1918

 En 1918, les services administratifs du comité central du Parti bolchevique demandèrent à quelques dirigeants du parti une notice biographique. Celle de Trotsky fût publiée en 1922 par la revue Proletarskaia Revoloutsia
Source : "Les Cahiers du Mouvement Ouvrier" n° 28


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Œuvres – 1918

Léon Trotsky

1918

 

notice biographique


Je suis né le 26 octobre 1879 au village de Ianovka, dans le gouvernement de Kherson, district d'Elizabethgrad, dans le domaine de mon père, colon-propriétaire foncier. Jusqu'à l'âge de neuf ans, je vécus à la campagne sans jamais la quitter. Puis, je partis comme externe étudier à la Realschule Saint-Paul d'Odessa. Pendant la durée de mes études, je fis preuve d'une grande application et je fus toujours le premier de la classe.

En seconde, je fus temporairement exclu de la classe pour avoir organisé une "protestation" contre le professeur de français. Peut-être faut-il voir là l'annonce des mauvaises relations futures avec nos très proches alliés les Français.

Lors de mon passage en septième, je fus transféré à Nicolaiev. Là, je fis pour la première fois la connaissance des milieux radicaux et de l'univers des idées révolutionnaires.

A Nicolaiev, vivait alors un jardinier tchèque, Frantz Frantzevitch Chvigovski, autour duquel se regroupaient des jeunes gens aux aspirations radicales vagues.

Je commençai d'abord par me considérer comme un adversaire du marxisme plutôt que comme un marxiste. J'allais alors sur mes dix-sept ans.

J'achevai mes sept années à l'école réale et tentai d'entrer comme auditeur libre à la faculté de mathématiques.
Puis, je nouai des liens avec les ouvriers de Nicolaiev, et surtout avec les membres d'une secte à tendance rationaliste, dont l'un des adhérents, I. A. Moukhine, est aujourd'hui, bien qu'il ne soit plus de première jeunesse, un militant bolchevique révolutionnaire expérimenté.

L'organisation des ouvriers de Nicolaiev s'étendit bientôt et prit le nom d'Union ouvrière du sud de la Russie. Nous éditâmes de nombreux tracts et un journal illégal, intitulé Nache Delo, à la ronéo. Tout cela était alors nouveau.

Une organisation du même type se constitua, en même temps, à Odessa. Je faisais souvent le voyage de Nicolaiev à Odessa ; je passais la nuit sur le bateau et la journée à chercher de la littérature révolutionnaire et à faire de l'agitation.

Le mouvement prit une grande ampleur ; l'Union des ouvriers du sud de la Russie de Nicolaiev regroupa jusqu'à deux cent cinquante ouvriers cotisants.

La gendarmerie de Nicolaiev, jusqu'alors indolente, se réveilla, et nous mit la main au collet sans tarder. A l'aide de deux provocateurs, elle arrêta presque tout notre groupe. Je fus arrêté le 28 janvier 1898.

Après, s'ouvrit l'épopée de la prison. On m'interna d'abord dans la prison de Nicolaiev, puis on me transporta dans celle de Kherson, et trois mois plus tard à Odessa, où je passai environ deux ans. Je fus condamné alors à quatre ans de déportation en Sibérie orientale, passai cinq mois à la prison de transit de Moscou, environ trois mois dans les prisons de transit d'Irkoutsk et d'Alexandrovsk, etc., en tout plus de deux ans et demi.

C"est en prison que je passai de façon définitive sur le terrain théorique du marxisme ; je dois pourtant préciser que dès avant mon arrestation en janvier 1898, j'avais pris le nom de "social-démocrate" et travaillé dans l'esprit de la lutte de classe prolétarienne.

Je passai deux de mes années d'exil environ au village d'Oust-Koust, dans le gouvernement d'Irkoutsk, et, dès le début du mouvement révolutionnaire, en 1902, je m'enfuis, après m'être fabriqué un faux passeport au nom de Trotsky ; c'est de là que vient mon pseudonyme, qui devint ensuite mon véritable nom.

A Irkoutsk, j'entrai en relations avec l'Union social-démocrate de Sibérie, pour laquelle je rédigeai des tracts, puis je partis à Samara, où j'entrai en rapport avec le groupe central de l'Iskra, qui rassemblait alors les rangs disséminés et divisés de la social-démocratie. Sur mandat du groupe de Samara, j'effectuai plusieurs missions clandestines, à Kharkov, à Poltava, à Kiev, puis à l'étranger. Je franchis clandestinement la frontière en Autriche et à Vienne, je fis la connaissance de Victor Adler et de son fils Fritz, internationaliste héroïque de la dernière guerre. Par Zurich et Paris, je gagnai Londres, où se trouvait installée la rédaction de l'Iskra et dont faisaient alors partie Lénine, Martov, Potressov – histoire des jours enfuis... – et les vieux dirigeants social-démocrates Plekhanov, Axelrod et Zassoulitch, qui vivaient, pourtant, en Suisse.

