1914

Lorsque les journaux socialistes allemands et français eurent donné un clair tableau de la catastrophe morale qui s'était produite dans le socialisme officiel, je mis de côté mon carnet de notes pour écrire une brochure politique sur la guerre et l'Internationale. Sous l'impression du premier entretien que je venais d'avoir avec Radek, j'écrivis pour cette brochure une préface dans laquelle je soulignais avec la plus grande énergie que la guerre actuelle n'était pas autre chose qu'une insurrection des forces productives du capitalisme prises dans leur ensemble mondial, contre la propriété privée, d'une part, — contre les frontières des Etats, de l'autre... [extrait de Ma vie]
Publié en français dans LA GUERRE ET LA REVOLUTION, Chapitre III, Texte originellement parut en allemand à Zürich en 1914, Der Krieg und die Internationale"


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Œuvres – octobre 1914

Léon Trotsky

31 octobre 1914

La guerre et l'Internationale

2e partie

1ère partie


 

LE NAUFRAGE DE LA IIe INTERNATIONALE

Au Congrès tenu à Paris, deux semaines avant la catastrophe, les socialistes français insistèrent sur la nécessité de faire s'engager les sections de l'Internationale dans une action révolutionnaire en cas de mobilisation. Ce faisant, ils «lorgnaient» du côté de la Social-démocratie allemande. Le radicalisme des camarades français dans les questions de politique extérieure — les événements ultérieurs confirmèrent ce que beaucoup voyaient déjà — avait moins de racines internationales que nationales. Ils voulaient obtenir des Allemands la garantie qu'on ne toucherait pas à la France ? Ayant reçu des assurances de la part des prolétaires allemands, ils auraient eu les mains libres pour en finir avec le militarisme nationaliste. Mais les Allemands se refusèrent énergiquement à toute promesse. Bebel démontra que, même si la résolution française avait été adoptée, la Social-démocratie allemande n'aurait pas la force nécessaire pour tenir ses engagements. On ne peut douter que Bebel ait raison. La mobilisation paralyse le Parti socialiste et lui enlève toute possibilité d'une action décisive.

La mobilisation à peine déclarée, la Social-démocratie se voit confrontée avec les forces concentrées du pouvoir s'appuyant sur le puissant appareil militaire, prêt à balayer tout obstacle de sa route, et avec le total appui de tous les partis bourgeois. Le fait suivant n'est pas moins significatif : la mobilisation éveille, met sur pied et appelle au gouvernement les couches populaires les plus délaissées, qui, en temps ordinaire, ne jouent qu'un rôle politique très restreint. Des millions de petits artisans, de «lumpen-prolétaires», de petits paysans et d'ouvriers entrent dans les rangs de l'armée, où chacun d'eux — revêtu de l'uniforme de Sa Majesté — se révèle être une unité et de plus un travailleur conscient. Le drapeau du socialisme pourrait alors rester sans tache, car la Social-démocratie, affaiblie momentanément, aurait gardé les mains libres pour une action décisive, dès que se produirait un changement dans la mentalité des masses. L'on peut affirmer avec une totale assurance : toute l'influence que la Social-démocratie perd au début de la guerre, elle la regagne deux, trois fois, quand se produit l’écroulement inévitable. Si le signal de la guerre a été celui de l'effondrement de l'Internationale, Si les partis ouvriers, sans aucune protestation, se sont ralliés au pouvoir, il doit y avoir là-dessous de profondes raisons. Il faut chercher ces dernières, non dans des fautes personnelles, dans l'incompétence des dirigeants des organisations, mais dans les conditions objectives de l'époque où naquit et se développa l'Internationale. Ceci ne signifie nullement que les fautes et l'incompétence doivent être excusées, non ! Mais ce ne sont pas des facteurs fondamentaux. Ils doivent être expliqués à partir des conditions historiques de toute une époque. Il s'agit, cette fois — et il faut se donner une réponse nette — d'autre chose que de manquements, d'erreurs, de combines opportunistes, de déclarations maladroites du haut de la tribune, du vote des crédits, des expériences du «ministérialisme français», des «arrivistes du socialisme», il s'agit, je le souligne, de la complète capitulation de l'Internationale.

En revoyant le chemin parcouru, il est aisé de saisir certains facteurs et symptômes qui auraient dû déjà attirer l'attention sur la profondeur de l'Internationalisme dans le mouvement ouvrier. Ne parlons pas de la Social-démocratie autrichienne. Les socialistes russes et serbes chercheraient en vain dans les articles de Arbeiter-Zeitung des lignes qui pourraient être mises sous les yeux des premiers sans couvrir l'Internationale du rouge de la honte.

La défense de l'impérialisme austro-hongrois contre ses ennemis extérieurs et intérieurs, auxquels Vorwaerts a appartenu, a été un trait caractéristique de ce journal. Sans ironie, on peut affirmer que dans cette crise de l'Internationale, le journal de Vienne a témoigné de la plus grande fidélité à son prochain. Le Socialisme français ne s'est jamais débarrassé des couleurs patriotiques, sans parler d'une germanophobie prononcée, critiquant l'anti-patriotisme de Hervé qui, par la suite, «retourna si rapidement sa veste».

Le patriotisme affiché et «tory» [9] de Heydemann complétant son radicalisme sectaire mit plus d'une fois l'Internationale en difficulté.

On peut observer les mêmes symptômes, bien que moins aigus, dans la Social-démocratie allemande. Il est vrai que l'opportunisme des Allemands du Sud a fleuri sur le terrain du particularisme, cette forme du nationalisme allemand «in octavo» (en plus petit format). Mais ces Allemands se sentaient, à juste titre, peu liés avec la politique d'arrière-garde du Parti. La promesse de Bebel de s'emparer du fusil ne rencontra pas une approbation unanime. Quand Noske répéta cette phrase, la presse du parti s'en prit cruellement à lui. En général, la Social-démocratie allemande gardait la ligne internationale plus sévèrement que n'importe lequel des autres anciens partis. Mais de ce fait, c'est elle qui s'est le plus violemment séparée de son passé. A en juger par les déclarations formelles du parti et par les articles des journaux, il n'y a plus rien de commun entre le Socialisme d'hier et celui d'aujourd'hui. Il est clair néanmoins que cette catastrophe n'aurait pu se produire sans causes préparatoires. Le fait que deux Partis socialistes, le russe et le serbe, soient restés fidèles à leur devoir international, n'est pas un argument décisif en faveur de cette philosophie «philistine» suivant laquelle la fidélité aux principes est un signe de «non-maturité». Mais ce fait nous incite à rechercher les motifs de l'écroulement de l'Internationale dans les conditions de son développement qui eurent le moins d'influence sur ses plus jeunes membres.

