1886

 


La religion du Capital

Paul Lafargue

4. L'Ecclésiaste ou le livre du capitaliste


 

Ce livre a circulé entre les mains de plusieurs capitalistes qui l'ont lu et annoté ; voici quelques-unes de leurs annotations :

« Il est certain que ces préceptes de la sagesse divine seraient mal interprétés par l'intelligence grossière des salariés. je suis d'avis qu'on les traduise en volapuk ou toute autre langue sacrée. »

Signé : Jules Simon

« Il faudrait imiter les docteurs judaïques qui interdisaient aux profanes la lecture de l'Ecclésiaste de l'Ancien Testament et ne communiquer le Livre du Capitaliste qu'aux initiés possédant un million. »

Signé : Bleichroeder

« Un million de francs ou de marks me semble une somme bien misérable, je propose un million de dollars. »

Signé : Jay Gould


A – Nature du Dieu-Capital.

1. – Médite les paroles du Capital, ton Dieu.

2. – Je suis le Dieu mangeur d'hommes ; je m'attable dans les ateliers et je consomme les salariés. Je transsubstantie en capital divin la vie chétive du travailleur. je suis l'infini mystère : ma substance éternelle n'est que périssable chair ; ma toute-puissance que faiblesse humaine. La force inerte du Capital est la force du salarié.

3. – Principe des principes: par moi débute toute production, à moi aboutit tout échange.

4. – Je suis le Dieu vivant, présent en tous lieux : les chemins de fer, les hauts fourneaux, les grains de blé, les navires, les vignobles, les pièces d'or et d'argent sont les membres épars du Capital universel.

5. – Je suis l'âme incommensurable du monde civilisé, au corps varié et multiple à l'infini. Je vis dans ce qui s'achète et se vend ; j'agis dans chaque marchandise et pas une n'existe en dehors de mon unité vivante.

6. – Je resplendis dans l'or et je pue dans le fumier ; je réjouis dans le vin et je corrode dans le vitriol.

7. – Ma substance qui s'accroît continuellement coule, fleuve invisible, à travers la matière ; divisée et subdivisée au-delà de toute imagination, elle s'emprisonne dans les formes spéciales revêtues par chaque marchandise et, sans me lasser, je me transvase d'une marchandise dans une autre : pain et viande aujourd'hui, demain force travail du producteur, après-demain, lingot de fer, pièce de calicot, œuvre dramatique, quintal de suif, sac de poudrette. La transmigration du Capital jamais ne s'arrête. Ma substance ne meurt pas ; mais ses formes sont périssables, – elles finissent et passent.

8. – L'homme voit, touche, sent et goûte mon corps, mais mon esprit plus subtil que l'éther est insaisissable aux sens. Mon esprit est le Crédit ; pour se manifester, il n'a pas besoin de corps.

9. – Chimiste plus savant que Berzélius, que Gherardt, mon esprit transmute les vastes champs, les colossales machines, les métaux pesants et les troupeaux mugissants en actions de papier ; et plus légers que des balles de sureau, animées par l'électricité, les canaux et les hauts fourneaux, les mines et les usines bondissent et rebondissent de main en main dans la Bourse, mon temple sacré.

10. – Sans moi, rien ne se commence, ni ne s'achève dans les pays que gouverne la Banque. je féconde le travail ; je domestique au service de l'homme les forces irrésistibles de la nature et je mets en sa main la puissant levier de la science accumulée.

11. – J'enlace les sociétés dans le réseau d'or du commerce et de l'industrie.

12. – L'homme qui ne me possède pas, qui n'a pas de Capital, marche nu dans la vie, environné d'ennemis féroces et armés de tous les instruments de torture et de mort.

13. – L'homme qui n'a pas de Capital, s'il est fort comme le taureau, on charge ses épaules d'un plus lourd fardeau ; s'il est laborieux, comme la fourmi, on double sa tâche; s'il est sobre comme l'âne, on réduit sa pitance.

14. – Que sont la science, la vertu et le travail sans le Capital ? – Vanité et rongement d'esprit.

15. – Sans la grâce du Capital, la science égare l'homme dans les sentiers de la folie; le travail et la vertu le précipitent dans l'abîme de la misère.

