1938

Révolution et contre-révolution en Espagne, de Felix Morrow, reste la meilleure analyse marxiste de la révolution espagnole de 1936-1937 et de son issue tragique.
E. Mandel (1977)


Révolution et contre-révolution
en Espagne (1936-1938)

Felix  Morrow

 

ch. XVII – Deux voies seulement


Seize mois de guerre civile ont démontré de façon concluante que le dilemme qui se posait au peuple espagnol se réduisait au choix. entre deux voies seulement : celle que nous mettions en avant, la guerre révolutionnaire contre le fascisme, et celle tracée par l'impérialisme anglo-français, vers laquelle convergeaient tous les autres chemins.

L'impérialisme anglo-français a démontré qu'il n'a pas la moindre intention d'aider les loyalistes à vaincre. La New Republic stalinisée elle-même fut à la longue contrainte d'admettre (27 octobre 1937) :

« Il est clair aujourd´hui que pour la France et l'Angleterre, la préoccupation suscitée par une vic­toire fasciste en Espagne n'est plus qu'une considération parfaitement secondaire, si tant est qu'il n'en était pas ainsi dès le départ. »

La question espagnole n'est qu'un élément parmi d'autres dans le conflit d'intérêts qui divise les puissances impérialistes, et elle ne sera finalement « résolue » - les impérialistes des deux camps arrivent à leurs fins - que lorsqu'ils parviendront à la résolution générale de tous les problèmes, à savoir la guerre impérialiste.

Parce qu'il a le plus à perdre, le bloc anglo-français se tient à l'écart de la guerre, même s'il lui faut éventuellement combattre pour conserver ses acquis.  Il a autorisé l'Union soviétique à accorder une aide au compte-gouttes aux loyalistes parce qu'il ne voulait pas d'une victoire de Franco alors que les alliés italiens et allemands de celui-ci couvraient son régime.  Les capitalistes britanniques ont utilisé ce répit pour s'entendre avec Burgos au sujet de l'exploitation commune de la région de Bilbao qui appartenait aux Anglais.  La première semaine de novembre (1937) Chamberlain annonça l´établissement de relations officielles avec Franco (à titre d'aumône au sentiment antifasciste, les officiels diplomatiques et consu­laires furent simplement nommés « agents », tandis qu'Eden assura au Parlement qu'une victoire de Franco n'impliquerait pas un régime hostile à la Grande-Bretagne.  Les maîtres du bloc anglo-français se préparaient donc à une victoire de Franco.

Quelles qu'aient pû être les craintes du bloc anglo-français devant une telle victoire, il ne voulut jamais d'une victoire loyaliste.  Une victoire rapide aurait été suivie d'une révolution sociale.  Même aujourd'hui, après six mois de répression de la part du gouvernement Negrin, les dirigeants anglo-français continuent à douter qu´une victoire loyaliste puisse ne pas être suivie d'une révolution sociale.  Ils ont raison.  Car les millions de travailleurs de la C.N.T. et de l'U.G.T., tenus en laisse pendant la guerre civile, briseraient les carcans bourgeois du Front populaire dès son issue victorieuse.  De surcroît, une victoire loyaliste imminente porterait un tel coup au prestige italo-allemand qu'elle provoquerait une invasion de l'Espagne dans le cadre d'une guerre à l´échelle impérialiste et une tentative d'encercler la Méditerranée.  Les risques encou­rus par la « ligne de vie », de l'empire anglo-français mettrait immédiatement la guerre à l'ordre du jour.  C'est ainsi que le désir anglo-français de repousser la guerre conduisit directe­ment à s'opposer à une victoire loyaliste.

Le bloc anglo-français n'a pas courtisé ouvertement Franco pour la seule raison qu'il n'a pas osé abandonner son principal atout dans la guerre à venir : le mythe de la guerre démocratique contre le fascisme par lequel il mobilisa le pro­létariat afin que celui-ci soutienne la guerre impérialiste.

Dès le début, la principale préoccupation de l'impérialisme anglo-français a été : comment repousser la guerre, maintenir le mythe démocratique, et commencer cependant à rejeter Hitler et Mussolini hors de l'Espagne ? La solution était évi­dente : un compromis entre les camps loyaliste et fasciste.  Dès le 17 décembre 1936, « Augur » affirmait semi-officiellement que des agents anglais travaillaient à un armistice local dans le Nord, tandis que des agents français agissaient de même en Catalogne.  Même le social-patriote Zyromski déclarait dans le Populaire du 3 mars 1937 :

« Des mouvements se font jour qui tendent à conclure une paix qui ne signifierait pas seule­ment la fin de la révolution espagnole, mais aussi la perte intégrale des victoires sociales déjà acquises.