Ecrit en 1847, le «Manifeste du Parti Communiste» se termine par les mots suivants : «Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !» Mais il arrivait trop tôt. La Révolution bourgeoise de 1848 allait éclater. Les auteurs du Manifeste ne purent occuper les places de dirigeants internationaux, mais se contentèrent d'appartenir à la gauche démocrate nationale. Cette Révolution ne résolut aucun problème national, elle ne fit que les poser. La contre-révolution et le développement industriel déchirèrent la toile tissée par le mouvement révolutionnaire. il se passa encore une longue période avant que l'irrésolution apportée par la Révolution de 1848 et les contradictions nationales et politiques prirent un tour si aigu que le «sabre» dût s'en mêler. Il ne s'agissait pas du fer de la révolution, tombé des mains de la bourgeoisie, mais de l'épée de la guerre — tirée des fourreaux des dynasties. Les guerres de 1859, 1864, 1866 et 1870 créèrent une nouvelle Italie et une nouvelle Allemagne. Les féodalités réalisèrent, à leur profit, ce que 1848 avait laissé en suspens. La banqueroute politique de la bourgeoisie donna, grâce à un fort développement capitaliste, une puissante impulsion au mouvement prolétarien. En 1863, Lassalle crée un Comité politique des travailleurs en Allemagne. En 1864 se constitue à Londres, sous la direction de Marx, la 1ère Internationale. Le slogan significatif du Manifeste pénètre dans les associations de prolétaires. Il est remarquable, en ce qui concerne les tendances de ce mouvement ouvrier, qu'il prend aussitôt un caractère international. Mais ce dernier est si prématuré qu'il dépasse les dirigeants. Il dépasse de très loin le problème de la lutte des classes. Un fossé profond séparait le but obligatoire de l'Internationale : la révolution communiste et sa mise en pratique directe, visant à coordonner les efforts chaotiques des différents mouvements ouvriers. Les créateurs de l'Internationale eux-mêmes espéraient que le cours révolutionnaire des événements effacerait, dans le plus bref délai, la non-concordance de l’idéologie et de la pratique. Le Conseil général tenta, à l'aide de secours financiers, de coordonner les actions des travailleurs dans le contexte d'une politique mondiale. Mais la base matérielle était toujours insuffisante. L'activité de la 1ère Internationale correspond au développement du Capitalisme en Europe et dans l'Amérique du Nord. Les tentatives d'intervention de l'Internationale, par leur expression de principe et d'éducation, devaient faire sentir aux travailleurs d'une manière plus amère leur impuissance devant la force du gouvernement national de castes. «Projetée» par la guerre, la Commune parisienne n'était qu'une convulsion à l'époque de la 1ère Internationale. De même que le Manifeste était une anticipation, de même que la 1ère Internationale était venue trop tôt pour son temps, c'est-à-dire pour pouvoir unir les travailleurs de tous les pays, de même la Commune était un épisode prématuré de la dictature du prolétariat. Mais seulement une anticipation ! Justement... la Commune a démontré que le prolétariat ne peut soumettre le pouvoir par une action improvisée. Il doit passer par l'école de «l'auto-éducation». La 1ère internationale a joué son rôle de foyer pour tous les partis socialistes. Elle continua de mener, après la fin du conflit franco-allemand, une existence en veilleuse et, en 1872, se transporta en Amérique où vinrent mourir différentes expériences de caractère religieux, social et autre…

S'ouvrit alors une ère d'intense développement capitaliste sur la base d'un gouvernement national. Pour les mouvements ouvriers, ce fut l'époque d'une lente concentration des forces, de construction et d'un «possibilisme» politique. En Angleterre, le temps tumultueux du «Chartisme», éveil révolutionnaire de la conscience du travailleur britannique, finit dix ans avant l'apparition de l'Internationale.

L'annulation des taxes sur le blé, faisant de l'Angleterre «l'usine du monde», l'introduction de la journée de dix heures (1847), l'augmentation de l'émigration des Irlandais vers l'Amérique et enfin l'extension du droit de vote aux ouvriers des villes (1867), toutes ces conditions réunies améliorant les existences des couches supérieures du prolétariat amenèrent ce dernier au pacifique «Trade-Union».

L'époque du «Possibilisme», c'est-à-dire une adaptation consciente et planifiée aux formes économiques et gouvernementales du Capitalisme national, s'ouvrit aux prolétaires anglais avant même l'apparition de l'Internationale, vingt ans plus tôt qu'aux travailleurs continentaux. Si de grands «Trade-Unions» s'affilièrent, au début, à l'Internationale, c'est qu'elles pensaient mieux se défendre contre l'importation de «briseurs de grèves» venus d'Europe. Après l'échec sanglant de la Commune, le mouvement ouvrier, en France, s'organisa lentement, étant donné le développement ralenti de l'industrie, et dans une atmosphère ardente de «revanche». Hésitant entre les anarchistes qui «niaient» l'Etat et une capitulation vulgairement démocratique devant le pouvoir, le prolétariat français se forma d'après les cadres sociaux et politiques d'une république bourgeoise. Le centre de gravité du mouvement ouvrier se trouvait — comme l'avait prédit Marx — en Allemagne. Après la guerre franco-allemande, commença une ère qui ressemblait à celle qui avait débuté en Angleterre, vingt ans plus tôt, à savoir : «l'épanouissement» du Capitalisme, le droit de vote, la reconnaissance légale du Socialisme, le niveau de vie plus élevé pour les couches les plus privilégiées des prolétaires. Le mouvement ouvrier allemand marchait, en théorie, sous le drapeau du Marxisme. Mais celui-ci était considéré, en tenant compte des conditions régnant à cette époque, non comme l'algèbre de la révolution, tel qu'il l'était quand il fut créé, mais comme une méthode théorique d'adaptation au Capitalisme coiffé d'un casque prussien. Ayant atteint provisoirement l'équilibre des forces, le Capitalisme révolutionna sans cesse la base de la vie nationale. La conservation de cette base, issue de la guerre, exigeait l'accroissement d'une armée permanente. La bourgeoisie rendit à la monarchie féodale toutes ses positions politiques mais fortifia d'autant plus énergiquement ses positions économiques sous la protection du pouvoir policier et militaire des Hohenzollern. Les traits fondamentaux de l'époque récemment écoulée, comprenant ces cinquante dernières années, sont d'une part le Capitalisme triomphant, le militarisme des Junkers et la réaction, de l'autre la métamorphose totale, révolutionnaire de la vie économique, l'adaptation de méthodes révolutionnaires et la tradition instaurée d'une vie politique.

