1920

Tiré du recueil "Au Front Rouge". Traduction française: Spartacist éd. française n° 41, été 2013. Ce texte avait déjà été publié dans "Cahiers Léon Trotsky" n° 12 (1982).


Sviajsk

Larissa Reissner


La bataille de Sviajsk, un épisode légendaire de la Révolution

Trotsky écrivit en 1922 à propos de ces combats :

« D’une masse vacillante, instable, dispersée, sortit une véritable armée. Kazan fut repris le 10 septembre 1918 ; le lendemain, ce fut Simbirsk. Ce moment est une date mémorable dans l’histoire de l’Armée Rouge. Tout d’un coup le sol s’affermissait sous nos pieds. Ce ne sont déjà plus les premières tentatives désespérées, désormais nous pouvons déjà et nous savons combattre et vaincre. »

– « Le chemin de l’Armée Rouge » (mai 1922), Ecrits militaires 1. Comment la Révolution s’est armée (Paris, éditions de l’Herne, 1967)


Lorsque deux camarades qui ont travaillé ensemble en 1918, et combattu sous Kazan contre les Tchécoslovaques puis dans l’Oural ou à Samara et Tsaritsyne, se retrouvent après des années, cela ne manque jamais : l’un d’eux demande, après les premières questions, « Tu te souviens de Sviajsk ? ». Et ils se donnent une nouvelle poignée de main.

Sviajsk ? C’est aujourd’hui une légende, l’une de ces légendes révolutionnaires que personne n’a encore écrites mais que l’on se raconte déjà d’un bout à l’autre de l’immensité russe. Aucun ancien soldat de l’Armée rouge, aucun d’entre les fondateurs de l’Armée ouvrière et paysanne n’oublie Sviajsk lorsqu’il rentre chez lui une fois démobilisé et qu’il se remémore les trois années de la Guerre civile : Sviajsk, c’est le carrefour où se mit à déferler pour la première fois le flot de l’offensive révolutionnaire dans les quatre directions. A l’est : vers l’Oural. Au sud : vers les rives de la mer Caspienne, le Caucase et les confins de la Perse. Au nord : vers Arkhangelsk et la Pologne. Pas d’un seul coup, bien sûr, pas en même temps. Mais ce n’est qu’après Sviajsk et Kazan que l’Armée rouge a pris corps sous la forme militaire et politique qui, au fil des changements et des perfectionnements, est devenue classique dans la RSFSR [République socialiste fédérative soviétique de Russie].

Le 6 août [1918] de nombreux régiments organisés à la hâte s’enfuirent de Kazan ; les meilleurs de ces soldats, ceux qui avaient la conscience de classe la plus élevée, s’accrochèrent à Sviajsk et décidèrent d’y rester et de combattre. Alors que les hordes de déserteurs fuyant Kazan atteignaient presque Nijni-Novgorod, les Tchécoslovaques étaient déjà arrêtés au barrage érigé à Sviajsk ; et leur général, qui avait essayé de prendre d’assaut le pont de chemin de fer enjambant la Volga, était tué pendant l’attaque nocturne. L’offensive tchécoslovaque était ainsi décapitée dès la première confrontation entre les blancs – qui venaient pourtant de prendre Kazan et avaient donc un moral et un matériel supérieurs – et le noyau de l’Armée rouge qui cherchait à défendre sa tête de pont de l’autre côté de la Volga. Les blancs perdaient avec le général Blagotitch leur chef le plus populaire et le plus capable. Ni les blancs, grisés par leur récente victoire, ni les rouges qui se rassemblaient autour de Sviajsk, n’avaient la moindre idée de l’importance historique qu’allaient prendre leurs premiers accrochages sur la Volga.

Il est très difficile de donner une idée de l’importance militaire de Sviajsk sans disposer des éléments indispensables, sans avoir une carte devant soi, sans le témoignage des camarades qui appartenaient alors à la Cinquième Armée. Il y a beaucoup de choses que j’ai déjà oubliées ; les visages et les noms s’embrument avec le temps. Mais il y a une chose que personne n’oubliera jamais : le sentiment de la responsabilité suprême que nous avions de tenir Sviajsk. C’est ce qui liait entre eux tous ses défenseurs : tant les membres du Comité militaire révolutionnaire que les simples soldats de l’Armée rouge qui avaient désespérément cherché leur régiment disparu quelque part et qui avaient fait brusquement volte-face, vers Kazan, pour combattre jusqu’au bout avec leur vieux fusil, le cœur empli d’une détermination farouche. Tout le monde comprenait ainsi la situation : toute retraite ouvrirait à l’ennemi la voie de la Volga jusqu’à Nijni-Novgorod et donc la route de Moscou.

Reculer encore aurait été le début de la fin : une condamnation à mort pour la République des soviets.

J’ignore dans quelle mesure c’était vrai d’un point de vue stratégique. Peut-être que, même si l’Armée rouge avait été repoussée plus loin, elle aurait pu encore se ressaisir comme à Sviajsk, se ressouder sur l’un de ces innombrables points sur la carte, et que de là elle aurait pu mener son drapeau à la victoire. Mais c’était indubitablement vrai du point de vue du moral. Et, dans la mesure où une retraite au-delà de la Volga aurait conduit à l’époque à un effondrement complet, la possibilité de tenir bon, avec le pont dans notre dos, nous emplissait d’un véritable espoir.