16. – Ni la science, ni la vertu, ni le travail ne satisfont l'esprit de l'homme ; c'est moi, le Capital, qui nourris la meute affamée de ses appétits et de ses passions.

17. – Je me donne et je me reprends selon mon bon plaisir et je ne rends pas de compte. Je suis l'Omnipotent qui commande aux choses qui vivent et aux choses qui sont mortes.

B. – Élu du Capital

1. – L'homme, cet infecte amas de matière, vient au monde nu comme un ver, et, enfermé dans une boîte, comme un pantin, il va pourrir sous terre et sa pourriture engraisse l'herbe des champs.

2. – Et pourtant, c'est ce sac d'ordures et de puanteur que je choisis pour me représenter, moi le Capital, moi la chose la plus sublime qui existe sous le soleil.

3. – Les huîtres et les escargots ont une valeur par les qualités de leur nature brute ; le capitaliste ne compte que parce que je le choisis pour mon élu ; il ne vaut que par le Capital qu'il représente.

4. – J'enrichis le scélérat nonobstant sa scélératesse ; j'appauvris le juste nonobstant sa justice. J'élis qui me plaît.

5. – Je choisis le capitaliste, ni pour son intelligence, ni pour sa probité, ni pour sa beauté, ni pour sa jeunesse. Son imbécillité, ses vices, sa laideur et sa décrépitude sont autant de témoins de mon incalculable puissance.

6. – Parce que j'en fais mon élu, le capitaliste incarne la vertu, la beauté, le génie. Les hommes trouvent sa sottise spirituelle, ils affirment que son génie n'a que faire de la science des pédants ; les poètes lui demandent l'inspiration, et les artistes reçoivent à genoux ses critiques comme les arrêts du goût ; les femmes jurent qu'il est le Don Juan idéal ; les philosophes érigent ses vices en vertus ; les économistes découvrent que son oisiveté est la force motrice du monde social.

7. – Un troupeau de salariés travaille pour le capitaliste qui boit, mange, paillarde et se repose de son travail du ventre et du bas-ventre.

8. – Le capitaliste ne travaille ni avec la main, ni avec le cerveau.

9. – Il a un bétail mâle et femelle pour labourer la terre, forger les métaux et tisser les étoffes ; il a des directeurs et des contremaîtres pour diriger les ateliers, et des savants pour penser. Le capitaliste se consacre au travail des latrines ; il boit et mange pour produire du fumier.

10. – J'engraisse l'élu d'un bien-être perpétuel ; car qu'y a-t-il de meilleur et de plus réel sur terre que boire, manger, paillarder et se réjouir ? – Le reste n'est que vanité et rongement d'esprit.

11. – J'adoucis les amertumes et j'enlève les peines de toutes choses pour que la vie soit aimable et agréable à l'élu.

12. – La vue a son organe ; l'odorat, le toucher, le goût, l'ouïe, l'amour ont aussi leurs organes. Je ne refuse rien de ce que désirent les yeux, la bouche et les autres organes de l'élu.

13. – La vertu est à double face la vertu du capitaliste est de se contenter la vertu du salarié de se priver.

14. – Le capitaliste prend sur terre ce qui lui plaît ; il est le maître. S'il est blasé des femmes, il réveillera ses sens avec des vierges-enfants.

15. – Le capitaliste est la loi. Les législateurs rédigent les Codes selon sa convenance, et les philosophes accommodent la morale selon ses mœurs. Ses actions sont justes et bonnes. Tout acte qui lèse ses intérêts est crime et sera puni.

16. – Je garde pour les élus un bonheur unique, ignoré des salariés. – Faire des profits est la joie suprême. – Si l'élu qui encaisse des bénéfices perd sa femme, sa mère, ses enfants, son chien et son honneur, il se résigne. Ne plus réaliser des profits est le malheur irréparable, dont jamais le capitaliste ne se console.

C. – Devoirs du capitaliste.

§ 1.

1. – Beaucoup sont appelés, et peu sont élus ; tous les jours, je réduis le nombre de mes élus.

2. – Je me donne aux capitalistes et je me partage entre eux ; chaque élu reçoit en dépôt une parcelle du Capital unique ; et il n'en conserve la jouissance que s'il l'accroît, que s'il lui fait faire des petits. Le Capital se retire des mains de celui qui ne remplit pas sa loi.

