1923

L'itinéraire du jene Martov vers le socialisme dans la Russie tsariste...
Traduit du Russe par J.-B. Sévérac, L'Avenir, avril 1923

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Comment je suis devenu marxiste

Julius Martov

Avril 1923


L. Martov (de son vrai nom Ioulii Ossipovitch Tsederbaum) avait commencé la rédaction de ses Mémoires, qui devaient faire la matière de plusieurs livres. Il n'a pu, avant sa mort, publier que le premier, édité, en langue russe, chez Grjélibine (Berlin-Pétersbourg-Moscou) en 1922. Les fragments dont nous donnons ici la première traduction française sont empruntés à ce premier tome, où ils forment la majeure partie du chapitre IV, qui a pour sommaire : « Mon exclusion de l'Université. - Je deviens marxiste. - Première contrebande de livres. - Le groupe pétersbourgeois de l'émancipation du travail. - Mes débuts comme publiciste. - Dans la prison modèle ».

Quand Martov, alors âgé de 18 ans, entra, en 1891, à la faculté des sciences de l'Université de Pétersbourg, il avait déjà marqué ses sympathies pour le mouvement révolutionnaire, puisqu'il avait - étant encore lycéen - participé à une démonstration à l'occasion des funérailles de Chelgounov.

Devenu étudiant, il fréquente tout de suite les cercles universitaires et les groupements clandestins. Les idées qui dominent alors dans ces milieux sont ou celles des populistes, qui mettaient leurs espoirs dans une lente transformation de la classe paysanne russe, ou celles du parti de la « Volonté du Peuple », célèbre pour son activité terroriste.

Martov prend une part active à l'agitation révolutionnaire de ces groupes. En février 1892 - pour avoir distribué des proclamations révolutionnaires - il est arrêté et gardé en prison pendant quelques semaines. Les événements dont on va lire le récit font suite à ce premier emprisonnement. - N. D. L. R. [de l'Avenir].


A ma sortie de prison, je trouvai un changement sensible dans les dispositions de mes camarades les plus proches. La catastrophe qui avait fondu sur nous avait déterminé chez eux une réaction salutaire contre nos courses fiévreuses à travers les groupes et nos recherches prématurées d'une « œuvre pratique » à tout prix. On sentait la nécessité de se reconnaître au milieu des problèmes sociaux et politiques qui préoccupaient les éléments plus mûris de l'intelligence, avant de se lancer dans l'action révolutionnaire pratique.

Mon court emprisonnement et l'expérience que je venais de faire de la réalité avaient renversé comme un château de cartes mes premières dispositions révolutionnaires et m'avaient mis dans un état d'esprit analogue à celui de mes camarades. Avec eux je me mis à lire, d'une façon que je m'efforçais de rendre systématique, les livres que nous avions sous la main et qui appartenaient à la littérature du parti de la « Volonté du peuple » et à la littérature marxiste des années 80, et à chercher, dans les publications légales des années 60 et 70, les matériaux d'une connaissance complète des conceptions révolutionnaires des populistes (narodniks).

D. V. Stranden m'encouragea dans mes intentions, estimant que je devais, pendant un certain temps, étudier avec méthode, non seulement afin de faire provision de connaissances pour mon activité future, mais encore pour faire se relâcher la surveillance de la police, qui, pensait-il, ne me laisserait pas reprendre tout de suite mon activité révolutionnaire. Il ajoutait qu'en me tenant à l'écart des cercles radicaux, je ne demeurerai d'ailleurs pas entièrement inactif, parce qu'il me donnerait les moyens de faire tout de même quelque chose. Effectivement il me confia bientôt du travail : il me demanda de faire, avec le livre connu de Gourvitch, L'Emigration paysanne en Sibérie - qui était d'inspiration marxiste, - un exposé populaire et accessible aux ouvriers, de l'évolution économique qui s'accomplissait dans les campagnes russes de la région des terres noires. Je fis ce travail ; je ne sais pas quelles en ont été les destinées, car peu après je l'eus remis à Stranden, celui fut arrêté et je ne l'ai jamais rencontré depuis.