Tout le travail de la Social-démocratie consistait à éveiller chez les prolétaires la conscience de classes dans le regroupement des forces révolutionnaires, le recrutement de membres, le ramassage des fonds, le développement de la presse, l'investissement des positions à prendre, leur usage, leur accroissement, leur approfondissement. Ce fut l'immense travail d'éveil de conscience et d'éducation d'une classe jusqu'alors «non-historique». S'appuyant directement sur le développement de l'industrie nationale, s'adaptant à ses succès sur les marchés mondiaux, calculant le mouvement des prix en matériel brut et en produits manufacturés, se créait une foule de syndicats hautement qualifiés. S'adaptant au droit de vote, pénétrant topographiquement dans les circonscriptions électorales, tâtant le pouls de l'opinion urbaine et paysanne, la Social-démocratie devenait le Parti des classes laborieuses avec une bureaucratie hiérarchisée très développée, des millions de cotisants, 4 millions et demi de votants, 91 quotidiens et 65 imprimeries.

Ce travail immense, de portée historique incalculable, était, cependant, imprégné de «Possibilisme». En cinquante ans, le Parti ne fut pas capable d'emporter une position de force ! Toute sa concentration de forces lui servait soit à contourner les obstacles soit à s'adapter à eux. En cette pratique, le Marxisme, comme méthode à penser, se révéla une arme précieuse d'orientation politique. Mais il ne put changer le caractère «possibiliste» des mouvements ouvriers en Angleterre, en France et en Allemagne. La tactique des syndicats était, en principe, la même à Londres qu'à Berlin : le couronnement en fut le système des accords douaniers.

Dans le domaine politique, la différence avait sans aucun doute un caractère beaucoup plus profond. Pendant que le prolétariat anglais marchait sous l'étendard du Libéralisme, les travailleurs allemands créaient un parti indépendant muni d'un programme purement socialiste. Mais «l'essence» de cette différence est beaucoup moins profonde que la forme idéologique et organisée. Grâce à leur pression de classe sur le Libéralisme, les ouvriers anglais obtinrent, à un degré plus ou moins important, des conquêtes dans le domaine politique : le droit de coalition et la reconnaissance légale du parti, semblables aux acquisitions faites par les Allemands avec l'aide d'un parti indépendant. Voyant la capitulation du Libéralisme, le prolétariat fut forcé de se créer son propre Parti. Celui-ci, au nom de la lutte des classes, fut obligé de s'adapter au pouvoir existant, de défendre le mouvement ouvrier et d'exiger des réformes isolées. En d'autres termes, les Anglais s'aidèrent du Parti libéral, tandis que les Allemands devaient créer le leur. Pour ces deux prolétariats, le contenu de la lutte politique avait un caractère «possibiliste» et historiquement limité. Plus encore que leur identité politique, leur identification se manifesta dans les dernières convulsions de l'époque. Le prolétariat anglais se vit contraint de fonder son propre Parti, ne renonçant pas cependant aux traditions libérales ; de son côté, le Parti allemand placé par la guerre devant un choix décisif se décida en faveur de l'esprit libéral et national, possédé auparavant par les Britanniques.

Il est évident que le Marxisme n'était ni fortuit, ni insignifiant dans le mouvement ouvrier allemand. Mais il serait superficiel de Conclure au caractère social-révolutionnaire marqué de la Social-démocratie. L'idéologie est un facteur important en politique, mais non décisif : son rôle est au service de la politique. La profonde contradiction qui séparait la classe révolutionnaire du pouvoir féodal et réactionnaire nécessitait une idéologie intransigeante dirigeant le mouvement vers un but social-révolutionnaire. Comme les conditions historiques imposaient une tactique «possibiliste», l'intransigeance de classe du prolétariat trouva son expression dans les formules révolutionnaires du Marxisme. La dialectique de ce dernier réconcilia avec un plein succès la contradiction entre la Réforme et la Révolution. Mais la dialectique du développement historique est plus difficile à saisir que celle de la conception théorique. C'est un fait que le révolutionnaire dut s'adapter aux méthodes d'un Etat policier s'appuyant sur le puissant développement capitaliste et que, ce faisant, il créa une organisation aux millions de membres disposant d'une nombreuse bureaucratie. Ce fait n'a pas cessé d'exister et ne perd rien de sa grande signification, même si le Marxisme a anticipé sur le caractère social-révolutionnaire du développement futur du Parti.

Les révisionnistes allemands sont nés de la contradiction entre le Parti réformiste et sa théorie révolutionnaire.