» Luis Araquistain, socialiste partisan de Caballero, ambassadeur en France de septembre 1936 à mai 1937, déclara après coup :

« Nous avons trop compté, avec illusion et espoir, sur le comité de Londres, c'est-à-dire sur l'aide des démocraties européennes.  Nous devons admettre à cette heure que nous ne pouvons rien attendre de décisif de leur part en notre faveur, et que l'une d'entre elles, à tout le moins, fera beaucoup contre nous.»

(Adelante, 18 juil­let 1837.)

Le gouvernement Negrin s'en remit entièrement au bloc anglo-français.  Et les discours de Negrin, en particulier celui du 1er  octobre aux Cortès, qui insistait sur la nécessité de préparer la paix, et celui qui suivit la chute de Gijon, révélè­rent que son gouvernement était prêt à mettre à exécution les propositions anglo-françaises de compromis.

Negrin se tournait vers Londres et Paris, et non vers les fronts.  Le proloyaliste Matthews résuma succinctement l'orientation du gouvernement après la chute de Gijon : « Dans l'ensemble, le découragement  est plus fort ici à propos des discussions de Londres que de ce qui est arrivé dans le Nord ». Matthews poursuivait :

« Un passage du discours radiodiffusé de Negrin, la nuit dernière, exprime si parfaitement l'opinion du gouvernement qu'il mérite d'être noté : " Une fois de plus nos ennemis étrangers tentent de profiter de la candeur naïve des démocraties européennes par de fines subtilités [... ] J'avertis aujourd'hui les nations libres du monde, car notre cause est la leur.  L´Espagne acceptera tout moyen d'atténuer les préoccupations de ces pays, mais que les démocraties ne se laissent pas séduire par le machiavé­lisme de leur pires ennemis, et qu'elles ne soient pas à nouveau les victimes d'une décision sans retour. »

(New York Times, 24 octobre 1937.)

Il est vrai que ce passage exprimait parfaitement l'opinion du gouvernement.  Si les conséquences de cette politique n'étaient pas si tragiques pour les masses, on pourrait éclater de rire devant l'image de « la candeur naïve » de la perfide Albion et du Quai d'Orsay.  Craignant d'être complètement abandonné, Negrin suppliait donc ses mentors impérialistes de se souvenir qu'il « accepterait tous les moyens d'atténuer les préoccupations de ce pays ». Ne l'avait-il pas déjà prouvé en réprimant les travailleurs [1].

Ce ne sont pas seulement les sources révolutionnaires et bourgeoises autorisées qui attestent que le gouvernement loya­liste avait déjà accepté de passer un compromis avec les fas­cistes, mais aussi une source stalinienne :

«  Un représentant du gouvernement espagnol qui assis­tait au couronnement du roi Georges VI fit part à Eden, ministre des Affaires étrangères, des plans de Valence pour mettre fin à la guerre civile.  On déclarerait une trêve. L'ensemble des troupes et volontaires étrangers qui ser­vaient dans les deux camps seraient immédiatement reti­rés d'Espagne.  Aucune ligne de front ne serait modifiée pendant la trêve.  Les non-Espagnols éliminés, la Grande-Bretagne, la France, l'Allemagne, l'Italie et l'Union soviétique devaient arranger un plan, que le gouverne­ment espagnol s'engageait d'avance à accepter, et auquel la volonté de la nation espagnole concernant son avenir politique et social serait autoritairement soumise. »

(Louis Fischer, la Nation du 4 septembre 1937.)

Un tel arrangement signifierait au mieux un plébiscite sous le contrôle des puissances européennes.  Il est aisé d'imaginer l'issue de ce plébiscite, avec Franco qui possède un territoire incluant plus de la moitié du peuple espagnol, et les blocs italo-allemand et anglo-français qui se disputent l´amitié de Franco : l'union des éléments bourgeois des deux camps au sein d'un régime bonapartiste, paré au début de droits démocratiques formels, mais dominant les masses en premier lieu au moyen de la force armée franquiste.

