l'ancien régime restées en pleine vigueur n'autorisaient rien de semblable, – ce mouvement fut consacré par la loi municipale et administrative du 22 décembre 1789. Et ce fut, on le verra, une puissance immense qui fut donnée à la Révolution par la création, dès les débuts du mouvement, de ces 30.000 centres municipaux, indépendants en mille points du gouvernement central et capables d'agir révolutionnairement, lorsque les révolutionnaires réussissaient à s'en emparer. Il est vrai que la bourgeoisie s'entoura de toutes les précautions pour que le pouvoir municipal fût aux mains de la partie aisée de la classe moyenne. La municipalité fut en outre soumise au conseil du département, élu au deuxième degré, qui représentait ainsi la bourgeoisie aisée et qui fut pendant toute la durée de la Révolution, l'appui et l'arme des contre-révolutionnaires.
D'autre part, la municipalité elle-même, dont l'élection se faisait seulement par les citoyens actifs, représentait la bourgeoisie, plutôt que la masse populaire, et dans les villes comme Lyon et tant d'autres elle devint un centre pour la réaction. Mais tout de même, les municipalités n'étaient pas un pouvoir royal, et il faut reconnaître que plus que toute autre loi, la loi municipale de décembre 1789 contribua au succès de la Révolution. Pendant l'insurrection des paysans contre leurs seigneurs féodaux, en août 1789, nous avons bien vu les municipalités du Dauphiné se mettre en campagne contre les paysans et pendre haut et court les paysans révoltés. Mais à mesure que la Révolution se développait, le peuple arrivait à tenir les officiers municipaux sous sa main. C'est pourquoi, à mesure que la Révolution élargit ses problèmes, les municipalités se révolutionnent aussi, et en 1793 et 1794 elles deviennent les vrais centres d'action des révolutionnaires populaires.
Un autre pas très important pour la Révolution fut fait par l'Assemblée, lorsqu'elle abolit la vieille justice des parlements et introduisit les juges élus par le peuple. Dans les campagnes, chaque canton, composé de cinq à six paroisses, nomma lui-même, par ses citoyens actifs, ses magistrats, et dans les grandes villes ce droit fut donné aux assemblées d'électeurs. Les anciens parlements luttèrent naturellement pour le maintien de leurs prérogatives. Dans le Midi, à Toulouse, 80 membres du parlement, ensemble avec 89 gentilshommes, se mirent même à la tête d'un mouvement pour restituer au monarque son autorité légitime et sa «liberté», et à la religion «son utile influence». A Paris, à Rouen, à Metz, en Bretagne, les parlements ne voulurent pas se soumettre au pouvoir niveleur de l'Assemblée et se mirent à la tête de conspirations en faveur de l'ancien régime.
Mais les parlements ne furent pas soutenus par le peuple, et force leur fut de se soumettre au décret du 3 novembre 1789, par lequel ils avaient été envoyés en vacances jusqu'à nouvel ordre. La résistance qu'ils essayèrent amena seulement un nouveau décret (du 11 janvier 1790), par lequel il fut déclaré que la résistance des magistrats de Rennes à la loi «les rendait inhabiles à remplir aucunes fonctions de citoyens actifs, jusqu'à ce que, sur leur requête présentée au corps législatif, ils aient été admis à prêter le serment de fidélité à la constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le roi.»
L'Assemblée, on le voit, entendait faire respecter ses décisions concernant la nouvelle organisation administrative de la France. Mais cette nouvelle organisation rencontra une opposition formidable de la part du haut clergé, de la noblesse et de la haute bourgeoisie, et il fallut des années et une révolution bien plus profonde que celle que la bourgeoisie voulait bien admettre, pour démolir l'ancienne organisation et introduire la nouvelle.
(1) Chaque municipalité fixait la valeur, en argent, de la journée, et il fut convenu de prendre pour base la journée d'un journalier.
(2) La loi municipale du 14 décembre 1789, non seulement excluait les citoyens passifs de toutes les élections des officiers municipaux (paragraphes 5, 6, 8, etc.) mais elle défendait aussi que les assemblées électorales se réunissent «par métiers, professions ou corporations.» elles ne pouvaient se réunir que par quartiers ou arrondissements.
XXII
Difficultés financières. – Vente des biens du clergé.Ce qu'il y avait de plus difficile pour la Révolution, c'est qu'elle devait se frayer son chemin au milieu de circonstances économiques terribles. La banqueroute de l'État restait une menace suspendue sur la tête de ceux qui avaient entrepris de gouverner la France, et si cette banqueroute arrivait, elle amenait une révolte de toute la bourgeoisie aisée contre la Révolution. Si le déficit avait été une des causes qui forcèrent la royauté à faire les premières concessions constitutionnelles, et qui donnèrent à la bourgeoisie le courage de réclamer sérieusement sa part du gouvernement, ce même déficit posa pendant toute la Révolution comme un cauchemar, qui hantait tous ceux qui furent portés successivement au pouvoir.
Il est vrai qu'à cette époque les emprunts d'État n'étant pas encore internationaux, la France n'avait pas craindre que les nations étrangères vinssent, comme ses créanciers, lui saisir d'un commun accord ses provinces, comme ce serait le cas si un État européen en révolution se déclarait en banqueroute. Mais il fallait penser aux prêteurs intérieurs, e si la France avait suspendu ses paiements, c'eût été la ruine de tant de fortunes bourgeoises, que la Révolution eût contre elle toute la bourgeoisie, grande et moyenne, – tout le monde sauf les ouvriers et les paysans les plus pauvres. aussi l'Assemblée constituante, l'Assemblée législative, la Convention, et plus tard, le Directoire, durent-ils faire des efforts inouïs pendant toute une suite d'années pour éviter cette banqueroute.
La solution à laquelle s'arrêta l'Assemblée à la fin de 1789 fut celle de saisir les biens de l'Église, de les mettre en vente, et de payer en retour au clergé un salaire fixe. Les revenus de l'Église étaient évalués en 1789 à cent vingt millions pour les dîmes, à quatre-vingt millions d'autres revenus rapportés par les propriétés diverses (maisons, biens-fonds, dont la valeur était estimée à un peu plus de deux milliards) et à trente millions environ de contribution, ajoutés chaque année par l'État ; soit 230 millions par an. Ces revenus étaient évidemment répartis de la façon la plus injuste entre les divers membres du clergé. Les évêques vivaient dans un luxe recherché et rivalisaient en dépenses avec les riches seigneurs et les princes, tandis que les curés des villes et des villages, «réduits à la portion congrue», vivaient dans la misère. Il fut donc proposé par Talleyrand, évêque d'Autun, dès le 10 octobre, de prendre possession de tous les biens de l'Église au nom de l'État ; de les vendre ; de doter suffisamment le clergé (1.200 livres par an à chaque curé, plus le logement), et de couvrir avec le reste une partie de la dette publique, qui se montait à 50 millions de rentes viagères et à 60 millions de rentes perpétuelles. Cette mesure permettrait de combler le déficit, d'abolir le restant de la gabelle et de ne plus tabler sur les «charges» ou places d'officiers et de fonctionnaires que l'on achetait à l'État. En mettant en vente les biens de l'Église, on voulait aussi créer une nouvelle classe de laboureurs qui seraient attachés à la terre dont ils se seraient rendus propriétaires.
Ce plan ne manqua certainement pas d'évoquer de fortes craintes de la part de ceux qui étaient propriétaires fonciers. – «Vous nous conduisez à la loi agraire !»fut-il dit à l'Assemblée. – «Toutes les fois, sachez-le, que vous remonterez à l'origine des propriétés, la nation y remontera avec vous !» C'était reconnaître qu'à la base de toute propriété foncière il y avait l'injustice, l'accaparement, la fraude, ou le vol.
Mais la bourgeoisie non propriétaire fut enchantée de ce plan. Par ce moyen on évitait la banqueroute, et les bourgeois trouvaient des biens à acheter. Et comme le mot «expropriation» effrayait les âmes pieuses des propriétaires, on trouva le moyen de l'éviter. On dit que les biens du clergé étaient mis à la disposition de la nation,et l'on décida qu'on en mettrait de suite en vente jusqu'à concurrence de 400 millions. Le 2 novembre 1789 fut la date mémorable, où cette immense expropriation fut votée à l'Assemblée par cinq cent soixante-huit voix contre trois cent quarante-six. Contre trois cent quarante-six ! Et ces opposants, devenus dès lors ennemis acharnés de la Révolution, vont tout remuer pour faire au régime constitutionnel et plus tard à la République tout le tort possible et imaginable.
