1917

Cet article a été publié dans le journal de langue russe de New York Novy Mir (New World) le 20 mars 1917. Il a été republié en russe en 1923 dans Voina i Revoliutsiia (Guerre et Révolution) , v . 2, p. 440-443. Il est paru en anglais dans Trotsky Speaks. Traduction du MIA, source WSWS.


Œuvres - mars 1917

Léon Trotsky

La guerre ou la paix ? (Les forces intérieures de la Révolution)

20 mars 1917


La question principale, qui intéresse maintenant les gouvernements et les peuples du monde entier, est : quelle influence la révolution russe aura-t-elle au cours de la guerre ? Est-ce que cela rapprochera la paix ? Ou, au contraire, tout l'enthousiasme de ceux éveillés par la révolution sera-t-il dirigé vers une continuation exacerbée de la guerre ?

C'est une question majeure. De la réponse qui y sera donnée dépend, d'une manière ou d'une autre, non seulement le sort de la guerre, mais aussi le destin de la révolution elle-même.

En 1905, Milioukov, aujourd'hui ministre des Affaires étrangères, qualifiait la guerre russo-japonaise d'aventure et exigeait qu'elle se termine le plus tôt possible. L'ensemble de la presse libérale et radicale écrivait sur le même ton. A cette époque les organisations les plus importantes des industriels appelaient à une paix immédiate - malgré des défaites sans précédent - . Comment expliquer cela ? Ils avaient l'espoir de réformes à l'intérieur. L'établissement d'un système constitutionnel, le contrôle parlementaire sur le budget et l'économie de l'Etat en général, le progrès du système éducatif et, en particulier, l'attribution de terres aux paysans, étaient censés relever le niveau économique du pays, accroître le bien-être de la population et, par conséquent, créer un énorme marché domestique pour l'industrie. Il est vrai que même alors, il y a douze ans, la bourgeoisie russe était prête à jeter son dévolu sur des terres étrangères. Mais elle a estimé que l'émancipation de la paysannerie créerait pour ses affaires un marché incomparablement plus large que la Mandchourie ou la Corée.

Il s'est avéré cependant que la démocratisation du pays et l'émancipation de la paysannerie n'était pas une tâche aussi simple. Ni le tsar, ni sa bureaucratie, ni la noblesse n'étaient prêts à céder volontairement un seul iota de leurs droits. Il était impossible, par des exhortations libérales, d'arracher de leurs mains l'appareil de l'État et les terres. Il fallait pour cela une offensive révolutionnaire puissante des masses. La bourgeoisie n'en voulait pas. Les soulèvements des paysans, la lutte toujours montante du prolétariat, et la croissance de la rébellion dans l'armée rejetèrent la bourgeoisie libérale dans le camp de la bureaucratie tsariste et de la noblesse réactionnaire. Leur coup d'Etat a été scellé par le coup d'état du 3 juin 1907. De ce coup d'Etat sortirent la troisième et l'actuelle [quatrième] Douma.

Les paysans n'ont pas reçu de terres. Les structures étatiques ont changé plus de forme que de substance. La création d'un marché intérieur prospère composé d'agriculteurs propriétaires fonciers, ressemblant à des agriculteurs américains, n'a pas eu lieu. S'étant réconciliées avec le régime du 3 juin, les classes capitalistes ont porté leur attention sur la conquête des marchés étrangers. Une nouvelle période de l'impérialisme russe a commencé - avec un état dispendieux et une économie militarisée, et des appétits insatiables. Guchkov, actuel ministre de la Guerre, a participé à la Commission de Défense d'Etat, qui préconisa un acroissement rapide de l'armée et de la marine. Milioukov, le ministre actuel des Affaires étrangères, a élaboré un programme de conquêtes mondiales et l'a exposé à travers toute l'Europe.

Une très grande part de la responsabilité de la guerre actuelle repose sur l'impérialisme russe et ses représentants octobristes et cadets : dans ce domaine, nos Guchkov et Miliukov n'ont pas le droit de reprocher quoi que soit aux bachibouzouks de l'impérialisme allemand : ils sont de la même espèce.