Tel était le terme de la voie indiquée par les impérialistes anglais et français et que le gouvernement Negrin avait déjà acceptée.  Il y avait encore des difficultés objectives sur la route : Franco espérait une victoire totale, et l'Italie et l'Allemagne l'encourageaient à continuer le combat.  Mais tout cela était parfaitement clair : A défaut d'une victoire totale de Franco, à laquelle la France et l'Angleterre s'étaient déjà préparées, la meilleure « aide » que l'on pouvait attendre de ces dernières, c'était un régime commun avec les fascistes.

Staline pourrait trouver la pilule amère à avaler.  Quelle que soit la façade donnée au compromis passé avec les fascis­tes, ce serait forcément un coup terrible pour le prestige stali­nien dans le monde.  Mais, plutôt que de renoncer à l'objectif principal de la politique soviétique se ménager une alliance avec l'impérialisme anglo-français Staline était prêt à se soumettre à la solution qu'il lui dicterait.  Il « trouverait une formule ». On justifierait l'acte final de trahison du peuple espagnol par les mêmes arguments que l'on avait utilisés pour justifier l'entrée de l'Union soviétique dans le Comité de non-intervention, quand celle-ci y fut acceptée.

Rappelons ces arguments méprisables.

« L'Union soviétique était catégoriquement défavorable au traité de non-intervention.  Avec un appui suffisant des partis socialistes, des mouvements ouvriers antifascistes du monde, outre celui des partis communistes, l'Union soviétique aurait pu stopper net la non-intervention »

Faut-il rappeler à qui que ce soit que Staline n´essaya jamais de rassembler le mouvement ouvrier mondial avant d'adhérer au plan de non-intervention ? Si le régime de Staline était incapable de stopper les bandits, devait-il se joindre à eux ? Les staliniens comprirent très bien le rôle de l'Angleterre :

« Le cabinet Baldwin mesure son intervention internationale afin de se conserver la bienveillance des futurs dictateurs fascistes de l'Espagne [et] d'empêcher une victoire du Front populaire [. . .] On en sait suffisamment [... ] pour affirmer avec certitude que l'Angleterre a passé ses propres accords avec le général Franco [2].

» Mais qu'importaient le destin de l'Espagne, l'avenir de la révolution européenne ? Dans la balance de Staline, tout ceci ne faisait pas le poids face à l´amitié fragile de la France impérialiste.

« L'Union soviétique ne pouvait pas en arriver à une rupture ouverte avec Blum au sujet du pacte de non-intervention, car cela aurait joué en faveur d'Hitler et de la faction pro-nazie du cabinet tory de Londres, qui essayait justement de provoquer un tel état de fait. »[2]

Alors ? On argua que le comité de non-intervention était utile :

« plutôt que de permettre à une collusion des nazis et des ministres tories d'affronter l'Espagne, l'Union soviéti­que s'efforça de faire tout ce qui lui était possible dans le comité de non-intervention pour arrêter le transport d'armes fascistes en Espagne  ! »[2]

De la même manière, nous n'en doutons pas, Staline s'efforcera de faire tout ce  qu'il pourra dans le comité de compromis pour obtenir un accord équitable qui permette la participation des loyalistes au sein d'un régime commun avec les fascistes.

Précisément ces derniers mois, tandis que le plan anglo-français se parachevait, Staline inventa un nouvel alibi pour compléter ceux fournis par le pacte franco-soviétique et la « sécurité collective », et qui mettrait les loyalistes dans une dépendance encore plus grande à l'égard du bloc anglo-fran­çais.  Louis Fischer l'exposa dans toute sa nudité.

« La guerre d'Espagne a pris de telles dimensions et dure si longtemps que la Russie seule, surtout si elle doit aussi aider la Chine, ne peut en supporter le poids.  Une autre, d'autres nations doivent y contribuer [... ] Si l'Angle­terre voulait sauver l'Espagne de Franco, la Russie serait peut-être prête à sauver la Chine du Japon. »

(La Nation, 16 octobre 1937.)

Ainsi, la Chine servait d'alibi pour ne pas aider l'Espa­gne de façon décisive, de même que l´Espagne restait un alibi pour ne pas sauver la Chine ! « Si l'Angleterre voulait sauver l´Espagne de Franco... »

L'Internationale communiste, naturellement, ainsi que l'Internationale socialiste, orientaient le peuple espagnol vers la voie de l'impérialisme anglo-français.  A l'exception de gestes pieux pour organiser

des collectes de fonds, les deux Internationales n'ont appelé les travailleurs qu'à obtenir de « leurs » gouvernements démocratiques une aide pour l'Espagne.