Mais la bourgeoisie, instruite par les encyclopédistes d'une part, hantée d'autre part par l'inéluctabilité de la banqueroute, ne se laissa pas effrayer. Lorsque l'immense majorité du clergé, et surtout les ordres monastiques se mirent à intriguer contre l'expropriation des biens du clergé, – l'Assemblée vota, le 12 février 1790, la suppression des vœux perpétuels et des ordres monastiques de l'un et de l'autre sexe. elle eut seulement la faiblesse de ne pas toucher, pour le moment, aux congrégations chargées de l'instruction publique et du soulagement des malades. elles ne furent abolies que le 18 août 1792, après la prise des Tuileries.
On comprend les haines que ces décrets suscitèrent au sein du clergé, ainsi que chez tous ceux – et leur nombre était immense en province – sur lesquels le clergé avait prise ! Cependant, tant que le clergé et les ordres espéraient encore retenir la gestion e leurs immenses propriétés, qui ne seraient alors considérées que comme une hypothèque aux emprunts de l'État, ils ne montrèrent pas toute leur hostilité. Mais cette situation ne pouvait pas durer. Le Trésor était vide, les impôts ne rentraient pas. Un emprunt de 30 millions, voté le 9 août 1789, n'avait pas réussi ; un autre, de 80 millions, voté le 27 du même mois, donna beaucoup trop peu. enfin, une contribution extraordinaire du quart du revenu, avait été votée le 26 septembre, après un discours célèbre de Mirabeau. Mais cet impôt fut immédiatement englouti dans le gouffre des intérêts sur les emprunts anciens, et alors on arriva à l'idée des assignats à cours forcé, dont la valeur serait garantie par les biens nationaux confisqués au clergé, et qui seraient remboursés à mesure que la vente de ces biens ferait rentrer de l'argent.
On peut imaginer les spéculations colossales auxquelles donnèrent lieu cette vente de biens nationaux sur une grande échelle et l'émission des assignats. On devine facilement l'élément que ces deux mesures introduisirent dans la Révolution. Et cependant, jusqu'à présent économistes et historiens sont à se demander s'il y avait un autre moyen pour parer aux besoins pressants de l'État. Les crimes, l'extravagance, les vols, les guerres de l'ancien régime pesaient sur la Révolution. Commencée avec cet immense fardeau de dettes que l'ancien régime lui avait léguées, la Révolution dut en supporter les conséquences. Sous peine d'une guerre civile, encore plus terrible que celle qui se déchaînait déjà – sous la menace de se mettre à dos la bourgeoisie qui, tout en poursuivant ses buts, laissait cependant le peuple s'affranchir de ses seigneurs, mais aurait tourné contre toute tentative d'affranchissement, si les capitaux qu'elle avait engagés dans les emprunts étaient menacés, – placée entre ces deux dangers, la Révolution adopta le plan des assignats, garantis par les biens nationaux.
Le 29 décembre 1789, sur la proposition des districts de Paris (voy. plus loin, ch. XXIV), l'administration des biens du clergé était transférée aux municipalités, qui devaient mettre en vente pour 400 millions de ces biens. Le grand coup était frappé. Et, dès lors, le clergé, sauf quelques curés de village, amis du peuple, voua une haine à mort à la Révolution, – une haine cléricale, et les Églises s'y sont toujours entendues. L'abolition des vœux monastiques vint encore plus envenimer ces haines. dès lors, dans toute la France, on vit le clergé devenir l'âme des conspirations pour ramener l'ancien régime et la féodalité. Il resta l'esprit et l'âme de cette réaction que nous allons voir surgir en 1790 et en 1791, et qui menaça d'arrêter la Révolution à ses débuts.
Mais la bourgeoisie lutta et ne se laissa pas désarmer. En juin et juillet 1790 l'Assemblée entama la discussion d'une grande question, – l'organisation intérieure de l'Église en France. Le clergé étant maintenant un salarié de l'État, les législateurs conçurent l'idée de l'affranchir de Rome et de le soumettre entièrement à la Constitution. Les évêchés furent identifiés avec les nouveaux départements : leur nombre fut ainsi réduit, et les deux circonscriptions - celle du diocèse et celle du département administratif – furent identifiées. Cela pouvait encore passer ; mais l'élection des évêques fut confiée par la nouvelle loi aux électeurs – à ceux-là mêmes qui choisissaient les députés, les juges et les administrateurs.
C'était dépouiller l'évêque de son caractère sacerdotal et en faire un fonctionnaire de l'État. Il est vrai que dans les anciennes Églises les évêques et les prêtres étaient nommés par le peule ; mais les assemblées d'électeurs, réunies pour des élections de représentants politiques et de fonctionnaires, n'étaient pas les anciennes assemblées du peuple, des croyants. Bref, les croyants y aperçurent une atteinte portée aux vieux dogmes de l'Église, et les prêtres tirèrent tout le profit possible de ce mécontentement. Le clergé se divisa en deux grands partis : le clergé constitutionnel, qui se se soumit, du moins pour la forme, aux nouvelles lois et prêta serment à la Constitution, et le clergé insermenté, qui refusa le serment et se mit ouvertement à la tête du mouvement contre-révolutionnaire. Ce qui fit que dans chaque province, dans chaque ville, dans chaque village et hameau la question se posa pour les habitants de savoir s'ils allaient se mettre pour la Révolution ou contre elle ? Par conséquent, les luttes les plus terribles durent être vécues dans chaque petite localité pour décider lequel des deux partis allait prendre le dessus. De Paris, la Révolution fut transportée dans chaque village. De parlementaire, elle devenait populaire.
L'œuvre accomplie par l'Assemblée Constituante fut certainement bourgeoise. Mais pour introduire dans les habitudes de la nation le principe d'égalité politique,pour abolir les survivances de droits d'un homme sur la personne d'une autre, pour réveiller le sentiment d'égalité et l'esprit de révolte contre les inégalités, l'œuvre de cette Assemblée fut immense. Seulement, il faut se souvenir, comme l'avait déjà fait remarquer Louis Blanc, que pour entretenir et rallumer ce foyer que représentait l'Assemblée, il fallut «le vent qui soufflait alors de la place publique». «L'émeute même, ajouta-t-il, en ces jours incomparables, faisait sortit de son tumulte de si sages inspirations ! Chaque sédition était pleine de pensées !»Autrement dit, ce fut la rue, ce fut le peuple dans la rue qui, tout le temps, obligea l'Assemblée à marcher de l'avant dans son œuvre de reconstruction. Mêle une assemblée révolutionnaire, ou qui, du moins, s'imposait révolutionnairement, comme le fit la Constituante, n'aurait rien fait si le peuple ne l'avait poussée, l'épée dans les reins, et s'il n'avait abattu par ses nombreux soulèvements la résistance contre-révolutionnaire.
XXIII
La fête de la FédérationAvec le déménagement du roi et de l'Assemblée, de Versailles à Paris, se termine la première période, – la période héroïque, pour ainsi dire, de la grande Révolution. La réunion des États généraux, la séance royale du 23 juin, le serment du Jeu de Paume, la prise de la Bastille, la révolte des cités et des villages en juillet et août, la nuit du 4 août, enfin la marche des femmes sur Versailles et leur retour triomphal avec le roi prisonnier, telles furent les étapes principales de cette période.
Avec la rentrée de l'Assemblée et du roi, – du «législatif et de l'exécutif» - à Paris, commence la période d'une sourde lutte entre la royauté mourante et le nouveau pouvoir constitutionnel qui se consolide lentement par les travaux législatifs de l'Assemblée et par le travail constructif s'accomplissant sur les lieux, dans chaque ville et village.
La France a maintenant dans l'Assemblée nationale un pouvoir constitutionnel que le roi s'est vu forcé de reconnaître. Mais s'il l'a reconnu officiellement, il n'y voit toujours qu'une usurpation, une insulte à son autorité royale, dont il ne veut pas admettre la diminution. C'est pourquoi il s'ingénie à trouver mille petits moyens pour rabaisser l'Assemblée et lui disputer la moindre parcelle d'autorité. Et jusqu'au dernier moment, il n'abandonnera pas l'espoir de réduire un jour à l'obéissance ce nouveau pouvoir qu'il se reproche d'avoir laissé se constituer à côté du sien.