Une partie de mes camarades étaient préoccupés par l'approche de la fin du second trimestre universitaire et le spectre des examens. Certains d'entre eux étaient boursiers, et un échec les eût privés de leur bourse.

Quant à moi, j'étais hésitant. Mon enthousiasme pour l'étude des sciences naturelles s'était refroidi. Les questions économiques et sociales absorbaient toute mon attention. J'inclinais à entrer à la faculté de droit qui laissait plus de loisir aux étudiants, afin de pouvoir suivre régulièrement les cours de deux ou trois professeurs choisis dans différentes facultés. D'autre part, je regrettais d'avoir perdu un an d'études universitaires.

J'hésitais encore, quand des circonstances indépendantes de ma volonté vinrent résoudre la question à ma place. Un mois environ s'était écoulé depuis ma sortie de prison. Un jour que je faisais les cent pas dans le corridor de l'Université avec un de mes camarades, je fus abordé par un inspecteur de la faculté, qui me demanda, avec une courtoisie hypocrite, ce qui m'avait amené vers lui.

J'eus le pressentiment d'un événement désagréable, et je lui répondis sans douceur : « Je ne suis pas venu vous voir ; je suis venu à l'Université ».

- Vous n'avez donc pas reçu le papier ?

- Je n'ai reçu aucun papier.

- Veuillez donc me suivre au secrétariat.

Là on trouva que le « papier » en question m'avait été envoyé seulement l'avant-veille pat le canal de la police. L'inspecteur m'offrit donc de prendre connaissance de la copie et d'en accuser réception en signant.

Le papier fatal portait que vu le rapport du recteur sur ma participation à un délit politique, le ministre de l'instruction publique m'excluait de la faculté et m'ôtait le droit d'entrer dans n'importe quel autre établissement universitaire.

Après que j'eus donné ma signature, l'inspecteur m'intima l'ordre de ne plus paraître à l'Universitaire et de ne plus porter l'uniforme des étudiants.

Chez moi, la nouvelle de mon exclusion ne fit pas grand effet, surtout quand j'eus appris que le décret qui me frappait avait épargné mes camarades Vinogradsky, Otrachkévitch et Golovine, sortis de prison avec moi. Mon père était convaincu que mon grand'père, qui connaissait fort bien le ministre Délianov et avait toujours été bien reçu par lui, obtiendrait que la mesure fût rapportée, ou au moins qu'on me donnerait le droit de m'inscrire dans une Université de province.

Quelques jours après, mon père m'informait que mon grand'père avait trouvé une résistance sérieuse de la part du ministre Délianov ; celui-ci avait sur mon compte des renseignements qui me rangeaient parmi les plus gravement compromis. Après de longs entretiens, le ministre avait pourtant cédé ; il était prêt à réviser l'affaire, mais il voulait me voir auparavant. Mon grand'père avait pris l'engagement de m'amener chez le ministre à une heure convenue. En me faisant part de ces circonstances, mon père considérait la chose comme arrangée et escomptait que je m'en tirerais avec les remontrances paternelles d'un vieillard.

Quelque chose s'insurgea au fond de moi-même, et j'éprouvai comme des nausées à m'imaginer écoutant hypocritement les tirades ministérielles sur les obligations d'un sujet fidèle et loyal. Je me cabrai et déclarait durement :

« Je n'irai pas voir Délianov ».

Les insistances de mon père et de mon grand'père n'y changèrent rien ; je restai sur ma décision et fis une croix sur ma « carrière universitaire ».


L'été arriva. La plupart de mes camarades se préparaient à partir en vacances, et j'avais la perspective de passer les miennes dans un isolement complet.