 « On fait appel au " prolétariat international " pour pousser à la réalisation de ses principales revendications en faveur du peuple espagnol : le retrait immédiat des forces armées interventionnistes de l'Italie et de l´Allemagne, la levée du blocus, la reconnaissance de tous les droits internationaux du gouvernement espagnol légal, l'application des statuts de la Société des nations contre les agresseurs fascistes. »

(Daily Worker, 19 juillet 1937.)

Toutes ces « revendications » sont des appels à l'action gouvernementale.  Puisque les socialistes français et les travail­listes britanniques savaient qu'une action gouvernementale efficace ne pourrait survenir qu'en cas de guerre, et puisque leurs maîtres capitalistes se plaignaient de n'être pas prêts à la faire, ils s'opposèrent aux coups de coude trop précipités du Komintern.  A leur accusation de colporter la guerre, Dimitrov ne pouvait répondre qu'en dénonçant cette spéculation honteuse sur les sentiments anti-guerre des larges masses ! Mais les socialistes et les travaillistes étaient d'accord avec les staliniens pour remettre le sort du peuple espagnol entre les mains de « leurs » gouvernements.  Car les uns et les autres s'étaient déjà engagés à soutenir « leurs » capitalistes dans la guerre a venir.

D'où viendrait la direction qui organiserait les masses espagnoles pour une lutte implacable contre la trahison de l'Espagne ?

Cette direction ne pouvait guère venir du groupe dirigeant de la C.N.T., dont le moindre des crimes n'avait pas été l'incapacité de prévenir les travailleurs contre les illusions sur l'aide anglo-française.  Le manifeste du 17 juillet lui-même, adressé au prolétariat mondial, et qui déclarait : « Il n'y a qu'un moyen de salut, votre aide », lançait un mot d'ordre parfaitement acceptable par le bloc bourgeois-stalinien : « Faites pression sur vos gouvernements pour qu'ils prennent des décisions en faveur de notre lutte. La presse de la C.N.T. acclama le discours de Roosevelt à Chicago.  Selon Solidaridad obrera du 7 octobre, il prouvait que « l'unité démocratique en Europe ne s'achèverait que par une action énergique contre le fascisme ».

Les dirigeants de la C.N.T. s'accrochaient à leur ancienne ligne politique, en demandant simplement, pour sauver la face, de remplacer la formule de Front populaire par celle de « Front antifasciste » lors de leur retour au gouvernement.  Beaucoup de journaux anarchistes locaux proches des mas­ses manifestèrent leur indignation devant la conduite de la direction.  L'un d'eux écrivait :

 

 « La lecture d'une grande partie de la presse de la C.N.T et de la presse anarchiste en Espagne nous indigne ou nous arrache des larmes de rage.  Des centaines de nos camarades ont été massacrés dans les rues de Barcelone pendant les combats de mai, à cause de la trahison de nos alliés dans la lutte antifasciste ; dans la seule Castille, une centaine de camarades au moins a été lâche­ment assassinée par les communistes ; dans d'autres régions, d'autres camarades ont été assassinés par le même parti; on orchestre des campagnes de diffamation publiques ou camouflées et des mensonges de toutes sortes contre l´anarchisme et la C.N.T., afin d'empoisonner l'esprit des mas­ses et de le tourner contre notre mouvement.  Et notre presse en face de ces crimes, continue à parler d'unité et de décence politique, à faire appel à la loyauté par dessus tout, au calme, à la sérénité, à la sincérité, à l'esprit de sacrifice, et à tous ces sentiments que nous sommes les seuls à ressentir et qui ne servent aux autres partis politi­ques qu'à camoufler leurs ambitions et leurs trahisons. [... ] Ce serait nous trahir, nous-mêmes et le prolétariat, que de ne pas dire la vérité à partir d'aujourd'hui. »

(Ideas, Bajo de Llobregat, 30 septembre 1937.)