Dans cette lutte tous les moyens lui sont bons. Par expérience, il sait que les hommes de son entourage s'achètent – les uns pour peu de choses, les autres à la condition qu'on y mette le prix – et il s'évertue à trouver de l'argent, beaucoup d'argent, en l'empruntant à Londres, afin de pouvoir acheter les chefs de partis dans l'Assemblée et ailleurs. Il n'y parvient que trop bien avec un de ceux qui sont le plus en vedette, c'est-à-dire avec Mirabeau, qui, moyennant de forts paiements, devint le conseiller de la Cour et le défenseur du roi et passa ses derniers jours dans un luxe absurde. Mais ce n'est pas seulement dans l'Assemblée que la royauté trouve ses suppôts : c'est surtout au dehors. elle les a parmi ceux que la Révolution dépouille de leurs privilèges, des folles pensions qui leur furent allouées jadis et de leurs colossales fortunes ; parmi le clergé qui voit son influence périr ; parmi les nobles qui perdent, avec leurs droits féodaux, leur situation privilégiée ; parmi les bourgeois qui craignent pour les capitaux qu'ils ont engagés dans l'industrie, le commerce et les emprunts de l'État, – parmi ces mêmes bourgeois qui vont arriver à s'enrichir pendant et par la Révolution.
Ils sont très nombreux, ceux qui voient dans la Révolution une ennemie. C'est tout ce qui vivait jadis autour du haut clergé, des nobles et des privilégiés de la haute bourgeoisie : c'est plus de la moitié de toute cette partie active et pensante de la nation qui fait sa vie historique. Et si dans le peuple de Paris, de Strasbourg, de Rouen et de beaucoup d'autres villes, grandes et petites, la Révolution trouve ses plus ardents défenseurs, – que de ville n'y a-t-il pas, comme Lyon, où l'influence séculaire du clergé et la dépendance économique du travailleur sont telles, que le peuple lui-même se mettra bientôt, avec son clergé, contre la Révolution ; que de villes, comme les grands ports, Nantes, bordeaux, Saint-Malo, où les grands commerçants et toute la gent qui en dépend sont acquis d'avance à la réaction !
Même parmi les paysans qui auraient intérêt à être avec la Révolution, combien de petits bourgeois qui la craignent ; sans parler des populations que les fautes des révolutionnaires eux-mêmes vont aliéner à la grande cause. Trop théoriciens, trop adorateurs de l'uniformité et de l'alignement, et par conséquent incapables de comprendre les formes multiples de la propriété foncière, issues du droit coutumier : trop voltairiens, d'autre part, pour être tolérants envers les préjugés des masses vouées à la misère, et surtout trop politiciens pour comprendre l'importance que le paysan attache à la question de la terre, – les révolutionnaires eux-mêmes vont se mettre à dos les paysans, en Vendée, en Bretagne, dans le sud-est.
La contre-révolution sut tirer parti de tous ces éléments. Une «journée» comme celle du 14 juillet ou du 6 octobre déplace bien le centre de gravité du gouvernement ; mais c'est dans les 36.000 communes de France, dans les esprits et les actes de ces communes que la Révolution devait s'accomplir, et cela demandait du temps. Cela en donnait aussi à la contre-révolution qui en profita pour gagner à sa cause tous les mécontents des classes idées, dont le nom était légion en province. Car, si la bourgeoisie radicale donna à la Révolution une quantité prodigieuse d'intelligences hors ligne (développées par la Révolution même), l'intelligence et surtout la ruse et le savoir-faire ne manquaient pas non plus à la noblesse provinciale, aux commerçants, au clergé, qui tous ensemble prêtèrent à la royauté une force formidable de résistance.
Cette sourde lutte de complots et de contre-complots, de soulèvements partiels dans les provinces et de luttes parlementaires dans l'Assemblée Constituante et plus tard la Législative – cette lutte à couvert dura presque trois ans ; du mois d'octobre 1789 jusqu'au mois de juin 1792, lorsque la Révolution reprit enfin un nouvel élan. C'est une période pauvre en événements d'une portée historique – les seuls qui méritent d'être signalés dans cet intervalle étant la recrudescence du soulèvement des paysans en janvier et février 1790, la fête de la Fédération, le 14 juillet 1790, le massacre de Nancy (31 août 1790), la fuite du roi, le 20 juin 1791, et le massacre du peuple de Paris au champ de Mars (17 juillet 1791).
Nous parlerons des insurrections des paysans dans un chapitre suivant. Mais il faut dire ici quelques mots sur la fête de la Fédération. Elle résume la première partie de la Révolution. Toute d'enthousiasme et de concorde, elle montre ce que la Révolution aurait pu être, si les classes privilégiées et la royauté, comprenant qu'un changement inévitable s'accomplissait, avaient cédé de bonne grâce à ce qu'elles ne pouvaient plus empêcher.
Taine dénigre les fêtes de la Révolution, et il est vrai que celles de 1793 et 1794 furent souvent trop théâtrales. Elles furent faites pourle peuple, non parle peuple. Mais celle du 14 juillet 1790 fut une des plus belles fêtes populaires dont l'histoire ait gardé le souvenir.
Avant 1789, la France n'était pas unifiée. C'était un tout historique, mais ses diverses parties se connaissaient peu et ne s'aimaient guère. Mais après les événements de 1789 et les coups de hache portés dans la forêt des survivances féodales, après les beaux moments vécus ensemble par les représentants de toutes les parties de la France, il s'était créé un sentiment d'union, de solidarité entre les provinces amalgamées par l'histoire. L'Europe s'enthousiasmait des paroles et des actes de la Révolution – comment les provinces qui y participaient pouvaient-elles résister à une unification dans la marche en avant, vers un meilleur avenir ? C'est ce que symbolise la fête de la Fédération.
Elle eut un autre trait frappant. Comme il fallait faire pour cette fête certains travaux de terrassements, niveler le sol, bâtir un arc de triomphe, et qu'il devint évident, huit jours avant la fête, que les quinze mille ouvriers occupés à ce travail n'y parviendraient jamais, – que fit Paris ? – Un inconnu lança l'idée que tous, tout Paris, iraient travailler au Champ de Mars, et tous – pauvres et riches, artistes et manouvriers, moines et soldats, se mirent, le cœur gai, à ce travail. La France, représentée par les mille délégués venus des provinces, trouva son unité nationale en remuant la terre – symbole de ce qui amènera un jour l'égalité et la fraternité des hommes et des nations.
Le serment que les milliers d'assistants prêtèrent «à la Constitution décrétée par l'Assemblée Nationale et acceptée par le roi», le serment prêté par le roi et confirmé spontanément par la reine pour son fils, – tout cela avait peu d'importance. Chacun mettait bien quelques «réserves mentales» à son serment, chacun y mettait certaines conditions. Le roi prêta son serment en ces mots : «Moi, roi des Français, je jure d'employer tout le pouvoir qui m'est réservé par l'acte constitutionnel de l'État à maintenir la constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par moi.» Ce qui signifiait déjà qu'il voudrait bien maintenir la Constitution, mais qu'elle serait violée, et que lui n'aurait pas le pouvoir de l'empêcher. En réalité, au moment même où le roi prêtait son serment, il ne pensait qu'aux moyens de sortir de Paris – sous prétexte d'un voyage de revue aux armées. Il calculait les moyens d'acheter les membres influents de l'Assemblée et escomptait les secours qui lui viendraient de l'étranger pour arrêter la Révolution que lui-même avait déchaînée par son opposition aux changements nécessaire et la fourberie de ses rapports avec l'Assemblée nationale.