Un jour, Potressov me raconta qu'il proposait, sur les conseils des médecins, de passer l'été dans le midi de la France, et qu'il profiterait de ce voyage pour s'arrêter à Genève et à Paris et y voir nos émigrants politiques. Il aurait désiré qu'on profitât de son voyage pour apporter à Petersbourg les récentes publications socialistes russes et étrangères. J'en parlai à mes amis. Un d'eux, S. A. Hoffmann, avait les moyens de réaliser le projet de Potressov. Son père était employé de chemins de fer sur la frontière dans le gouvernement de Kovno ; il pouvait franchir la frontière aussi souvent qu'il le voulait, et il avait souvent pris son fils à Königsberg. Hoffmann offrit donc de se rendre dans cette ville, d'y rencontrer Potressov à son retour et, avec la protection de son père, qui connaissait tous les gendarmes de la frontière, d'apporter à Kovno les livres que Potressov lui aurait remis. Ce plan réussit parfaitement.

Mes camarades quittèrent Petersbourg. De mes amis proches, il ne restait que Chary et Radine, enfin sortis de prison, et Stranden, qui fut arrêté dans cet été de 1892, au moment de la catastrophe de l'affaire Brousnev, Krassine, Raïtchine et autres.

Je ne me rappelle plus qui m'offrit, puisque je devais passer mon été à Petersbourg, de m'occuper de la Croix-Rouge politique. On me présenta à l'étudiante M. V. Vassiliéva, et c'est dans sa pauvre chambre que j'ai appris quelles innombrables souffrances la Croix-Rouge politique s'était donné la mission de soulager.

C'était l'époque où la pratique des déportations par voie administrative dénoncées par Kennan était presque abandonnée : les pouvoirs inclinaient à l'abandonner tout à fait et à remplacer la déportation par la réclusion dans des prisons « modèles » avec travail obligatoire. De tous les points de la Russie on y envoyait des condamnés pour des peines variant de 1 mois à 5 ans. Les quelques personnes - des femmes surtout - qui travaillaient à la Croix-Rouge, étaient débordées par la besogne : renseignements sur les internés nouveaux, correspondance avec les parents, choix de prétendues fiancées qui pourraient aller visiter les prisonniers, ravitaillement des internés, démarches pour faire entrer à l'infirmerie ceux qui ne supportaient pas le régime sévère de la prison. J'ai appris alors un grand nombre de cas de suicide, de folie et de tuberculose dans la prison « modèle » dirigée par un ancien officier de gendarmerie de l'Ile Sakhaline, Sabo, qui avait introduit, dans l'établissement qu'il dirigeait, une discipline « de fer ». Sa prison contenait plus de 150 « politiques », pour la plupart condamnés à plus de deux ans de réclusion.

A ce moment-là, la prison reçut soudain quelques dizaines de condamnés de la grande affaire Foïnitsky-Sabounaiev, dans laquelle, en 1890, avaient été anéantis, sur tout le territoire de la Russie, les groupement du parti de la « Volonté du peuple » se trouvant en relations avec les cercles terroristes de Paris. Quelques uns des condamnés - parmi lesquels l'étudiant en médecine Foïnitsky (le frère du célèbre professeur de droit criminel) et K. Katcharovsky (qui devait devenir dans la suite un écrivain populiste notoire et qui était l'inspirateur de l'organisation) - avaient été envoyés en Sibérie. La plupart furent internés dans la prison « modèle ». A côté de jeunes étudiants, de séminaristes et de jeunes ouvriers, il y avait aussi des récidivistes, des « vieux », qui avaient pris part au mouvement des années 80 parmi ces derniers se trouvaient, entre autres, l'ouvrier Goussiev, qui mourut bientôt en prison, et le typographe Trophimov, de Kazan, qui avait été condamné à 2 ans de réclusion suivis de 10 ans de déportation en Sibérie (je crois qu'il mourut en route). Il y avait surtout le légendaire Sabounaiev, qui s'était échappé de Sibérie et avait parcouru toute la Russie pour y reconstituer les organisations révolutionnaires. On disait, d'ailleurs, qu'il avait montré, dans cette besogne, plus d'énergie que de circonspection conspirative et qu'il avait ainsi fait entrer dans le mouvement bien des éléments suspects.

