1917

Cet article a été publié dans le journal de langue russe New York Novy Mir (New World) le 17 mars 1917. Il a été publié en russe en 1923 dans la Voina i Revoliutsiia (Guerre et Révolution), v . 2, p. 434-438. Il a été publié en anglais dans Trotsky Speaks. Traduction du MIA, source WSWS


Œuvres - mars 1917

Léon Trotsky

Deux visages (forces internes de la révolution russe)

17 mars 1917


Examinons de plus près ce qui se passe.

Nikolai a été renversé et, selon certaines sources, est même détenu. Les Cent noirs les plus en vue ont été arrêtés, et certains des plus détestés ont été tués. Un nouveau ministère a été formé avec des octobristes, des libéraux et le radical Kerensky. Une amnistie générale a été déclarée.

Ce sont des faits frappants, des faits majeurs. Ce sont ces faits qui sont les plus visibles pour le monde extérieur. Sur la base de ces changements aux plus hauts niveaux du gouvernement, la bourgeoisie européenne et américaine évalue la signification des événements et déclare que la révolution a été victorieuse et a pris fin.

Le Tsar et ses Cent Noirs se sont battus uniquement pour conserver le pouvoir. La guerre, les plans impérialistes de la bourgeoisie russe, les intérêts des «Alliés» - tout cela les plaçait à l'arrière-plan. Ils étaient prêts à tout moment à conclure une paix avec les Hohenzollern et les Habsbourg afin de libérer leurs régiments les plus fiables et les diriger contre leur propre peuple.

Le Bloc progressiste à la Douma n'a pas eu confiance en le Tsar et ses ministres. Ce bloc était composé de divers partis de la bourgeoisie russe. Il avait deux objectifs : le premier, poursuivre la guerre jusqu'à la fin, jusqu'à la victoire ; le second, la réforme interne du pays : plus d'ordre, de contrôle, de responsabilité. La bourgeoisie russe a besoin d'une victoire pour conquérir des marchés, pour obtenir du territoire, pour devenir riche. La bourgeoisie russe a besoin de réformes surtout pour rendre la victoire possible.

Mais le bloc progressiste-impérialiste voulait des réformes pacifiques. Les libéraux avaient l'intention d'exercer la pression de la Douma sur la monarchie et de la mettre en échec avec la coopération des gouvernements britannique et français. Ils ne voulaient pas une révolution. Ils savaient qu'une révolution qui placerait la classe ouvrière à l'avant-garde signifierait une menace pour leur domination et surtout une menace pour leurs plans impérialistes. Les masses ouvrières - dans les villes, dans les villages et dans l'armée elle-même - veulent la paix. Les libéraux le savent. Par conséquent, ils ont toujours été ennemis de la révolution. Il y a quelques mois, Miliukov a déclaré à la Douma : "Si une révolution était nécessaire pour la victoire, je serais contre la victoire".

Mais maintenant les libéraux sont venus au pouvoir grâce à la révolution. Les journalistes bourgeois ne voient que ce fait. En tant que nouveau ministre des Affaires étrangères, Milioukov a déjà déclaré que la révolution avait été menée au nom de la conquête sur l'ennemi étranger et que le nouveau gouvernement s'est engagé à mener la guerre jusqu'à la fin. La bourse des munitions de New York a fait le bilan de la révolution russe de cette façon : les libéraux sont au pouvoir, cela signifie que davantage d'obus seront nécessaires.

A la Bourse il y a beaucoup de gens intelligents, et il y a aussi des gens intelligents parmi les journalistes. Mais ils révèlent tous leur stupidité complète dès qu'il s'agit de mouvements de masse. Il leur semble que Milioukov gère la révolution, tout comme ils gèrent leurs banques ou les bureaux de leurs journaux. Ils ne voient que le reflet gouvernemental et libéral des évènements en cours, de la mousse à la surface d'une crue historique.

Si le mécontentement longtemps contenu des masses a éclaté en surface si tard, au trente-deuxième mois de la guerre, ce n'est pas parce que les masses avaient buté sur un barrage de police considérablement affaibli par la prolongation de la guerre. C'est parce que tous les corps et institutions libéraux, jusqu'à leurs sbires sociaux-patriotes, exerçaient une énorme pression politique sur les couches les moins conscientes de la classe ouvrière, essayant de leur inculquer le besoin d'une discipline et d'un ordre «patriotique». Selon des dépêches récentes, au dernier moment, quand les femmes affamées sont descendues dans les rues et les travailleurs se préparèrent à les soutenir par une grève générale, la bourgeoisie libérale, a tenté de freiner le développement des événements par des appels et des exhortations, tout comme l'une des héroïnes de Dickens voulait freiner la marée montante avec un balai.

Mais le mouvement a grossi d'en bas, des quartiers ouvriers. Après des jours et des heures d'indécision, d'échange de coups de feu et d'escarmouches, les troupes rejoignirent les insurgés, à commencer par les meilleures unités des masses sous les armes. L'ancien régime s'est avéré épuisé, paralysé, anéanti. Les bureaucrates Cent Noirs se sont cachés, comme les cafards, dans leurs coins.

Puis, vint le tournant de la Douma. À la dernière minute, le tsar avait essayé de la dissoudre. Et elle aurait été dissoute dans la soumission, «à l'exemple des années passées», s'il avait eu l'opportunité de le faire. Mais dans les capitales, le peuple révolutionnaire régnait déjà, ce peuple qui, contre la volonté de la bourgeoisie libérale, était descendu dans les rues pour combattre. L'armée était avec le peuple. Et si la bourgeoisie n'avait pas tenté d'organiser son propre régime, un gouvernement révolutionnaire aurait émergé des masses ouvrières insurgées. La Douma du 3 juin n'aurait jamais osé ôter le pouvoir des mains du tsarisme. Mais la bourgeoisie ne pouvait manquer d'utiliser l'interrègne qui s'était créé : la monarchie avait temporairement disparu de la face du monde, mais un régime révolutionnaire n'avait toujours pas été mis en place.