3. – J'ai choisi le capitaliste pour extraire de la plus-value; accumuler les profits est sa mission.

4. – Afin d'être libre et à J'aise dans la chasse aux bénéfices, le capitaliste brise les liens de l'amitié et de l'amour ; il ne connaît ni ami, ni frère, ni mère, ni femme, ni enfants, là où il y a un gain à réaliser.

5. – Il s'élève au-dessus des vaines démarcations qui parquent les mortels dans une patrie et dans un parti ; avant d'être Russe ou Polonais, Français ou Prussien, Anglais ou Irlandais, blanc ou noir, l'élu est exploiteur ; il n'est monarchiste ou républicain, conservateur ou radical, catholique ou libre-penseur, que par-dessus le marché. L'or a une couleur ; mais devant lui, les opinions des capitalistes n'ont point de couleur.

6. – Le capitaliste embourse avec la même différence l'argent mouillé de larmes, l'argent taché de sang, l'argent souillé de boue.

7. – Il ne sacrifie pas aux préjugés vulgaires. Il ne fabrique pas pour livrer des marchandises de bonne qualité, mais pour produire des marchandises rapportant de gros bénéfices. Il ne fonde pas des sociétés financières pour distinguer des dividendes, mais pour s'emparer des capitaux des actionnaires ; car les petits capitaux appartiennent aux grands, et, au-dessus d'eux, il y a des capitaux plus grands encore qui les surveillent pour les dévorer dans le temps. Telle est la loi du Capital.

8. – En élevant l'homme à la dignité de capitaliste, je lui transmets une partie de ma toute-puissance sur les hommes et les choses.

9. – Le capitaliste doit dire : la société, c'est moi la morale, c'est mes goûts et mes passions la loi, c'est mon intérêt.

10. – Si un seul capitaliste est lésé dans ses intérêts, la société tout entière est en souffrance ; car l'impossibilité d'accroître le Capital est le mal des maux ; le mal contre lequel il n'existe pas de remède.

11. – Le capitaliste fait produire et ne produit pas ; fait travailler et ne travaille pas ; toute occupation manuelle ou intellectuelle lui est interdite, elle le détournerait de sa mission sacrée : l'accumulation des profits.

12. – Le capitaliste ne se métamorphose pas en écureuil idéologique, tournant une roue qui ne meut que du vent.

13. – Il se soucie fort peu que les cieux racontent la gloire de Dieu ; il ne recherche pas si la cigale chante avec son derrière ou avec ses ailes et si la fourmi est une capitaliste [*].

14. – Il ne s'inquiète ni du commencement ni de la fin des choses, il ne s'occupe que de leur faire rapporter des bénéfices.

15. – Il laisse les théologiens de l'économie officielle pérorer sur le monométallisme et le bimétallisme; mais il empoche, sans distinction, les pièces d'or et d'argent à sa portée.

16, – Il abandonne aux savants qui ne sont bons qu'à cela, l'étude des phénomènes de la nature et aux inventeurs l'application industrielle des forces naturelles, mais il s'empresse d'accaparer leurs découvertes dès qu'elles deviennent exploitables.

17. – Il ne se fatigue pas le cerveau pour savoir si le Beau et le Bon sont une seule même chose ; mais il se régale des truffes si bonnes à manger et plus laides à voir que les excréments du cochon.

18. – Il applaudit aux discours sur les vérités éternelles, mais il gagne de l'argent avec les falsifications du jour.

19. – Il ne spécule pas sur l'essence de la vertu, de la conscience et de l'amour mais il spécule sur leur vente et leur achat.

20. – Il ne recherche pas si la Liberté est bonne en soi ; il prend toutes les libertés pour n'en laisser que le nom aux salariés.

21. – Il ne discute pas si le Droit prime la Force, car il sait qu'il a tous les droits, puisqu'il possède le Capital.

22. – Il n'est ni pour ni contre le suffrage universel, ni pour ni contre le suffrage restreint, il se sert des deux : il achète les électeurs du suffrage restreint et dupe ceux du suffrage universel. S'il doit opter il se prononce pour ce dernier, comme étant le plus économique : car s'il est obligé d'acheter les électeurs et les élus du suffrage restreint, il lui suffit d'acheter les élus du suffrage universel.