Beaucoup de ceux qui furent pris dans l'affaire Foïnitsky-Sabounaiev devaient jouer plus tard un rôle honorable dans l'histoire du mouvement révolutionnaire.

Mon travail à la Croix-Rouge consistait à trouver des livres pour la bibliothèque de la prison, à faire des collectes, à rassembler des documents pour l'enquête que cette organisation avait entreprise. Cela me permit d'avoir une idée claire et concrète de l'état du mouvement révolutionnaire à ce moment-là. Les documents rassemblés montraient qu'il existait deux mouvements très différents, un en Russie, l'autre en Pologne.

En Russie, le mouvement était presque exclusivement mené par des étudiants ou d'anciens étudiants appartenant à des cercles révolutionnaires ayant un programme de terrorisme assez confus.

Au contraire, parmi les Polonais emprisonnés il y avait un assez fort pourcentage d'hommes appartenant à la masse, avec une majorité d'ouvriers, presque tous inculpés d'affiliation à des organisations révolutionnaires prolétariennes. De plus, les peines qu'on leur infligeait montraient clairement, par leur rigueur même, quelle grande importance le tsarisme donnait au mouvement ouvrier. C'est ainsi que dans l'affaire du Prolétariat, les ouvriers tisserands Zeltser et Gandelsmann et les intellectuels Chtchépansky et Kassioukh avaient été condamnés à 5 ans de réclusion, et L. Koultchisky (dans la suite, homme politique polonais notoire), à 3 ans. L'ouvrier maçon Vladislav Anelevsky, extradé de Prusse et inculpé de participation au congrès socialiste international de Paris, avait été condamné à 5 ans de réclusion, suivis de 5 ans de déportation en Sibérie, etc.

Notre enquête montrait clairement que le mouvement polonais était singulièrement plus mûr que celui de Russie.

L'enquête n'était pas seule à l'établir. Au 1er mai 1892, le prolétariat de la ville polonaise de Lodz avait proclamé une grève grandiose, que la censure tsariste n'avait pas pu dissimuler par suite du retentissant pogrom antijuif qui en avait marqué la fin. La presse avait publié le télégramme dans lequel Gourko, général-gouverneur de Varsovie, avait ordonné aux autorités de Lodz de « ne pas épargner les cartouches » - exactement comme Trépov, treize ans plus tard. - Cette grève avait fait entrer le prolétariat de Lodz dans le grand mouvement ouvrier européen.

La Russie n'offrit aucun symptôme de cette espèce. Pendant l'été de 1892, il se produisit, dans quelques villes russes, de retentissants désordres, où sans doute on pouvait pressentir une fermentation prolétarienne ; mais la sauvagerie de ces manifestations - émeutes d'Astrakhan, de Tsaritsyne, de Touzovka et de Saratov contre les malheureux médecins occupés à lutter contre l'épidémie de choléra - ne pouvait pas susciter un grand enthousiasme dans notre jeunesse romantique ; elle montrait seulement quel travail énorme devait être accompli, avant que ces mouvements instinctifs deviennent réellement révolutionnaires.


Je ne me souviens pas si ce fut sous l'influence de quelque lecture ou celle de quelque camarade, mais mes opinions sur ces mouvements instinctifs se modifièrent alors très profondément ; il ne restait pas grand'chose de ma foi naïve en la valeur de la révolte instinctive.

Les désordres qui accompagnèrent l'épidémie de choléra - malgré qu'ils fussent liés, comme à Iouzovka, à une protestation ouvrière contre l'exploitation patronale et qu'ils eussent montré partout la violente haine de la masse pour la police - étaient loin de m'enchanter et de me donner l'espoir d'une révolution prochaine.

J'avais fait connaissance avec quelques écrits de Plekhanov et d'Axelrod, et cette lecture avait fait son œuvre ; elle avait extirpé de moi la confiance en la vertu révolutionnaire et constructive des masses restées à l'écart de la culture européenne. De ma certitude qu'une année de famine serait l'année de la révolution, il ne restait plus en moi aucune trace.

