1905

Cet ouvrage va permettre de tirer les bilans de la révolution russe de 1905. C'est la première formulation achevée de la théorie de la Révolution Permanente.


Bilan et Perspectives

Léon Trotsky

 

8. Un gouvernement ouvrier en russie et le socialisme

 Nous avons montré ci-dessus que les prémisses objectives d'une révolution socialiste ont déjà été réalisées par le développement économique des pays capitalistes avancés. Mais que pouvons-nous dire, sous ce rapport, en ce qui concerne la Russie ?

Pouvons-nous nous attendre à ce que le passage du pouvoir aux mains du prolétariat russe soit le début de la transformation de notre économie nationale en une économie socialiste ? Nous avons répondu à cette question il y a un an, dans un article qui a été soumis, dans les organes des deux fractions de notre parti, aux feux croisés d'une sévère critique. Voici ce que nous y disions :

"Les ouvriers parisiens n'exigeaient pas de miracles de la Commune, nous dit Marx, [1]. Nous non plus ne devons pas, aujourd'hui, espérer de miracles immédiats de la dictature du prolétariat. Le pouvoir de l'État n'est pas tout-puissant. Il serait absurde de croire qu'il suffise au prolétariat, pour substituer le socialisme au capitalisme, de prendre le pouvoir et de passer ensuite quelques décrets. Un système économique n'est pas le produit des mesures prises par le gouvernement. Tout ce que le prolétariat peut faire, c'est d'utiliser avec toute l'énergie possible le pouvoir de l'État pour faciliter et raccourcir le chemin qui conduit l'évolution économique au collectivisme.
Le prolétariat commencera par les réformes qui figurent dans ce qu'on appelle le programme minimum; et la logique même de sa position l'obligera à passer directement de là à des mesures collectivistes.
L'introduction de la journée de huit heures et d'un impôt sur le revenu rapidement progressif sera comparativement facile, encore que, même ici, le centre de gravité ne résidera pas dans la passation des " actes ", mais dans l'organisation de leur mise en pratique. Mais la principale difficulté - et c'est là que se situe le passage au collectivisme - résidera dans l'organisation, par l'État, de la production dans les usines qui auront été fermées par leurs propriétaires en guise de réponse à la passation de ces actes. Passer une loi pour l'abolition du droit d'héritage et mettre cette loi en application seront, comparativement, une tâche facile. Les legs sous forme de capital-argent n'embarrasseront pas le prolétariat, ni ne pèseront sur son économie. Mais, pour remplir la fonction d'héritier de la terre ou du capital industriel, l'État ouvrier doit être prêt à entreprendre l'organisation de la production sociale.
On peut dire la même chose, mais à un degré supérieur, de l'expropriation - avec ou sans indemnité. L'expropriation avec indemnité serait politiquement avantageuse, mais financièrement difficile, cependant que l'expropriation sans indemnité serait financièrement avantageuse mais politiquement difficile. Mais c'est dans l'organisation de la production que se rencontreront les plus grandes difficultés. Nous le répétons : un gouvernement du prolétariat n'est pas un gouvernement capable d'accomplir des miracles.
La socialisation de la production commencera dans les branches d'industrie où elle présente le moins de difficultés. Dans la première période, la production socialisée sera confinée dans un certain nombre d'oasis, reliées aux entreprises privées par les lois de la circulation des marchandises. Plus s'étendra le domaine de la production sociale et plus évidents deviendront ses avantages, plus solide se sentira le nouveau régime politique et plus hardies deviendront les mesures économiques ultérieures du prolétariat. Il pourra s'appuyer et s'appuiera, pour prendre ces mesures, non seulement sur les forces productives nationales, mais aussi sur la technique du monde entier, exactement comme, dans sa politique révolutionnaire, il ne s'appuiera pas seulement sur son expérience des rapports de classes dans son pays mais bien sur toute l'expérience historique du prolétariat international."

La domination politique du prolétariat est incompatible avec son esclavage économique. Sous quelque drapeau politique que le prolétariat ait accédé au pouvoir, il sera obligé de prendre le chemin d'une politique socialiste. Il serait du plus grand utopisme de penser que le prolétariat, après avoir accédé à la domination politique par suite du mécanisme interne d'une révolution bourgeoise, puisse, même s'il le désirait, borner sa mission à créer les conditions démocratiques et républicaines de la domination sociale de la bourgeoisie. Même, si elle n'est que temporaire, la domination politique du prolétariat affaiblira à un degré extrême la résistance du capital, qui a constamment besoin du soutien de l'État, et fera prendre un essor gigantesque à la lutte économique du prolétariat. Les ouvriers ne pourront pas ne pas réclamer l'appui du gouvernement révolutionnaire pour les grévistes, et un gouvernement s'appuyant sur les ouvriers ne pourra pas le refuser. Mais cela aura pour conséquence d'annuler les effets de l'existence de l'armée de réserve du travail, d'engendrer la domination des ouvriers, non seulement sur le terrain politique, mais aussi sur le terrain économique, et de réduire à l'état de fiction la propriété privée des moyens de production. Ces conséquences sociales et économiques inévitables de la dictature du prolétariat se manifesteront très vite, bien avant que la démocratisation du système politique soit terminée. La barrière entre le programme minimum et le programme maximum tombe dès que le prolétariat accède au pouvoir.

