1918

 

Source : Œuvres, t. 27, Éditions Sociales - Paris, Éditions en langues étrangères - Moscou, 1961, p. 57-61 ; Transcription et mise en page HTML : Smolny, 2011.
Article de la Pravda (édition du soir) n° 35, 25 février 1918.



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Lénine

Une leçon dure, mais nécessaire


La semaine du 18 au 24 (11) février 1918 entrera dans l’histoire de la révolution russe - et internationale - comme un des plus grands tournants historiques.

Le 27 février 1917, le prolétariat russe a renversé la monarchie en agissant en commun avec une partie de la paysannerie, réveillée par le cours des événements militaires, et avec la bourgeoisie. Le 21 avril 1917, il a renversé le pouvoir absolu de la bourgeoisie impérialiste et fait passer le pouvoir entre les mains des partisans petits-bourgeois de la conciliation avec la bourgeoisie. Le 3 juillet, le prolétariat urbain, soulevé en une manifestation spontanée, a porté un coup au gouvernement conciliateur. Le 25 octobre, il l’a jeté bas et a instauré la dictature de la classe ouvrière et de la paysannerie pauvre.

Il fallut défendre cette victoire par la guerre civile. Cela prit environ trois mois : ce fut d’abord la victoire sur Kérenski devant Gatchina, puis les victoires sur la bourgeoisie, les élèves-officiers et une partie des Cosaques contre-révolutionnaires à Moscou, Irkoutsk, Orenbourg, Kiev, et enfin la victoire sur Kalédine, Kornilov et Alexéev à Rostov-sur-Don.

L’incendie de l’insurrection prolétarienne embrasa la Finlande. La flamme gagna la Roumanie.

Sur le front intérieur les victoires furent relativement aisées, l’ennemi ne disposant d’aucune supériorité ni en matériel, ni en organisation et ne pouvant s’appuyer sur aucune base économique, sur aucun soutien dans les masses de la population. La facilité de ces victoires ne pouvait pas ne pas tourner la tête à beaucoup de dirigeants. On vit se répandre l’état d’esprit : « Nous n’en ferons qu’une bouchée ».

On ne voulait pas voir la profonde désagrégation d’une armée qui se démobilisait rapidement et quittait le front. On se grisait de phraséologie révolutionnaire. On transporta cette phraséologie dans le domaine de la lutte contre l’impérialisme mondial. On prit le « relâchement » provisoire de sa poussée contre la Russie pour quelque chose de normal, alors qu’il ne s’expliquait en fait que par un entracte dans la guerre du rapace allemand contre le rapace anglo-français. On prit le début des grèves de masse en Autriche et en Allemagne pour la révolution, laquelle, pensait-on, nous mettait désormais à l’abri de tout danger grave de la part de l’impérialisme allemand. Au lieu d’entreprendre un travail sérieux, efficace, soutenu, pour porter assistance à la révolution allemande, dont la naissance est particulièrement dure et difficile, on se donnait des airs méprisants : « Ces impérialistes allemands..., avec Liebknecht nous n’en ferons qu’une bouchée ! »

La semaine du 18 au 24 février 1918, de la prise de Dvinsk à celle de Pskov (qui devait être repris par la suite), semaine d’offensive militaire de l’Allemagne impérialiste contre la République socialiste des Soviets, fut une leçon amère, cuisante, pénible, mais nécessaire, utile et bienfaisante. Infiniment édifiante était la comparaison des deux groupes de télégrammes et de communications téléphoniques qui affluèrent pendant cette semaine au centre du gouvernement ! D’une part, le déchaînement de la phrase révolutionnaire « résolutoire », de la phrase steinbergienne, pourrait-on dire en se référant au chef-d’œuvre du genre, au discours du socialiste-révolutionnaire « de gauche » (hum... hum...) Steinberg à la séance de samedi du Comité exécutif central [1]. D’autre part, la honte poignante des nouvelles sur les régiments refusant de tenir leurs positions, sur leur refus de défendre même la ligne Narva, sur la non-exécution de l’ordre prescrivant de tout détruire lors de la retraite ; et nous ne parlons pas de la fuite, du chaos, de la maladresse, de l’impuissance, du laisser-aller.

Leçon amère, cuisante, pénible, mais nécessaire, utile, bienfaisante !

L’ouvrier conscient, s’il y réfléchit, tirera de cette leçon historique trois conclusions sur notre attitude envers la défense de la patrie, la capacité de défense du pays, la guerre révolutionnaire, socialiste ; sur les conditions de notre conflit avec l’impérialisme mondial ; sur la façon de poser correctement la question de nos rapports avec le mouvement socialiste international.