En continuant mes lectures de ce qui pouvait me tomber entre les mains sur l'histoire de l'Europe et sur le développement économique de la Russie, je tombai sur le premier Tome du Capital, dont l'édition française (traduction Lafargue) était alors autorisée par la censure et librement vendue en Russie. Cette lecture m'attacha toujours davantage, et quand j'arrivai à la fin, je vis clairement à quel point mon révolutionnarisme était superficiel et peu fondé, et aussi que le romantisme politique subjectiviste était peu de chose à côté des cimes philosophiques et sociales du marxisme. Je m'étonnai moi-même d'avoir pu lire le Manifeste de Marx et les discours de Lassalle, de m'en être grisé et de n'avoir pas remarqué l'essentiel : la synthèse des conceptions révolutionnaires subjectives et de la connaissance scientifique des lois du développement social. Du même coup je compris le sens et la justesse des attaques de Plekhanov contre les théories populistes du développement économique original de la Russie. Il me sembla que j'avais enfin trouvé ma voie et que je savais désormais ce que devait faire un socialiste russe.

J'écrivis tout de suite à mon camarade Stavsky, à Tchernigov, une lettre enthousiaste où je lui racontais comment, sous l'action du Capital, mes yeux s'étaient ouverts sur la question fondamentale de savoir ce qu'il fallait faire. Je reçus bientôt sa réponse : Stavsky, lui aussi, avait passé l'été à étudier le Capital, et cette lecture avait également agi sur lui. Ses hésitations sur les destinées futures du capitalisme russe étaient terminées. « Je suis plus marxiste que Marx lui-même », me disait-il à la fin de sa lettre, et il me demandait d'attendre son retour dans la capitale pour mettre en pratique les conséquences de nos acquisitions intellectuelles.

L'automne vint. Mes camarades commençaient à rentrer. Potressov et Hoffmann rentrèrent aussi. Comme il avait été convenu, ils apportaient une cargaison de livres étrangers, pas bien lourde, mais qui avait, pour nous, un prix inestimable. Il y avait là la série complète des publications du « Groupe de l'émancipation du travail », y compris la brochure de Plekhanov, qui venait seulement de paraître : « la mission des socialistes dans la lutte contre famine ». Il y avait aussi quelques brochures allemandes, des comptes rendus de congrès et une série de publications des partis ouvriers de France et de Belgique, parmi lesquelles des brochures de Jules Guesde, de Paul Lafargue et de Gabriel Deville.

Outre les livres, A. N. Potressov nous apportait aussi ses impressions sur le mouvement ouvrier en Europe (et surtout en France), et il nous en fit part très volontiers. C'est par lui que j'entendis pour la première fois prononcer le nom de Jean Jaurès. Il le cita, en nous racontant comment les succès rapides du parti ouvrier guesdiste avait attiré, dans le camp du prolétariat, des représentants talentueux du radicalisme bourgeois. A côté de Jean Jaurès, Potressov cita aussi Alexandre Millerand, dont le nom était déjà connu en Russie, à cause du rôle qu'il avait joué comme avocat dans une affaire de bombes russes (affaire qui avait été montée pour cimenter l'alliance franco-russe, par le fameux agent provocateur Harting-Landeïzen). En nous parlant de l'accroissement d'influence politique que signifiait l'adhésion de ces deux hommes au socialisme, Potressov nous rapporta la conversation qu'il avait eue avec Paul Lafargue, à qui il avait demandé si l'on pouvait compter sur ces parlementaires attirés par les succès du parti ouvrier. Lafargue avait répondu que ni l'un ni l'autre n'était marxiste, mais qu'il estimait qu'on pouvait compter sur Jaurès ; quant à Millerand, Lafargue avait la certitude que cet avocat commettrait un jour une trahison.

Je me suis, dans la suite, souvent souvenu de cette prophétie.

