1922

Source : numéro 21 (troisième année) du Bulletin communiste, 18 mai 1922, précédé de l'introduction suivante :
« La Librairie de l'Humanité met en vente aujourd'hui deux nouveaux ouvrages de Trotsky ; Nouvelle Etape et Entre l'Impérialisme et le Communisme.
Nous détachons du second de ces deux petits volumes, où se retrouvent les plus éminentes qualités de Trotsky — un sens aigu de la réalité politique actuelle, une connaissance vraiment philosophique de l'histoire, une ironie mordante de pamphlétaire ou, pour mieux dire, de moraliste prolétarien, — toute la fin du dernier chapitre.
Entre l'Impérialisme et la Révolution est un pamphlet historique. Ce n'est pas la faute de Trotsky si l'histoire — l'histoire authentique ! — est naturellement la nourrice du pamphlet. L'histoire purement narrative est devenue de nos jours une impossibilité morale. Ceux-là seuls peuvent l'écrire qui sont capables de juger, c'est-à-dire, au besoin, de condamner et de flétrir.
L'ouvrage de Trotsky condamne et flétrit. Consacré aux événements dont depuis trois ans la Géorgie a été le théâtre, il rétablit à leur endroit l'imprescriptible vérité. Il y a des campagnes infâmes qui, à dater du jour où ce livre paraît, cessent d'être possibles. En l'écrivant, Trotsky a bien servi, une fois de plus dans sa vie, la cause de la révolution prolétarienne. — Am. D. »


Léon Trotsky

Entre l'impérialisme et la révolution (extrait)

Chapitre X - Communisme, Social-Réformisme et Opinion Publique Bourgeoise

Février 1922



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Pour rafraîchir et préciser ses idées sur la politique des « démocraties occidentales » envers les peuples retardataires, ainsi que sur le rôle joué dans cette politique par les gens de la 2e Internationale, il suffit de lire les mémoires de M. Paléologue, ancien ambassadeur français auprès de la Cour impériale. Si ce livre n'existait pas, il faudrait l'inventer. Il faudrait également inventer M. Paléologue lui-même s'il ne nous avait pas épargné cette peine par son apparition, on ne peut plus opportune, sur l'arène de la littérature internationale. M. Paléologue est un représentant achevé de la 3e République, possédant, outre un nom byzantin, une mentalité essentiellement byzantine.

En novembre 1914, durant la première période de la guerre, il reçoit par l'intermédiaire d'une dame de la cour, par ordre « d'en haut » (sans doute de l'impératrice), une lettre autographe de Raspoutine contenant. de pieuses instructions. M. Paléologue, représentant de la République, répond par la lettre suivante à la sévère leçon de Raspoutine : « Le peuple français, qui a toutes les intuitions du cœur, comprend fort bien que le peuple russe incarne son amour de la patrie dans la personne du tsar... » Cette lettre, écrite par un diplomate républicain, avec le désir qu'elle parvienne au tsar, a été composée dix ans après le 22 janvier 1905 et cent vingt-deux ans après l'exécution de Louis Capet, en la personne de qui, selon les Paléologue d'alors, le peuple français incarnait son amour de la patrie. Ce qui est étonnant, ce n'est pas de voir M. Paléologue, conformément à l'infamie de la diplomatie secrète, barbouiller volontairement son visage républicain de la boue dans laquelle se vautrait la cour impériale : ce qui étonne surtout, c'est qu'il exécute cette besogne honteuse de sa propre initiative et en informe ouvertement cette même démocratie qu'il représentait si platement auprès de la cour de Raspoutine. Mais cela ne l'empêche pas d'être encore aujourd'hui un homme politique de la « République démocratique » et d'y occuper un poste en vue. Il y aurait de quoi s'étonner si nous ne connaissions pas les lois du développement de la démocratie bourgeoise qui s'est élevée jusqu'à Robespierre pour finir par Paléologue.