Ils ne comprirent pas que cette contradiction était conditionnée par l'époque et ne serait tranchée que dans le développement général futur. Ils la tenaient pour une contradiction logique en soi. La faute des révisionnistes provient de ce qu'ils ont voulu perpétuer le Réformisme comme la seule méthode de lutte des classes. Sur cette voie, le révisionnisme tomba dans la contradiction apportée par les tendances objectives du développement capitaliste, qui par l'acuité accrue de l'affrontement des classes conduit à la révolution sociale, seul recours à l'émancipation du prolétariat. Le Marxisme sortit vainqueur sur toute la ligne de son duel avec le révisionnisme (duel théorique). Mais bien que théoriquement battu, le révisionnisme continua d’exister, vivant de la pratique du mouvement et de sa psychologie. Le Réformisme n'était pas de taille à désavouer critiquement le révisionnisme en tant que théorie. Le député, le fonctionnaire du Parti, le coopérateur continuèrent de vivre et d'agir dans une atmosphère «possibiliste» et bornée par le sentiment nationaliste. Cette lourde empreinte pesait même sur Bebel, le grand représentant de cette époque.

L'esprit «possibiliste» devait imprégner cette génération d'ouvriers allemands entrés au parti vers les années 80, à l'époque bismarckienne des lois d'exception et du déchaînement de la réaction dans toute l'Europe. Elle ne possédait pas l'esprit de prosélytisme des premiers adhérents de l'Internationale, écrasés dès le début par le puissant appareil impérial.

Elle se vit obligée de s'adapter pour survivre aux méthodes brutales employées contre elle, et c'est pour cette raison qu'elle devint «attentiste», progressant à petits pas et nourrissant une grande méfiance vis-à-vis des grandes perspectives. Les hommes de cette génération ont maintenant de 50 à 60 ans et occupent les postes-clés des organisations politiques et professionnelles. Le Réformisme est leur psychologie politique, s'il n'est pas leur doctrine. Un accroissement progressif économique du Socialisme (tel est l'enseignement de base du révisionnisme) s'est révélé comme une regrettable utopie face au développement du Capitalisme. Mais une augmentation à petits pas de la Social-démocratie était pour toute cette génération une réalité tragique.

La Révolution russe de 1905 a été le premier grand événement qui, trente-cinq ans après la Commune de Paris, remua l'atmosphère stagnante d'Europe. Le «tempo» si rapide du développement de la classe ouvrière et la vigueur inattendue de son action révolutionnaire firent une énorme impression et causèrent une aggravation des heurts de classes. Cette Révolution accéléra, en Angleterre, la création d'un Parti indépendant ouvrier. En Autriche, grâce à des circonstances exceptionnelles, elle fit obtenir le droit de vote. En France, elle eut comme écho le syndicalisme qui souligna les tendances révolutionnaires jusqu'alors «en veilleuse». Enfin, en Allemagne, l'influence de la Révolution russe conduisit à la formation d'une «aile gauche» du Parti en accord avec le «centre-droit» et à l'isolation du révisionnisme. La question du droit de vote en Prusse prit un tour plus aigu, car c'était l'accès aux positions tenues par les Junkers. Une méthode générale d'action révolutionnaire fut approuvée de principe. Mais le mouvement interne fut trop faible pour pousser le Parti sur le chemin d'une offensive politique. Selon la bonne vieille tradition du Parti, l'affaire se termina en discussions et en résolutions platoniques.

Six ou sept ans auparavant, le combat révolutionnaire avait connu un reflux. En Russie, la contre-révolution avait triomphé et le prolétariat connaissait une période d'abaissement. En Autriche, les conquêtes ouvrières s'effritèrent rapidement ; la lutte des nationalités redoubla dans l'arène du droit de vote, le paragraphe 14 fut reconduit et réduisit la Social-démocratie à l'impuissance [10].

En Angleterre, le Parti ouvrier reprit ses étroites relations avec les libéraux dont il s'était séparé. En France, les syndicalistes se tinrent sur des positions réformistes, tandis que Hervé se «retournait»... dans les plus brefs délais. Les révisionnistes allemands relevèrent la tête car le destin leur accordait une éclatante revanche. Les marxistes devaient se borner à la défensive. Les efforts de l'aile gauche, pour inciter le Parti à une politique plus active demeurèrent vains. Le Centre-droit se rapprochait de l'aile droite, isolant les radicaux. Se reprenant après le coup de 1905, le conservatisme triomphait sur toute la ligne. Toute l'énergie du Parti se concentra sur une réorganisation automatique : nouveaux membres, nouveaux journaux, nouveaux abonnés. Après avoir cultivé l'attentisme «possibiliste», le Parti se donnait comme objectif le culte de l'organisation.

Jamais peut-être, le culte de l'inertie organisatrice n'avait régné aussi illimité dans les rangs de la Social-démocratie. Il n'y a pas de doute que la question de conserver la caisse, les maisons des travailleurs, les imprimeries jouait un grand rôle au sein du groupe parlementaire devant les problèmes de la guerre. Voici le premier argument tel que je l'entendis des lèvres de Molkenbuhr : «Aurions-nous agi autrement, nous aurions conduit l'organisation à sa ruine.» Qu'il est beau de penser que des 91 journaux du Parti, aucun n'a élevé une protestation contre la violation de la neutralité belge ! Aucun ! Après la levée des lois d'exception, le Parti ne se résolut pas, pendant longtemps, à acquérir ses propres imprimeries, de peur que le gouvernement ne les confisque en cas d'événements graves. Maintenant avec 65 imprimeries, la hiérarchie du Parti craint de prendre une décision définitive, de peur qu'on ne les lui confisque ! Bel épisode que celui de Vorwaerts demandant la permission de paraître avec un programme guerrier ! Il promettait de remettre à plus tard la lutte des classes. Les amis sincères de la Social-démocratie éprouvèrent un sentiment de honte en recevant le précieux journal du Comité central avec l'entête humiliante : «Le Haut-Commandement». Si le Vorwaerts était resté interdit, il y aurait eu là un fait politique important dont le Parti aurait pu profiter plus tard, plus important que celui de la publication du journal avec l'estampille du «Haut Commandement». Comme le Parti tient plus à son organisation et ses publications qu'à ses conceptions politiques, Vorwaerts existe en tant que double témoin de l'insolence sans bornes des dirigeants Junkers à Louvain et à Berlin et du «possibilisme» illimité de la Social-démocratie.