Pour l’éthique révolutionnaire, la situation complexe se définissait en ces simples termes : la retraite, c’est avoir les Tchèques qui entrent à Nijni et Moscou. Mais si l’on tient Sviajsk et le pont, cela veut dire que l’Armée rouge reprendra Kazan.

L’arrivée du train de Trotsky

C’est trois ou quatre jours après la chute de Kazan, je crois, que Trotsky arriva à Sviajsk. Son train s’immobilisa pour de bon dans la petite gare ; la locomotive haleta un peu puis fut détachée ; elle partit prendre de l’eau mais on ne la revit plus. Les wagons restèrent en rang, immobiles comme les chaumières crasseuses et les baraques qu’occupait l’état-major de la Cinquième Armée. Cette immobilité semblait vouloir dire qu’il n’y avait nulle part où aller depuis ici et qu’il n’était pas permis de partir.

Peu à peu, la conviction fantastique que cette petite gare allait devenir le point de départ d’une contre-offensive sur Kazan commença à prendre forme et devenir réalité.

Chaque jour supplémentaire tenu face à un ennemi tellement plus fort élevait le moral de cette pauvre petite gare perdue et la renforçait. De quelques villages reculés à l’arrière arrivèrent d’abord un par un quelques soldats, puis ce furent de petits détachements, et finalement de véritables unités en bien meilleur état.

Je la vois encore, cette gare de Sviajsk, où pas un soldat ne combattit « sous la contrainte ». Tous ceux qui vivaient là et se défendaient étaient unis par les liens les plus étroits de la discipline volontaire, d’une participation volontaire à une lutte qui paraissait si désespérée au début.

Ceux qui dormaient sur le plancher de la gare, dans la paille mêlée de débris de verre, ne craignaient rien, n’espérant presque plus le succès. Personne ne se demandait quand et comment cela finirait. Il n’y avait tout simplement pas de « demain » ; il n’y avait qu’un court instant chaud et enfumé : aujourd’hui. Et l’on vivait de cela comme on vit au temps de la moisson.

Le matin, le midi, le soir, la nuit : on vivait chaque heure jusqu’au bout ; il fallait vivre et profiter de chaque heure jusqu’à la dernière seconde. Il fallait moissonner chaque heure avec soin, comme on fauche à la racine les blés mûrs dans les champs. Chaque heure passée semblait si riche, si différente du reste de la vie. Chaque heure passée semblait un miracle. Et c’en était un.

Les avions venaient larguer leurs bombes sur la gare et les wagons puis repartaient : l’aboiement détestable des mitrailleuses et la voix calme des canons se rapprochaient et s’éloignaient ; un soldat, en capote déchirée, coiffé d’un chapeau de civil, les orteils dépassant de ses bottes trouées – autrement dit, un défenseur de Sviajsk – sortait en souriant sa montre de sa poche et se disait :

« Alors c’est ça : il est minuit trente... ou quatre heures ou 6 heures 20... je suis encore vivant. Sviajsk tient. Le train de Trotsky est encore sur ses rails ; une lampe s’allume à la fenêtre du service politique. Bon. La journée est finie. »

Les médicaments manquaient presque complètement, Dieu sait avec quoi et comment les médecins faisaient les bandages. On n’avait ni honte ni peur de cette misère. Les soldats passaient, pour aller chercher la soupe, devant les mourants et les blessés allongés sur leur civière. La mort ne faisait pas peur. On s’y attendait chaque jour, chaque heure. Etre couché dans une capote humide avec une tache rouge sur la chemise, un visage sans expression, un mutisme qui n’a plus rien d’humain – c’est une chose qui allait de soi.

Fraternité ! Il y a peu de mots qu’on ait autant galvaudés au point qu’ils en sont affligeants ! Mais la fraternité existe parfois, dans des moments de détresse et de danger extrêmes ; elle est alors si généreuse, si sacrée, si unique dans toute une vie. Personne n’a vécu, personne ne connaît rien de la vie s’il n’a pas une nuit été allongé sur le sol, dans des habits déchirés et infestés de poux, et pensé que le monde est beau, qu’il est infiniment beau ! Qu’ici ce qu’il y a d’ancien a été renversé et que la vie se bat à mains nues pour établir irréfutablement sa vérité, pour les cygnes blancs de sa résurrection, pour quelque chose de bien plus grand et de meilleur que ce morceau de ciel étoilé qu’on voit par la fenêtre noire aux carreaux cassés : pour l’avenir de toute l’humanité.

