1923

Extrait de La Correspondance Internationale, 23 juin 1923, n°52, pp. 10-11. Supplément donnant le compte-rendu de la réunion à Moscou du Comité Exécutif de l’Internationale Communiste, 9e séance du 18 juin 1923. Référence dans la bibliographie de W. Hedeler : n°915.

 


Rapport sur les limites du centralisme dans l'I.C.

N.I. Boukharine



La séance eut ouverte à midi sous la présidence de Amter.

Après quelques déclarations de Neurath concernant le travail des commissions, le Congrès passe à la discussion du 3e point de l'ordre du jour : Les limites du centralisme dans l’Internationale.

Discours de Boukharine

Dans les déclarations des camarades norvégiens s’est manifestée l'opinion que l’exécutif ne tenait pas assez compte du parti norvégien. Je répète ici que nous considérons le parti norvégien comme, un grand parti de la classe ouvrière, un des plus importants et des meilleurs. C’est justement pourquoi il est de notre devoir de critiquer le point de vue inexact des camarades norvégiens.

La question du centralisme dans l'internationale, la principale que nous ayons à débattre avec les camarades norvégiens, n’est pas nouvelle. C’est après l’écroulement de la IIème Internationale qu'elle s’est posée. La IIe Internationale n’était au fond qu’une boite aux lettres. Elle n’était pas une organisation de combat; elle n'était pas destinée à des actions de masses internationales, elle était toujours dominée par le facteur national. Aux Congrès, on prononçait des discours de parade, mais quand il fallait agir tout s’évanouissait. La conférence de la Haye l‘automne dernier fut une parade de ce genre. Des résolutions y furent prises sur la grève générale, mais lorsque vint le moment de l'action, il ne resta qu’un chiffon de papier, parce qu’il n’y avait pas en réalité d'organisation centrale unie. Ce n’est pas par hasard que cette lacune organique a été soulignée dès la première cristallisation de la pensée communiste. Elle a été déjà précisée alors en partie par nous et en partie par Rosa Luxembourg dans la thèse suivante :

« La nouvelle Internationale doit être une organisation unie, dans laquelle le facteur national sera soumis au facteur international et les décisions nationales aux décisions internationales de l'organisation mondiale du prolétariat. »

Dans la presse Scandinave, il a été beaucoup écrit sur ce sujet autrefois. Je vivais alors en Scandinavie et il y avait accord complet entre les représentants du parti russe et les camarades scandinaves. Partout, en Autriche, en Allemagne, ce principe de la suprématie de la conscience internationale, des décisions internationales et de l'organisation mondiale du prolétariat était reconnu par tous les radicaux de gauche d’alors, les futurs communistes. Aux conférences de Zimmerwald et Kienthal, au 1er congrès de la IIIe internationale, cette idée fondamentale se réalise de plus en plus dans la pratique. Après la fondation de l’Internationale Communiste, au moment de la victoire de l’armée russe et de la grande offensive ouvrière en Occident nous voyons ses progrès et sa réalisation pratique. A ce moment, Bull, un des idéologues de la majorité norvégienne, écrivait dans le « Social-démocrate » : «Ou bien la nouvelle Internationale existera, et alors elle sera l’Etat-major centralisé de la révolution mondiale, ou bien elle n'existera pas ». Donc à l'époque de l’offensive ouvrière, lorsque même les éléments hésitants étaient pleins de sympathie pour l’I. C., le représentant le plus en vue de l’idéologie de la majorité actuelle du parti norvégien reconnaissait la nécessité de la centralisation. Maintenant que la classe ouvrière se trouve sur la défensive, les éléments hésitants se sentent ébranlés dans leur sympathie pour le communisme et commencent à le critiquer.

La base sociale de cette critique - économique et sociologique - est dans les restes de l'économie et de l’idéologie petite-bourgeoise. Dans l’argumentation des camarades norvégiens, nous pouvons aussi trouver des conceptions proudhoniennes. et cela est compréhensible, parce que nous avons à faire ici à des partis isolés dans leurs pays petit-bourgeois et soumis à l'influence petite-bourgeoise.

La deuxième raison consiste dans l'application mécanique des méthodes de destruction justifiées à l’égard de la social-démocratie à notre propre organisation. Il y a une certaine force d'inertie historique. Les méthodes que l’on employait autrefois à détruire l’influence des dirigeants social-démocrates, on les applique ensuite à sa propre organisation, en Russie aussi, cette force d’inertie a existé dans les cerveaux de certains camarades, qui, après la conquête du pouvoir, ont maintenu leurs revendications contre la centralisation de l’armée.