23. – Il ne se mêle pas aux parlotages sur le libre-échange et sur la protection : il est tour à tour libre-échangiste et protectionniste suivant les convenances de son commerce et de son industrie.

24. – Il n'a aucun principe : pas même le principe de n'avoir pas de principes.

§ 2.

25. – Le capitaliste est dans ma main la verge d'airain pour mener l'indocile troupeau des salariés.

26. – Le capitaliste étouffe dans son cœur tout sentiment humain, il est sans public, il traite son semblable plus durement, que sa bête de somme. Les hommes, les femmes et les enfants ne lui apparaissent que comme des machines à profit. Il bronze son cœur, pour que ses yeux contemplent les misères des salariés et pour que oreilles entendent leurs cris de rage et de douleur, et ne palpite pas.

27. – Telle une presse hydraulique descend lentement, infailliblement, réduisant au plus mince volume, au plus parfait dessèchement la pulpe soumise à son action ; tel, pressant et tordant le salarié, le capitaliste extrait le travail que contiennent ses muscles et ses nerfs ; chaque goutte de sueur qu'il essore se métamorphose en capital. Quand, usé et épuisé, le salarié ne rend plus sous sa torsion le surtravail qui fabrique de la plus-value, il le jette dans la rue comme les rognures et les balayures des cuisines.

28 – Le capitaliste qui épargne le salarié me trahit et se trahit.

29. – Le capitaliste mercantilise l'homme, la femme et l'enfant, afin que celui qui ne possède ni suif, ni laine, ni marchandise quelconque, ait au moins quelque chose à vendre, sa force musculaire, son intelligence, sa conscience. Pour se transformer en capital, l'homme doit auparavant devenir marchandise.

30 – Je suis le Capital, le maître de l'univers, le capitaliste est mon représentant : devant lui les hommes sont égaux, tous également courbés sous son exploitation, Le manœuvre qui loue sa force, l'ingénieur qui offre son intelligence, le caissier qui vend son honnêteté, le député qui trafique de sa conscience, la fille de joie qui prête son sexe, sont pour le capitaliste des salariés à exploiter.

31 – Il perfectionne le salarié : il l'oblige à reproduire sa force de travail avec une nourriture grossière et falsifiée, pour qu'il la vende meilleur marché et il le force à acquérir l'ascétisme de l'anachorète, la patience de l'âne et l'assiduité au travail du bœuf.

32. – Le salarié appartient au capitaliste : il est sa bête de travail, son bien, sa chose. Dans l'atelier où l'on ne doit s'apercevoir ni quand le soleil se lève, ni quand la nuit commence, il braque sur l'ouvrier cent yeux vigilants, pour qu'il ne se détourne de sa tâche ni par un geste, ni par une parole.

33. – Le temps du salarié est de l'argent : chaque minute qu'à perd est un vol qu'il commet.

34. – L'oppression du capitaliste suit le salarié comme son ombre jusque dans son taudis, car à ne doit pas se corrompre l'esprit par des lectures et des discours socialistes, ni se fatiguer le corps par des amusements. Il doit rentrer chez lui en sortant de l'atelier, manger et se coucher, afin d'apporter le lendemain à son maître un corps frais et dispos et un esprit résigné.

35. – Le capitaliste ne reconnaît au salarié aucun droit, pas même le droit à l'esclavage, qui est le droit au travail.

36. – Il dépouille le salarié de son intelligence et de son habileté de main et les transporte aux machines qui ne se révoltent pas.

D. – Maximes de la sagesse divine

1. – Le matelot est assailli par la tempête ; le mineur vit entre le grisou et les éboulements, l'ouvrier se meut au milieu des roues et des courroies de la machine de fer ; la mutilation et la mort se dressent devant le salarié qui travaille : le capitaliste qui ne travaille pas est à l'abri de tout danger.

2. – Le travail éreinte, tue et n'enrichit pas : on amasse de la fortune, non pas en travaillant, mais en faisant travailler les autres.

3. – La propriété est le fruit du travail et la récompense de la paresse.