Le contact se fait une fois tous les cent ans et il y a transfusion d’un sang nouveau. Ces paroles magnifiques, ces paroles presque surhumaines de beauté, et l’odeur de la sueur vivante, de la respiration vivante des autres qui dorment à votre côté sur le sol. Pas de cauchemars, pas de sentimentalités, mais demain à l’aube le camarade G., un bolchévik tchèque, préparera une omelette pour toute la « bande » ; et le chef d’état-major mettra une vieille chemise rêche et raide, lavée la veille. Le jour se lèvera et quelqu’un mourra en sachant au dernier instant que la mort n’est qu’une chose parmi d’autres, et que ce n’est pas la chose la plus importante du tout ; il mourra en sachant qu’encore une fois Sviajsk n’est pas tombée et que sur le mur crasseux demeure l’inscription à la craie : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »

Contre le courant

Les journées pluvieuses d’août se suivirent. Nos lignes clairsemées et mal armées ne cédèrent pas, le pont resta entre nos mains et les renforts commencèrent à arriver de l’arrière, de quelque part très loin.

De vraies lignes de téléphone et de télégraphe vinrent s’attacher aux toiles d’araignées d’automne qui flottaient au vent et une sorte d’énorme appareil lourd et branlant commença à fonctionner dans cette gare perdue – Sviajsk, ce point minuscule, à peine discernable sur la carte de la Russie, où la révolution s’était accrochée dans un moment de fuite et de désespoir. Ici se révéla le génie organisateur de Trotsky qui sut reconstituer les filières d’approvisionnement, amener à Sviajsk, par des voies ferrées manifestement sabotées, une artillerie fraîche et quelques régiments, bref tout ce qu’il fallait pour la résistance et l’offensive. Il faut se rappeler qu’on était en 1918, à une époque où la démobilisation battait encore son plein, où le passage dans les rues de Moscou d’un détachement de soldats rouges bien vêtus faisait sensation. C’était remonter le courant, lutter contre la fatigue de quatre années de guerre, contre les eaux impétueuses de la révolution qui emportaient par tout le pays les épaves de l’ancienne discipline tsariste exécrée, et contre la haine farouche de tout ce qui ressemblait à des officiers gueulant des ordres, à la caserne, à la vie militaire d’autrefois.

Malgré tout cela, le ravitaillement apparut devant nos yeux. Des journaux, des bottes et des capotes arrivèrent. Et partout où l’on distribue des bottes pour de bon il y a un état-major vraiment solide ; là, les choses sont stables ; l’armée campe fermement sur ses positions et ne pense pas à fuir. Les bottes, c’est quelque chose de sérieux !

L’ordre du Drapeau rouge n’existait pas encore à l’époque de Sviajsk, sinon on en aurait distribué des centaines. Tout le monde, y compris les peureux et les nerveux, et les travailleurs ordinaires, et les simples soldats de l’Armée rouge, tous, sans la moindre exception, ont accompli des actes d’héroïsme incroyables ; tous se sont surpassés, comme les fleuves sortant de leur lit au printemps, tous ont débordé avec joie de leur niveau habituel.

C’était cela l’ambiance. Je me souviens d’avoir reçu alors, par un hasard extraordinaire, quelques lettres de Moscou. On y parlait de l’exultation de la petite bourgeoisie qui se préparait à répéter les jours terribles de la Commune de Paris.

Et pendant ce temps-là le front le plus avancé et le plus exposé de la République tenait à un fil, une ligne de chemin de fer. De là partit la flamme qui provoqua une conflagration héroïque sans précédent, une guerre qui dura trois ans encore, trois ans de faim, de typhus, et d’errance.

Les hommes qui l’accomplirent

A Sviajsk, Trotsky parvint à donner une colonne vertébrale d’acier à l’Armée qui venait de naître. Il s’ancra au sol et refusa de céder le moindre pouce de terrain quoi qu’il advînt. Il fut capable de montrer à cette poignée de défenseurs un sang-froid plus glacé que le leur. Mais à Sviajsk Trotsky n’était pas seul. Il y avait de vieux militants du parti, de futurs membres du Conseil militaire révolutionnaire de la République et de Conseils militaires des différentes armées que les historiens de la Guerre civile appelleront à l’avenir les maréchaux de la Grande Révolution. Rosengoltz et Goussev, Ivan Nikititch Smirnov, Kobozev, Mejlaouk, l’autre Smirnov et bien d’autres camarades dont j’ai oublié le nom. Parmi les marins je me souviens de Raskolnikov et de notre regretté Markine.

En l’espace de quelques jours, Rosengoltz transforma son wagon en bureau du Conseil révolutionnaire de la Guerre ; des cartes apparaissaient, des machines à écrire crépitaient – trouvées on ne sait où. Bref, Rosengoltz s’était mis à bâtir un robuste appareil d’organisation aux lignes d’une rectitude géométrique, aux embranchements précis, de conception très simple et avec une capacité de travail infinie.

Plus tard, partout où le travail piétinait, on envoyait immédiatement Rosengoltz sur place, quels que soient l’armée ou le front, comme on amène dans un sac une abeille-reine à une ruche perturbée : il se mettait sur-le-champ à construire, organiser, former des cellules, faisant vibrer les câbles du télégraphe. Pourtant Rosengoltz, en dépit de son manteau militaire et du gros pistolet suspendu à sa ceinture, n’avait rien de martial, ni dans l’allure ni dans son visage pâle plutôt doux. Ce n’était pas du tout dans ce domaine que résidait sa force, mais plutôt dans sa capacité organique de régénérer, de réorganiser, d’intensifier fiévreusement la circulation ralentie du sang, jusqu’à une vitesse explosive. Aux côtés de Trotsky il était comme une dynamo, régulière, bien huilée, silencieuse, actionnant jour après jour des leviers puissants, tissant une toile organisationnelle indéchirable.

