1897

(...)le fait d'être marxiste, c'est-à-dire penser que c'est Marx qui a donné au socialisme moderne sa base scientifique, n'implique pas l'acceptation de parti pris de formules immuables : l'unique préoccupation doit être de s'adapter le plus exactement possible à la réalité changeante après avoir pénétré le sens de ses transformations (...)

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Post-scriptum à l'Aperçu sur le socialisme scientifique

Gabriel Deville

 


Il m'aurait été possible dans cette nouvelle édition de faire les changements, les corrections que comporte plus ou moins tout ouvrage et que suggère toujours aux auteurs une étude plus complète de leur sujet. J'ai tenu, au contraire, tout en étant le premier à en connaître les imperfections, à ne pas changer un mot à mon Aperçu sur le socialisme scientifique qui reste textuellement ce qu'il était lorsque je l'ai publié il y a quatorze ans, et il était alors le résumé de mes articles de propagande socialiste pendant six années.

Je ne renie pas plus ce que j'ai écrit dans d'autres conditions d'âge et par suite de connaissance, que je n'hésite soit à déclarer que je ne l'écrirais plus tout de même, soit à écrire différemment.

A l'âge où l'esprit d'imitation domine, j'ai pu moi aussi trop assimiler les événements à venir aux événements passés et croire à la nécessité de la violence, et il est vrai que, sur ce point notamment, j'ai modifié ma première façon de voir. Mais ce qu'ignorent la plupart de ceux qui me reprochent ce changement, c'est que, si je n'avais pas changé à cet égard, le marxiste que je suis aurait pu être, à juste titre, accusé d'infidélité à l'orthodoxie marxiste telle que résulte, en particulier, de la préface d'Engels à l'ouvrage de Marx, la Lutte des classes en France.

La vérité est que je ne me suis préoccupé ni d'orthodoxie à respecter, ni de changement d'idée à éviter.

Je ne me suis préoccupé d'orthodoxie à respecter, parce que le fait d'être marxiste, c'est-à-dire penser que c'est Marx qui a donné au socialisme moderne sa base scientifique, n'implique pas l'acceptation de parti pris de formules immuables : l'unique préoccupation doit être de s'adapter le plus exactement possible à la réalité changeante après avoir pénétré le sens de ses transformations.

Je ne me suis pas préoccupé d'éviter un changement, parce que le changement d'idée n'a en lui-même rien de répréhensible, et tous nous cherchons à le provoquer chez d'autres par notre propagande : il n'est qu'un résultat dont la cause est bonne ou mauvaise, selon que cette cause est l'adhésion à ce qui semble vrai ou l'intérêt personnel.

D'ailleurs, à ceux qui m'accusent d'avoir changé, je souhaite de n'avoir jamais changé plus que moi.

Républicain, je l'ai toujours été, je l'étai sous l'Empire, je le suis, dirais-je, de naissance, si cela ne prêtait à rire à ceux qui trouvent tout naturel d'être de naissance catholiques or royalistes. Ne me contentant pas d'être vaguement socialiste, dès 1872 je me disais collectiviste et le mot n'était pas, je vous l'assure, d'un usage courant à cette époque ; membre de l'Internationale qui devait disparaître cette même année, j'appartenais à la fraction marxiste de la célèbre association des travailleurs.

Je ne fais nulle difficulté d'avouer que, non seulement alors, mais même en 1877, quand je fus un de ceux qui commencèrent à propager par le journal la théorie collectiviste et marxiste, j'en connaissais à peine quelques rudiments : comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire, nous apprenions le socialisme en même temps que nous l'apprenions à nos lecteurs, et il est incontestable que nous nous sommes parfois trompés. Or je plaindrais celui qui, après avoir acquis la conviction qu'elle était erronée, persisterait dans une opinion pour la vanité puérile de ne pas paraître changer.

Jamais je n'ai cessé d'être, je suis toujours républicain, collectiviste et marxiste ; seulement je crois savoir mieux que lorsque j'écrivais mon Aperçu comment il faut être collectiviste et marxiste. En fin de compte la tendance générale est restée la même, aussi puis-je considérer avec quelque fierté la force actuelle de ce mouvement socialiste dont j'ai été en France un des tout premiers initiateurs.

Mais puisqu'on se sert de mon Aperçu pour démontrer que j'ai changé relativement à la nécessité du recours à la violence, on devrait bien, en revanche, s'en servir pour constater que – contrairement à l'opinion qu'aiment à accréditer nos adversaires – nous n'avons pas changé au sujet de la petite propriété et que, dès le début, nous avons, conformément à notre règle générale de partir des faits, distingué entre nos prévisions sur la marche de l'évolution économique et nos réalisations toujours voulues conformes à l'évolution préalablement accomplie. Ici, comme dans beaucoup d'autres cas, nos adversaires qui n'ont guère en ce qui nous concerne le souci de la vérité, voient des changements à notre charge là où il n'y a que différence entre ce que nous disons et ce qu'ils nous prêtaient.

Quoi qu'il en soit, il y a des changements que je ne nie pas, au contraire ; ces changements, je tiens si peu à les cacher que je me refuse à modifier le texte de ce que j'ai autrefois écrit. Aux lecteurs curieux de savoir dans quel esprit mon Aperçu devrait être corrigé pour concorder aujourd'hui avec ce que je pense, je me permettrai simplement de signaler le volume que j'ai publié sous le titre : Principes socialistes.

Paris, le 4 juin 1897.


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