4. – On ne tire pas du vin d'un caillou, ni des profits d'un cadavre : on n'exploite que les vivants. Le bourreau qui guillotine un criminel fraude le capital d'un animal à exploiter [**].

5. – L'argent et tout ce qui rapporte n'ont point d'odeur.

6. – L'argent rachète ses qualités honteuses par sa quantité.

7. – L'argent tient lieu de vertu à celui qui possède.

8. – Un bienfait n'est pas un bon placement portant intérêt.

9. – En se couchant mieux vaut se dire j'ai fait une bonne affaire qu'un bonne action.

10. – Le patron qui fait travailler les salariés quatorze heures sur vingtquatre ne perd pas sa journée.

11. – N'épargne ni le bon, ni le mauvais ouvrier, car le bon comme le mauvais cheval a besoin de l'éperon.

12. – L'arbre qui ne donne pas de fruits doit être arraché et brûlé ; l'ouvrier qui ne porte plus de profits doit être condamné à la faim.

13. – L'ouvrier qui se révolte, nourris-le avec du plomb.

14. – La feuille du mûrier prend plus de temps à se transformer en satin que le salarié en capital.

15. – Voler en grand et restituer en petit, c'est la philanthropie.

16. – Faire coopérer les ouvriers à l'édification de sa fortune, c'est la coopération.

17. – Prendre la plus grosse part des fruits du travail, c'est la participation.

18. – Le capitaliste, libertaire fanatique, ne pratique par l'aumône; car elle enlève au sans-travail la liberté de mourir de faim.

19. – Les hommes ne sont rien de plus que des machines à produire et à consommer : le capitaliste achète les uns et court après les autres.

20. – Le capitaliste à deux langues dans sa bouche, l'une pour acheter et l'autre pour vendre.

21. – La bouche qui ment donne la vie à la bourse.

22. – La délicatesse et l'honnêteté sont les poisons des affaires.

23. – Voler tout le monde ce n'est voler personne.

24. – Démontre que l'homme est capable de dévouement ainsi que le caniche, en te dévouant à toi-même.

25. – Méfie-toi du malhonnête homme, mais ne te fie pas à l'homme honnête.

26. – Promettre prouve de la bonhomie et de l'urbanité, mais tenir sa promesse dénote de la faiblesse mentale.

27. – Les pièces de monnaie sont frappées à l'effigie du souverain ou de la République, parce que, comme les oiseaux du ciel, elles n'appartiennent qu'à celui qui les attrape.

28. – Les pièces de cent sous se relèvent toujours après être tombées, même dans l'ordure.

29. – Tu t'inquiètes de beaucoup de choses, tu te crées bien des soucis, tu t'efforces d'être honnête, tu ambitionnes le savoir, tu brigues les places, tu recherches les honneurs ; et tout cela n'est que vanité et pâture de vent ; une seule chose est nécessaire : le Capital, encore le Capital.

30. – La jeunesse se fane, la beauté se flétrit, l'intelligence s'obscurcit, l'or, seul, ne se ride, ni ne vieillit.

31. – L'argent est l'âme du capitaliste et le mobile de ses actions.

32. – Je le dis en vérité, il y a plus de gloire à être un portefeuille bourré d'o., et de billets de banque, qu'un homme plus chargé de talents et de vertus que l'âne portant des légumes au marché.

33. – Le génie, l'esprit, la pudeur, la probité, la beauté n'existent que parce qu'ils ont une valeur vénale.

34. – La vertu et le travail ne sont utiles que chez autrui.

35. – Il n'y a rien de meilleur pour le capitaliste que de boire, manger et paillarder : c'est aussi ce qui lui restera de plus certain quand il aura terminé ses jours.

36. – Tant qu'il demeure parmi les hommes qu'éclaire et que réchauffe le soleil, le capitaliste doit jouir, car on ne vit pas deux fois la même heure et on n'échappe pas à la méchante et à la vilaine vieillesse qui saisit l'homme par la tête et le pousse dans le tombeau.

37. – Au sépulcre où tu vas, tes vertus ne t'accompagneront pas ; tu ne trouveras que des vers.

38. – Hors un ventre plein et digérant gaillardement et des sens robustes et satisfaits, il n'y a que vanité et rongement d'esprit.