Je ne me souviens pas quel genre de travail I.N. Smirnov accomplissait officiellement dans l’état-major de la Cinquième Armée, s’il était membre du Conseil révolutionnaire de la Guerre ou s’il était en même temps aussi responsable du Département politique. Mais quels que soient les titres ou le cadre de son travail, il incarnait l’éthique de la révolution. Il représentait le critère moral le plus élevé : la conscience communiste de Sviajsk.

Même parmi les soldats sans parti et parmi les communistes qui ne l’avaient pas connu auparavant, sa correction et sa probité absolues furent tout de suite reconnues. Il ne savait sans doute pas combien on le craignait, combien on avait peur de se montrer lâche et faible devant lui, devant cet homme qui ne criait jamais, qui se bornait à être lui-même, tranquille et brave. Personne ne commandait le respect autant qu’Ivan Nikititch. On sentait qu’il serait, dans les pires moments, le plus brave et le plus intrépide.

Avec Trotsky on tomberait au combat après avoir brûlé sa dernière cartouche, on mourrait avec enthousiasme, oubliant ses blessures. Trotsky incarnait le pathos sacré du combat, les mots et les gestes évocateurs des plus belles pages de la Révolution française.

Mais avec le camarade Smirnov (c’est ce qui nous semblait à l’époque et c’est ce que nous nous disions tout bas, allongés par terre, serrés les uns contre les autres durant ces nuits d’automne déjà fraîches), avec Smirnov on se sentirait parfaitement calme au pied du mur, interrogé par les blancs dans la fosse sordide d’une prison. Oui, c’est ainsi qu’on parlait de lui à Sviajsk.

Boris Danilovitch Mikhaïlov arriva un peu plus tard, directement de Moscou, je crois, ou en tout cas du centre. Il arriva vêtu d’un manteau de civil, avec au visage cette expression illuminée et facilement changeante des gens qui viennent de sortir de prison ou qui arrivent d’une grande ville.

En l’espace de quelques heures il fut complètement saisi par l’ivresse sauvage de Sviajsk. Il se changea, partit avec une patrouille de reconnaissance vers Kazan tenue par les blancs, et il revint trois jours plus tard, fatigué, le visage tanné par le vent, le corps infesté de vermine. Mais d’un autre côté il revenait sain et sauf.

C’est un spectacle fascinant de voir la transformation intérieure profonde qui s’opère chez les gens qui arrivent sur le front révolutionnaire : ils prennent feu comme un toit de chaume allumé des quatre côtés, et ensuite en refroidissant ils deviennent un bloc de fonte réfractaire, parfaitement net et uniforme.

Mejlaouk était le plus jeune de tous. Valerian Ivanovitch. C’était particulièrement dur pour lui. Son petit frère et sa femme étaient restés à Kazan et la rumeur disait qu’ils avaient été fusillés. Il s’avéra plus tard que son frère était effectivement mort là-bas et que sa femme avait horriblement souffert. On ne se plaignait pas souvent de son propre sort à Sviajsk. Et Mejlaouk gardait un silence loyal ; il faisait son travail et marchait avec son long manteau de cavalerie dans la boue grasse d’automne, tout son être tendu vers un seul point brûlant : Kazan.

Pendant ce temps les blancs commençaient à se rendre compte que la résistance se renforçait et que Sviajsk devenait quelque chose d’important et de dangereux.

Les escarmouches et les attaques intermittentes s’arrêtèrent ; les blancs entamèrent un siège de Sviajsk en bonne et due forme, avec des forces importantes de tous les côtés. Mais ils avaient déjà laissé passer le moment propice.

Le vieux Slavine, commandant de la Cinquième Armée, n’était peut-être pas quelqu’un de brillant mais ce colonel connaissait son métier à fond et en détail ; il se fixa sur un point crucial de la défense, il conçut un plan déterminé et il le mena à bien avec une obstination toute lettone.

Sviajsk tint bon, les pieds fichés en terre comme un taureau, son large front baissé ; inébranlable, il regardait Kazan, secouant ses cornes tranchantes comme des baïonnettes.

Un matin ensoleillé d’automne arrivèrent à Sviajsk des torpilleurs de la Flotte de la Baltique, minces, agiles et rapides. Leur apparition fit sensation. L’Armée sentait maintenant que le côté du fleuve était protégé. Une série de duels d’artillerie commença sur la Volga, trois ou quatre fois par jour. Notre flottille, couverte par le feu de nos batteries dissimulées le long de la rive, s’aventurait maintenant assez loin à l’avant. Ces incursions finirent par devenir extrêmement audacieuses. Le marin Markine, l’un des fondateurs et des plus grands héros de la flotte rouge, s’aventura ainsi le matin du 9 septembre à bord d’un remorqueur blindé peu maniable jusque sur les jetées de Kazan, il mit en fuite les servants des batteries ennemies à coups de mitrailleuse et il ôta les percuteurs de plusieurs canons.