La franchise de l'ancien ambassadeur cache néanmoins, la chose n'est pas douteuse, une ruse byzantine supérieure. S'il nous en dit tant, c'est pour ne pas dire tout. Peut-être n'essaye-t-il que d'endormir notre curiosité soupçonneuse. Peut-on jamais savoir quelles étaient les exigences posées par le capricieux et tout-puissant Raspoutine ? Qui peut connaître les chemins tortueux que Paléologue devait suivre pour sauvegarder les intérêts de la France et de la civilisation ?

En tout cas, nous pouvons être certains d'une chose : c'est que M. Paléologue appartient aujourd'hui à un groupe politique français qui est prêt à jurer que le pouvoir soviétiste n'est pas l'incarnation de la volonté du peuple russe et qui ne cesse de répéter que la reprise des relations avec la Russie ne deviendra possible que le jour où des « institutions démocratiques régulières » auront remis la direction de la Russie entre les mains des Paléologue russes

L'ambassadeur de la démocratie française n'est pas seul. Sir Buchanan est à ses cotés. Le 11 novembre 1914, Buchanan, d'après Paléologue, déclare à Sazonov ce qui suit : « Le gouvernement de Sa Majesté Britannique a été ainsi amené à reconnaître que la question des Détroits et celle de Constantinople devront être résolues conformément au vœu de la Russie. Je suis heureux de vous le déclarer ». C'est ainsi que se composait le programme de la guerre pour le droit, la justice et la liberté des peuples de disposer d'eux-mêmes. Quatre jours plus tard, Buchanan déclarait à Sazonov : « Le Gouvernement britannique se verra obligé d'annexer l'Egypte. Il exprime l'espoir que le Gouvernement russe ne s'y opposera pas ». Sazonov s'est empressé d'acquiescer. Et, trois jours après, Paléologue « rappelait » à Nicolas II que « la France possède en Syrie et en Palestine un précieux patrimoine de souvenirs historiques, d'intérêts moraux et matériels... Je compte que Votre Majesté acquiescera aux mesures que le Gouvernement de la République croirait devoir prendre pour sauvegarder ce patrimoine ».

« Oui, certes ! » répond Sa Majesté.

Enfin, le 12 mars 1915, Buchanan exige qu'en échange de Constantinople et des Détroits, la Russie cède à l'Angleterre la partie neutre, c'est-à-dire non encore partagée, de la Perse. Sazonov répond : « C'est entendu. »

Ainsi, deux démocraties, conjointement avec le tsarisme, qui se trouvait, lui aussi, à cette époque, sous l'influence des rayons projetés par le phare démocratique de l'Entente, tranchaient les destinées de Constantinople, de la Syrie, de la Palestine, de l'Egypte et de la Perse. M. Buchanan représentait la démocratie britannique ni mieux ni pis que M. Paléologue ne représentait la démocratie française. Après le renversement de Nicolas II, M. Buchanan conserva son poste. Henderson, ministre de Sa Majesté, et, si nous ne nous abusons pas, socialiste anglais, vint à Pétrograd sous le régime de Kérensky pour remplacer Buchanan en cas de besoin, car il avait semblé à je ne sais quel membre du gouvernement anglais que, pour une conversation avec Kérensky, il fallait avoir un autre timbre de voix que celui avec lequel on parlait à Raspoutine.

Henderson examina la situation à Pétrograd et jugea que M. Buchanan était bien à sa place comme représentant de la démocratie anglaise. Buchanan avait, sans aucun doute, la même opinion du socialiste Henderson.

Quant à M. Paléologue, lui, du moins, donnait « ses » socialistes en exemple aux dignitaires tsaristes frondeurs. Parlant de la propagande menée à la cour par le comte Witte en vue de finir plus tût la guerre, M. Paléologue dit à Sazonov : « Voyez nos socialistes : ils sont impeccables ». Cette appréciation de MM. Renaudel, Sembat, Vandervelde et de tous leurs partisans, dans la bouche de M. Paléologue, produit une certaine impression même actuellement, après tout ce que nous avons vécu. Recevant lui-même des admonestations de Raspoutine, dont il accuse respectueusement réception, M. Paléologue, à son tour, apprécie d'un air protecteur, devant un ministre tsariste, les socialistes français et reconnaît leur impeccabilité. Les paroles : « Voyez nos socialistes — ils sont impeccables », devraient être inscrites au drapeau de la 2e Internationale, d'où il aurait fallu depuis longtemps enlever les mots relatifs à l'union des prolétaires du monde entier, paroles qui vont à Henderson comme un bonnet phrygien à M. Paléologue. Les Henderson considèrent la domination de la race anglo-saxonne sur les autres races comme un fait naturel, dû à la civilisation. La question du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ne commence pour eux qu'au delà de l'Empire britannique. C'est cette présomption nationale qui rapproche le plus les socialistes occidentaux de leur bourgeoisie, c'est-à-dire les asservit en fait à cette dernière.