Par la grâce de la révolution, qu'ils ne voulaient pas et contre laquelle ils se sont battus, Guchkov et Milioukov sont aujourd'hui au pouvoir. Ils veulent continuer la guerre. Ils veulent la victoire. Bien sûr ! Ce sont eux qui ont traîné le pays dans la guerre pour l'intérêt du capital. Toute leur opposition au tsarisme découle de leurs appétits impérialistes insatisfaits. Tant que la clique de Nicolas II était au pouvoir, les intérêts dynastiques et aristocratico-réactionnaires prévalaient en politique étrangère. C'est précisément pour cette raison que Berlin et Vienne ont toujours espéré conclure une paix séparée avec la Russie. Maintenant, cependant, ce sont les intérêts de l'impérialisme à l'état pur qui sont inscrits sur la bannière gouvernementale. "Le gouvernement tsariste n'est plus", disent au peuple les Guchkov et Miliukov, "maintenant, vous devez verser votre sang pour nos intérêts nationaux communs". Et ce que les impérialistes russes comprennent par "les intérêts nationaux" c'est le retour de la Pologne dans le giron de la Russie, ainsi que la conquête de la Galicie, de Constantinople, de l'Arménie et de la Perse. En d'autres termes, la Russie prend sa place dans les rangs impérialistes avec d'autres États européens, et avant tout avec ses alliés : la Grande-Bretagne et la France.

En Angleterre, il y a une monarchie parlementaire, en France, une république. Des deux côtés du Channel, les libéraux ou même les social-patriotes sont au pouvoir. Mais cela ne change pas le moins du monde le caractère impérialiste de la guerre. Au contraire, cela le révèle plus clairement. Et en Angleterre et en France, les ouvriers révolutionnaires mènent une lutte irréconciliable contre la guerre.

La transition d'un impérialisme dynastique-aristocratique à un impérialisme purement bourgeois ne peut en aucun cas réconcilier prolétariat de Russie avec la guerre. La lutte internationale contre le bain de sang mondial et l'impérialisme est maintenant plus que jamais notre tâche. Et les derniers télégrammes reçus, annonçant l'agitation anti-guerre dans les rues de Petrograd, montrent que nos camarades accomplissent courageusement leur devoir.

La vanité impérialiste de Milioukov – chercher l'écrasement de l'Allemagne, de l'Autriche-Hongrie et de la Turquie - est maintenant plus que jamais un atout dans les mains des Hohenzollern et des Habsbourg. Avant même que le nouveau gouvernement libéral-impérialiste ait commencé à réformer son armée, il aide les Hohenzollern à élever l'esprit patriotique et à restaurer l'"unité nationale" effondrée du peuple allemand. Si le prolétariat allemand était en droit de penser que tout le peuple, y compris le prolétariat russe, force principale de la révolution, défend le nouveau gouvernement bourgeois, ce serait un coup terrible pour nos camarades de pensée, les socialistes révolutionnaires d'Allemagne. Transformer le prolétariat russe en chair à canon patriotique au service de la bourgeoisie libérale russe placerait immédiatement les masses ouvrières allemandes dans le camp du chauvinisme et retarderait pour longtemps le développement de la révolution en Allemagne.

Le principal devoir du prolétariat révolutionnaire en Russie est de montrer qu'il n'y a aucune force réelle derrière la funeste volonté impérialiste de la bourgeoisie libérale, car elle n'a pas le soutien des masses ouvrières. La révolution russe doit révéler son réel visage au monde, c'est-à-dire son hostilité irréconciliable non seulement à la réaction de la dynastie aristocratique, mais aussi bien à l'impérialisme libéral.

Le futur développement de la lutte révolutionnaire et la création d'un gouvernement des ouvriers révolutionnaires, soutenu par les profondeurs du peuple, portera un coup mortel aux Hohenzollern, car cela stimulera puissamment le mouvement révolutionnaire du prolétariat allemand, ainsi que les masses de la classe ouvrière dans les autres pays européens. Si la première révolution russe de 1905 a entraîné un éveil révolutionnaire en Asie, en Perse, en Turquie, en Chine, alors la seconde révolution russe sera le début d'une puissante lutte sociale révolutionnaire en Europe. Seule cette lutte apportera une véritable paix dans une Europe ensanglantée.

Non, le prolétariat russe ne permettra pas qu'il soit attelé au char de l'impérialisme de Milioukov. Sur la bannière de la social-démocratie de Russie, les slogans de l'internationalisme intransigeant brûlent maintenant plus clairement que jamais :

A bas les prédateurs impérialistes ! Vive le gouvernement ouvrier révolutionnaire ! Vive la paix et la fraternité entre les nations !

Léon Trotsky, Novy Mir, 20 mars 1917


Archives Trotsky Archives Internet des marxistes
Haut de la page Sommaire