Les serments valaient peu de chose. Mais ce qu'il importe de relever dans cette fête, outre l'affirmation d'une nouvelle nation, ayant un idéal commun, – c'est la frappante bonhomie de la Révolution. Un an après la prise de la Bastille, alors que Marat avait toute raison d'écrire : «Pourquoi cette joie effrénée ? pourquoi ces témoignages stupides d'allégresse ? La Révolution n'a été encore qu'un songe douloureux pour le peuple !»alors que rien n'avait encore été fait pour satisfaire les besoins du peuple travailleur, et que tout avait été fait (nous allons le voir tout à l'heure) pour empêcher l'abolition réelle des abus féodaux, – alors que le peuple avait eu à payer surtout, de sa vie et d'une affreuse misère, les progrès de la Révolution politique, – malgré tout cela, le peuple éclatait en transports à la vue du nouveau régime démocratique affirmé à cette fête. Comme cinquante-huit ans plus tard, en février 1848, le peuple de Paris mettra trois mois de misère au service de la République, de même maintenant, le peuple se montrait prêt à tout supporter, pourvu que la Constitution lui promît d'apporter un soulagement, pourvu qu'elle y mît un peu de bonne volonté.
Si, trois ans plus tard, ce même peuple, si prêt à se contenter de peu, si prêt à attendre, devint farouche et commença l'extermination des contre-révolutionnaires, c'est qu'il y eut recours comme au moyen suprême de sauver quelque chose de la Révolution,– c'est qu'il la vit sur le point de sombrer, avant d'avoir accompli aucun changement substantiel dans la voie économique, pour le peuple.
En juillet 1790, rien ne fait présager ce sombre et farouche caractère. «La Révolution n'a été encore qu'un songe douloureux pour le peuple.» elle n'a pas encore tenu ses promesses. Peu importe ! Elle est en marche ! Et cela suffit.Partout le peuple sera à l'allégresse.
Mais la réaction est déjà là, en armes, et dans un mois ou deux, elle va se montrer dans toute sa force. A l'anniversaire prochain du 14 juillet, le 17 juillet 1791, elle sera déjà assez forte pour fusiller le peuple sur ce même Champ de Mars.
XXIV
Les districts et les sections de ParisNous avons vu les soulèvements populaires, par lesquels la Révolution avait commencé dès les premiers mois de 1789. Cependant il ne suffit pas, pour une révolution, qu'il y ait des soulèvements populaires, plus ou moins victorieux. Il faut qu'il reste après ces soulèvements quelque chose de nouveau dans les institutions, qui permette aux nouvelles formes de la vie de s'élaborer et de s'affermir.
Le peuple français semble avoir compris cette nécessité à merveille, et le quelque chose de nouveau qu'il introduisit dans la vie de la France dès ses premiers soulèvements, ce fut la Commune populaire. La centralisation gouvernementale vint plus tard ; mais la Révolution commença par créer la Commune, et cette institution lui donna, on va le voir, une force immense.
En effet, dans les villages, c'était la Commune des paysans qui réclamait l'abolition des droits féodaux et légalisait le refus de paiement de ces droits ; elle qui reprenait aux seigneurs les terres autrefois communales, résistait aux nobles, luttait contre les prêtres, protégeait les patriotes, et plus tard les sans-culottes ; elle qui arrêtait les émigrés rentrés – ou bien le roi évadé.
Dans les villes, c'était la Commune municipale qui reconstruisait tout l'aspect de la vie, s'arrogeait le droit de nommer les juges, changeait de sa propre initiative l'assiette des impôts, et plus tard, à mesure que la Révolution suivait son développement, devenait l'arme des sans-culottes pour lutter contre la royauté, les conspirateurs royalistes et l'invasion allemande. Encore plus tard, en l'an II, c'étaient las Communes qui se mettaient à accomplir le nivellement des fortunes.
Enfin, à Paris, on le sait, ce fut la Commune qui renversa le roi, et après le 10 août fut le vrai foyer et la vraie force de la Révolution ; celle-ci ne conserva sa vigueur qu'autant que vécut la Commune.
L'âme de la Grande Révolution, ce furent ainsi les Communes, et sans ces foyers répandus sur tout le territoire, jamais la Révolution n'aurait eu la force de renverser l'ancien régime, de repousser l'invasion allemande, de régénérer la France.
Il serait erroné, cependant, de se représenter les Communes d'alors comme des corps municipaux modernes, auxquels les citoyens, après s'être passionnés quelques jours pendant les élections, confient naïvement la gestion de toutes leurs affaires, sans plus s'en occuper. La folle confiance au gouvernement représentatif, qui caractérise notre époque, n'existait pas pendant la Grande Révolution. La commune, issue des mouvements populaires, ne se séparait pas du peuple. Par l'intermédiaire de ses districts, de ses sections, de ses tribus, constitués comme autant d'organes d'administration populaire, elle restait peuple, et c'est ce qui fit la puissance révolutionnaire de ces organismes.
Puisque c'est pour Paris que l'on connaît le mieux l'organisation et la vie des districts et des sections, c'est de ces organes de la ville de Paris que nous allons parler, d'autant plus qu'en étudiant la vie d'une «section» de Paris, nous apprenons à connaître, à peu de choses près, la vie de mille Communes en province.
Dès que la Révolution eut commencé, et surtout dès que les événements réveillèrent l'initiative de Paris à la veille du 14 juillet, le peuple, avec son merveilleux esprit d'organisation révolutionnaire, s'organisait déjà d'une façon stable en vue de la lutte qu'il aurait à soutenir et dont il sentit de suite la portée.
Pour les élections, la ville de Paris avait été divisée en soixante districts qui devaient nommer les électeurs du second degré. Une fois ceux-ci nommés, les districts devaient disparaître. Mais ils restèrent et s'organisèrent eux-mêmes, de leur propre initiative, comme organes permanents de l'administration municipale, en s'appropriant diverses fonctions et attributions qui appartenaient auparavant à la police, ou à la justice, ou bien encore à différents ministères de l'ancien régime.
Ils s'imposèrent ainsi, et au moment où tout Paris était en ébullition à la veille du 14 juillet, ils commencèrent à armer le peuple et à agir comme des autorités indépendantes, si bien que le Comité permanent, formé à l'Hôtel de ville par la bourgeoisie influente (voyez le chapitre XII) dut convoquer les districts pour s'entendre avec eux. Pour armer le peuple, pour constituer la garde nationale et surtout pour mettre Paris en état de défense contre une attaque armée de Versailles, les districts déployèrent la plus grande activité.
Après la prise de la Bastille, on voit déjà les districts agir comme organes attitrés de l'administration municipale. Chaque district nomme son Comité civil, de 16 à 24 membres, pour gérer ses affaires. D'ailleurs, comme l'a très bien dit Sigismond Lacroix dans son introduction au premier volume des Actes de la Commune de Paris pendant la Révolution(t. I, Paris 1894, p. VII), chaque district s'organise lui-même, «comme il l'entend». Il y a même une grande variété dans leur organisation. Un district, «devançant les vœux de l'Assemblée nationale sur l'organisation judiciaire, se nomme des juges de paix et de conciliation.» Mais pour se concerter entre eux «ils créent un bureau central de correspondance où des délégués spéciaux se rencontrent et échangent leurs communications.» Un premier essai de Commune se fait ainsi - de bas en haut,par la fédération des organismes de district, surgie révolutionnairement de l'initiative populaire. La Commune révolutionnaire du 10 août se dessine ainsi dès cette époque, et surtout dès décembre 1789, lorsque les délégués des districts essayèrent de former un Comité central à l'archevêché.
C'est par l'intermédiaire des «districts» que dès lors Danton, Marat et tant d'autres surent inspirer aux masses populaires de Paris un souffle de révolte, et ces masses s'habituaient à se passer des corps représentatifs, à pratiquer le gouvernement direct (1).
Immédiatement après la prise de la Bastille, les districts avaient chargé leurs députés de préparer, d'accord avec le maire de Paris, Bailly, un plan d'organisation municipale qui serait ensuite soumis aux districts eux-mêmes. Mais en attendant ce plan, les districts procédaient comme il le trouvaient nécessaire, agrandissant eux-mêmes le cercle de leurs attributions.
Lorsque l'Assemblée nationale se mit à discuter la loi municipale, elle précédait, comme il fallait bien s'y attendre d'un corps aussi hétérogène, avec une lenteur désolante. «Au bout de trois mois», dit Lacroix, «le premier article du nouveau plan de Municipalité était encore à écrire» (Actes,t. II, p. XIV). On comprend que «ces lenteurs parurent suspectes aux districts», et dès lors se manifeste à l'égard de l'Assemblée des représentants de la Commune l'hostilité de plus en plus marquée d'une partie de ses commettants. Mais ce qui est surtout à relever, c'est que tout en cherchant à donner une forme légale au gouvernement municipal, les districts cherchaient à maintenir leur indépendance. Ils cherchaient l'union d'action – non dans la soumission des districts à un Comité central, mais dans leur union fédérative.