Tout au début de la guerre, en réponse à cette objection bien naturelle qu'on lui faisait : Comment peut-on parler de la défense de la démocratie lorsqu'on est allié au tsarisme ? — un socialiste français, professeur d'une université suisse1, dit textuellement : « Il s'agit de la France, et non de la Russie ; dans cette lutte, la France représente une force morale, la Russie une physique. » Il en parlait comme d'une chose absolument naturelle sans se rendre compte du chauvinisme éhonté de ses paroles. Un ou deux mois après, lors d'une discussion sur ce même sujet, à la rédaction de l'Humanité à Paris, je citai les paroles du professeur français de Genève : « Il a parfaitement raison », me répondit le directeur2 de ce journal. Il me revient à l'esprit une phrase de Renan, disant, dans sa jeunesse, que la mort d'un Français était un événement moral, tandis que la mort d'un cosaque (Renan voulait simplement dire : d'un Russe) était un fait d'ordre physique. Ce monstrueux orgueil national a des causes profondes. Alors que les autres peuples végétaient encore dans une barbarie moyenâgeuse, la bourgeoisie française avait déjà un long et glorieux passé. Plus ancienne encore, la bourgeoisie anglaise avait déjà frayé la voie vers une nouvelle civilisation. De là son dédain pour le reste de l'humanité, qu'elle considère comme du fumier historique. Par son assurance de classe, la richesse de son expérience, la diversité de ses conquêtes dans le domaine de la culture, la bourgeoisie anglaise opprimait moralement sa propre classe ouvrière en l'empoisonnant de son idéologie de race dominatrice.

Dans la bouche de Renan, la phrase sur le Français et le cosaque exprimait le cynisme d'une classe effectivement puissante au point de vue moral et matériel. L'utilisation de la même phrase par un socialiste français prouvait l'abaissement du socialisme français, la pauvreté de son idéologie, sa dépendance servile à l'égard des déchets moraux qui tombent de la table de ses maîtres, les bourgeois.

Si M. Paléologue, répétant sous une forme adoucie les paroles de Renan, dit que la mort d'un Français représente une perte incomparablement plus importante pour la civilisation que celle d'un Russe, il affirme par là même, ou tout au moins il sous-entend, que la perte sur le champ de bataille d'un financier, d'un millionnaire, d'un professeur, d'un avocat, d'un diplomate, d'un journaliste français, représente une perte incomparablement plus grande que celle d'un ébéniste, d'un ouvrier, d'un chauffeur ou d'un paysan également français. Cette conclusion découle infailliblement de la première. L'aristocratisme national est, de par son essence même, contraire au socialisme, non pas au sens égalitaire et sentimental du christianisme, qui considère toutes les nations, tous les hommes, comme étant d'un poids égal dans la balance de la civilisation, mais dans ce sens que l'aristocratisme national, étroitement lié au conservatisme bourgeois, est entièrement dirigé contre le bouleversement révolutionnaire, seul capable de créer des conditions favorables à une culture humaine plus élevée.

L'aristocratisme national considère la valeur culturelle de l'homme sous l'angle du passé accumulé. Le socialisme l'envisage sous l'angle de l'avenir. Il est hors de doute qu'il émane de M. Paléologue, diplomate français, plus de science assimilée par lui que d'un paysan du gouvernement de Tambov. Mais, d'un autre côté, il n'y a aucun doute que le paysan de Tambov, qui a chassé les propriétaires fonciers et les diplomates à coups de trique, a posé les fondements d'une nouvelle culture plus élevée. L'ouvrier et le paysan français, grâce à leur degré de culture supérieur, réaliseront mieux ce travail et avanceront plus rapidement.