De la fin de 1902 à février 1903, je restai à l'étranger dans le groupe des militants de l'Iskra et collaborai au journal ; je fis le tour des villes d'Europe où se trouvaient des groupes de travailleurs et d'étudiants russes pour y faire des conférences et des réunions.

Au deuxième congrès du parti, qui se tint l'été 1903, je représentai l'Union sibérienne en même temps que le docteur Mandelberg. Après la scission qui survint au congrès entre la majorité et la minorité, j'adhérai à l'opposition, qui engendra par la suite le "menchevisme". J'éditai alors à Genève la brochure Nos tâches politiques ; mais dès que le menchevisme commença à se définir comme un courant tactique affirmant la nécessité de coordonner les actions du prolétariat avec la politique de la bourgeoisie à l'époque de notre révolution "bourgeoise", je rompis avec le menchevisme et me tins en dehors des deux fractions.

Après le 9 janvier, lorsque le mouvement des masses commença à balayer la Russie, je rentrai clandestinement en Russie par l'Autriche. Je m'installai à Kiev d'abord, puis à Saint-Pétersbourg ; j'y fis surtout un travail d'écrivain ; je rédigeai la moitié des proclamations et des tracts publiés par le comité central. J'avais alors sur les problèmes de la révolution russe une position que je considère aujourd'hui encore comme correcte.

Le rapport des forces de classes dans la société devait, à mes yeux, dans les conditions de l'époque révolutionnaire, porter le prolétariat au pouvoir ; ce régime de la classe ouvrière, s'appuyant sur la paysannerie travailleuse, ne pouvait nullement se maintenir dans les cadres de la révolution bourgeoise, mais devait inévitablement les détruire, et, en liaison avec le développement de la lutte en Occident, cette situation pouvait se transformer en une révolution socialiste achevée.

La révolution de septembre et octobre 1905 me trouva au soviet de Saint-Pétersbourg. J'étais membre de son comité exécutif. Après l'arrestation de Khroustalev, je fus élu président du soviet de Pétersbourg.

J'avais alors des liens très étroits avec Parvus ; Parvus était un puit de science, et il possédait des dons littéraires et politiques éminents. Dans son journal, L'Internationale, il défendait alors, y compris sur les problèmes de la lutte politique russe, un point de vue de classe purement révolutionnaire ; il dénonçait sans relâche l'opportunisme, et surtout l'opportunisme de l'aile droite de la social-démocratie allemande.

Nous éditâmes alors tous deux un journal populaire, le Journal russe, qui atteignit un tirage très important jusqu'au moment où les soviets et la révolution furent écrasés, en décembre 1905. Tous les deux aussi nous définissions l'orientation du grand quotidien Natchalo, auquel participaient aussi Martov et quelques-uns de ses amis.

Le 3 décembre 1905, la police arrêta les membres du soviet de Pétersbourg dans l'immeuble de la Société économique ; l'ère de la contre-révolution débridée, sanglante, s'ouvrit.

Je passai quelque temps à la prison de Kresty, puis dans la forteresse de Petropavlovsk, ensuite dans la maison d'incarcération préventive, et enfin, après notre procès et sa condamnation, dans une prison de transit.

Notre procès dura un mois et fut l'un des procès politiques des plus retentissants de l'époque tant par l'ampleur des accusations que par la quantité et la diversité des gens qui y figurèrent comme accusés ou comme témoins. Le tribunal condamna les principaux accusés à la privation de tous les droits civiques et à la déportation en colonie de résidence forcée. Pendant mon séjour en prison, je publiai une série de brochures, le recueil Notre révolution, et, en collaboration avec plusieurs camarades, l'Histoire du soviet des députés ouvriers de Pétersbourg.

En février 1907, on nous déporta vers Obdorsk. Grâce à un stratagème compliqué sur lequel il est inutile de s'étendre, je réussis à m'arrêter en cours de route à Berezov, dans un hôpital, d'où je m'enfuis au bout de six jours.

Cette évasion sur un traîneau tiré par des rennes à travers l'espace désertique et enneigé qui sépare Berezov de l'Oural est restée l'un des meilleurs souvenirs de ma vie. Le guide était un Zyriane doué d'un flair secret, qui lui permettait de trouver sans cesse la bonne direction, de découvrir les campements de Samoyèdes, etc.

Je descendis de l'Oural sur un traîneau tiré à cheval avec des fonctionnaires des impôts à qui je me présentai comme un ingénieur de l'expédition polaire du baron Tel. Onze jours plus tard, j'arrivai à Pétersbourg, où mes amis ne m'attendaient vraiment pas.

Je passai ensuite trois mois environ en Finlande, où je publiai un petit livre sur ce voyage, et, de là, par la Suisse, je passai en Angleterre pour assister au congrès de Londres, qui se tint au cours de l'été 1907. Pendant ce congrès, je restai à l'écart des bolcheviks comme des mencheviks, car j'étais en désaccord avec les uns et les autres sur quelques questions fondamentales de la révolution russe.