Une autre fois, tard dans la nuit du 30 août, nos bateaux s’approchèrent tout près de Kazan, bombardèrent la ville, mirent le feu à plusieurs barges chargées de munitions et de nourriture et se retirèrent sans avoir perdu un seul vaisseau. Trotsky et le commandant se trouvaient sur l’un de ces bateaux, le torpilleur « Protchny », qui dut réparer son gouvernail alors qu’il dérivait le long d’une barge ennemie, à portée immédiate des canons de l’artillerie blanche.

Vatsétis, le commandant en chef du front oriental, arriva à un moment où l’offensive contre Kazan était déjà lancée. Nous n’avions pour la plupart d’entre nous, y compris moi-même, pas d’information très précise sur le résultat de la conférence. Une seule chose devint rapidement connue de tous et saluée d’une profonde satisfaction générale : le vieux (c’est ainsi que nous appelions notre commandant entre nous) avait exprimé son désaccord avec Vatsétis qui voulait attaquer Kazan par la rive gauche du fleuve. Le commandant voulait lancer l’assaut depuis la rive droite qui domine la ville, alors que la rive gauche est plate et exposée.

Les blancs avancent

Mais au moment précis où la Cinquième Armée tout entière était prête à l’attaque et où le gros de ses forces commençait finalement à avancer malgré d’incessantes contre-attaques et plusieurs grosses batailles durant des journées entières, trois « sommités » de la Russie blanche se réunirent pour mettre fin à la longue épopée de Sviajsk. Savinkov, Kappel et Fortunatov, à la tête d’une force considérable, lancèrent un raid audacieux contre une gare située près de Sviajsk, dans le but de prendre Sviajsk elle-même et le pont sur la Volga. Le raid fut brillamment mené ; après un long détour, les blancs fondirent soudainement sur la gare de Chikhrana, la mirent en pièces, saisirent les bâtiments de la gare, coupèrent la liaison avec le reste de la ligne de chemin de fer et incendièrent un train de munitions qui était garé là. La petite unité qui défendait Chikhrana fut massacrée jusqu’au dernier homme.

Et ce n’est pas tout : ils pourchassèrent et exterminèrent tout ce qu’il y avait de vivant dans cette petite gare. J’eus l’occasion de voir Chikhrana quelques heures après le raid. L’endroit portait les stigmates de la violence pogromiste complètement irrationnelle caractéristique de toutes les victoires de ces messieurs, qui ne se sentaient jamais les maîtres et futurs habitants du territoire qu’ils avaient accidentellement et temporairement conquis.

Dans une cour gisait une vache assassinée d’une manière atroce (je dis bien assassinée, pas tuée) ; le poulailler était jonché de poulets morts, criblés de façon absurde, trop humaine. Le puits, le petit potager, le château d’eau et les maisons avaient été traités comme s’il s’agissait d’êtres vivants capturés ou plutôt de bolchéviks et de Juifs. Tout avait été éviscéré. Les animaux et les objets inanimés traînaient de tous côtés, décimés, violés, défigurés. Au milieu de cette horrible scène de dévastation, qui avait été une habitation humaine, la mort indescriptible, inexprimable, de quelques cheminots et soldats de l’Armée rouge pris par surprise paraissait tout à fait dans l’ordre des choses.

Seuls les tableaux qu’a faits Goya de la campagne et de la guérilla en Espagne montrent une pareille harmonie d’arbres battus par les vents et ployant sous le poids des pendus, de poussière sur les routes, de sang et de pierre.

Depuis la gare de Chikhrana le détachement de Savinkov s’était dirigé vers Sviajsk, longeant la voie ferrée. Nous envoyâmes notre train blindé « Russie libre » à sa rencontre. Autant que je me souvienne il était équipé de canons de marine à longue portée. Mais son commandant ne fut pas à la hauteur de la tâche. Assailli sur deux côtés (à ce qu’il lui semblait), il abandonna son train et se précipita « au rapport » devant le Conseil révolutionnaire de la Guerre.

En son absence, le « Russie libre » fut taillé en pièces et incendié. Sa carcasse noire fumante resta longtemps couchée sur le côté au bord de la voie, tout près de Sviajsk.

Après la destruction du train blindé, la voie vers la Volga semblait tout à fait libre. Les blancs étaient juste sous Sviajsk, à une verste et demie ou deux du quartier général de la Cinquième Armée. Cela provoqua la panique. Une partie du Département politique, sinon sa totalité, se précipita vers la jetée pour embarquer sur les vapeurs.

Le régiment, qui combattait presque sur les rives de la Volga mais plus en amont, hésita puis s’enfuit avec ses commandants et commissaires. Ses détachements affolés se retrouvèrent vers le matin à bord des navires d’état-major dirigeant la flotte de guerre de la Volga.

A Sviajsk il ne restait que l’état-major de la Cinquième Armée avec ses officiers, et le train de Trotsky.

Comment Sviajsk fut sauvée

Léon Davidovitch [Trotsky] mobilisa tout le personnel du train, les garçons de bureau, les télégraphistes, les infirmiers et la garde commandée par le chef d’état-major de la flotte, le camarade Lepetenko (qui d’ailleurs était l’un des soldats les plus courageux et dévoués de la révolution et dont la biographie pourrait bien offrir à ce livre son plus beau chapitre) – quiconque en un mot pouvait tenir un fusil.