Le premier problème que le régime prolétarien devra aborder en arrivant au pouvoir, c'est la question agraire, à laquelle est lié le sort des larges masses de la population russe. Dans la solution de cette question, comme dans celle de toutes les autres, le prolétariat prendra pour guide l'objectif fondamental de sa politique économique : disposer d'un domaine aussi vaste que possible pour organiser une économie socialiste. Cependant cette politique agricole, dans sa forme comme dans le rythme de sa mise en œuvre, devra être déterminée en fonction des ressources matérielles dont le prolétariat disposera, ainsi que du souci de ne pas jeter des alliés possibles dans les rangs de la contre-révolution.

La question agraire, c'est-à-dire la question du sort de l'agriculture telle qu'elle se pose en termes de rapports sociaux, ne se réduit pas, bien entendu, à la question de la terre, c'est-à-dire des formes de la propriété de la terre. Il n'y a pourtant aucun doute que la solution apportée au problème de la terre, même si elle ne décide pas de l'évolution de l'agriculture, décidera au moins de la politique agraire du prolétariat : autrement dit, ce que fera de la terre le régime prolétarien doit être étroitement lié à son attitude générale à l'égard du cours et des besoins du développement de l'agriculture. C'est pour cette raison que la question de la terre occupe la première place.

Une solution du problème de la terre à laquelle les socialistes révolutionnaires ont donné une popularité qui est loin d'être sans reproche, c'est la socialisation de toute la terre; un terme qui, une fois débarrassé de son maquillage européen, ne signifie rien d'autre que l' "égalité dans l'emploi de la terre" - ou le "partage noir" [2] . Le programme de la redistribution égale de la terre suppose donc l'expropriation de toute la terre, non seulement de la terre qui appartient à des propriétaires privés en général ou à des paysans propriétaires, mais aussi de la terre communale. Si nous considérons que cette expropriation devrait être l'un des premiers actes du nouveau régime, cependant que les rapports de l'économie marchande et capitaliste seraient encore complètement dominants, il nous faudra alors constater que les paysans seraient (ou plutôt, estimeraient qu'ils sont) les premières "victimes" de l'expropriation. Si nous considérons que, pendant plusieurs décennies, le paysan a payé l'argent du rachat [3] , qui aurait dû faire de la terre qui lui était assignée en partage sa propriété privée; si nous considérons que certains des paysans les plus aisés, en faisant incontestablement des sacrifices considérables, sacrifices consentis par une génération qui est encore en vie, ont acquis de vastes étendues de terrain, nous pourrons facilement imaginer quelle résistance formidable provoquerait la tentative de transformer en propriété étatique les terres communales et celles qui appartiennent à de petits propriétaires. S'il agissait de la sorte, le nouveau régime commencerait par soulever dans la paysannerie une formidable opposition contre lui.

Et pourquoi les terres communales et celles des petits propriétaires devraient-elles être transformées en propriété d'État ? Afin de les rendre disponibles, de façon ou d'autre, pour leur exploitation économique "égale" par tous les agriculteurs, y compris les actuels paysans sans terre et travailleurs agricoles. Ainsi donc, du point de vue économique, le nouveau régime ne gagnerait rien à l'expropriation des petites propriétés et des terres communales, car, après la redistribution, les terres étatiques ou publiques seraient cultivées comme des terres privées. Du point de vue politique, le nouveau régime commettrait une erreur grossière, car il dresserait aussitôt la masse de la paysannerie contre le prolétariat des villes, tête de la politique révolutionnaire.

De plus, une distribution égale des terres suppose que l'emploi de main-d’œuvre salariée soit interdit par la loi. Or, l'abolition du travail salarié peut et doit être une conséquence des réformes économiques, mais non pas arrêtée d'avance par des interdits juridiques. Car il ne suffit pas d'interdire aux propriétaires terriens capitalistes l'emploi de main-d’œuvre salariée il faut d'abord assurer aux cultivateurs sans terre la possibilité de vivre, et de vivre une existence rationnelle du point de vue économique et social. Sous l'égide de l'égalité dans l'usage de la terre, interdire l'emploi de la main-d’œuvre salariée signifierait, d'une part, contraindre les cultivateurs sans terre à s'installer sur de minimes parcelles, de l'autre, obliger le gouvernement à leur fournir les outils et les fonds nécessaires à leur production, socialement irrationnelle.