Mais la direction de la C.N.T. se conduisit de façon encore plus honteuse.  La colère des masses, après la chute de San­tander, contraignit les staliniens à prononcer quelques paroles apaisantes, appelant à cesser la campagne contre la C.N.T. Là-dessus, même les plus à gauche des grands journaux de la C.N.T. saluèrent immédiatement « la rectification qui a sans aucun doute commencé à se produire dans la politique du Parti communiste » (C.N.T., 6 octobre).  La chute de Gijon, en isolant encore plus le gouvernement par rapport aux masses, conduisit à des négociations en vue d'obtenir le soutien de la C.N.T. Tout grief oublié, les dirigeants de la C.N.T. se hâtèrent de se déclarer prêts à entrer au gouvernement !

Il y a encore moins à dire des dirigeants de l'U.G.T. Ils n'avaient pas prononcé un mot pour défendre le P.O.U.M. Caballero ne fit pas un seul discours public en cinq mois, tandis que les staliniens préparaient la scission de l'U.G.T. Le pacte d'unité d'action signé le 9 juillet par la C.N.T. et l'U.G.T. et qui aurait pu organiser la défense des droits élémentaires des travailleurs restait lettre morte.  Le groupe de Caballero, bien qu'il représentât de toute évidence la majorité des fédérations provinciales du parti socialiste, ne fit rien de plus que de protester contre les actions du Comité national de Prieto, non représentatif.  Plutôt que de les renforcer, les dirigeants de l'U.G.T. ne firent qu'affaiblir davantage les dirigeants déjà impotents de la C.N.T.

On ne pouvait plus parler du P.O.U.M. comme d'une entité.  Il était irrémédiablement divisé.  La direction avait porté tous les coups contre l'aile gauche, tandis qu'elle courtisait et flattait l'aile droite. El Communista de Valence avait ignoré ouvertement les décisions du parti, suivant ouvertement une ligne de Front populaire, et s'orientant lentement vers le sta­linisme.  Une semaine avant la dissolution du parti, le comité central fut finalement conduit à publier une résolution (Juventud Communista, 10 juin) qui déclarait :

« Le comité central élargi [..] s'est mis d'accord pour proposer au congrès l'expulsion sommaire du groupe fractionnel qui a travaillé à Valence contre la politique révolutionnaire de notre cher parti. »

Ce congrès du parti ne se tint jamais.  Prévu pour le 19 juin, il fut précédé par les rafles du 16.  Comme l'énorme succès des rafles le montre, le P.O.U.M. n'était absolument pas préparé au travail illégal.  Si le congrès s'était tenu, les principaux centres du parti, Barcelone et Madrid, s'y seraient rangés avec la gauche contre la direction.  L'un des groupes de l'aile gauche appela à condamner le Bureau de Londres et à en créer un nouveau, la Quatrième Internationale.  L'au­tre déclara : « Il est devenu clair qu'il n'existe pas dans notre révolution de véritable parti marxiste d'avant-garde. »

On ne pouvait pas se tourner vers les organisations exis­tantes en tant que telles pour trouver une nouvelle direction qui empêcherait un compromis avec les fascistes.  Heureuse­ment, les événements n'avaient fait que dépasser les dirigeants.  De nouveaux cadres surgissaient de la base de la C.N.T. et de l'U.G.T. qui cherchaient un moyen. d'en sortir.

Les Amis de Durruti revêtaient une signification toute spé­ciale, car ils représentaient une rupture consciente avec anti-étatisme de l'anarchisme traditionnel.  Ils déclarèrent explicite­ment qu'il fallait des organes de pouvoir démocratiques, juntes ou soviets, pour renverser le capitalisme, et des mesures étati­ques de répression contre la contre-révolution.  Dissous le 26 mai, ils avaient vite réorganisé leur presse.  L'Amigo del pueblo se fit l'écho des aspirations des masses en dépit de la triple mise hors la loi dont il était l'objet de la part du gouver­nement, des staliniens et de la direction de la C.N.T. Libertad, autre journal anarchiste dissident, était également publié illéga­lement.  De nombreux journaux anarchistes locaux, ainsi que la voix de la Jeunesse libertaire et de plusieurs groupes locaux de la F.A.I., se dressèrent contre la capitulation des dirigeants de la C.N.T. Certains continuaient à prendre la voie sans issue du « plus de gouvernements ». Mais le développement des Amis de Durruti était le symptôme avant-coureur de l'évolution à venir de tous les travailleurs révolutionnaires de la C.N.T. - F.A.I.