Les bureaux se vidèrent, il n’y eut plus d’arrière. Tout fut jeté à la rencontre des blancs qui avaient avancé presque jusqu’à la gare. De Chikhrana aux premières maisons de Sviajsk toute la voie était labourée par les obus, couverte de cadavres de chevaux, d’armes abandonnées et de cartouches vides. Plus on s’approchait de Sviajsk, plus c’était le chaos. Les blancs dépassèrent l’énorme squelette calciné du train blindé qui fumait encore, dégageant une odeur de métal fondu, et là leur avancée fut stoppée. Les blancs qui avaient poussé jusqu’aux abords de Sviajsk reculèrent comme le ressac pour se jeter à nouveau contre les réserves de Sviajsk, mobilisées en hâte. Les deux camps s’affrontèrent alors pendant plusieurs heures, et il y eut de nombreux morts.

Les blancs se croyaient en présence de troupes fraîches, bien organisées, que même leur service de renseignement n’avait pas remarquées. Leurs soldats, épuisés par un raid de 48 heures, eurent tendance à surestimer la force de l’ennemi ; ils étaient loin de soupçonner que face à eux il n’y avait qu’une poignée de combattants rassemblés à la hâte, et que derrière ceux-ci il n’y avait que Trotsky et Slavine, assis après une nuit blanche devant une carte dans une salle enfumée du quartier général déserté, au centre de Sviajsk où il n’y avait plus âme qui vive et où les balles sifflaient dans les rues.

Cette nuit-là, comme les précédentes, le train de Léon Davidovitch était resté là comme toujours, sans sa locomotive. On ne dérangea pas un seul des détachements de la Cinquième Armée qui avançaient vers Kazan ou qui s’apprêtaient à la prendre d’assaut, on n’en préleva pas un seul du front pour couvrir Sviajsk qui était pratiquement sans défense. L’armée et la flotte ne furent informées de l’attaque nocturne qu’une fois que tout était fini et que les blancs étaient déjà en train de se retirer, convaincus d’avoir affaire à toute une division.

Le lendemain, 27 déserteurs qui avaient fui sur les bateaux au moment le plus critique furent jugés et fusillés. Il y avait parmi eux plusieurs communistes. On a beaucoup parlé plus tard de l’exécution de ces 27 déserteurs, notamment à l’arrière, bien sûr, où l’on ne savait pas à quel point la route de Moscou ne tenait qu’à un fil, et avec elle toute notre offensive contre Kazan entreprise avec nos derniers moyens et nos dernières forces.

Pour commencer, on disait partout dans l’armée que les communistes s’étaient montrés lâches, que la loi n’était pas faite pour eux, qu’ils pouvaient déserter impunément alors qu’on fusillait les simples soldats comme des chiens.

Sans l’extraordinaire courage de Trotsky, du commandant de l’armée et des membres du Conseil révolutionnaire de la Guerre, la réputation des communistes travaillant dans l’armée aurait été ruinée pour longtemps.

Quand une armée subit toutes les privations possibles pendant six semaines, quand elle se bat pratiquement à mains nues, sans même des bandages, aucun beau discours ne peut faire croire que la lâcheté n’est pas de la lâcheté et que la culpabilité peut avoir des « circonstances atténuantes ».

On dit que parmi ceux qui furent fusillés il y avait beaucoup de bons communistes, certains même dont la faute était rachetée par les services qu’ils avaient déjà rendus à la révolution, par des années de prison et d’exil. C’est parfaitement vrai. Personne ne prétend qu’ils périrent au nom des préceptes du vieux code militaire qui dit qu’il faut « faire un exemple » quand au milieu des roulements de tambour on fait « œil pour œil, dent pour dent ». Bien sûr que Sviajsk était une tragédie.

Mais tous ceux qui ont vécu la vie de l’Armée rouge, qui sont nés et sont devenus forts avec elle dans les batailles de Kazan, témoigneront que l’esprit d’airain de cette armée n’aurait jamais pu se forger, que la fusion entre le parti et la masse des soldats, entre la base et le sommet du commandement, rien de tout cela n’aurait pu se faire si, à la veille de l’assaut sur Kazan où des centaines de soldats allaient perdre la vie, le parti n’avait pas montré clairement aux yeux de tous qu’il était prêt à offrir à la Révolution ce grand sacrifice sanglant ; et que pour le parti aussi les lois sévères de la discipline entre camarades s’appliquent, que le parti a le courage d’appliquer sans faiblir les lois de la République soviétique à ses propres militants aussi.

Il y eut 27 fusillés, et cela combla la brèche que les blancs avaient réussi à ouvrir dans la cohésion et la confiance en elle-même de la Cinquième Armée. Cette salve, qui punissait des communistes, des commandants et de simples soldats pour leur lâcheté et leur comportement déshonorant sur le champ de bataille, força la partie la moins consciente de la masse des soldats, les plus enclins à déserter (car il y en avait bien sûr), à se ressaisir et à se ranger avec ceux qui allaient consciemment et sans la moindre contrainte au combat.

