1922

Un livre d'A. Rosmer, successivement syndicaliste révolutionnaire, communiste et trotskyste.
Les souvenirs des années de formation du communisme par l'un de ceux qui le firent.


Moscou sous Lénine
1922

Alfred Rosmer

I: Retour à Moscou - Le front unique - Chliapnikov et Cachin

Le 3e Congrès de l’Internationale communiste avait donné comme mot d’ordre aux partis communistes d’ “ aller aux masses ”, afin de conquérir la majorité de la classe ouvrière. On comptait prévenir ainsi le danger d’un repli sectaire des partis communistes sur eux-mêmes, les mettre en garde contre des actions mal préparées. “ Moscou ” qu’on accusait parfois de méconnaître certains traits de la politique des nations démocratiques était mieux informé, suivait de plus près, comprenait mieux les changements, fondamentaux et secondaires, qui intervenaient dans la situation mondiale et dans celle de chaque pays. Au début de 1922, on constatait que les perspectives révolutionnaires s’étaient éloignées ; une certaine hésitation se manifestait chez les ouvriers, tandis que la bourgeoisie, quasi moribonde à la fin de la guerre, avait repris suffisamment confiance en soi pour attaquer, et elle le faisait déjà avec quelque succès. Une tactique appropriée exigeait qu’on mît l’accent sur les revendications immédiates des travailleurs ; grâce à elle, les partis communistes n’auraient pas à craindre de rester isolés parmi la classe ouvrière ; ils auraient au contraire la possibilité de rassembler la grande majorité des prolétaires sur leur programme.

Pour l’application de cette tactique, le congrès n’avait formulé que des indications générales qui risquaient d’être mal comprises, et même ignorées. Préoccupé de donner une suite pratique aux décisions du 3e Congrès, Lénine jugea nécessaire d’indiquer une forme précise d’application ; il appela la nouvelle tactique “ le front unique du prolétariat ” : l’offensive de la bourgeoisie se heurterait désormais à l’ensemble des ouvriers que les scissions politiques et syndicales avaient dispersés.

La tactique du front unique fut adoptée par le Comité exécutif de l’Internationale communiste dans sa séance du 4 décembre 1921. Zinoviev l’expliqua et la justifia en un important discours, mais c’est dans un article que Radek écrivit alors que l’origine et le sens de la tactique furent excellemment exposés.

“ Peu après le congrès de Halle, écrivait-il, la scission du Parti social-démocrate indépendant qui s’ensuivit et la formation d’un Parti communiste allemand unifié, celui-ci adressa aux deux partis social-démocrates et à la Centrale syndicale une “ Lettre ouverte ” les conviant à une action commune pour la défense des intérêts immédiats de la classe ouvrière. La plupart des membres du Parti communiste trouvèrent cette tactique excellente, mais quelques militants du Parti, et même de l’Internationale communiste en furent choqués. “ Comment, après avoir fait la scission, après avoir traité ces hommes de traîtres au prolétariat, nous leur proposerions une action commune ! ” On n’était pas moins choqué du caractère des revendications formulées dans la “ Lettre ouverte ”. On n’y trouvait pas un mot sur la dictature du prolétariat. D’un ton raisonnable et modéré, elle évitait toute exagération de propagande... En présence de l’offensive patronale, les masses considéraient toute nouvelle scission comme un crime. Les communistes devaient se rapprocher d’elles. Comment ? En affirmant la nécessité de la dictature du prolétariat ? Mais bien des ouvriers ne restaient-ils pas dans les partis social-démocrates parce qu’ils avaient encore foi dans les anciennes méthodes ? Le seul moyen de se rapprocher de ces masses non communistes était donc de s’inspirer de leur misère actuelle et de les soutenir dans leurs revendications immédiates. En assumant cette tâche le Parti communiste démontrerait, plus efficacement qu’il n’avait pu le faire jusqu’alors, la nécessité de combattre pour la dictature du prolétariat. Une fois déclenchée, en présence de la désagrégation actuelle du régime capitaliste, l’action de grandes masses pour des augmentations de salaire compensant quelque peu la hausse incessante du coût de la vie, aboutirait à faire ressortir les antagonismes irréductibles du prolétariat et de la démocratie bourgeoise, et l’urgence de revendications beaucoup plus énergiques, par exemple celle du contrôle ouvrier de la production. Elle obligerait en même temps les chefs social-démocrates et syndicaux à s’orienter vers la gauche sous peine de faillite. Cela non pas dans la question de la dictature du prolétariat ou de la démocratie, où il ne serait pas difficile de créer des équivoques, mais dans celle des heures de travail et du pain quotidien, autrement claire dans l’esprit des travailleurs.