«L'état d'esprit des districts... se caractérise à la fois par un sentiment très fort de l'unité communale et par une tendance non moins forte vers le gouvernement direct, dit Lacroix (t. II, pp. XIV et XV). «Paris ne veut pas être une fédération de soixante républiques découpées au hasard dans son territoire ; la Commune est une, elle se compose de l'ensemble de tous les districts... Nulle part on ne trouve d'exemple d'un district prétendant vivre à l'écart des autres... Mais à côté de ce principe incontesté, un autre se dégage... qui est celui-ci : la Commune doit légitimer et administrer elle-même, directement autant que possible ; le gouvernement représentatif doit être restreint au minimum; tout ce que la Commune peut faire directement doit être décidé par elle, sans intermédiaire, sans délégation, ou par des délégués réduits au rôle de mandataires spéciaux, agissant sous le contrôle incessant des mandants... c'est finalement aux districts, aux citoyens réunis en assemblées générales de districts, qu'appartient le droit de légiférer et d'administrer pour la Commune.»On voit ainsi que les principes anarchistes qu'exprima quelques années plus tard Godwin, en Angleterre, datent déjà de 1789, et qu'il ont leur origine, non dans des spéculations théoriques, mais dans les faitsde la Grande Révolution.Plus encore : il y a un fait frappant signalé par Lacroix, – qui démontre jusqu'à quel point les districts savent se distinguer de la Municipalité et l'empêchent d'empiéter sur leurs droits. Lorsque, le 30 novembre 1789, Brissot conçut le plan de doter Paris d'une constitution municipale concertée entre l'Assemblée nationale et un Comité choisi par l'Assemblée des Représentants (le Comité permanent du 12 juillet 1789), les districts s'y opposèrent immédiatement. Rien ne devait être fait dans la sanction directe des districts eux-mêmes (Actes,t. III, p. IV) et le plan de Brissot dut être abandonné. Plus tard, en avril 1790, lorsque l'Assemblée commença la discussion de la loi municipale, elle eut à choisir entre deux projets : celui de l'assemblée (libre et illégale) de l'archevêché, adopté par la majorité des sections et signé par Bailly, et celui des représentants de la Commune, appuyé par quelques districts seulement. Elle opina pour le premier.
Inutile de dire que les districts ne se bornaient nullement aux affaires municipales. Toujours ils prenaient part aux grandes questions politiques qui passionnaient la France. Le vetoroyal, le mandat impératif, l'assistance aux pauvres, la question des juifs, celle du «marc d'argent» (voy. ch. XXI) – tout cela était discuté par les districts. Pour le marc d'argent, ils prenaient eux-mêmes l'initiative, se convoquaient les uns les autres, nommaient des comités. «Ils arrêtent leurs résolutions, dit Lacroix, et laissant de côté les Représentants officiels de la Commune, s'en vont, le 8 février (1790), porter directement à l'Assemblée nationale la première Adresse de la Commune de Paris dans ses sections.C'est une manifestation personnelle des districts, en dehors de toute représentation officielle, pour appuyer la motion de Robespierre à l'Assemblée nationale contre le marc d'argent.» (T. III, pp. XII et XIII.)
Ce qui est encore plus intéressant, c'est que dès lors on voit les villes de province se mettre en rapports avec la Commune de Paris pour toutes sortes de choses. On voit ainsi surgir cette tendance, qui deviendra plus tard si manifeste, à établir un lien direct entre les villes et les villages de France, en dehors du parlement national. Et cette action directe, spontanée, donne à la Révolution une force irrésistible.
C'est surtout dans une affaire d'importance capitale – la liquidation des biens du clergé – que les districts firent sentir leur influence et leur capacité d'organisation. La loi avait bien ordonné sur le papier la saisie des biens du clergé et leur mise en vente au bénéfice de la nation ; mais elle n'avait indiqué aucun moyen pratique pour faire de cette loi une réalité. Alors, ce furent les districts de Paris qui proposèrent de servir d'intermédiaires pour l'achat de ces biens et invitèrent toutes les municipalités de France à faire de même, ce qui représentait une solution pratique pour l'application de la loi.
La façon d'opérer des districts, pour décider l'Assemblée à leur confier cette importante affaire, a été racontée par l'éditeur des Actes de la Commune.– «qui a parlé et agiau nom de cette grande personnalité, la Commune de Paris ?» demande Lacroix. Et il répond : «Le Bureau de Ville, d'abord, qui a émis l'idée ; puis, les districts qui l'ont approuvée, et qui, l'ayant approuvée, se sont substitués au Conseil de Ville pour l'exécution, ont négocié, traité directement avec l'État,c'est-à-dire avec l'Assemblée Nationale, réalisé enfin directement l'achat projeté,le tout contrairement à un décret formel, mais avec l'assentiment de l'Assemblée souveraine.»
Ce qu'il y a de plus intéressant, c'est que les districts, s'étant une fois saisis de cette affaire, en écartèrent aussi la vieille Assemblée des Représentants de la Commune, trop caduque déjà pour une action sérieuse, et aussi, à deux reprises, ils écartèrent le Conseil de Ville, qui voulait intervenir. Les districts, dit Lacroix, «préfèrent constituer, en vue de ce but spécial, une assemblée délibérante particulière, composée de 60 délégués, un par district, et un petit conseil exécutif de 12 membres choisis parmi les soixante premiers» (p. XIX).
En agissant de cette façon – et les libertaires aujourd'hui feraient de même – les districts de Paris posaient les bases d'une nouvelle organisation libertaire de la société (2).
Alors que la réaction gagnait de plus en plus de terrain en 1790, on voit au contraire les districts de Paris acquérir de plus en plus d'influence sur la marche de la Révolution. Pendant que l'Assemblée sape peu à peu le pouvoir royal, les districts et puis les sections de Paris élargissent peu à peu le cercle de leurs fonctions au sein du peuple ; ils soudent aussi l'alliance entre Paris et les provinces et ils préparent le terrain pour la commune révolutionnaire du 10 août.
«L'histoire municipale», dit Lacroix, «se fait en dehors des assemblées officielles. C'est par les districts que s'accomplissent les actes les plus importants de la vie communale, politique et administrative : l'acquisition des biens nationaux se poursuit, comme l'ont voulu les districts, par l'intermédiaire de commissaires spéciaux ; la fédération nationale est préparée par une réunion de délégués auxquels les districts ont donné un mandat spécial... La fédération du 14 juillet est également l'œuvre exclusive et directe des districts», – leur organe en ce cas-là, étant l'Assemblée des députés des sections pour le pacte fédératif (T I, p. II, IV, et 729, note).
On aime toujours dire, en effet, que c'est l'Assemblée qui représentait l'unité nationale. Cependant, lorsqu'il fut question de la fête de la Fédération, les politiciens, comme l'avait fait remarquer Michelet, furent saisis d'effroi en voyant des hommes affluer de toutes les parties de la France vers Paris pour la fête, et il fallut que la commune de Paris forçât la porte de l'Assemblée nationale pour obtenir le consentement de celle-ci à la fête. «il fallut que l'Assemblée, bon gré, mal gré, l'accordât.»
Mais ce qui est plus important, c'est que de mouvement, né d'abord, comme l'ont observé Buchez et Roux, du besoin d'assurer les subsistances et de se garantir contre les craintes d'une invasion étrangère, c'est-à-dire, en partie, d'un fait d'administration locale, – prit dans les sections (3) le caractère d'une confédération générale, où seraient représentés tous les cantons des départements de la France et tous les régiments de l'armée ! L'organe créé pour l'individualisation des divers quartiers de Paris, devint ainsi l'instrument de l'union fédérative de toute la nation.
(1) Sigismond Lacroix, Actes de la Commune,t. III, p. 625 ; – Mellié, Les sections de Paris pendant la Révolution,Paris, 1898, p. 9.