C’est à ce moment précis que se décida le sort de Kazan, et non seulement cela mais le sort de toute l’intervention blanche. L’Armée rouge reprit confiance, elle se régénéra et se renforça pendant les longues semaines de défense et d’attaque.

C’est dans une situation de danger constant et de grandes épreuves morales qu’elle élabora ses lois, sa discipline, ses nouveaux statuts héroïques. Pour la première fois s’évanouit la panique face à la technique plus moderne de l’ennemi. On apprit comment avancer sous les tirs d’artillerie ; et, sans qu’on le recherche, par simple instinct de conservation, on inventa de nouvelles méthodes militaires, ces méthodes de combat spécifiques, les méthodes de la Guerre civile, que l’on étudie déjà dans les écoles supérieures de guerre. C’est très important qu’il y ait eu un homme justement comme Trotsky à Sviajsk à ce moment-là.

Le rôle de Trotsky

Quel que soit son titre ou son nom, il est clair que l’organisateur de l’Armée rouge, le futur Président du Conseil militaire révolutionnaire de la République, se devait d’avoir été à Sviajsk et d’avoir vécu toute l’expérience pratique de ces semaines de combat ; il dut mobiliser toutes les ressources de sa volonté et de son génie organisationnel pour défendre Sviajsk, pour défendre l’organisme de l’armée écrasé sous le feu des blancs.

De plus, il y a dans la guerre révolutionnaire encore une autre force, un autre facteur sans lequel on ne peut remporter la victoire : c’est le puissant romantisme de la Révolution, grâce auquel on peut, tout frais revenu des barricades, se mouler dans les formes rigoureuses de l’appareil militaire, sans perdre le pas rapide et léger qu’on a acquis dans les manifestations politiques, ni l’esprit indépendant et la souplesse qu’on a pu acquérir au cours des longues années de travail du parti dans la clandestinité.

Pour l’emporter en 1918 il fallait prendre tout le feu de la révolution, toute sa chaleur incandescente et l’atteler au modèle séculaire, vulgaire, repoussant, de l’armée.

Jusqu’à présent l’histoire a toujours résolu ce problème avec des effets théâtraux imposants mais éculés. Elle faisait monter sur scène un personnage en « tricorne et uniforme de campagne gris », et celui-ci, ou quelque autre général sur un cheval blanc, créait des républiques, des drapeaux, des slogans avec le sang et la moelle révolutionnaires.

La Révolution russe a suivi sa propre voie, en matière d’édification militaire comme en tant d’autres. L’insurrection et la guerre se sont fondues l’une dans l’autre, l’Armée et le Parti se sont développés ensemble, inextricablement entremêlés. L’unité de leurs objectifs mutuels était consignée sur les drapeaux des régiments avec toutes les formules les plus tranchantes de la lutte des classes. A Sviajsk tout cela était encore flou, c’était seulement dans l’air, cherchant son expression.

Il fallait que l’Armée ouvrière et paysanne trouvât son expression d’une façon ou d’une autre ; elle devait prendre sa forme extérieure, produire ses formules à elle, mais comment ? Personne ne le savait encore très bien. On ne disposait bien sûr à l’époque d’aucun précepte, d’aucun programme systématique indiquant comment cet organisme titanesque devait grandir et se développer.

Il y avait seulement un pressentiment créateur dans le parti et dans les masses : une prémonition de cette organisation révolutionnaire militaire qu’on n’avait jamais vue auparavant et dont chaque jour de combat soufflait une nouvelle caractéristique.

Ce fut là le grand mérite de Trotsky : il attrapait au vol le moindre geste des masses qui portât déjà en lui-même la marque de cette formule organisationnelle singulière tant recherchée.

Il triait et mettait en place toutes les menues formules pratiques grâce auxquelles Sviajsk assiégée simplifiait, hâtait ou organisait son travail de combat. Et cela pas seulement dans un sens technique étroit. Non. Toute nouvelle collaboration réussie entre un spécialiste et un commissaire, entre celui qui commande et celui qui exécute l’ordre et en porte la responsabilité, toute nouvelle collaboration était immédiatement transformée en ordre, circulaire ou règlement, une fois qu’elle avait subi le test de l’expérience et qu’elle avait été clairement formulée. De cette manière l’expérience révolutionnaire ne fut pas perdue, oubliée ou déformée.

La norme obligatoire pour tous n’était pas la médiocrité mais au contraire ce qu’il y avait de mieux, les idées de génie venues des masses elles-mêmes dans les moments de lutte les plus enflammés et les plus créatifs. Dans les petites choses comme dans les grandes, que ce fût des questions complexes comme la division du travail entre les membres du Conseil révolutionnaire de la Guerre ou un geste rapide, vif, amical échangé lorsque se saluaient un commandant rouge et un soldat, chacun occupé et pressé d’aller quelque part, tout cela, il fallait le tirer de la vie, l’assimiler et le rendre aux masses sous forme de norme universelle. Et quand les choses n’avançaient pas, que cela coinçait ou allait mal, il fallait comprendre pourquoi cela n’allait pas, il fallait aider, tirer comme la sage-femme tire le nouveau-né lors d’un accouchement difficile.

