1935

 


Œuvres – 1935

Léon Trotsky

Journal d'exil

23 mars 1935


23 mars

Fédine dans son roman La conquête de l'Europe – roman écrit littérairement, sans profondeur, souvent prétentieux – montre une chose : la révolution a appris aux écrivains russes (ou les a forcés) à regarder de près et attentivement les faits dans lesquels s'exprime la dépendance sociale d'un homme à l'autre. Un roman bourgeois normal a deux étages : les sentiments ne sont éprouvés qu'à l'étage noble (Proust !); les gens du rez-de-chaussée nettoient les chaussures et vident les pots de chambre. De cela, on parle rarement dans le roman lui-même : c'est supposé allant de soi. Le héros soupire, l'héroïne respire, ils doivent donc s'acquitter d'autres fonctions : il faut bien que quelqu'un essuie derrière eux.

Je me rappelle avoir lu le roman de Louÿs Amour et Psyché (une élucubration extraordinairement fausse et plate, achevée, si je ne me trompe, par l'insupportable Claude Farrère). Loups place les serviteurs quelque part dans les entrailles de la terre, en sorte que ses héros amoureux ne les voient jamais. Ordre social idéal pour les désoeuvrés amoureux et leurs créateurs.

En fait, l'attention de Fédine est surtout dirigée, elle aussi, vers les gens de l'étage noble (en Hollande), mais il s'efforce, ne fût-ce qu'en passant, d'atteindre la psychologie des rapports du chauffeur et du magnat de finance, du matelot et de l'armateur. II ne fait pas de découvertes, mais il éclaire tout de même quelques petits coins des rapports humains sur lesquels repose la société contemporaine. L'influence de la Révolution d'Octobre sur la littérature est encore entièrement à venir !

La T.S.F. donne la Symphonie Héroïque, par les Concerts Pasdeloup. J'envie N. lorsqu'elle écoute la grande musique : par tous les pores de l'âme et du corps. N. n'est pas musicienne, mais elle est quelque chose de plus : toute sa nature est musicale, dans ses souffrances comme dans ses (rares) joies il y a toujours une profonde mélancolie qui ennoblit toutes ses émotions. – Les petits faits quotidiens de la politique ne sont pas sans l'intéresser, mais elle ne les lie pas habituellement en un tableau d'ensemble. Cependant, là où la politique pénètre en profondeur et exige une réaction totale, N. trouve toujours dans sa musique intérieure la note juste. De même dans ses jugements sur les gens, et non pas seulement sous l'angle de la psychologie personnelle, mais aussi sous l'angle révolutionnaire. Le philistinisme, la vulgarité, la lâcheté n'échappent jamais à son regard, bien qu'elle soit extraordinairement indulgente à tous les petits travers humains.

Les gens délicats, même les gens tout à fait " simples " – et aussi les enfants – sentent instinctivement la musicalité et la profondeur de sa nature. Quant à ceux qui sont indifférents, ou passent condescendants auprès d'elle, sans remarquer les forces cachées en elle, on peut presque toujours dire avec certitude que ce sont des gens superficiels et triviaux.

...Fin de la Symphonie héroïque (on n'en donnait que des fragments).


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