(2) S. Lacroix, dans son introduction au quatrième volume des Actes de la commune, raconte cette affaire tout au long. Mais je ne peux m'empêcher de reproduire ici les lignes suivantes de l'Adresse à l'Assemblée Nationale par les députés des soixante sections de Paris, relativement à l'acquisition à faire au nom de la commune, des domaines nationaux.Comme les élus du Conseil de Ville voulaient se substituer dans cette affaire d'achats aux sections, les sections réclament et expriment cette idée si juste, concernant les représentants d'un peuple : «Comment serait-il possible que l'acquisition consommée par la Commune elle-même, par le ministère de ses commissaires spécialement nommésad hoc, fût moins légale qui si elle était faite par des représentants généraux... N'est-il plus de principe que les fonctions du mandataire cessent ne présence de son commettant ?»Langage superbe et vrai, malheureusement oublié aujourd'hui pour des fictions gouvernementales.
(3) Voy. S. Lacroix, Les Actes de la Commune,1ère série, t. VI, 1897, pp. 273 et suivantes.
XXV
Les sections de Paris sous la nouvelle loi municipaleNous nous sommes tellement laissés gagner aux idées de servitude envers l'État centralisé que les idées mêmes d'indépendance communale («autonomie» serait dire trop peu), qui étaient courantes en 1789, nous semblent baroques. M. L. Foubert (1) a parfaitement raison de dire, en parlant du plan d'organisation municipale décrété par l'Assemblée nationale le 21 mai 1790, que «l'application de ce plan paraîtrait aujourd'hui, tant les idées ont changé, acte révolutionnaire, voire même anarchique» et il ajoute qu'alors, cette loi municipale fut trouvée insuffisante par les Parisiens, habitués dans leurs districts, depuis le 14 juillet 1789, à une très grande indépendance.
Ainsi, la détermination exacte des pouvoirs, à laquelle aujourd'hui on attache tant d'importance, semblait alors aux Parisiens et même aux législateurs de l'Assemblée une question inutile et attentatoire à la liberté. Comme Proudhon, qui disait : La Commune sera tout, ou rien,les districts de Paris ne comprenaient pas que la Commune ne fût pas tout.«Une Commune, disaient-ils, est une société de co-propriétaires et de co-habitants, renfermés dans l'enceinte d'un lieu circonscrit et limité, et ayant collectivement les mêmes droits qu'un citoyen.» Et, partant de cette définition, ils disaient que la Commune de Paris – comme tout autre citoyen – «ayant la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression», a, par conséquent, tout le pouvoir de disposer de ses biens, ainsi que celui de garantir l'administration de ces biens, la sécurité des individus, la police, la force militaire, – tout.La commune, en fait, est souveraine sur son territoire : Seule condition de liberté pour une Commune.
Mieux encore. La troisième partie du préambule de la loi municipale de mai 1790 établissait un principe que l'on comprend mal aujourd'hui, mais que l'on appréciait beaucoup à cette époque. C'était celui d'exercer directementses pouvoirs, sans intermédiaires. «La Commune de Paris, à raison de sa liberté, ayant par elle-même l'exercice de tous ses droits et pouvoirs, elle les exerce toujours elle-même,– directement autant que possible, et aussi peu que possible, par délégation.» C'est ainsi que s'exprimait le préambule.
Autrement dit, la Commune de Paris ne sera pas un État gouverné, mais un peuple se gouvernant lui-même directement, sans intermédiaires, sans maîtres.
C'est l'Assemblée générale de la section – toujours en permanence – et non pas les élus d'un Conseil communal, qui sera l'autorité suprême, pour tout ce qui concerne les habitants de Paris. Et si les sections décident d'un commun accord de se soumettre dans les questions générales à la majorité d'entre elles, elles n'abdiquent pas pour cela le droit de se fédérer par affinités, de se porter d'une section à une autre pour influencer les décisions des voisins, et de tâcher toujours d'arriver à l'unanimité.
La permanence des assemblées générales des sections – c'est cela, dissent les sections, qui servira à faire l'éducation politique de chaque citoyen, et lui permettra, le cas échéant, «d'élire en connaissance de cause ceux dont il aura remarqué le zèle et apprécié les lumières.» (Section des Mathurins ; cité par Foubert, p. 155.)
Et la section en permanence – le forum toujours ouvert – est le seul moyen, disent-elles, d'assurer une administration honnête et intelligente.
Enfin, comme le dit très bien Foubert, c'est la défiance qui inspire les sections : la défiance envers tout pouvoir exécutif.«Celui qui exécute, étant dépositaire de la force, doitnécessairement en abuser.» «C'est l'idée de Montesquieu et de Rousseau», ajoute Foubert ; c'est aussi la nôtre !
On comprend la force que ce point de vue devait donner à la Révolution, d'autant plus qu'il se combinait avec cet autre, aussi indiqué par Foubert : «C'est que le mouvement révolutionnaire, dit-il, s'est produit autant contre la centralisation que contre le despotisme.» Ainsi, le peuple français semble avoir compris, au début de la Révolution, que l'immense transformation qui s'imposait à lui ne pouvait être accomplie, ni constitutionnellement, ni par une force centrale : elle devait être l'œuvre des forces locales, et, pour agir, celles-ci devaient jouir d'une grande liberté.
Peut-être, aura-t-il pensé que l'affranchissement, la conquête de la liberté, devait commencer par le village, par chaque ville. La limitation du pouvoir royal n'en serait rendue que plus facile.
Il est évident que l'Assemblée nationale chercha à tout faire pour diminuer la force d'action des districts et pour les placer sous la tutelle d'un gouvernement communal, que la représentation nationale pourrait tenir sous son contrôle. Ainsi la loi municipale des 27 mai- 27 juin 1790 supprima les districts. Elle voulait mettre fin à ces foyers de la Révolution, et pour cela elle introduisit d'abord une nouvelle subdivision de Paris, en 48 sections, et ensuite, elle ne permit qu'aux citoyens actifs de prendre part aux assemblées électorales et administratives des nouvelles «sections».
Cependant, la loi avait beau limiter les devoirs des sections en statuant que dans leurs assemblées elles ne s'occuperaient «d'aucune autre affaire que des élections et des prestations du serment civique» (titre I, article 11), – on n'obéissait pas. Le pli avait déjà été pris depuis plus d'un an, et les «sections» continuèrent à agir, comme les «districts» avaient agi. D'ailleurs, la loi municipale dut bien accorder elle-même aux sections les attributions administratives que les districts s'étaient déjà arrogées. Aussi retrouve-t-on dans la nouvelle loi les seize commissaires, élus, chargés non seulement de diverses fonctions de police et même de justice, mais aussi pouvant être chargés, par l'administration du département, «de la répartition des impôts dans leurs sections respectives» (titre IV, article 12). En outre, si la Constituante supprima «la permanence», c'est-à-dire le droit permanent des sections de se réunir sans convocation spéciale, elle fut forcée néanmoins de leur reconnaître le droit de tenir des assemblées générales dès que celles-ci seraient demandées par cinquante citoyens actifs (2).
Cela suffisait, et les sections ne manquèrent pas d'en profiter. Un mois à peine après l'installation de la nouvelle municipalité, Danton et Bailly venaient, par exemple, à l'Assemblée nationale, de la part des 43 sections (sur 48), demander le renvoi immédiat des ministres et leur mise en accusation devant un tribunal national.
Les sections ne se départaient donc pas de leur souveraineté. Quoiqu'elle leur fût enlevée par la loi, elles la gardaient et l'affirmaient hautement. Leur pétition, en effet, n'avait rien de municipal, mais – elles agissaient, et tout était dit. D'ailleurs, les sections étaient si importantes par les diverses fonctions qu'elles s'étaient attribuées, que l'Assemblée nationale les écouta et leur répondit avec bienveillance.
Il en fut de même pour la clause de la loi municipale de 1790 qui soumettait les municipalités entièrement «aux administrations de département et de district pour tout ce qui concerne les fonctions qu'elles auraient à exercer par délégation de l'administration générale.» (Art. 55) Ni les sections, ni, par leur intermédiaire, la Commune de Paris, ni les Communes de province ne se soumirent à cette clause. Elles l'ignoraient et gardaient leur souveraineté.
En général, peu à peu les sections reprirent le rôle de foyers de la Révolution ; et si leur activité se ralentit pendant la période de réaction traversée en 1790 et 1791, ce furent encore et toujours, comme on le verra par la suite, les sections qui réveillèrent Paris en 1792 et préparèrent la Commune révolutionnaire du 10 août.