Mes camarades et moi nous jetâmes avidement sur les livres que nous venions de recevoir. Les articles capitaux de Plekhanov sur Tchernycheosky, sur la littérature populiste (Glèbe Ouspiensky et Karonine), sur le passé du mouvement ouvrier russe, les articles de Paul Axelrod sur la social-démocratie allemande, l'article de Véra Zassoulitch sur les « Révolutionnaires d'origine bourgeoise », les brillantes « chroniques intérieures » de Plekhanov - tous les écrits qui composaient les recueils du Social-démocrate de Genève furent l'objet de nos études attentives et de nos discussions.

Ainsi se créa spontanément un petit cercle d'amis, qui comprenait, outre Hoffmann, Stavsky et moi-même, l'étudiant des ponts-et-chaussées Trénioukhine et l'étudiante M. V. Vassiliéva. Bientôt nous nous proclamions délibérément social-démocrates et nous nous réclamions du « Groupe de l'Emancipation du Travail ». Désormais nous étions franchement hostiles à l'inspiration traditionnelle du mouvement révolutionnaire russe. Justement venaient d'arriver de l'étranger deux écrits de Stepniak conformes à ces traditions, Ce qu'il nous faut et  Le Commencement de la Fin. Dans la crise déterminée par la famine, ces brochures conseillaient aux socialistes de s'unir avec les libéraux sur un programme constitutionnaliste. Au même esprit appartenait aussi la sensationnelle Feuille volante N° 1, publiée par la typographie clandestine de ce même groupe peterbourgeois, de la « Volonté du Peuple » qui, au commencement de l'année, avait lancé la proclamation par laquelle j'avais été arrêté. Cette Feuille volante propageait l'idée du rétablissement de l'activité de la « Volonté du Peuple » avec le terrorisme comme mission principale.

Dans ce automne, je fis, pour la première fois, l'expérience de ce que signifiait la situation de « placé sous la surveillance de la police ». Les espions ne quittaient pas ma maison et me suivaient avec assez de zèle ; et comme, après quelques années de relative inaction, l'appareil policier avait été réorganisé avec art, il nous était impossible, malgré notre insouciance et notre inexpérience, de ne pas remarquer ces « filatures ». La nouveauté du fait et notre jeunesse faisaient que ces « filatures » nous amusaient plus qu'elles ne nous déconcertaient, et nous ne nous refusions pas, à l'occasion, le plaisir de faire des farces à nos espions.

Un jour, à une heure assez tardive, que nous nous promenions en causant le long de la perspective Zabalkansky, traînant après nous notre inséparable espion, nous attendîmes d'être en un point un peu passager pour nous retournons en criant : « Allons ! faisons lui son affaire ! ». En même temps nous marchions vers lui. Il se hâta de déguerpir dans la direction d'un agent de police qui stationnait assez loin. Une autre fois, devant la maison de la perspective Ekaterininsky, où se trouvait la chambre de Stavsky et d'Hoffmann dans laquelle nous avions l'habitude de nous réunir, l'un de nous remarqua la faction d'un personnage à la physionomie typique d'espion. Il résolut de se planter lui-même tout auprès du fileur et d'observer ses faits et gestes. Notre camarade était en civil et il venait pour la première fois dans cette maison. Au bout de quelque temps, l'espion s'approcha de lui et lui demanda : « Vous êtes de service ? ». Notre camarade, devinant que l'espion le prenait pour un de ses collègues, répondit affirmativement et se mit à se plaindre du mauvais temps et du service. Le vrai espion abonda dans le même sens et se plaignit de ne toucher, pour sa « filature », que 10 roubles par mois.

Nous commencions déjà d'examiner la question de savoir comment notre nouveau petit cercle pourrait passer à une besogne systématique et pratique, quand une sotte circonstance attira sur nous de nouveaux périls. Et pendant quelque temps, nous pûmes penser que la gendarmerie amassait un orage sur nos têtes.

[Martov raconte ici comment un étudiant de ses amis, Kranikhfeld, chez lequel la police avait trouvé quelques brochures interdites, resta deux mois en prison, fut exclu des Universités et envoyé pour 3 ans à Riga sous la surveillance de la police. Quand le désarroi causé par l'arrestation de Kranikhfeld eut passé, Martov et ses camarades reprirent leur activité.]