E. – Ultima Verba.

1. – Je suis le Capital, le roi du monde.

2. – Je marche escorté du mensonge, de l'envie, de l'avarice, de la chicane et du meurtre. J'apporte la division dans la famille et la guerre dans la cité. Je sème, partout où je passe, la haine, le désespoir, la misère et les maladies.

3. – Je suis le Dieu implacable. Je me plais au milieu des discordes et des souffrances. je torture les salariés et je n'épargne pas les capitalistes mes élus.

4. – Le salarié ne peut m'échapper : si pour me fuir, il franchit les montagnes, il me trouve par-delà les monts ; s'il traverse les mers, je l'attends sur le rivage où il débarque. Le salarié est mon prisonnier et la terre est sa prison.

5. – Je gorge les capitalistes d'un bien-être lourd, bête et riche en maladies. J'émascule corporellement et intellectuellement mes élus : leur race s'éteint dans l'imbécillité et l'impuissance.

6. – Je comble les capitalistes de tout ce qui est désirable et je les châtre de tout désir. je charge leurs tables de mets appétissants et je supprime l'appétit. je garnis leurs lits de femmes jeunes et expertes en caresses et j'engourdis leurs sens. Tout l'univers leur est fade, fastidieux et fatigant : ils bâillent leur vie ; il invoquent le néant et l'idée de la mort les transit de peur.

7. – Quand c'est mon plaisir et sans que la raison des hommes sonde mes raisons, je frappe mes élus, je les précipite dans la misère, la géhenne des salariés.

8. – Les capitalistes sont mes instruments. Je me sers d'eux comme d'un fouet aux mille lanières pour flageller le stupide troupeau des salariés. J'élève mes élus au premier rang de la société et je les méprise.

9. – Je suis le Dieu qui conduit les hommes et confond leur raison.

10. – Le poète des temps antiques a prédit l'ère du Capitalisme ; il a dit : « Maintenant les maux sont mêlés de bien ; mais un jour, il n'y aura plus ni liens de famille, ni justice, ni vertu. Aïdos et Némésis remonteront au ciel et le mal sera sans remède » [***]. Les temps annoncés sont arrivés : ainsi que les monstres voraces des mers et les bêtes féroces des bois, les hommes s'entredévorent sauvagement.

11. – Je ris de la sagesse humaine.

« Travaille, et la disette te fuira ; travaille, et tes greniers s'empliront de provisions », disait la sagesse antique.

J'ai dit :

« Travaille, et la gêne et la misère seront tes fidèles compagnes ; travaille, et tu videras ta maison au Mont-de-piété. »

12. – Je suis le Dieu qui bouleverse les Empires : je courbe sous mon joug égalitaire les superbes ; je broie l'insolente et égoïste individualité humaine ; je façonne l'imbécile humanité pour l'égalité. J'accouple et j'attelle les salariés et les capitalistes à l'élaboration du moule communiste de la future société.

13. – Les hommes ont chassé des cieux Brahma, Jupiter, Jéhovah, Jésus, Allah, je me suicide.

14. – Lorsque le Communisme sera la loi de la société, le règne du Capital, le Dieu qui incarne les générations du passé et du présent, sera fini. Le Capital ne dominera plus le monde: il obéira au travailleur, qu'il hait. L'homme ne s'agenouillera plus devant l'œuvre de ses mains et de son cerveau ; il se redressera sur ses pieds et debout il regardera la nature, en maître.

15. – Le Capital sera le dernier des Dieux.


Notes

[*] L'auteur de l'Ecclésiaste capitaliste fait sans doute allusion à ces économistes, ennuyeux diseurs de billevesées, qui déclarent que le capital est antérieur à l'homme, puisque la fourmi, en accumulant des provisions, fait acte de capitaliste.

[**] L'Ecclésiaste nous révèle la raison capitaliste de la campagne pour l'abolition de la peine de mort menée avec tant de fracas par Victor Hugo et les autres charlatans de l'humanitarisme.

[***] Cette prédiction des temps capitalistes, plus véridique que celle des prophètes annonçant la venue de Jésus, se trouve dans les Travaux et les Jours d'Hésiode.


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