Chaque section nommait, avons-nous dit, en vertu de la loi du 21 mai 1790, seize commissaires, et ces commissaires, constitués en Comités civils, chargés d'abord de fonctions de police seulement, n'ont cessé, pendant toute la durée de la Révolution, d'élargir leurs fonctions dans toutes les directions. Ainsi, en septembre 1790, l'Assemblée se voyait forcée de reconnaître aux sections ce que nous avons déjà vu Strasbourg s'arroger dès le mois d'août 1789 : notamment, le droit de nommer les juges de paix et leurs assesseurs, ainsi que les prud'hommes. Et ce droit, les sections le gardèrent jusqu'au moment où le gouvernement révolutionnaire jacobin fut institué, le 4 décembre 1793.
D'autre part, vers ces mêmes comités civils des sections parvenaient, vers la fin de 1790, après une vive lutte, à s'approprier la gestion des affaires des bureaux de bienfaisance, ainsi que le droit, très important, de surveiller et d'organiser l'assistance, – ce qui leur permit de remplacer les ateliers de charité de l'ancien régime par des «ateliers de secours», administrés par les sections elles-mêmes. Dans cette direction on vit plus tard les sections développer une activité remarquable. A mesure que la Révolution progressait dans ses idées sociales, les sections faisaient de même. ainsi elles se firent peu à peu entrepreneurs d'habillements, de linge, de chaussures pour l'armée, – elles organisèrent la moulure, etc., si bien qu'en 1793 tout citoyen ou citoyenne domicilié dans la section put se présenter à l'atelier de sa section et y recevoir de l'ouvrage (Ernest Meillé, p. 289). Une vaste, puissante organisation surgit plus tard de ces premiers débuts, - si bien qu'en l'an II (1793-1794) les sections essayèrent de se substituer complètement à l'administration des habillements de l'armée, ainsi qu'aux entrepreneurs.
Le «droit au travail», que le peuple des grandes villes réclama en 1848, n'était donc qu'une réminiscence de ce qui avait existé de fait à Paris pendant la Grande Révolution, – mais accompli d'en bas, et non d'en haut, comme le voulaient les Louis Blanc, les Vidal et autres autoritaires siégeant au Luxembourg.
Il y eut mieux que cela. Non seulement les sections surveillaient pendant toute la durée de la Révolution les apports et la vente du pain, le prix des objets de première nécessité et l'application du maximum des prix, lorsque celui-ci fut établi par la loi. Elles prirent aussi l'initiative de mettre en culture les terrains vagues de Paris, afin d'accroître la production agricole par la culture maraîchère.
Ceci paraîtra, peut-être, mesquin à ceux qui ne pensent en révolution qu'au coup de feu et aux barricades ; mais c'est précisément en entrant dans tous les menus détails de la vie quotidienne des travailleurs, que les sections de Paris développèrent leur puissance politique et leur initiative révolutionnaire.
Mais n'anticipons pas. Reprenons le récit des événements, et nous reviendrons encore aux sections de Paris lorsque nous parlerons de la Commune du 10 août.
(1)L'idée autonomiste dans les districts de Paris en 1789 et en 1790.«La Révolution Française,» XIVe année, n°8, 14 février 1895, p. 141 et suivantes.
(2) Danton avait bien compris la nécessité de garder aux sections les droits qu'elles s'étaient arrogés durant la première année de la Révolution, et c'est pourquoi le Réglement général pour la Commune de Paris,qui fut élaboré par les députés des sections à l'Archevêché, en partie sous l'inspiration de Danton, et adopté le 7 avril 1790, par 40 districts, supprimait le conseil général de la Commune. Il remttait la décision aux citoyens assemblés par sections,qui retenaient le droit de permanence. Par contre, le «plan de municipalité» de Condorcet, fidèle au système représentatif, personnifiait la Commune dans son Conseil général élu, auquel il donnait tous les droits. (Lacroix, Actes,2e série, t. I, p. XIII.)
XXVI
Lenteurs dans l'abolition des droits féodauxA mesure que la Révolution avançait, les deux courants dont nous avons parlé au commencement de cet ouvrage, le courant populaire et le courant de la bourgeoisie, se dessinaient de plus en plus nettement, – surtout dans les affaires d'ordre économique.
Le peuple cherchait à mettre fin au régime féodal. Il se passionnait pour l'égalité,en même temps que pour la liberté.Puis, en voyant les lenteurs, même dans sa lutte contre le roi et les prêtres, il perdait patience et cherchait à mener la révolution jusqu'au bout. Prévoyant déjà le jour où l'élan révolutionnaire s'épuiserait, il cherchait à rendre à jamais impossible le retour des seigneurs, du despotisme royal, du régime féodal et du règne des riches et des prêtres. Et, pour cela, il voulait – du moins dans une bonne moitié de la France – la reprise de possession de la terre, des lois agraires qui eussent permis à chacun de cultiver le sol s'il le voulait, et des lois pour niveler riches et pauvres dans leurs droits civiques.
Il s'insurgeait quand on le forçait à payer la dîme ; il s'emparait de vive force des municipalités pour frapper les prêtres et les seigneurs. Bref, il maintenait une situation révolutionnaire dans une bonne partie de la France, tandis qu'à Paris il surveillait de près ses législateurs, du haut des tribunes de l'Assemblée, dans les clubs et dans les sections. Enfin, lorsqu'il fallait frapper la royauté de vive force, il s'organisait pour l'insurrection et combattait, le 14 juillet 1789 et le 10 août 1792, les armes à la main.
D'autre part, la bourgeoisie, ainsi que nous l'avons vu, travaillait avec énergie à achever «la conquête des pouvoirs», – le mot date déjà de cette époque. A mesure que le pouvoir du roi et de la Cour s'effritait et tombait dans le mépris, la bourgeoisie s'en emparait. Elle lui donnait une assiette solide dans les provinces et elle organisait en même temps sa fortune, présente et future.
Si, dans certaines régions, la grande masse des biens confisqués aux émigrés et aux prêtres avait passé, par petits lots, aux mains des pauvres (c'est ce qui ressort, du moins, des recherches de Loutchistzky (1), dans d'autres régions, une immense partie de ces biens avait servi à enrichir les bourgeois, tandis que toutes sortes de spéculations financières posaient les fondements d'un grand nombre de fortunes du Tiers-État.
Mais ce que les bourgeois instruits avaient surtout bien appris, – la Révolution de 1648 en Angleterre leur servant en cela d'exemple, – c'est que maintenant leur tour était venu de s'emparer du gouvernement de la France, et que la classe qui gouvernerait aurait pour elle la richesse, d'autant plus que la sphère d'action de l'État allait s'agrandir immensément par la formation d'une armée permanente nombreuse et la réorganisation de l'instrument publique, de la justice, de l'impôt, et ainsi de suite. On l'avait bien vu après la révolution d'Angleterre.
On comprend dès lors qu'un abîme devait se creuser de plus en plus, en France, entre la bourgeoisie et le peuple : la bourgeoisie, qui avait voulu la révolution et qui y poussa le peuple, tant qu'elle n'eut pas senti que «la conquête des pouvoirs» s'achevait déjà à son avantage ; et le peuple qui avait vu dans la révolution le moyen de s'affranchir du double joug de la misère et de l'absence de droits politiques.
Ceux que les hommes «d'ordre» et «d'État» appelèrent alors les «anarchistes», aidés par un certain nombre de bourgeois, - des Cordeliers et quelques Jacobins, – trouvèrent d'un côté. Quant aux «hommes d'État» et aux défenseurs «des propriétés», comme on disait alors, ils trouvèrent leur complète expression dans le parti politique de ceux qu'on appela plus tard les Girondins : c'est-à-dire dans les politiciens qui se groupèrent en 1792 autour de Brissot et du ministre Roland.
Nous avons déjà raconté, au chapitre XV, à quoi se réduisait la prétendue abolition des droits féodaux pendant la nuit du 4 août, ainsi que les arrêtés votés par l'Assemblée du 5 au 11 août ; nous allons voir maintenant quels développements cette législation reçut dans les années 1790 et 1791.