La base de l'U.G.T. et des socialistes de gauche avait long­temps montré son impatience devant la pusillanimité de ses directions.  Mais le premier signe flagrant de cristallisation révo­lutionnaire ne survint qu'en octobre, lorsque plus de 500 jeunes sortirent de la Jeunesse unifiée pour reconstruire une organi­sation socialiste de jeunesse révolutionnaire.  En même temps, la scission de l'U.G.T., provoquée par les staliniens, fit prendre effectivement conscience à de nombreux travailleurs de l'aile gauche de la nécessité de sauver leurs syndicats des saboteurs staliniens.  Tous les problèmes fondamentaux de la révolution espagnole, la nature du front uni de lutte de classe, le rôle du parti révolutionnaire parmi les masses se posaient dans cette lutte de façon incontournable, car elle cristalliserait les forces du nouveau parti de la révolution.

Telle était la tâche herculéenne des bolcheviks-léninistes.  Il faut que ces partisans de la IVème Internationale, condamnés à l´illégalité par la direction du P.O.U.M., y compris à l'apogée de la révolution, organisée par les exclus du P.O.U.M. depuis le printemps 1937 seulement, et cherchant la voie vers les masses, contribuent à la fusion de l'aile gauche du P.O.U.M., de la jeunesse socialiste révolutionnaire et des travailleurs de la C.N.T. et de l'U.G.T. politiquement conscients, pour créer les cadres du parti révolutionnaire en Espagne.  Ce parti, s'il reposait sur des fondements révolutionnaires, pouvait-il faire autre chose que de s'appuyer sur la plate-forme de la IVème  Internationale ?

De fait, où chercherait-il ailleurs fraternité internationale et collaboration ? La IIème et la IIIème Internationales sont les orga­nisations des traîtres du peuple espagnol.  Lorsque l'aile gauche du P.O.U.M. appela à la rupture avec le Bureau de Londres, le prétendu « Bureau international pour l'unité socialiste révo­lutionnaire », ce n'était pas davantage un acte arbitraire.  Car ce centre auquel le P.O.U.M. avait été affilié avait saboté la lutte contre les machinations de Staline dont le P.O.U.M. lui-même avait été victime.

Tandis que le P.O.U.M. avait dès le départ dénoncé les procès de Moscou et développé une « analyse trotskyste », le Bureau de Londres avait travaillé dans la direction opposée.  E avait refusé de collaborer à une commission d'enquête sur les procès de Moscou.  Pourquoi ? Brockway - qui lançait alors une campagne unitaire I.L.P.-P.C. - en laissa échapper la raison : « Cela causerait un préjudice aux cercles soviéti­ques. » Brockway proposa en conséquence... une commission d'enquête sur le trotskysme ! Attaqué sur ce plan, il se défendit en contestant la nature de la commission d'enquête dirigée par John Dewey.

Cependant, le Bureau de Londres était en train d'éclater.  Le S.A.P. (Parti ouvrier socialiste allemand) attaqua dans un premier temps les procès de Moscou, mais il abandonna rapi­dement la critique du stalinisme, en signant un accord pour un Front populaire en Allemagne.  Juventud communista du 3 juin rapporta la scission du Bureau de Londres de la Jeunesse : « La Jeunesse du S.A.P. s'était ralliée à une position stalinienne réactionnaire [... ] Elle avait signé l'un des documents les plus honteux que l'histoire du mouvement ouvrier allemand ait connu. » Le 19 juin, le jour même où la direction du P.O.U.M. était arrêtée comme agent de la Gestapo, Julio, organe de la jeunesse du P.S.U.C., avait salué la politique des organisations de la Jeunesse de l'I.L.P. et du S.A.P. et fait remarquer fière­ment que les affiliés suédois du Bureau de Londres se rappro­chaient lentement d'une politique de Front populaire, dans un article dont le titre était « Le trotskysme est synonyme de contre-révolution  ».