Depuis le 25 octobre 1917, nous sommes des partisans de la défense nationale ; depuis ce jour, nous sommes pour la défense de la patrie. Car nous avons prouvé dans les faits que nous avons rompu avec l’impérialisme. Nous avons dénoncé et divulgué les accords-complots infâmes et sanglants des impérialistes. Nous avons renversé notre bourgeoisie. Nous avons donné la liberté aux peuples que nous opprimions. Nous avons donné la terre au peuple et instauré le contrôle ouvrier. Nous sommes pour la défense de la République socialiste soviétique de Russie.

Mais c’est justement parce que nous sommes pour la défense de la patrie que nous réclamons une attitude sérieuse quand on traite de la capacité de défense et de la préparation militaire du pays. Nous déclarons une guerre sans merci à la phraséologie révolutionnaire sur la guerre révolutionnaire. Celle-ci doit être préparée longuement, sérieusement, en commençant par le relèvement économique du pays, par la remise en état des chemins de fer (sans lesquels la guerre moderne n’est qu’une phrase dénuée de sens), par la restauration à tous les échelons de la plus stricte discipline et de la maîtrise de soi révolutionnaires.

C’est un crime, du point de vue de la défense de la patrie, que d’accepter le combat avec un ennemi infiniment plus fort et mieux préparé, alors que notoirement l’on n’a pas d’armée. Force nous est, du point de vue de la défense de la patrie, de signer la plus dure, la plus oppressive, la plus barbare et la plus honteuse des paix, non pas pour « capituler » devant l’impérialisme, mais pour apprendre à le combattre et s’y préparer d’une façon sérieuse et efficace.

La semaine que nous avons vécue a porté la révolution russe à un degré de développement infiniment plus élevé sur le plan de l’histoire universelle. L’histoire, pendant ces journées, a gravi plusieurs marches d’un coup.

Nous avions jusqu’ici devant nous des ennemis lamentables, vils et dignes de mépris (du point de vue de l’impérialisme mondial), un Romanov imbécile, un Kérenski tranche-montagne, des bandes d’élèves-officiers et de fils à papa. Et maintenant se dresse contre nous le géant de l’impérialisme mondial, supérieurement équipé au point de vue technique et admirablement organisé. Il faut se battre contre lui. Il faut savoir se battre contre lui. Réduit par trois ans de guerre à un état de ruine inouï, notre pays agraire, engagé dans la révolution socialiste, doit éviter les conflits armés - tant que l’on peut le faire, fût-ce au prix des plus lourds sacrifices - justement pour avoir la possibilité de réaliser quelque chose de sérieux au moment où éclatera la « lutte finale ».

Cette lutte n’éclatera que lorsque la révolution socialiste embrasera les pays impérialistes avancés. Cette révolution mûrit et prend des forces indubitablement de mois en mois, de semaine en semaine. Il faut aider cette force en train de mûrir. Il faut savoir l’aider. On ne l’aidera pas, on lui portera préjudice, au contraire, si on livre à la débâcle la République socialiste soviétique en un moment où elle n’a notoirement pas d’armée.

Il ne faut pas réduire à une phrase vide de sens le grand mot d’ordre : « Nous misons sur la victoire du socialisme en Europe ». C’est la vérité, si l’on ne perd pas de vue le long et difficile chemin de la victoire définitive du socialisme. C’est une vérité philosophique et historique indiscutable, si l’on embrasse dans son ensemble « l’ère de la révolution socialiste ». Mais toute vérité abstraite devient une phrase si on l’applique à n’importe quelle situation concrète. Il est indiscutable que « l’hydre de la révolution sociale existe en puissance dans chaque grève ». Mais c’est une aberration de croire que toute grève peut servir de point de départ à la révolution. Si nous « misons sur la victoire du socialisme en Europe » en ce sens que nous nous portons garants devant le peuple que la révolution européenne éclatera et vaincra sûrement dans les quelques semaines qui viennent, sûrement avant que les Allemands ne parviennent à Pétrograd, Moscou et Kiev et n’aient le temps de « porter le coup de grâce » à nos transports ferroviaires, alors nous n’agissons pas en révolutionnaires internationalistes sérieux, mais en aventuriers.

Si Liebknecht remporte la victoire sur la bourgeoisie d’ici 2 ou 3 semaines (ce n’est pas impossible), il nous tirera de toutes nos difficultés. C’est indiscutable. Mais si nous déterminons notre tactique d’ aujourd’hui dans le combat contre l’impérialisme d’aujourd’hui en tablant sur la victoire certaine de Liebknecht au cours des prochaines semaines, nous ne mériterons que des railleries. Nous ravalerons les plus grands mots d’ordre révolutionnaires de ce temps au niveau de la phrase révolutionnaire.

Faites votre profit des dures, mais utiles leçons de la révolution, camarades ouvriers ! Préparez-vous sérieusement, intensivement, fermement à la défense de la patrie, à la défense de la République socialiste des Soviets !



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