Nous autres marxistes russes, par suite du dévelopement arriéré de la Russie, nous n'avons pas eu, au-dessus de nous, une puissante culture bourgeoise. Nous avons communié avec la culture spirituelle de l'Europe, non par l'intermédiaire de notre piteuse bourgeoisie nationale, mais d'une manière indépendante, en assimilant et en tirant jusqu'au bout les conclusions les plus révolutionnaires de l'expérience et de la pensée européennes. Cela donna à notre génération certains avantages. Et je ne cacherai pas que l'admiration sincère et profonde que nous éprouvons pour les produits du génie anglais dans les domaines les plus variés de la création humaine, ne fait qu'accentuer le mépris, également profond et sincère, que nous éprouvons pour l'idéologie bornée, la banalité théorique et l'absence de dignité révolutionnaire chez les chefs patentés du socialisme anglais. Ils ne sont pas du tout les précurseurs d'un monde nouveau : ils ne sont que les épigones d'une vieille culture qui exprime, par leur intermédiaire, ses craintes au sujet de son avenir. Leur débilité spirituelle constitue en quelque sorte le châtiment pour le passé orageux et riche en même temps de la culture bourgeoise.

La conscience bourgeoise s'est assimilé les immenses conquêtes culturelles de l'humanité. En même temps, elle constitue actuellement l'obstacle principal au développement de la culture

Une des principales qualités de notre parti, et qui en fait le levier le plus puissant du développement à notre époque, c'est son indépendance complète et incontestable de l'opinion publique bourgeoise...

L'opinion publique bourgeoise constitue un tissu psychologique serré qui enveloppe de tous côtés les organes et les instruments de la violence bourgeoise, en les préservant de cette façon autant des nombreux chocs particuliers que du choc révolutionnaire fatal et, en fin de compte, inévitable. L'opinion publique bourgeoise agissante est composée de deux parties, dont la première comprend les conceptions, les opinions et les préjugés hérités qui constituent l'expérience accumulée du passé, couche solide de banalités opportunes et de niaiseries utiles : l'autre partie est constituée par un mécanisme complexe, très moderne et dirigé habilement, ayant en vue la mobilisation du pathos patriotique, de l'indignation morale, de l'enthousiasme national, de l'élan altruiste et des autres genres de mensonge et de tromperie. Telle est la formule générale. Cependant, il est nécessaire de l'expliquer par des exemples.

Lorsqu'un avocat « cadet » qui a aidé, aux frais de l'Angleterre ou de la France, à préparer un nœud coulant pour le cou de la classe ouvrière, meurt du typhus dans une prison de la Russie affamée, le télégraphe et la T. S. F. de l'opinion publique bourgeoise effectuent une quantité d'oscillations amplement suffisante pour provoquer la réaction d'indignation nécessaire dans la conscience collective, suffisamment préparée, des Mrs. Snowden. Il est plus qu'évident que toute la besogne diabolique du radio-télégraphe capitaliste serait inutile si le crâne de la petite bourgeoisie ne constituait pas un résonateur approprié.

Examinons un autre phénomène : la famine dans la région de la Volga. Celte famine, d'une horreur sans précédent, est due, au moins pour moitié, a la guerre civile allumée dans les régions de la Volga par les Tchéco-Slovaques et par Koltchak, c'est-à-dire en fait organisée et alimentée par le capital anglo-américain et français. La sécheresse s'est abattue sur un sol préalablement épuisé, dévasté, dépourvu de cheptel et de machines agricoles. Si nous avons emprisonné quelques officiers et avocats — ce que nous n'avons jamais cité comme exemple d'humanité — l'Europe bourgeoise, et avec elle l'Amérique, ont tenté à leur tour de transformer la Russie entière en une prison affamée , de nous entourer d'une muraille de blocus, en même temps que, par l'intermédiaire de leurs Agents blancs, ils faisaient sauter, incendiaient, détruisaient nos maigres réserves. S'il se trouve quelque part une balance de morale pure, que l'on pèse les mesures de rigueur prises par nous durant notre lutte à mort contre le monde entier et les souffrances infligées aux mères de la région de la Volga par le capital mondial, dont le seul but était de recouvrer les intérêts des sommes qu'il nous avait prêtées. Mais la machine de l'opinion publique bourgeoise agit d'une façon si systématique, avec tant d'assurance et d'insolence et le crétinisme petit-bourgeois lui prête une telle force de répercussion que Mrs Snowden en arrive à réserver tous ses sentiments humanitaires pour... les mencheviks que nous avons offensés.