La position de ces autres « alliés » du P.O.U.M. qu´étaient les groupes Brandler-Lovestone, était encore plus répugnante.  Pendant dix ans, ils avaient défendu chaque crime de la bureau­cratie stalinienne, sur la base d'une fausse distinction entre la politique de Staline en Union soviétique et le cours erroné de la politique du Komintern ailleurs.  Lorsque Zinoniev et Kame­nev furent exécutés, ces avocats du stalinisme avaient salué dans cet acte effroyable un haut fait de la justice soviétique.  Ils avaient soutenu de la même manière le second procès de Mos­cou, en février 1937.  J'étais moi-même présent lors d'un mee­ting public dans les locaux de Lovestone lorsque Bertam Wolfe s'excusa parce qu'un représentant du P.O.U.M. avait simple­ment qualifié les procès de machinations ! Le groupe Lovestone n'avait commencé à renverser son cours - sans explications qu'après l'exécution des généraux rouges.  Ils avaient fait de leur mieux pendant dix ans pour aider Staline à épingler l'éti­quette de contre-révolutionnaires sur les trotskystes, et même quand ils durent accepter l'analyse trotskyste des purges de Staline, ces têtes de linotte restèrent comme toujours les enne­mis implacables d'une résurgence de la révolution en Russie, comme ailleurs, bien entendu.  A mesure que la S.A.P., les affiliés suédois, etc., sortaient du Bureau de Londres par une porte, on les remplaçait par le mouvement Brandler-Lovestone.  On ne gagne guère au change !

Comment le Bureau international pour l'unité. socialiste révolutionnaire prépara-t-il la défense du P.O.U.M. ? Deux résolutions furent adoptées lors de sa réunion du 6 juin 1937.  La résolution nº 1 déclarait :

« Seul le P.O.U.M. a reconnu et proclamé la nécessité de transformer la lutte antifasciste en lutte contre le capita­lisme sous l'hégémonie du prolétariat.  C'est la véritable raison des attaques féroces et des calomnies du Parti com­muniste allié aux forces capitalistes dans le Front popu­laire contre le P.O.U.M. »

La résolution nº 2 déclarait :

« Toute mesure dirigée contre la classe ouvrière révolu­tionnaire d'Espagne est en même temps une mesure en faveur de l'impérialisme anglais et français et un pas vers le compromis avec les fascistes. « En cette heure dangereuse, nous faisons appel à toutes les organisations ouvrières du monde, et particulièrement à la Ile et à la IIIème  Internationale. [... ] Que l'on prenne enfin une position commune contre ces manœuvres traî­tresses de la bourgeoisie internationale. » (souligné par l'auteur.)

Une résolution pour la gauche, une pour la droite semi-stalinienne - tel est le Bureau de Londres [3].

 « Mais les principes que vous proposez pour le regroupe­ment des masses espagnoles ne sont-ils pas des constructions intellectuelles dans lesquelles les masses ne se reconnaîtront pas ? Et n'est-il pas trop tard?»

Non ! Nous, révolutionnaires, sommes les seules personnes pratiques au monde.  Car nous ne faisons que coordonner les aspirations fondamentales des masses ; ce qu'elles disent déjà à leur manière.  Nous ne faisons que clarifier la nature des instruments dont les masses ont besoin pour parvenir à leurs fins, et surtout la nature du parti révolutionnaire et de l'Etat ouvrier.  Il n'est jamais trop tard pour que les masses commen­cent à se frayer leur propre voie vers la liberté.  Le pessimisme et le scepticisme sont des luxes que seul le petit nombre peut se permettre.  Les masses n'ont pas d'autre choix que de combattre pour leur vie et l'avenir de leurs enfants.

Si notre analyse n'a pas mis en lumière les forces inté­rieures de la révolution espagnole, rappelons quelques mots de Durruti sur le plan de l'Aragon, quand il conduisait les mili­ces mal armées vers la seule percée substantielle de toute la guerre civile.  Il n'était pas un théoricien, mais un homme d'action, un dirigeant de masse.  Ces phrases n'en expriment que de façon plus significative le point de vue révolutionnaire des travailleurs conscients.  Les dirigeants de la C.N.T. ont enterré ces paroles plus profondément qu'ils n'ont enterré Durruti !  Rappelons-les :