L'aile droite adopta une position plutôt «de principe», issue des conceptions politiques. Ces conceptions fondamentales du Réformisme allemand furent exposées par Wolfgang Heine au cours d'une discussion amusante : faut-il se précipiter hors du Reichstag en criant «Hoch ! Hoch der Kaiser !» (Vive l'empereur !), ou tout simplement rester assis ?

«L'établissement d'une République n'a aucune chance actuellement, et pendant longtemps dans le futur, et par conséquent la question n'a pas sa place dans notre politique courante... Seule la coopération avec la bourgeoisie libérale peut amener à des succès pratiques. Mais la solidarité parlementaire serait mise en difficulté par les démonstrations qui offenseraient la majorité monarchiste du Reichstag.»

Si seulement la perspective d'offenser l'étiquette impériale empêche l'union avec la bourgeoisie libérale, que dire alors de ce qui se passerait au moment du péril ! Alors la rupture avec la «nation bourgeoise» interdirait tout espoir de réformes et tout espoir aux réformistes ! Cette conduite dictée aux routiniers du Centre-droit par la simple nécessité de sauvegarder «l'organisation» se complète chez les révisionnistes, de conceptions politiques. Le point de vue de ces derniers est bien plus étoffé et a fini par l'emporter. Presque toute la presse du Parti insiste sur ce qu'elle dénonçait si violemment autrefois : sur le fait que la conduite patriotique des travailleurs doit leur assurer, après la guerre, l'indulgence des classes possédantes. La Social-démocratie ne s'est pas comportée en force révolutionnaire ne se laissant pas emporter par le tourbillon nationaliste et attendant le moment favorable d'agir en coopération avec les autres fractions de l'Internationale pour se mêler au cours des événements, non, elle s'est comportée comme un lourd convoi militaire menacé par la cavalerie ennemie. Elle a compromis toute la destinée de l'Internationale en se conduisant comme un Etat conservateur dans l'Etat.

«Regarde ce qu’il se passe en Belgique !», écrivait le journal Vorwaerts animant l'esprit guerrier des travailleurs combattants. Là-bas, les maisons ouvrières sont transformées en hôpitaux, les journaux sont supprimés, la vie est écrasée !» [11]

 


 

«Tiens bon ! jusqu'à la victoire finale !» (toujours extrait de Vorwaerts). En d'autres termes : «Détruisez encore plus et plus loin, effrayez-vous vous-mêmes de ce que vos mains ont fait !» «Regarde ce qui se passe en Belgique.»

Ce qui vient d'être dit plus haut s'adresse non seulement à la Social-démocratie allemande, mais à toutes les fractions de l'Internationale. Mais ceci n'épuise pas la question : «quelles sont les raisons de la faillite de l'Internationale ?». Il reste un facteur non encore cité qui est à la base des événements que nous traversons. L'Impérialisme, la dépendance de la lutte prolétarienne et sa lutte professionnelle contre les succès de l'Impérialisme posent une question qui, à notre connaissance, n'a pas été examinée par la presse socialiste. Nous ne pouvons nous livrer à ces considérations dans le cadre d'un pamphlet politique qui fait l'objet de notre brochure. Tout ce que nous pouvons dire à ce sujet sera obligatoirement sommaire.

Le prolétariat est intimement intéressé au développement des forces productrices. Le pouvoir, tel qu'il s'est forgé par les révolutions et les guerres de 89 à 70, est le type fondamental du développement économique de cette période. Le prolétariat a pleinement et consciemment collaboré au développement des forces productrices sur une base nationale. Il a soutenu la bourgeoisie dans sa lutte contre les ennemis extérieurs et dans son combat contre la monarchie, le féodalisme et l'Eglise, pour un régime de démocratie. Quand la bourgeoisie occupa le pouvoir, autrement dit prit une position réactionnaire, le prolétariat reprit le travail historique de celle-ci. Pratiquant envers elle une politique de conciliation, de culture et de démocratie, il participa à l'accroissement du marché national. Il était intéressé économiquement par la culture et la démocratisation des autres nations, consommateurs ou fournisseurs par rapport à son propre pays. Là réside le plus grand devoir de la solidarité prolétarienne internationale, non seulement comme but, mais comme politique quotidienne. La lutte contre les parasites féodaux, les exigences impitoyables du militarisme contre les exactions des propriétaires terriens servirent le développement des forces productrices. C'est pourquoi une écrasante majorité des syndicats allemands se rallia à la Social-démocratie. L'organisation professionnelle du prolétariat ressent profondément toute atteinte au développement cité ci-dessus.

Quand le Capitalisme passa du stade national au stade impérialiste et mondial, l'industrie de chaque pays, et en même temps la lutte du prolétariat, se trouvèrent sous la dépendance directe des fluctuations du marché mondial qui se développe et se garantit par la création de flottes de combat. Autrement dit : en contradiction avec les intérêts directs de classe des travailleurs, ceux des différentes couches du prolétariat se firent de plus en plus nombreux et dépendirent de plus en plus directement de la politique extérieure du gouvernement. L'Angleterre la première fonda son développement capitaliste sur les bases de la rapacité impérialiste. Elle intéressa économiquement les couches supérieures des travailleurs à son hégémonie. Le travailleur anglais diminua sa lutte contre la bourgeoisie, profitant de l'exploitation des peuples arriérés. Il se départit de sa politique isolée quand l'Angleterre commença à perdre sa suprématie commerciale au bénéfice de son plus redoutable concurrent : l'Allemagne. Celle-ci croissait, non seulement comme puissance mondiale, mais aussi militaire, et la dépendance matérielle et morale de larges cercles du prolétariat vis-à-vis de l'impérialisme ne faisait qu'augmenter. Le 11 août, Vorwaerts écrivait «que les ouvriers allemands considèrent la neutralité italienne en purs chauvins, ces ouvriers qui se considéraient comme politiquement conscients et à qui, tant d'années, on avait avec un très maigre succès dénoncé les périls de l'Impérialisme»

Cela n'a pas empêché Vorwaerts de fournir aux ouvriers allemands des arguments «nationaux» et «démocratiques» pour les inciter à défendre l’œuvre sanglante de l'Impérialisme (chez beaucoup de feuilletonistes, l'échine est aussi souple que la plume). Mais tout ceci ne change rien au fait que les travailleurs allemands n'ont pas trouvé au moment décisif l'opportunité de faire éclater leur hostilité au régime — au contraire ils ont exécuté ses ordres avec un zèle remarquable, le tout couvert d'une pompeuse phraséologie nationale et démocratique.