“ La résistance acharnée des chefs social-démocrates et syndicaux à la tactique du Parti communiste allemand fut la meilleure preuve de sa justesse. Il est vrai que le Parti communiste faisait un pas en arrière... Il est vrai que le Parti communiste se bornait à proposer une action sur la base des revendications les plus immédiates. Loin d’en être amoindrie, la force attractive du Parti en fut sensiblement accrue. Les social-démocrates réussirent à parer le premier coup, mais le Parti élargit et consolida ses positions dans les syndicats. Sa “ Lettre ouverte ” a réparé le préjudice que lui avaient causé les fautes commises pendant l’action de Mars... Comme tout revirement tactique d’un grand parti, celui-ci n’est pas né des méditations théoriques de quelques hommes. Personne ne l’a inventé. Lorsqu’il fut proposé par le Comité central du Parti à une assemblée de représentants des sections, il s’avéra que déjà bon nombre d’organisations provinciales travaillaient dans ce sens. Cette tactique est née des besoins pratiques du mouvement allemand. On reconnut bientôt qu’elle répondait aussi aux besoins des autres pays. ”

Cette longue citation était nécessaire. Elle est précieuse parce qu’elle décrit exactement la signification d’une tactique qui allait être par la suite, et pendant de longs mois, abondamment discutée. Notons seulement ici qu’elle n’avait rien de commun avec ce “ front populaire ” qui sera beaucoup plus tard une invention stalinienne, ni avec le “ cheval de Troie ” de Dimitrov (de même fabrication) simple modèle d’infiltration chez l’ennemi. Le front unique se donne ouvertement et franchement pour ce qu’il est : un moyen de rassembler la classe ouvrière en partant de ses revendications immédiates, mais sans dissimuler le but final qui est la révolution socialiste, vers lequel conduira la tactique par le développement normal du mouvement, ranimant dans la classe ouvrière la confiance en soi et la foi révolutionnaire. Si elle est une menace pour les chefs réformistes, elle ne l’est que pour ceux qui sont définitivement ralliés à la collaboration avec la bourgeoisie, pour ceux qui veulent aujourd’hui maintenir l’action ouvrière dans les cadres du régime et de l’Europe non viable de la paix versaillaise, après avoir accepté de diviser les ouvriers en alliés et en ennemis pendant la guerre. Ceux-là, le front unique aiderait à les démasquer, mais ce ne serait jamais qu’un résultat secondaire et accessoire de la tactique.

La tactique du front unique fut fort mal accueillie par les dirigeants des partis social-démocrates et par ceux des syndicats réformistes ; ils la dénonçaient tantôt comme un recul de l’Internationale communiste, donc comme un aveu de faiblesse ; tantôt comme une manœuvre ; toujours avec la même aigreur. Leur hostilité ne pouvait surprendre. Ce qui surprit davantage fut la réponse que donnèrent les partis communistes à l’appel de l’Internationale. En dehors de sa vertu propre, la tactique eut, à l’intérieur même de l’Internationale, un effet important mais imprévu ; elle agit à la manière d’un réactif, qui arrachant les façades, mit à nu l’état véritable des partis communistes, plus particulièrement de leurs directions.

Dans quelle mesure ces nouveaux partis, de formation différente, à peine vieux de deux années, étaient-ils en fait des sections d’une Internationale, des secteurs d’un grand et même parti, ayant même programme et activité identique ?

On avait insisté sur le caractère distinctif de la nouvelle Internationale : un parti fortement centralisé, discutant ses problèmes en des congrès réunis chaque année, et plus souvent si c’était nécessaire, où les débats étaient prolongés et libres, mais où les décisions prises devenaient la règle pour tous. Rien de commun avec la 2e Internationale où chaque parti restait libre d’agir à sa guise. Le mépris qu’on éprouvait pour cette Internationale de trahison laissait penser que tous ceux qui venaient à la 3e Internationale étaient d’accord sur cette conception fondamentale. La tactique du front unique, dès le moment où elle fut soumise aux partis communistes, montra qu’il n’en était rien.

Les réactions qu’elle provoqua furent diverses ; elles allèrent de l’approbation avec réserves - la tactique était inopportune - jusqu’au rejet absolu ; elle était alors dénoncée comme un recul, une répudiation du communisme. En Allemagne où elle avait reçu sa première application, où le Parti avait une bonne base ouvrière, et où subsistait l’influence du spartakisme, de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht, elle se développa sans trop de heurts. Elle suscita cependant une opposition active et bruyante, surtout à Berlin, dont on entendait au dehors les échos.