Mais comme cette question de droits féodaux domine toute la Révolution, et qu'elle ne trouva sa solution qu'en 1793, après l'expulsion des Girondins de la Convention, nous allons, au risque de quelques répétitions, résumer encore une fois la législation du mois d'août 1789, avant d'aborder ce qui fut fait dans les deux années suivantes. C'est d'autant plus nécessaire qu'une confusion des plus regrettables continue à régner sur ce sujet, alors que l'abolition des droits féodaux fut l'œuvre principale de la Grande Révolution. Sur cette question se livrèrent les plus grands combats, aussi bien dans la France rurale qu'à Paris, à l'Assemblée et cette abolition fut ce qui survécut le mieux de la Révolution, en dépit de toutes les vicissitudes politiques traversées par la France au dix-neuvième siècle.
L'abolition des droits féodaux n'entrait certainement pas dans la pensée des hommes qui appelaient de leurs vœux la rénovation sociale avant 1789. A peine pensait-on alors à en corriger les abus : on se demandait même s'il était possible de «diminuer la prérogative seigneuriale», comme disait Necker. C'est la Révolution qui posa cette question.
«Toutes les propriétés sans exception seront constamment respectées», faisait-on dire au roi à l'ouverture des États généraux, «et Sa Majesté comprend expressément sous le nom de propriété les dîmes, cens, rentes, droits et devoirs féodaux et seigneuriaux, et généralement tous les droits et prérogatives, utiles ou honorifiques, attachés aux terres et aux fiefs appartenant aux personnes.»
Aucun des futurs révolutionnaires ne protesta contre cette manière de concevoir les droits des seigneurs et des propriétaires foncier en général.
«Mais, dit Dalloz, – l'auteur connu du Répertoire de jurisprudence,que l'on ne taxera certainement pas d'exagération révolutionnaire, – les populations agricoles n'entendaient pas ainsi les libertés qu'on leur promettait ; les campagnes entrèrent de toutes parts en insurrection ; les châteaux furent incendiés, les archives, les dépôts de rôles et de redevances, etc., furent détruits, et dans une foule de localités les seigneurs souscrivirent des actes de renonciation à leurs droits.» (Article Féodalisme.)
Alors, à la lueur de l'insurrection paysanne, qui menaçait de prendre de vastes proportions, eut lieu la séance du 4 août.
L'Assemblée nationale, nous l'avons vu, vota cet arrêté ou plutôt cette déclaration de principes, dont l'article 1er disait :
«l'Assemblée Nationale détruit entièrement le régime féodal.»
L'impression produite par ces paroles fut immense. Elles ébranlèrent la France et l'Europe. On parla d'une Saint-Barthélemy des propriétés. Mais le lendemain même, l'Assemblée, nous l'avons déjà dit, se ravisait. Par une série de décrets ou plutôt d'arrêtés, des 5, 6, 8, 10 et 11 août, elle rétablissait et plaçait sous la protection de la Constitution tout ce qu'il y avait d'essentieldans les droits féodaux. Renonçant, sauf certaines exceptions, aux servitudes personnelles qui leur étaient dues, les seigneurs gardaient, avec d'autant plus de soin, ceux de leurs droits, souvent tout aussi monstrueux, qui pouvaient être représentés d'une façon ou d'une autre, comme des redevances dues pour la possession ou pour l'usage de la terre, – les droits réels,comme disaient les législateurs (sur les choses : res,en latin, signifiant chose).Telles étaient, non seulement les rentes foncières, mais aussi une foule de paiements et de redevances, en argent et en nature, variant de pays à pays, établis lors de l'abolition du servage et attachés alors à la possession de la terre. Tous ces prélèvements avaient été consignés dans les terrierset depuis lors ils avaient été souvent vendus ou concédés à des tiers.
Champarts, terriers, agriers comptants – et les dîmes aussi – tout ce qui avait une valeur pécuniaire – fut maintenu intégralement.Les paysans obtenaient seulement le droit de racheter ces redevances,– s'ils parvenaient un jour à s'entendre avec le seigneur sur le prix de rachat. Mais l'Assemblée se garda bien, soit de fixer un terme au rachat, soit d'en préciser le taux.
Au fond, sauf l'idée de propriété féodale qui se trouvait ébranlée par l'article 1er des arrêtés des 5-11 août, tout ce qui concernait les redevances réputées terriennesrestait tel quel, et les municipalités étaient chargées de mettre les paysans à la raison s'ils ne payaient pas. Nous avons vu avec quelle férocité certaines d'entre elles s'acquittèrent de cette mission (2).
On a pu voir, en outre, par la note de James Guillaume, donnée ci-dessus (pp. 181-183), que l'Assemblée, en spécifiant dans un e ses actes d'août 1789 qu'ils n'étaient que des «arrêtés», leur donnait ainsi l'avantage de ne pas exiger la sanction du roi. Mais en même temps elle les privait par là même du caractère de lois,tant que leurs dispositions ne seraient pas mises un jour sous forme de décrets constitutionnels ; elle ne leur donnait aucun caractère obligatoire. Il n'y avait rien de fait légalement.
D'ailleurs, même ces «arrêtés» parurent trop avancés aux seigneurs et au roi. Celui-ci tâchait de gagner du temps pour ne pas les promulguer, et le 18 septembre il adressait encore des remontrances à l'Assemblée Nationale, pour l'inviter à réfléchir. Il ne se décida à les promulguer que le 6 octobre, après que les femmes l'eurent amené à Paris et placé sous la surveillance du peuple. Mais alors l'Assemblée fit à son tour la sourde oreille. Elle ne pensa à les promulguer que le 3 novembre 1789, lorsqu'elle les envoya aux parlements provinciaux (cours de justice) ; si bien que les «arrêtés» des 5-11 août ne furent jamais véritablement promulgués.
On comprend que la révolte des paysans devait continuer - et c'est ce qui arriva. Le rapport du Comité féodal, fait par l'abbé Grégoire en février 1790, constatait, en effet, que l'insurrection paysanne continuait ou reprenait en vigueur depuis le mois de janvier. Elle se répandait de l'Est vers l'Ouest.
Mais à Paris, la réaction avait déjà gagné beaucoup de terrain depuis le 6 octobre ; et lorsque l'Assemblée nationale entreprit l'étude des droits féodaux après le rapport de Grégoire, elle légiféra dans un esprit réactionnaire. En réalité, les décrets qu'elle fit du 28 février au 5 mars, et e 18 juin 1790, eurent pour effet de rétablir le régime féodal dans ce qu'il avait d'essentiel.
Telle fut (on le voit par les documents de l'époque) l'opinion de ceux qui voulaient alors l'abolition du féodalisme. On parla de ces décrets comme rétablissant le féodalisme.
D'abord, la distinction entre les droits honorifiques,abolis sans rachat, et les droits utiles,que les paysans devaient racheter, fut maintenue entièrement et confirmée ; et, ce qui fut bien pire, plusieurs droits féodaux personnels ayant été déjà classés, comme droits utiles,ceux-ci furent «entièrement assimilés aux simples rentes et charges foncières(3).» Ainsi des droits qui n'étaient qu'une usurpation, un vestige du servage personnel, et qui aurait dû être condamnés à cause de cette origine, se trouvaient placés sur le même pied que des obligations qui résultaient de la location du sol.
Pour non-paiement de ces droits, le seigneur, – alors même qu'il perdait le droit de «saisie féodale»(art 6), – pouvait exercer la contrainte de toute sorte, selon le droit commun. L'article suivant s'empressait de le confirmer par ces mots : «Les droits féodaux et censuels, ensemble toutes les ventes, rentes et droits rachetables par leur nature, seront soumis, jusqu'à leur rachat, aux règles que les diverses lois et coutumes du royaume ont établies.»
l'Assemblée alla encore plus loin. Dans la séance du 27 février, se joignant à l'opinion du rapporteur Merlin, elle confirma pour un grand nombre de cas le droit servile de mainmorte.Elle décréta que «les droits fonciers dont la tenure en mainmorte a été convertie en tenure censive, n'étant pas représentatifs de la mainmorte, doivent être conservés.»
La bourgeoisie tenait tellement à cet héritage de la servitude, que l'article 4 du titre III de la loi portait que «si la mainmorte réelleou mixtea été convertie, lors de l'affranchissement, en des redevances foncières et en des droits de mutation, – ces redevances continueront à être dues.»
En général, quand on lit la discussion de la loi féodale dans l'Assemblée, on se demande si c'est bien en mars 1790, après la prise de la Bastille et le 4 août, que ces discussions ont lieu, ou bien si l'on