La troisième raison du point de vue défectueux des Scandinaves, c’est la situation de leurs pays. Les camarades norvégiens n’ont pas traversé la guerre et les explosions révolutionnaires. Les pays scandinaves ne sont pas entraînés comme les autres pays d’occident par le grand courant mondial, ils se trouvent, bien que cela sonne d’une manière un peu comique, dans une certaine mesure à l’époque d'avant-guerre. Ils n’ont pas éprouvé l’importance de la lutte centralisée contre l’Etat bourgeois. Celui-ci ne les a pas encore frappés avec toute sa brutalité et c’est pourquoi dans leur façon de penser se manifestent les restes d’une idéologie idyllique, ils vivent comme dan» une île; ils sont plus isolés du mouvement prolétarien que n'importe quel autre parti. Toutes ces raisons déterminent l’idéologie de la majorité du parti norvégien.

J’en viens maintenant aux justifications. «La plus profonde» vient, comme de juste, d’un professeur, Bull. Bull pourvu d’une très bonne formation théorique, pour justifier sa façon de poser les questions tactiques, pousse toujours les choses à l’absurde. Je le laisserai parler lui-même :

« Il y a des différences dans le développement économique et social de la classe ouvrière et dans les conditions révolutionnaires en Russie, en Orient, dans les Balkans et en Occident. La révolution russe s’est produite dans un peuple d’illettrés, où l’industrie moderne datait à peine d’une génération, où la classe ouvrière par conséquent était neuve et sans traditions, où le despotisme avait éloigné la population de toute participation à la vie politique, où les syndicats étalent impossibles, etc. En Orient et dans les Balkans, les circonstances essentielles sont à peu près les mêmes. En Occident c’est le contraire. L'instruction est largement répandue, l'industrie est vielle d’un siècle, la classe ouvrière a de fortes traditions, elle participe depuis longtemps à la politique, elle a des syndicats anciens et puissants, est habituée à la libre discussion, etc. »

Et quelles sont les conclusions tactiques de Bull ?

« Naturellement les principaux chefs de l’Internationale ont une connaissance théorique de ces faits. Mais dans la pratique on n’en tire pas, ou pas assez, les conséquences, et cela pour deux raisons : 1. Les chefs de l’Internationale sont des Russes et sont influencés dans leur façon de penser par leur expérience russe ; 2. le Comité Exécutif, après avoir cessé de considérer la révolution en Allemagne comme une tâche actuelle, dirige son activité vers l’Orient et le Sud-est. Cette politique a beaucoup d’avantages surtout du Joint de vue de la politique extérieure russe, etc., etc. »

Voilà la base théorique de toutes les questions tactiques. Bull affirme avec la presse bourgeoise que l’I.C. est un instrument du Gouvernement russe. On ne peut pas forcer les ouvriers d’Occident à s’adapter aux méthodes qui conviennent à l’état arriéré de la Russie barbare. Cette seule séance montre combien les camarades norvégiens et suédois sont isolés, car ils sont seuls à nourrir ces conceptions. Ce sont eux, et non pas k prolétariat l’Europe Occidentale, qui sont isolés du prolétariat russe. Cela s’explique par les raisons suivantes. Nous avons eu trois révolutions, les Allemands une, les Autrichiens et d’autres peuples ont éprouvé une très forte oppression de leur bourgeoise. Ils ont appris par le fer et par le feu la nécessité du centralisme international.

La théorie des norvégiens était d’abord de se dresser contre la Russie avec le prolétariat Occidental et d’exiger la formation d’une autre organisation. Comme cela n’allait pas, on a trouvé la variante de Falk ; le parti norvégien est bien un parti communiste, mais il est fondé sur ses propres traditions. C’est autre chose et c’est tout à fait exact. Je reconnais volontiers que le parti norvégien a ses traditions, ses traits spécifiques et que son histoire lui a créé une structure spéciale. Mais comment devons nous nous comporter, nous avant-garde, à l’égard de ces traditions ? Nous devrions les vaincre par des méthodes intelligentes et non pas les conserver. Vouloir une fédération au lieu d’une organisation de lutte, c’est détruire le point de départ de notre mouvement. Tantôt on nous accuse de vouloir radicaliser le parti norvégien, tantôt d’être opportunistes. On affirme sans fondement que notre centralisation concentre des dangers opportunistes. Dans un article de la Gazette Ouvrière la situation est dépeinte comme si la deuxième Internationale avait péri par excès de centralisation. Elle s’est écroulée justement parce qu’elle n’était pas centralisée. Dans une interview, Tranmael déclare que Moscou, c’est-à-dire l’I. C., commence à construire par le faîte.

« Cette forme d'organisation et d'adhésion (celle qui existe en Norvège) a la plus grande importance pour le mouvement socialiste, parce qu'elle pénètre jusqu’au centre du socialisme, jusqu’à l'économie sociale. Les usines doivent être conquises en partant des ateliers et des ouvriers, lentement peut-être, mais sûrement, et en augmentant notre influence, nous arriverons an contrôle de l’industrie et de la production ».