Ce n'est pas la première fois que l'Impérialisme «socialiste» a trouvé des défenseurs dans la Social-démocratie. Il suffit de se souvenir qu'au Congrès de Stuttgart la majorité de la délégation allemande — pour la plupart des fonctionnaires du parti — vota contre la résolution marxiste sur la question des colonies. Ce fait qui fit alors sensation, reçoit maintenant sa pleine signification à la lumière des événements actuels. La presse lie la destinée du travailleur allemand à celle des Hohenzollern. Nier les tendances impérialistes au sein de l'Internationale et le rôle immense qu'elles ont joué dans la conduite des Partis socialistes, c'est fermer les yeux à l'évidence. Ces faits sont troublants. Mais en eux réside l’inéluctabilité de la crise révolutionnaire. Tant que le Capitalisme avait une base nationale, le prolétariat ne pouvait pas ne pas collaborer par l'intermédiaire du Parlement, des conseils communaux et par son activité dans le développement des forces de production. Les tentatives des anarchistes d'opposer à la lutte politique de la Social-démocratie une agitation formellement révolutionnaire échouèrent complètement, se terminant pour eux par l'isolement et l'extinction. Pour autant que le pouvoir capitaliste devient mondial, c'est-à-dire impérialiste, le prolétariat ne peut lui faire obstacle sur la base du programme (appelé minimal) fondé sur les conditions de coexistence des travailleurs et d'un gouvernement national. Dans la lutte des tarifs douaniers et la reconnaissance légale, le mouvement ouvrier ne peut déployer l'énergie dont il faisait preuve contre le féodalisme. Il doit renouveler ses méthodes de combat, car obligé de s'adapter au changement constant du marché, il tombe matériellement et moralement sous la coupe de l'Impérialisme. Pour lui opposer ses dernières forces, le prolétariat ne peut que se rassembler sous le drapeau du Socialisme. La classe ouvrière est d'autant plus désarmée que son immense organisation se tient encore sur le terrain du Possibilisme. Elle ne peut espérer vaincre qu'en s'engageant sur la voie de la lutte social-révolutionnaire.

La défaite de la IIe Internationale est avant tout la faillite de son système tactique. Les méthodes employées par une opposition parlementaire ne sont pas seulement infructueuses objectivement, mais perdent toute valeur aux yeux des travailleurs qui voient clairement l'Impérialisme se profiler derrière les parlementaires et qui constatent qu'ils dépendent de plus en plus des succès de ce dernier sur le marché mondial. Tout socialiste qui pense se rend compte que le passage du Possibilisme à la Révolution ne peut se faire que par des convulsions historiques. Mais, par contre, que celles-ci fassent s'écrouler l'Internationale, personne ne l'avait prévu !

L'Histoire travaille avec une cruauté gigantesque. Que signifie pour elle la cathédrale de Reims ? Que peuvent compter des centaines ou des milliers de réputations politiques ! Qu'est-ce pour elle que la vie de millions d'hommes ? Le prolétariat s'est tenu trop longtemps à un stade de préparation, plus longtemps que ne le pensaient ses fondateurs. L'Histoire a pris le balai, a balayé l'Internationale des Epigones et a jeté des millions d'êtres humains sur le champ de bataille où leur sang s'écoule avec leurs dernières illusions ! Effroyable expérience ! De sa conclusion dépend peut-être la destinée de la culture européenne.

 

 

L'ÉPOPÉE RÉVOLUTIONNAIRE

 

A la fin du siècle dernier, se déroulait en Allemagne une âpre discussion sur le thème suivant : l'influence de l'industrialisation sur la force militaire du pays. Les politiques agrariens et des écrivains, tels que Zehring, Karl Ballod et Georges Hansen, découvrirent que le rapide accroissement de la population urbaine au détriment des paysans minait la base de la puissance militaire et en tirèrent — évidemment ! — des conclusions patriotiques en faveur du protectionnisme agrarien. Brentano et son école prirent le point de vue diamétralement opposé. Ils prétendaient que l'industrialisation créait de nouvelles ressources financières et techniques et donnait aux prolétaires cette force vive qui est capable de produire de nouveaux moyens de défense et d'attaque. Brentano tire leçon de la guerre de 1870 : «les régiments originaires de la Westphalie fortement industrialisée constituent une élite», et il explique ce fait par une meilleure capacité de l'ouvrier de s'adapter aux circonstances. Il n'est pas indispensable de chercher qui a raison dans cette querelle des deux écoles. La guerre démontre que l'Allemagne, qui a eu les plus grands succès sur la voie du Capitalisme, s'est montrée capable de déployer la plus grande force militaire. Cette guerre fournit la preuve que, dans toutes les nations belligérantes, le prolétariat peut montrer une énergie colossale. Ce n'est pas «l'héroïsme» passif de la paysannerie soumise au fatalisme et aux superstitions de la religion. C'est un héroïsme individualisé, pleinement conscient de ses actes, que celui de l'ouvrier. Hélas ! l'Idée pour laquelle combattent les travailleurs est celle du nationalisme belliqueux, l'ennemi mortel du prolétariat. Les classes dirigeantes se sont révélées assez fortes pour imposer leurs vues aux travailleurs, et ces derniers sacrifient leur intelligence, leurs passions et leurs capacités au service de leurs ennemis. Ce fait souligne l'effrayante défaite du Socialisme. Mais on découvre en lui la possibilité d'une victoire définitive. Sans le moindre doute cette classe qui montre tant d'abnégation dans les combats fera preuve d'encore plus de qualités quand le cours des événements la conduira sur les chemins où l'attend sa mission historique.