La position la plus originale à l’égard du front unique fut celle du Parti communiste italien. Sa formation avait été elle aussi originale, différente de celle des autres partis communistes ; il n’avait pas été coulé dans le même moule. Aucun des anciens chefs du Parti socialiste ne se trouvait dans sa direction, tout entière aux mains des bordiguistes, en tout cas nettement dominée par eux. Entièrement libérés de toute tendance de droite et du centre, Bordiga et les communistes qui étaient autour de lui marquèrent de leur empreinte le programme et l’activité du Parti. Ils étaient jeunes, instruits, brillants, mais en marge ou au-dessus du mouvement ouvrier. Pour eux, le Parti communiste était la troupe de choc de la révolution et sa direction en était le grand état-major. Aussi crurent-ils pouvoir répondre facilement à l’appel de l’Internationale. Front unique dans les syndicats ? Nous n’avons rien contre ; des contacts peuvent s’établir entre dirigeants syndicaux communistes et réformistes en vue d’actions communes pour leurs revendications. Mais pour le Parti, rien de cette sorte ; il doit préserver jalousement sa pureté révolutionnaire ; il ne peut se commettre avec les vieux leaders socialistes qu’il a éliminés.

C’est à l’intérieur du Parti communiste français que le remous fut le plus profond. Le front unique mit le parti en état de crise. La quasi-totalité de sa direction le déclara inacceptable ; elle vit là une occasion de se dresser ouvertement contre la direction de l’Internationale communiste. Le parti incontestablement le moins communiste se montrait le plus exigeant. L’examen de la composition de sa direction permettait de déceler aisément ce que cachait ce paradoxe. Elle comprenait surtout des journalistes, des députés, plusieurs d’entre eux venant du vieux parti ; elle était faiblement liée au mouvement syndical ; chez les plus sincères il y avait beaucoup de verbalisme ; la grande majorité de ses membres supportait mal les critiques de l’Internationale communiste. La tactique allait leur permettre, pensaient-ils, de prendre une aisée revanche, dans un débat où ce seraient eux qui dénonceraient l’ “ opportunisme ” et l’incohérence de la direction de l’Internationale communiste. La presse du parti chargea à fond ; nul exposé honnête de la tactique mais des critiques de tout genre, ironiques ou indignées. Le Comité directeur se réunit pour en discuter. La résolution adoptée ne se bornait pas à déclarer “ impossible ” l’application de la tactique en France ; elle “ estimait ” qu’elle présentait pour l’Internationale des “ dangers contre lesquels des garanties devaient être prises ”. Assuré ainsi de recevoir une large approbation, le secrétaire du parti, Frossard, convoqua une conférence extraordinaire des secrétaires fédéraux. Elle se tint à Paris le 22 janvier 1922.

Il y avait dans le parti une tendance de gauche, comprenant surtout les nouvelles recrues, sincèrement attachée et dévouée à la Révolution russe ; c’est elle qui avait imposé l’adhésion à l’Internationale communiste, et elle était toujours disposée à approuver ses décisions ; cette fois elle le fit sans enthousiasme. Cependant un de ses membres monta à la tribune pour défendre la tactique que, l’un après l’autre, les secrétaires fédéraux condamnaient (46) ou approuvaient (12) mollement. Il le fit de telle façon que son intervention fut une véritable catastrophe. C’est lui, qui en cette occasion, lança la formule destinée à devenir célèbre : “ plumer la volaille ”. Il ne comprenait pas que le front unique provoquât tant d’émoi ; ce n’était expliquait-il qu’une habile manœuvre permettant de dépouiller les partis socialistes et les syndicats réformistes de leurs adhérents qu’on arracherait un à un comme les plumes d’un poulet. Comme on peut l’imaginer, la “ volaille ” ainsi prévenue, s’agita, railla, cria, pour la plus grande joie de la galerie et la consternation des amis du candide "plumeur".