Je m'installai à Vienne, en Autriche. En relations régulières avec l'aile gauche de la social-démocratie allemande, je faisais de fréquents voyages à Berlin. Je collaborai régulièrement à l'organe central du parti allemand, aux éditions théoriques des Allemands, au Neue Zeit et au journal Kampf, qui commença à paraître peu après à Vienne. Je parcourus à plusieurs reprises l'Europe pour prononcer des conférences et cela me permit de maintenir des liens avec les camarades russes et les socialistes d'Europe occidentale.

A Vienne, en 1908, je publiai avec mon camarade loffé et mon ex-camarade Skobelev un journal populaire, la Pravda, que nous faisions passer clandestinement en Russie. En tant que correspondant de presse, je parcourus la Serbie et la Bulgarie pendant la guerre des Balkans et je me rendis en Roumanie pendant la conférence de paix de Bucarest. Cela me permit de connaître de près les Partis socialistes des pays balkaniques. En 1909, je publiai en allemand un livre intitulé Sur la révolution russe.

La Première Guerre mondiale me surprit en Autriche, d'où je fus obligé de décamper le 3 août 1914 avec ma famille dans un délai de trois heures pour éviter d'être arrêté. J'abandonnai mes livres et mes manuscrits aux caprices du destin. Je vécus d'abord à Zùrich, où je publiai un petit livre en allemand : La Guerre et l'Internationale, adressé clandestinement en Allemagne, où il provoqua une série d'arrestations et un procès au cours duquel l'auteur fut condamné par contumace à quelques mois de prison.

Je passai en France comme correspondant de Kievskaia Mysl et j'y restai près de deux ans. Pendant ce temps, je nouai des relations très étroites avec l'aile gauche du socialisme et du syndicalisme français. En août 1915, je me rendis à la fameuse conférence de Zimmerwald avec les représentants de la gauche française. Avec un groupe d'amis russes, j'éditai à Paris un petit quotidien en russe destiné essentiellement à l'émigration, Nache slovo. Nache slovo ne cessa de mener une lutte impitoyable contre le chauvinisme et contre l'aile opportuniste du mouvement ouvrier, et fut, pour cela, soumis aux sévères persécutions de la censure militaire française ; le journal fut par trois fois interdit et reparut chaque fois sous un autre nom...

A la fin de 1916, les persécutions acharnées des agents de la police française aboutirent : je fus expulsé de France et conduit à la frontière espagnole par deux policiers. Le comité parisien des zimmerwaldiens publia à ce propos ma lettre ouverte à l'ex-ministre Jules Guesde. Au bout de dix jours, je fus arrêté en Espagne sur dénonciation de la police française comme un agitateur dangereux et jeté en prison. Je fus emmené à Cadix par une escorte de policiers et j'y fus placé pendant deux mois sous la surveillance de la police, puis je fus condamné à être expulsé dans une république américaine : ni l'Angleterre, ni l'Italie, ni la Suisse, en effet, ne voulaient accorder l'hospitalité à un émigré politique russe internationaliste, chassé de France. A la fin de décembre 1916, j'embarquai avec ma famille à Barcelone et j'arrivai à New York au début de janvier.

A New York, je pris part à la vie du Parti socialiste, essentiellement à travers ses sections russe et allemande.
Je me battis contre l'intervention américaine dans la guerre et collaborai à la presse américaine.

La nouvelle de la révolution en Russie interrompit cette activité. Je m'embarquai avec ma famille pour l'Europe par le premier navire en partance de la société norvégienne. Mais à Halifax, port canadien, les autorités militaires britanniques qui soumettent tous les navires à une fouille systématique m'arrêtèrent avec cinq autres camarades et m'internèrent au camp de prisonniers de guerre de Halifax comme agitateur "dangereux pour la cause des alliés".

 Après un séjour d'un mois dans ce camp, en compagnie de travailleurs et de marins allemands, je fus libéré sur réclamation du soviet des députés ouvriers et soldats de Pétersbourg, réclamation transmise par l'intermédiaire du ministre des Affaires étrangères de l'époque, Milioukov.

Dès mon retour en Russie, j'adhérai à l'organisation des sociaux-démocrates internationalistes unifiés (Mejraiontsy), dans le but d'aider à sa fusion la plus rapide avec le Parti bolchevique ; à cette époque, en effet, toutes nos divergences s'étaient définitivement effacées et le travail commun apparaissait comme une nécessité.

Après les journées de juillet, je fus arrêté par le gouvernement de Kerenski-Tseretelli-Skobelev pour "trahison contre l'Etat" et je passai environ deux mois à la prison de Kresty.

On connaît la suite...

Léon Trotsky,
notice autobiographique
(Proletarskaia Revoloutsia, nº 3, 1922)


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