La prise de conscience, l'instruction et l'organisation du prolétariat ont fait découvrir en lui des sources immenses d'énergie révolutionnaire qui n'ont pas trouvé d'exutoire dans la lutte quotidienne. La Social-démocratie a appelé à la prise de conscience matérielle les couches supérieures du prolétariat, mais elle a freiné leur énergie révolutionnaire en les soumettant à une politique d'attentisme ; l'inéluctablement caractère réactionnaire et «freineur» de l'époque ne permettait pas au prolétaire de faire preuve d'abnégation et d'héroïsme, ce que l'Impérialisme exige de lui, à présent. Ce dernier arrive à son but en poussant les travailleurs sur des positions de «self-défense» nationale, ce qui signifiait pour ceux-ci la défense de tout ce qu'ils avaient créé — non seulement les richesses nationales, mais leurs organisations, tout ce qu'ils avaient conquis au cours de luttes incessantes et harassantes. L'Impérialisme a détruit l'équilibre instauré en démolissant les écluses et canalisé à son profit le torrent de l'énergie révolutionnaire.

Cette colossale expérience historique, qui a d'un seul coup renversé l'Internationale, cache néanmoins en lui-même un danger mortel pour la société bourgeoise. Le marteau arraché des mains du prolétaire a été remplacé par le fusil. Le travailleur aux pieds et poings liés par l'automatisme où l'a réduit le Capitalisme fait surface subitement quand il place les buts de la collectivité au-dessus des biens terrestres et même de sa vie. Avec les armes qu'il a façonnées lui-même, l'ouvrier a atteint une position telle que le sort du pouvoir dépend de lui ; Ceux qui, auparavant, le brimaient et le méprisaient, le flattent et se courbent devant lui. Il se familiarise avec les canons, ceux-là même qui, suivant Lassalle, sont la garantie de la Constitution. Il franchit des frontières, participe à des réquisitions, à des actes de violence. Des changements se produisent, jamais encore observés. Le prolétaire savait déjà que «la force prime le droit». Sa pensée politique lui fait voir la réalité à travers le «possibilisme» et le «légalisme» bourgeois. Il apprend maintenant à mépriser cette légalité et à la détruire. Dans sa psychologie, les moments statiques cèdent le pas aux moments dynamiques. Il apprend que, s'il ne peut contourner l'obstacle, il peut le renverser. Presque toute la population mâle d'une nation passe par l'effrayante école de la guerre qui forge un nouveau type d'homme. Au-dessus des normes bourgeoises, de sa morale, de son droit, de sa religion se dresse le poing de fer de la nécessité !

«Nécessité fait loi», a déclaré le chancelier. Les monarques s'exhibent publiquement et, en un langage de marchands forains, se reprochent mutuellement la responsabilité de la guerre ; les gouvernements trahissent solennellement la parole donnée, le clergé renie son Dieu en le crucifiant sur l'autel du militarisme ! N'est-il pas clair que ces faits doivent créer de profonds changements dans la psychologie des masses laborieuses, enlever leur hypnose devant le respect de la loi, créateur d'attentisme. Les classes possédantes, à leur grande horreur, doivent s'en persuader. Le prolétariat, ayant passé par l'école de la guerre, ressentira au premier heurt la force de parler un langage énergique. «Nécessité fait loi», répondra-t-il à celui qui fera allusion à la légalité. Cette cruelle nécessité qui règne en souveraine pendant et après la guerre sera capable de soulever les masses.

C'est le prolétaire qui ressentira le plus vivement l'état d'affaiblissement total où sera plongée l'Europe. Les ressources seront épuisées par la guerre et la possibilité de satisfaire les exigences des masses sera très limitée. Cela conduira à de profonds conflits politiques qui, s'élargissant et s'approfondissant, peuvent prendre le caractère d'une révolution sociale dont le cours et l'issue sont, évidemment, imprévisibles à l'heure actuelle.

D'autre part, la guerre, avec ses armées immenses et ses armes diaboliques de destruction, peut épuiser non seulement les ressources matérielles de la communauté, mais aussi les forces morales des prolétaires. Cette guerre n'a pas de but précis et limité, elle ne prend pas un caractère défensif ou offensif, elle ne peut qu'amener à la destruction de tous les participants. Ne rencontrant pas de résistance interne, elle peut durer plusieurs années avec des succès provisoires pour l'un et l'autre camp, jusqu'à l'épuisement total des principaux belligérants. Toute l'énergie combative du prolétariat peut s'éteindre en ce terrible travail d’autodestruction. Comme résultat, notre culture peut être rejetée en arrière pour des générations entières ! La paix, issue non de la volonté des peuples en guerre, mais de leur épuisement, ne pourrait être qu'une répétition de la paix de Bucarest qui termina la guerre des Balkans. Elle conserverait les mêmes contradictions, les mêmes antagonismes, les mêmes sources de conflit. L’œuvre de deux générations de socialistes serait noyée sous des flots de sang.

Quelle est, de ces perspectives, la plus vraisemblable ? Il n'est pas possible de le prévoir théoriquement. L'issue dépend de l'activité des forces vives de la communauté et, en tête, de la Social-démocratie révolutionnaire.

«Cessation immédiate des hostilités», voici le slogan au moyen duquel le Socialisme peut regrouper ses rangs disséminés. Le prolétariat ne peut mettre sa volonté de paix sous la dépendance des Etats-majors ; au contraire, il doit l'opposer aux conceptions de ceux-ci. Ce que les gouvernements appellent la lutte pour la conservation de ce qui est national n'est qu'une autodestruction. La «self-défense» authentique ne consiste plus qu'en la lutte pour la paix. Ce qui veut dire, pour nous, non seulement lutte pour sauver les biens culturels et matériels de l'humanité mais, par-dessus tout, lutte pour sauvegarder l'énergie révolutionnaire du prolétariat. Rassembler les forces du prolétariat dans la bataille pour la paix, c'est attaquer l'Impérialisme sur tous les fronts. Les conditions de paix conclues par les peuples et non par des «finasseries» entre diplomates doivent être les mêmes pour toute l’Internationale.

Aucune annexion ! Aucune contribution ! Le droit de chaque nation à son autodétermination ! Les Etats-Unis d'Europe — sans monarque, sans armée permanente, sans classe féodale dirigeante, sans diplomatie secrète !