Devant ce désarroi provoqué par l'incompréhension, réelle ou feinte, une discussion générale s'imposait. La direction de l'Internationale communiste avait, par avance, décidé de réunir un Comité exécutif élargi. Ces Comités élargis qui devinrent de pratique courante, étaient, en fait, de petits congrès. Aux membres réguliers du Comité exécutif se joignaient les délégations spécialement envoyées par les sections ; cela faisait une centaine de participants. Celui-ci tint séance du 21 février au 4 mars 1922, au Kremlin, dans la salle Mitrofanovsky, celle où s’était réuni le premier congrès qui, en mars 1919, avait proclamé la 3e Internationale. Les débats furent très intéressants ; le cadre et le caractère en excluaient toute rhétorique, tout bavardage ; il fallait être précis et capable d’avancer des arguments sérieux pour justifier les positions prises, les interprétations formulées, surtout les accusations lancées. Les Français, qui avaient été particulièrement agressifs, ne tardèrent pas à s’en apercevoir. Ceux d’entre eux qui étaient le plus disposés à une conciliation, au moins de forme, soutinrent la thèse que la tactique du front unique était, pour la France, sans objet. Ils affirmaient que les “ dissidents ” - c’étaient ceux qui avaient quitté le parti après le vote d’adhésion à la 3e Internationale - n’étaient plus qu’un groupe minuscule ; ils n’avaient réussi qu’à emmener avec eux la grande majorité des députés ; leur journal n’avait qu’un faible tirage, “ tandis que nous, avec l’Humanité, nous touchons toute la classe ouvrière ” ; et il en est de même dans les syndicats : la scission, voulue par les chefs réformistes, leur a été funeste.

Il y avait quelque chose de vrai dans ces affirmations, mais le tableau était quand même bien trop optimiste. La scission syndicale, devenue définitive au début de l’année, avait pleinement démontré que Jouhaux et ses amis ne s’étaient maintenus à la direction de la Confédération générale du Travail qu’au moyen de manœuvres et de fraudes. Ils ne gardaient avec eux qu’un effectif restreint, non négligeable cependant. Et l’unité du front prolétarien n’en restait pas moins nécessaire car elle permettait, de surcroît, de ramener au syndicat et dans l’action les ouvriers qui, impatientés et découragés, avaient quitté les organisations syndicales ; on en comptait déjà plus d’un million.

Les irréductibles formaient un groupe hétéroclite qui manifestait un gauchisme inconsistant, surtout verbal. Ils furent bien embarrassés quand Trotsky - c’est lui qui avait été chargé du rapport - montra, par des citations prises dans leurs articles, écrits à Paris mais qu’ils n’avaient pas le courage de reprendre à leur compte à Moscou, que leur soi-disant intransigeance révolutionnaire ne révélait rien d’autre que leur détachement - volontaire ou non - du mouvement ouvrier, une interprétation erronée de la tactique proposée, et une hostilité foncière à l’égard de l’Internationale communiste.

Les Italiens leur apportèrent un secours qu’ils n’auraient pu espérer ; leur position, on l’a vu, était tout autre. Ils ne se plaignaient jamais, eux, de la “ dictature de Moscou ” - ils auraient plutôt souhaité qu’elle fût renforcée. Bordiga n’était pas venu. C’était Togliatti - il s’appelait alors Ercoli - qui dirigeait la délégation. Il avait sans doute des instructions formelles car il résista aux attaques qui l’assaillirent de toutes parts. La délégation russe fit, contre lui, donner Lounatcharsky ; il n’était encore jamais intervenu dans les congrès de l’Internationale communiste, mais il parlait italien avec aisance et put ainsi s’adresser aux Italiens dans leur langue. Ercoli y resta insensible, et il consentit même, en conclusion des débats, à signer une déclaration commune avec les Français.

La résolution adoptée par le Comité constatait que les débats avaient montré que la tactique du front unique ne signifiait nullement un affaiblissement de l’opposition au réformisme ; elle continuait et développait la tactique élaborée au 3e congrès de l’Internationale communiste, donnait une application précise à son mot d’ordre : “ Aller aux masses. ” Le bureau du Comité était chargé d’arrêter, en collaboration avec les délégations, “ les mesures pratiques qui devraient être prises sans délai, dans les pays respectifs, pour l’application de la tactique, laquelle, cela va sans dire, doit être adaptée à la situation de chaque pays ”.

La minorité fit une déclaration ; aux Italiens et aux Français s’étaient joints les Espagnols (les délégués du parti venus de Madrid qui, pourtant, ne pouvaient prétendre comme les Français n’avoir devant eux qu’un parti socialiste et des syndicats squelettiques). Elle s’inclinait devant la décision de la majorité, concluant par ces mots : “ Vous pouvez être assurés que, dans cette occasion comme dans toute autre, nous demeurons disciplinés et fidèles aux résolutions de la 3e Internationale. ”