Il est bien entendu que le prolétariat, lorsqu'il interviendra dans l'organisation de l'agriculture, ne commencera pas par attacher à leurs morceaux de terrain éparpillés des cultivateurs éparpillés, mais par faire exploiter les grandes propriétés par l'État ou les communes. C'est seulement lorsque la socialisation de la production aura été bien mise en selle que le processus de la socialisation pourra avancer davantage, vers l'interdiction du travail salarié. Le petit fermage capitaliste deviendra alors impossible; mais il n'en sera pas de même des petites exploitations vivant en économie plus ou moins fermée, dont l'expropriation forcée n'entre absolument pas dans les plans du prolétariat socialiste.

En tout cas, le prolétariat ne peut sous aucune forme entreprendre l'application d'un programme de distribution égale qui, d'une part, comporte une expropriation sans objet, purement formelle, des petites propriétés, de l'autre nécessite l'émiettement tout à fait réel des grandes propriétés. Cette politique qui n'est, au point de vue économique, que du gaspillage, ne pourrait avoir comme fondement qu'une arrière-pensée utopique et réactionnaire; par-dessus tout, elle affaiblirait politiquement le parti révolutionnaire.

Jusqu'à quel point la politique socialiste de la classe ouvrière peut-elle être appliquée dans les conditions économiques de la Russie ? Il y a une chose que l'on peut dire avec certitude : elle se heurtera à des obstacles politiques bien avant de buter sur l'arriération technique du pays. Sans le soutien étatique direct du prolétariat européen, la classe ouvrière russe ne pourra rester au pouvoir et transformer sa domination temporaire en dictature socialiste durable. A ce sujet, aucun doute n'est permis. Mais il n'y a non plus aucun doute qu'une révolution socialiste à l'Ouest nous rendra directement capables de transformer la domination temporaire de la classe ouvrière en une dictature socialiste.

En 1904, Kautsky, discutant les perspectives du développement social et évaluant les chances d'une prochaine révolution en Russie, écrivait : "En Russie, la révolution ne pourrait aboutir immédiatement à un régime socialiste. Les conditions économiques du pays sont loin d'être mûres pour cela." Mais la révolution russe donnerait certainement un puissant élan au mouvement prolétarien dans le reste de l'Europe, et les luttes qui en résulteraient pourraient bien amener le prolétariat à accéder au pouvoir en Allemagne. " Un tel résultat, poursuivait Kautsky, devrait avoir une influence sur toute l'Europe. Il devrait conduire à la domination politique du prolétariat en Europe occidentale, et donner au prolétariat d'Europe orientale la possibilité de contracter les étapes de son développement et, en copiant l'exemple de l'Allemagne, d'instaurer artificiellement des institutions socialistes. La société dans sa totalité ne peut sauter artificiellement aucune des étapes de son développement, mais certaines de ses parties constituantes peuvent accélérer leur développement retardataire en imitant les pays avancés et, ainsi, parvenir même en tête du développement, parce qu'elles n'ont pas à supporter le fardeau de traditions que les pays plus anciens traînent avec eux... "Cela peut arriver", dit Kautsky, "mais, comme nous l'avons déjà dit, nous laissons ici le domaine de l'inévitable qui peut être étudié pour entrer dans celui du possible et il se peut donc aussi que les choses se passent autrement." [4] ; Ces lignes furent écrites par le théoricien social-démocrate allemand à un moment où il se demandait encore si une révolution éclaterait d'abord en Russie ou à l'Ouest. Depuis, le prolétariat russe a révélé une puissance colossale, dépassant les espoirs les plus optimistes des sociaux-démocrates russes. Le cours de la révolution russe a été déterminé, au moins dans ses traits fondamentaux. Ce qui, il y a deux ou trois ans, semblait du domaine du possible, s'est rapproché du probable et, tout l'indique, est tout près de devenir inévitable.


Notes

[1] La Guerre civile en France, éditions Sociales, 1952, p. 53.

[2] Tchornyi Peredel, partage spontané des terres par les paysans.

[3] Après leur affranchissement de 1861, les paysans avaient dû payer des sommes élevées pour le rachat de leurs terres.

[4] K. Kautsky, Revoljucionnyja perspektivy (Perspectives révolutionnaires), Kiev, 1906.


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