« La question est pour nous d'écraser le fascisme une bonne fois pour toutes.  Oui, et en dépit du gouvernement. « Aucun gouvernement au monde ne combat le fascisme à mort.  Quand la bourgeoisie voit que le pouvoir échappe à ses griffes, elle a recours au fascisme pour se maintenir.  Le gouvernement libéral de l'Espagne aurait pu réduire les fascistes à l'impuissance depuis longtemps.  Au lieu de cela, il a temporisé, fait des compromis et traîné.  Aujourd'hui même, il y a dans ce gouvernement des hommes qui veu­lent traiter avec les rebelles.  On ne sait jamais - il rit -le présent gouvernement aura peut-être encore besoin de ces forces rebelles pour écraser le mouvement ouvrier [... ] « Nous savons ce que nous voulons.  Pour nous, qu'il existe une Union soviétique quelque part dans le monde pour la paix et la tranquillité de laquelle Staline a sacrifié les travailleurs d'Allemagne et de Chine à la barbarie fas­ciste ne veut rien dire.  Nous voulons la révolution ici en Espagne, maintenant, pas après la prochaine guerre euro­péenne, peut-être.  Nous donnons plus de tracas à Hitler et Mussolini aujourd'hui avec notre révolution que toute l'armée rouge de Russie.  Nous montrons aux classes ouvriè­res italienne et allemande comment s'occuper du fascisme. « Je n'attends d'aide pour une révolution libertaire d'aucun mouvement au monde. Il se peut que les intérêts conflic­tuels des différents impérialismes auront quelque influence sur notre lutte. C'est parfaitement possible.  Franco fait de son mieux pour tirer l'Europe dans le conflit. Il n'hésitera pas à pousser l'Allemagne contre nous.  Mais nous n'atten­dons aucune aide, pas même, en dernière analyse, celle de notre propre gouvernement. »« Vous siégerez au sommet d'un tas de ruines, si vous êtes victorieux », dit Van Paasen.

Durruti répondit :

« Nous avons toujours vécu dans des taudis, dans des trous de murs. Nous saurons comment nous arranger pendant un montent. Car, vous ne devez pas l'oublier, nous pouvons aussi construire.  C'est nous qui avons construit ces palais et ces villes, ici en Espagne, en Amérique, et partout ailleurs.  Nous, les travailleurs, nous en construirons d'autres pour les remplacer.  Et de meilleurs.  Nous ne sommes pas le moins du monde effrayés par les ruines. Nous allons hériter de la terre. Il n'y a pas le moindre doute à ce sujet.  La bourgeoisie peut détruire et ruiner son propre monde avant de quitter la scène de l'histoire. Nous portons un monde nouveau ici, dans nos cœurs. Ce monde grandit en cette minute même [4]. »

10 novembre 1937


Notes

[1] « Chautemps exprime la peur des bourgeois et des fascistes de Valence.  Pour cette raison, il exhorte constamment Valence à modérer son action et à insister sur le caractère démocra­iique du régime. » C'est le témoignage de Louis Fischer (la Nation du 16 octobre 1937).

[2] Harry Gannes : Comment l'Union soviétique aide l'Espagne, novembre 1936.  C'était la défense stalinienne officielle du soutien du comité de Londres.

 

[3] Dans l'édition du 4 juin de New Leader, le dirigeant de l'I.L.P., Fermer Brockway donna quelques conseils au P.O.U.M. en ces circonstances critiques.  Quelques extraits révélateurs : «  Il est important que le P.O.U.M., aux côtés d'autres forces ouvrières, se concentre sur le combat contre Franco [...  ] Le Parti communiste espagnol a critiqué à juste titre l'absence de coordination du front et la mauvaise organisation des for­ces armées.  Le P.O.U.M. doit prendre soin de ne pas paraître résister à des propositions qui faciliteront l'efficacité du combat sans protester un retour à la structure réactionnaire de l'ancienne armée. » Ce type de conseil une semaine avant la dissolution du P.O.U.M. ! Que la tâche du P.O.U.M. soit une lutte sans merci, implacable contre le gouvernement, ne faisant aucune confiance aux dirigeants de la C.N.T. et de l'U.G.T., de faire des propositions de front uni pour la défense concrète, quotidienne, des droits élémentaires des travailleurs, et de combiner immédiatement le travail légal et le travail illégal, cela dépasse bien entendu très largement Brockway.  Dans la même édition, on trouve une lettre du représentant de l'I.L.P. en Espagne, Mac Nair, au dirigeant Dutt, qui commence ainsi « Il est douloureux pour moi d'être contraint de controverser avec un camarade du P.C., compte tenu de mon désir de voir l'unité régner entre les partis de la classe ouvrière [ ... ] Je soutiens toujours le point de vue [ ... ] que la chose importante qu'il faut garder à l'esprit, c'est que la cam­pagne unitaire en Angleterre devrait engendrer l'unité en L-Espagne plutôt que de permettre à la désunion espagnole de briser la campagne unitaire en Angleterre. »

[4] Interview de Durruti par Pierre Van Paasen, le Star de Tor­roilto, septembre 1936


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