Le Comité exécutif ne se borna pas à discuter cette question de tactique. Son ordre du jour en comportait plusieurs autres, et il eut, en outre, à s’occuper d’une question intérieure du Parti communiste russe. Il avait été saisi, par une lettre signée de 22 membres appartenant à l’Opposition ouvrière, de la situation faite à leur tendance. S’ils avaient décidé, écrivaient-ils, de s’adresser au Comité exécutif de l’Internationale communiste, c’était précisément parce que la question du front unique devait y être discutée, ajoutant : “ Partisans du front unique tel qu’il est interprété par les thèses de l’Internationale communiste, nous en appelons à vous avec le désir sincère d’en finir avec tous les obstacles mis à l’unité de ce front à l’intérieur du Parti communiste russe... Les forces coalisées de la bureaucratie du parti et des syndicats abusent de leur pouvoir, et ignorent les décisions de nos congrès ordonnant l’application des principes de la démocratie ouvrière. Nos fractions, dans les syndicats, et même dans les congrès, sont privées du droit d’exprimer leur volonté pour l’élection des comités centraux... De pareilles méthodes conduisent au carriérisme, à la servilité. ” Parmi les signataires quelques-uns étaient de très vieux membres du Parti - deux depuis 1892 - presque tous antérieurement à 1914.

La lettre fut envoyée pour étude et enquête à une commission dont faisaient partie Clara Zetkin, Cachin, Terracini. Dans une résolution prise à l’unanimité, elle déclarait “ ne pouvoir reconnaître fondés les griefs des 22 camarades ; les dangers qu’ils signalent n’ont jamais été ignorés de la direction du Parti communiste russe, et le meilleur moyen de les combattre est de demeurer et d’agir en militants disciplinés à l’intérieur du Parti ”. C’est Cachin qui fut chargé de la rapporter devant le Comité. Le choix n’était certainement pas heureux ; nul homme n’était moins qualifié que lui pour réprimander et conseiller de vieux révolutionnaires russes ; il était bien connu pour ses accointances, au début de la première guerre mondiale, avec Mussolini, pour son bas chauvinisme, ses attaques contre le bolchévisme, sa remarquable disposition à suivre le courant. Chliapnikov, qui avait vécu et travaillé en France, vit dans ce choix une injure supplémentaire. Quittant le Comité avec moi, il me dit avec colère : “ Vous n’avez pas pu trouver mieux que cette chiffe pour nous condamner ! ”


Trois années de guerre impérialiste et trois années de guerre civile avaient accumulé les ruines. La Russie des soviets venait à peine de pouvoir entreprendre la reconstruction d’un pays dévasté, et de rassembler ses ressources pour organiser son économie de paix qu’une nouvelle calamité s’abattit sur elle. Une sécheresse exceptionnelle qui avait commencé dès le printemps et persisté tout l’été avait anéanti les récoltes. Un soleil implacable brûlait toute végétation. En tout temps les conséquences d’un tel fléau auraient été terribles ; venant après six années de destructions, ce fut un immense désastre ; la famine ravagea des régions entières. Elle n’était pas chose inconnue en Russie ; elle avait sévi à plus d’une reprise sous le régime tsariste, la dernière datant de 1891. Cela n’empêcha pas les ennemis des soviets d’en rendre responsables les bolchéviks - ce qui leur fournissait, de surcroît, un argument pour rester sourds aux appels que la République soviétique adressait au monde, sollicitant l’aide de tous ceux qui avaient conservé le sens d’une solidarité humaine. Ils n’étaient pas les plus nombreux. Les hommes qui avaient compté sur les interventions armées pour abattre le régime et qui avaient échoué se réjouissaient ; ils voyaient dans la famine une alliée tardive qui leur apporterait leur revanche.

Même chez ceux que la haine n’aveuglait pas et qui guettaient simplement le moment où les soviets seraient contraints de traiter avec l’Occident aux conditions imposées par lui, on parlait ouvertement de “ Russie agonisante ”. C’est ainsi que l’Europe nouvelle publiait un grand article sous le titre “ L’Occident en face de la Russie agonisante ”. L’auteur, après avoir affirmé que le monde occidental voudra vaincre le fléau, ajoutait : “ Un plan d’ensemble doit être envisagé. L’Occident irait en Russie comme l’explorateur va aux confins des colonies, avec du matériel de chemin de fer, des équipes sanitaires, du petit outillage. Alors seulement son œuvre sera durable. Des garanties seront à exiger. Evidemment. ”

En clair, cela signifiait coloniser la Russie. Mais ces gens étaient trop pressés. La Russie des soviets fut cruellement meurtrie mais elle ne fut pas à l’agonie. Elle avait déjà traversé de dures épreuves ; celle-ci était plus douloureuse que les précédentes : elle en sortit mutilée dans la chair de ses enfants.


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