Il est fort probable, et même au delà de tout doute, que les Rodzianko, même dans cette situation, auraient essayé de s'esquiver. Mais les yeux toujours vigilants des ambassades britanniques et françaises les surveillaient. Les «Alliés» ont sans aucun doute participé à la création du Gouvernement provisoire. Pris entre une paix séparée venant de Nikolai et une paix révolutionnaire venant des masses ouvrières, les gouvernements alliés considéraient que le seul salut était dans un transfert du pouvoir entre les mains du bloc progressiste-impérialiste. La bourgeoisie russe est maintenant financièrement très dépendante de Londres, et le «conseil» venant de l'émissaire britannique a été reçu par eux comme un ordre. Malgré toute leur histoire antérieure, malgré leurs propres politiques, malgré leur propre volonté, les bourgeois libéraux se sont retrouvés au pouvoir.

Maintenant Milioukov a parlé de poursuivre de la guerre "jusqu'à la fin". Ces mots ne se sont pas formés facilement sur ses lèvres : il sait qu'ils doivent susciter l'indignation des masses populaires contre le nouveau régime. Mais Milioukov a été obligé de les dire pour Londres, pour Paris et pour... les bourses américaines. Il est fort probable que Milioukov a télégraphié sa déclaration belliqueuse vers les pays étrangers, tout en la dissimulant dans son pays. Car Milioukov sait très bien qu'il ne pourra pas, dans les conditions actuelles, faire la guerre, écraser l'Allemagne, démembrer l'Autriche et se saisir à la fois de Constantinople et de la Pologne.

Les masses se sont rebellées en demandant le pain et la paix. L'apparition au pouvoir de quelques libéraux n'a pas nourri les affamés ni guéri les blessures de quiconque. Afin de satisfaire les besoins les plus aigus et les plus immédiats du peuple, la paix est nécessaire. Mais le bloc libéral-impérialiste n'ose même pas mentionner la paix. Tout d'abord, à cause des Alliés. Ensuite, parce que la bourgeoisie libérale russe assume aux yeux du peuple une part énorme des responsabilité de la guerre. Les Milioukov et les Gouchkov, avec la camarilla des Romanov, ont plongé le pays dans cette horrible aventure impérialiste. Arrêter cette guerre misérable, et revenirau point de départ, signifierait qu'ils devraient des comptes au peuple. Les Milioukov et les Gouchkov craignent la fin de la guerre, pas moins qu'ils ne craignent la révolution.

C'est comme cela qu'ils sont au pouvoir : ils doivent mener la guerre, mais ils ne peuvent pas compter sur la victoire. Ils craignent le peuple, et le peuple ne les croit pas.

"... dès le début prêts à trahir le peuple et à prêts au compromis avec les représentants couronnés de l'ancienne société, car ils appartiennent eux-mêmes à l'ancienne société ; ... pas à la barre de la révolution parce que le peuple étaient derrière eux, mais parce que le peuple les poussaient vers l'avant ; ... sans foi en eux-mêmes, sans foi dans le peuple, en grognant contre ceux du dessus, tremblant devant ceux du dessous ; égoïstes des côtés, et conscients de leur égoïsme ; révolutionnaires envers les conservateurs et conservateurs envers les révolutionnaires ; ne faisant pas confiance à leurs propres slogans, utilisant des phrases plutôt que des idées ; effrayés par le tourbillon du monde et l'exploitant en même temps, — ... banals, car ils sont dépourvus d'originalité, originaux seulement par leur banalité, — profitant de leurs propres désirs ; sans initiative, sans foi en eux-mêmes, sans foi dans le peuple, sans mission historique mondiale, — ils sont comme un vieillard maudit qui a été condamné à profiter pour ses intérêts séniles des premiers mouvements jeunes d'un peuple puissant, — sans yeux, sans oreilles, sans dents, sans tout, c'est ainsi que la bourgeoisie prussienne était à la tête de l'Etat prussien après la révolution de mars." (Karl Marx,« La Bourgeoisie et la Révolution »[1848]).

Ces mots de notre grand maître contiennent un portrait parfait de la bourgeoisie libérale russe telle qu'elle est devant nous à la tête du pouvoir après notre révolution de mars. «Sans foi en elle-même, sans foi dans le peuple, sans yeux, sans dents», c'est son visage politique.

Heureusement pour la Russie et l'Europe, la révolution russe a un autre vrai visage : les télégrammes annoncent que, en opposition au gouvernement provisoire, il y a un comité ouvrier qui a déjà exprimé une protestation contre la tentative des libéraux de voler la révolution et de trahir le peuple au bénéfice de la monarchie.

Si la révolution devait s'arrêter aujourd'hui, comme l'exige le libéralisme, le lendemain, la réaction aristocratique-bureaucratique tsariste rassemblerait ses forces et chasserait les Gouchkov et les Milioukov de leurs tranchées ministérielles précaires, tout comme la contre-révolution prussienne en son temps avait chassé tous les représentants du libéralisme prussien. Mais la révolution russe ne s'arrête pas. Et dans son développement futur, elle va balayer les libéraux bourgeois qui obstruent son chemin, tout comme elle balaie aujourd'hui la réaction tsariste.

Léon Trotsky, Novy Mir, 17 mars 1917


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