Nous avions une idée nette de notre programme d'action : c'était de travailler pour le mouvement ouvrier. Mais nous nous représentions moins clairement de quelle façon nous pourrions accomplir notre besogne. Nous savions, dans les grandes lignes, comment travaillait le cercle social-démocrate de Petersbourg.

Après l'arrestation de Stranden, s'étaient établis des liens indirects entre ce cercle et nous, par l'intermédiaire de l'étudiante L. N. Barabskaïa (plus tard Ratchenko). De temps en temps j'allais la voir dans l'appartement qu'elle partageait avec V F Kojevnikova (Steiner), qui devait mourir phtisique pendant la période de réactions. Nous faisions échange d'éditions illégales, et bien qu'il ne fût jamais ouvertement question entre nous de leur affiliation à un cercle révolutionnaire déterminé (ç'eût été contraire aux règles les plus élémentaires de l'action conspirative), nous savions qu'elles travaillaient dans ce cercle. Nous savions que les membres de ce cercle agissaient méthodiquement dans quelques groupements ouvriers. Le nombre de ces groupements ouvriers grandissait lentement, à cause de la forme rigoureusement conspirative du travail de propagande. Les membres du cercle de propagande tâchaient de n'avoir aucune relation avec les cercles révolutionnaires des milieux intellectuels démocrates, c'est-à-dire des milieux relativement larges où se concentrait l'activité sociale de cette époque. Ces méthodes sévèrement conspiratives nous semblaient être la condition de toute activité révolutionnaire. Mais ce n'était pas pour rien que nous avions mûri dans l'atmosphère de « l'année de la famine », quand quelques lueurs s'étaient montrées au milieu des plus épaisses ombres de la réaction. Instinctivement nous sentions que la seule propagande par petits cercles menaçait de laisser les marxistes en dehors du courant décisif du mouvement révolutionnaire et qu'elle devait être complétée par une autre action qui pourrait escompter une plus large propagation de nos idées dans la classe ouvrière elle-même et une influence politique sur les milieux démocratiques qui se trouvaient alors en pleine fermentation. Mais une telle action nous paraissait être en contradiction absolue avec la nécessité de suivre des méthodes sévèrement conspiratives dans la propagande auprès des ouvriers. Nous ne pouvions pas nous consoler par la pensée que l'accroissement très lent des cercles ouvriers permettrait peu à peu aux marxistes de mener leur action sur un terrain plus large et moins clandestin : ce n'était pas pour rien que nous avions lu la brochure de Plekhanov sur « la mission des socialistes dans la lutte contre la famine » - brochure qui, comme je l'ai su dans la suite, avait été accueillie, par les socialistes attelés à la besogne de propagande dans les petits cercles, avec beaucoup de mécontentement ; ses appels à une large agitation publique leur avaient paru tout à fait hors de saison et même presque ridicule, étant donné la faiblesse et la dispersion des cercles ouvriers d'alors.

Quant à nous, nous avions tiré de la brochure de Plekhanov la certitude que les marxistes devaient, à n'importe quel prix, s'efforcer de devenir une force capable d'affronter la lutte avec honneur, dans les circonstances par où passait la Russie.

Voilà pourquoi nous étions arrivés à la conviction qu'il ne serait pas opportun de faire ce qui nous semblait le plus naturel : offrir nos services au group social-démocrate de Petersbourg, en qualité de propagandistes. Au lieu de cela, nous eûmes l'idée de servir à la propagande par la publication d'une série de brochures et de travailler ainsi, d'une part, à établir des liens entre Petersbourg et les autres villes où existaient des cercles ouvriers, d'autre part, à agir sur la jeunesse des écoles et les milieux intellectuels où la lutte était ardente entre le populisme et le marxisme, et à renforcer les cadres de la social-démocratie.