La campagne pour la paix doit être menée simultanément et avec tous les moyens dont dispose la Social-démocratie. Ses thèmes sont : 1°) libérer les peuples de l'hypnose du nationalisme, 2°) épurer à fond les Partis officiels actuels du prolétariat. Les nationaux-revisionnistes et les sociaux-patriotes qui ont exploité les conquêtes du Socialisme et profité de son influence sur les masses laborieuses dans des buts national-militaristes, doivent être rejetés dans le camp des ennemis de classe du prolétariat. La Social-démocratie révolutionnaire n'a pas à craindre de demeurer isolée. Au contraire ! La guerre mène contre elle-même la plus farouche des propagandes. Chaque jour, de nouvelles masses viendront se grouper sous notre drapeau, si celui-ci est l'étendard glorieux de la paix et de la démocratie. Armés du slogan «Paix», nous isolerons la réaction belliciste et l'obligerons à battre en retraite.


Nous, marxistes révolutionnaires, n'avons aucune raison de perdre espoir. L'époque dans laquelle nous entrons sera notre époque. Le Marxisme n'est pas vaincu. Au contraire : si le grondement de l'artillerie sur tous les champs de bataille européens signifie la faillite des organisations historiques du prolétariat, il proclame la victoire théorique du Marxisme. Que reste-t-il à présent du développement «pacifique», de l'effondrement des contradictions capitalistes, de l'accroissement mesuré et progressif du Socialisme ? Les réformistes, qui espéraient «arriver» en faisant collaborer la Social-démocratie avec les Partis bourgeois, en sont réduits à souhaiter une victoire des armées nationales. Ils comptent sur les castes dirigeantes pour exaucer les vœux des prolétaires en récompense de leur patriotisme. Cette conception serait complètement «imbécile», si elle ne dissimulait pas un espoir beaucoup moins «idéaliste «: la victoire apporterait à la bourgeoisie de la nation victorieuse une base plus large d'enrichissement au détriment des autres bourgeoisies vaincues et permettrait un partage des «dépouilles» avec le prolétariat de cette nation au détriment des autres prolétaires. Le Réformisme socialiste s'est métamorphosé en Socialisme impérialiste.

Sous nos yeux, se produit la liquidation désastreuse de tout espoir en un meilleur bien-être du prolétariat mondial. Pour sortir de leur impasse, les réformistes cherchent, en contradiction avec leur doctrine, la force, non chez les travailleurs, mais chez les classes dirigeantes.

Après 1848, la bourgeoisie allemande renonça aux méthodes révolutionnaires. Elle confia aux féodaux le soin de régler la question de son développement par la solution guerrière. Le processus général du demi-siècle dernier a placé le prolétariat devant le problème de la Révolution. S'en détournant, les réformistes durent accepter les restes du Libéralisme bourgeois : ils laissent le soin aux féodaux de régler le problème que pose le prolétariat par la solution de la guerre. Mais là se termine l'analogie. La création de gouvernements nationaux a résolu le problème de la bourgeoisie pour toute l'époque passée et les guerres coloniales si nombreuses sont venues en complément pour élargir le champ d'action ouvert au développement capitaliste.

L'ère des guerres coloniales a conduit au conflit actuel. Après le partage du monde entre les puissances capitalistes, il ne restait plus à celles-ci qu'à s'arracher leurs conquêtes l'une à l'autre. Citons à nouveau les paroles de Georges Imer ! «Qu'on cesse de nous dire que le peuple allemand est arrivé trop tard»...

Un nouveau partage des colonies n'élargit pas la base du développement capitaliste ; ce qu'il gagne d'un côté, il le perd de l'autre. Un apaisement momentané de la lutte des classes en Allemagne ne serait atteint que par une recrudescence de ces mêmes conflits en Angleterre et en France et vice versa.

A ceci vient se joindre un facteur décisif : le réveil capitaliste des colonies auquel la guerre donnera une forte impulsion. La désorganisation de l’ordre mondial entraînera celle de l'ordre colonial. Les colonies perdront leur caractère «colonial». Quoi qu'il en soit de l'issue du conflit, le résultat ne peut en être que l'amoindrissement de la base du Capitalisme européen. La guerre ne résout pas la question du prolétariat ; au contraire, elle la rend plus aiguë. Et voici le monde capitaliste placé devant ces deux possibilités : Guerre permanente ou Révolution du prolétariat. Si la guerre a «passé par-dessus» la tête de la IIe Internationale, ses conséquences immédiates la feront passer par-dessus celle de la bourgeoisie mondiale. Nous ne nous livrons pas au désespoir devant le naufrage de l'Internationale, cette vieille forme idéologique balayée par l'Histoire L'ère révolutionnaire sera créée à partir des sources inépuisables du prolétariat qui s'élèveront à la hauteur des nouveaux problèmes. Nous nous mettons à l'ouvrage sous les aboiements enragés des mercenaires et le glapissement patriotique des chacals capitalistes. Nous gardons la tête froide au milieu de cette musique infernale de mort. Nous gardons la vue claire et nous nous sentons l'unique force créatrice de l'avenir ! Nous sommes plus nombreux qu'il ne le paraît ! Demain, nous serons incomparablement plus nombreux qu'aujourd'hui. Soixante-sept ans après la publication du «Manifeste», se grouperont sous notre drapeau des millions d'hommes qui n'ont rien à perdre, sauf leurs buts !

 


Notes

[9]. Tory : conservateurs anglais auxquels Heydemann appartint dans sa jeunesse. Il fut le leader de l'organisation social-démocrate britannique jusqu'à la guerre.

[10]. Le paragraphe 14 de la Constitution offrait à la monarchie et à la bureaucratie un champ très vaste pour leurs «créations» extraparlementaires.

[11]. Un correspondant de Vorwaerts raconta sur le mode sentimental, comment, recherchant des camarades belges dans la Maison du Peuple à Bruxelles, il tomba sur un hôpital de campagne allemand. Qu'avait-il besoin de ces camarades belges ? «Pour les gagner à la... cause du peuple allemand» — à un moment, où Bruxelles était déjà «conquis» à la «cause du peuple allemand».

 


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