On peut s’exprimer avec la plus grande clarté, donner à une nouvelle armée une forme plastique impeccable et rationnelle, et malgré tout stériliser son esprit, le laisser s’évaporer sans pouvoir le garder vivant dans le dédale des formules juridiques. Pour éviter ce piège il faut être un grand révolutionnaire. Il faut posséder l’intuition d’un créateur et avoir en soi un puissant émetteur radio sans lequel on ne peut aller au contact des masses.

En dernière analyse, c’est précisément cet instinct révolutionnaire qui est le tribunal suprême ; c’est lui qui purifie sa nouvelle justice créatrice de toutes les tendances arriérées et contre-révolutionnaires cachées. Il attaque violemment la justice formelle trompeuse au nom de la justice prolétarienne supérieure, qui ne permet pas que ses lois souples s’ossifient et perdent tout rapport avec la vie, qu’elles soient un poids superflu, mesquin, irritant sur les épaules des soldats de l’Armée rouge.

Trotsky avait justement ce sens intuitif.

Jamais il ne permettait au soldat, au chef militaire, au commandant qu’il y avait en lui de supplanter le révolutionnaire. Et quand de sa voix métallique surhumaine il confrontait un déserteur, il était terrifiant, un grand rebelle qui pouvait écraser et tuer quiconque pour sa lâcheté, sa trahison, non pas d’un point de vue militaire mais du point de vue de la cause révolutionnaire mondiale.

Trotsky n’aurait pas pu faire preuve de lâcheté. Le mépris de cette armée extraordinaire l’aurait écrasé ; elle n’aurait pu pardonner à un faible d’avoir versé le sang de 27 de ses frères lors de sa première victoire.

Quelques jours avant l’occupation de Kazan par nos troupes, Léon Davidovitch avait dû quitter Sviajsk ; il avait été rappelé à Moscou à la nouvelle de la tentative d’assassinat contre Lénine. Mais ni le raid de Savinkov contre Sviajsk, organisé avec un remarquable savoir-faire par les socialistes-révolutionnaires, ni, presque au même moment, la tentative d’assassinat de ce même parti contre Lénine, ne pouvaient plus arrêter l’Armée rouge. La vague finale de l’offensive engloutit Kazan.

Les troupes embarquèrent tard dans la nuit du 9 septembre et au petit matin, vers 5 heures et demie, les lourds transporteurs de troupes à plusieurs ponts, escortés par des torpilleurs, approchèrent des quais de Kazan. C’était étrange de naviguer dans la pénombre à la lueur de la lune, de passer devant le moulin au toit vert, à moitié détruit, derrière lequel on avait repéré une batterie blanche ; puis devant le « Dauphin » à moitié calciné, pillé, échoué sur le rivage désert ; et devant tous les méandres, langues de terre, anses et bancs de sable familiers où du matin au soir la mort avait rôdé pendant de si longues semaines, où s’étaient élevées les volutes de fumée, où avaient jailli les gerbes dorées des tirs d’artillerie.

Nous naviguions tous feux éteints, dans un silence absolu, sur la Volga qui coulait, noire, froide et lisse. Derrière nous, une légère écume vibre sur le morne sillage, lavé par des vagues, oubliant tout, coulant avec indifférence vers la mer Caspienne. Et pourtant l’endroit où glissait maintenant silencieusement l’énorme bateau était hier encore un maelström déchiré et labouré par l’explosion incessante des obus. Ici, un oiseau nocturne a effleuré il y a un instant de son aile l’eau d’où montait une légère volute de brume dans l’air froid, alors qu’hier encore jaillissaient tant de fontaines blanches d’écume ; hier les ordres tonnaient sans arrêt ; les torpilleurs effilés traçaient leur chemin dans la fumée, les flammes et une pluie d’éclats d’acier, la coque tremblant sous l’impatience comprimée des moteurs et le recul des batteries doubles de canon qui tiraient un coup à la minute, émettant un son semblable à un hoquet d’acier.

On tirait, on se dispersait sous une grêle d’obus cliquetants, on épongeait le sang sur les ponts… Et maintenant tout est silence ; la Volga coule comme elle coulait il y a mille ans, comme elle coulera encore pendant des siècles.

Nous atteignîmes les quais sans tirer un seul coup de feu. Les premières lueurs de l’aube éclairaient le ciel. Dans la pénombre grise et rose commençaient à émerger de noirs fantômes bossus et calcinés. Grues, poutres de bâtiments incendiés, poteaux télégraphiques renversés, tout cela semblait avoir enduré une tristesse sans borne, perdu toute sensibilité, comme un arbre aux branches difformes et dénudées. Un royaume de la mort lavé par les roses glacées de l’aube nordique.

Et les canons abandonnés, la gueule vers le haut, ressemblaient dans la pénombre à des figures abattues, pétrifiées dans leur désespoir muet, la tête relevée par des mains froides et humides de rosée.

Brouillard. On commence à trembler de froid et de tension nerveuse ; l’air est imbibé de l’odeur de cambouis et de cordages enduits de résine. Le col bleu de l’artilleur tourne avec le mouvement du corps, regardant avec surprise la rive déserte et silencieuse reposant dans un silence de mort.

C’est cela la victoire.


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