Caresser ainsi l'idée de la création d'un pareil centre politique n'était pas peu présomptueux de la part du petit cercle de six étudiants que nous étions. Mais nous avions décidé d'attirer à nous, par un choix sévère, des camarades nouveaux, avec l'espoir de créer peu à peu une organisation solide. Au point de vue technique, nous avions décidé de nous servir d'un hectographe, d'une pierre lithographique qu'un de nous avait pu se procurer et d'une machine à écrire. A cette époque, il fallait une autorisation spéciale pour pouvoir se servir d'une machine à écrire. Nous avions obtenu l'autorisation, et quand nous eûmes l'argent nécessaire, nous pûmes nous procurer la machine.

Nous décidâmes de donner à notre cercle l'appellation de « Groupe pétersbourgeois de l'émancipation du travail », afin de souligner nos liens idéologiques avec le groupe de Genève. Parmi les brochures reçues de l'étranger, nous choisîmes un discours de Guesde sur le collectivisme, le discours de Bebel « Militarisme et Socialisme » et la brochure de Plekhanov sur la famine, dont nous voulions donner une nouvelle édition tirée au plus grand nombre possible d'exemplaires. A la première de nos publications (le discours de Guesde) j'entrepris de joindre une préface-programme, pour y déployer, en terre russe, le drapeau social-démocrate levé par les Russes en exil.

Au commencement de décembre, ma préface était écrite et notre groupe l'avait approuvée. J'y représentais, « à la Hegel », le développement de la pensée révolutionnaire russe. La « thèse », c'était le populisme des années 70, l'idée d'une révolution sociale par l'émeute paysanne, sans passer par une constitution bourgeoise ; l'« anti-thèse », c'était la doctrine du parti de la « Volonté du peuple », l'idée d'une révolution politique effectuée par des personnalités d'intelligence critique, par-dessus le peuple ; la « synthèse » enfin, c'était la social-démocratie, l'idée de la révolution sociale par une transformation politique qui sera l'œuvre de la classe ouvrière consciente.

J'écrivais :

« La révolution russe a trouvé un nouveau et solide fondement : le socialisme scientifique. La social-démocratie a ressuscité le principe de la révolution populaire. Mais cette révolution n'est pas celle de l'esprit anarchique paysan contre la civilisation bourgeoise, ni celle des intellectuels contre un gouvernement despotique. C'est la révolution du travail contre le capital. Le but immédiat de la social-démocratie est la conquête de la liberté politique ; sa mission essentielle est l'organisation d'un parti ouvrier. Aurons-nous le temps de remplir cette mission avant que s'accomplisse le bouleversement auquel nous mène l'état actuel de la Russie ? Peu importe. Si c'est non, nous participerons à ce bouleversement aux côtés des autres partis progressistes. Si c'est oui, le parti social-démocrate organisé saura garder les fruits de la victoire aux mains de la classe ouvrière ».

Un peu plus loin, j'écrivais :

« Le mouvement social-démocratique ne fait que de commencer. Il ne sera large que le jour où toutes les forces disponibles seront organisées. Mais cette organisation implique l'existence de groupes forts. Seuls peuvent s'unir en un parti des groupes ayant de profondes racines parmi les ouvriers et assurés de ne pas être anéantis au premier échec. A l'heure présente, la mission des social-démocrates est d'organiser de tels groupes. C'est pourquoi notre tâche essentielle est la propagande des doctrines de la social-démocratie.
« Les éditeurs de cette brochure entendent s'employer à cette besogne ».

avec l'étudiante M. V. Vassiliéva et son amie, la sage-femme Pissaréva, nous nous mîmes, vers le milieu de décembre, au travail minutieux de la reproduction hectographique des quelques dizaines de pages composant le discours de Guesde et ma préface. Notre installation n'était pas banale : l'appartement où nous travaillions se trouvait sur la rue Millionnaia, dans une maison d'administration des écuries de la cour relevant du Palais d'Hiver. Soit Pissaréva, soit son amie appartenait à cette administration en qualité de sage-femme.

Notre travail dura longtemps. La surveillance dont j'étais l'objet s'étant accrue, je fus remplacé par d'autres camarades. J'étais de nouveau en prison, quand la brochure fut prête.


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