Nous nous trouvons donc en face de la conception suivante: on conquiert peu à peu la classe ouvrière dans les ateliers, on a en mains le contrôle de la production, d’abord dans quelques fabriques, puis dans beaucoup et enfin dans toutes. La bourgeoisie — comme c'est remarquable ! — nous laisse faire tranquillement. Voilà des prémisses opportunistes qui ne peuvent exister que dans les cerveaux qui ne se sont jamais battus avec la bourgeoisie. D'après nous les conditions de la révolution sont les suivantes : notre lutte pour la conquête des moyens de production s’accompagne d’une guerre civile. Si la révolution est la guerre civile, dans laquelle nous devons coordonner et diriger toutes nos forces, il en résulte aussi d’autres nécessités organiques. Pour avoir le moins possible de victimes, nous devons opérer une centralisation systématique. La conception de la Centrale du parti norvégien sur la marche évolutionniste des événements s’explique par le fait que les camarades norvégiens n*ont pas eu l’occasion jusqu’à présent de mener une lutte réelle ; c’est la théorie syndicaliste « laisser l’État en paix ». L’expérience de la guerre et de la révolution a contraint une partie des syndicalistes français à abandonner cette conception. Rosmer en est la preuve vivante. Naturellement le centralisme a ses dangers et surtout en temps de paix ils étaient très grands. Mais dans des pays où il faut conquérir le pouvoir à travers des luttes sanglantes il est dangereux de dire: Nous n'avons pas besoin d’un Etat-major, car il entraîne avec lui la bureaucratisation. La proposition de Christiania, qui expose les conclusions organiques résultant du point de vue des camarades norvégiens, introduirait dans notre parti 1e démocratisme Wilsonien. Il y est dit que les membres ont le droit de décision. Cela veut-il dire que chacun est absolument autonome, n’est soumis à aucune discipline ? En réalité, Tranmael et Bull font régner la discipline la plus sévère à l’intérieur de la fraction. Je crois que lorsque nous disons aux ouvriers qu’il faut une direction centrale, nous leur témoignons une plus grande considération gue si nous les trompons avec cette illusion du droit de l'individu à disposer de soi.

En ce qui concerne la question du mandat impératif, le point de vue norvégien est encore faux. Prenons les conflits survenus dans les différents partis. Les mandats impératifs pourraient être dirigés contre une décision éventuelle de l’Exécutif, et nous aurions ainsi un conflit permanent Comment aurions-nous résolu le conflit français si les délégués français avaient eu un mandat impératif ?

En ce qui concerne le choix des membres de l’Exécutif, Je crois que le IVème congrès mondial a procédé d’une manière tout à fait juste. Le congrès mondial de l’I.C, incarnation de tout le mouvement ouvrier, peut choisir un camarade d’une minorité. Naturellement II ne peut le taire que si la situation l’exige absolument. Il est techniquement impossible et politiquement faux que l’Exécutif n’envoie aux Congrès nationaux que les délégués que les partis eux-mêmes désirent. Il en est de même de la revendication selon laquelle les congrès nationaux devraient avoir lieu avant le Congrès mondial. Si les sections nationales se liaient par des décisions avant le Congrès mondial et si celui-ci prenait ensuite d’autres décisions, il se produirait des conflits.

Le Congrès mondial rassemble l'expérience de toutes les sections ; si les délégués ont un mandat impératif, ils ne peuvent pas modifier leur position. Dans la question des démissions, pour savoir si c’est l’Exécutif ou seulement la Centrale du parti qui a le droit de les interdire la pratique a montré que l’Exécutif est souvent obligé d’intervenir. En ce qui concerne la Jeunesse, il est exact qu’elle est soumise en tout à son parti, mais quand il se produit un conflit entre lui et l'internationale, nous ne pouvons pas défendre à la jeunesse de prendre la même position que l’I.C. En ce qui concerne les interventions de l’Internationale, reconnaissons que les questions intérieures et extérieures sont très difficiles à séparer et que la composition de la Centrale par exemple a une importance internationale. Nos conflits avec le parti norvégien ont comme point de départ ses critiques contre l’attitude de l’Executif dans la question française. Demandez aux camarades français : le congrès mondial a-t-il bien jugé ? s’est-il produit un mieux ou non? Nous sommes intervenus également dans d’autres pays, dernièrement en Allemagne, et tous ces partis se sont améliorés après l’intervention de l’Exécutif. Il importe maintenant de créer dans les partis norvégien et suédois d'autres relations morales avec l’I. C. Il faut que la méfiance à l'égard de l’I. C. cesse. Les camarades et les partis qui ont contribué à former l’Internationale savent l’apprécier et ont confiance en elle. Il faut que ce soit le cas pour le parti norvégien. Je conclus en exprimant l’espoir qu’il corrigera ses défauts dans le sens de nos principes. (Vifs applaudissements,)


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