La subordination des social-réformistes à l'opinion publique bourgeoise met à leur activité des limites infranchissables, beaucoup plus étroites que les frontières de la légalité bourgeoise. Des Etats capitalistes contemporains, l'on peut dire, en règle générale, que leur régime est d'autant plus « démocratique », « libéral » et « libre » que les socialistes nationaux y sont plus respectables et que la subordination du parti national ouvrier à l'opinion publique bourgeoise y est plus niaise. A quoi bon un gendarme du fer extérieur pour un MacDonald qui en possède un dans son for intérieur ?

Nous ne pouvons passer ici sous silence une question que l'on ne peut même mentionner sans être accusé d'attenter à la bienséance : nous voulons parler de la religion. Il n'y a pas très longtemps, Lloyd George a qualifié l'Eglise de station centrale de distribution de force motrice pour tous les partis et pour toutes les tendances, c'est-à-dire pour l'opinion publique bourgeoise dans son ensemble. Cela est surtout juste en ce qui concerne l'Angleterre. Cela ne veut pas dire que Lloyd George se laisse influencer dans sa politique par la religion, que la haine de Churchill envers la Russie soviétiste soit dictée par son désir d'aller au ciel et que les notes de lord Curzon soient tirées du Sermon sur la montagne. Non. Le mobile de leur politique sont les intérêts très terre-à-terre de la bourgeoisie qui les a mis au pouvoir.

Mais « l'opinion publique » qui, seule, rend possible le fonctionnement normal de l'appareil de contrainte étatique, trouve son principal appui dans la religion. La norme du droit qui domine les personnes, les classes, la société tout entière comme un fouet idéal, n'est que la transposition affaiblie de la norme religieuse, ce fouet céleste suspendu sur l'humanité exploitée En somme, soutenir dans un docker sans travail, avec des arguments formels, la foi en l'inviolabilité de la légalité démocratique, est chose condamnée d'avance à l'insuccès. Ce qu'il faut avant tout, c'est un argument matériel ; un sergent avec une bonne matraque sur la terre, et au-dessus de lui, un argument mystique ; un sergent éternel, avec ses foudres, dans le ciel. Mais lorsque, dans la tête des « socialistes » eux-mêmes, le fétichisme de la légalité bourgeoise s'allie à celui de l'époque des druides, l'on a alors un gendarme intérieur idéal avec l'aide duquel la bourgeoisie peut se permettre provisoirement le luxe d'observer plus ou moins le rituel démocratique.

Lorsque nous panons des trahisons des social-réformistes, nous ne voulons pas du tout dire qu'ils soient tous, ou que la majeure partie d'entre eux soient simplement des âmes à vendre ; sous un tel aspect, ils ne seraient pas à la hauteur du rôle sérieux que leur fait jouer la société bourgeoise. Il n'est même pas important de savoir dans quelle mesure leur respectable ambition de petits bourgeois est flattée par le titre de député de l'opposition loyale ou par le portefeuille d'un ministre du roi, bien que cela ne fasse pas défaut. Il suffit de savoir que l'opinion publique bourgeoise, qui, durant les périodes de calme, les autorise a rester dans l'opposition, aux moments décisifs lorsqu'il s'agit de la vie ou de la mort de la société bourgeoise, ou tout au moins de ses intérêts primordiaux, tels la guerre, l'insurrection en Irlande, aux Indes, une grève importante des mineurs, ou la proclamation d'une République soviétique en Russie, a toujours trouvé moyen de les engager à occuper une position politique utile à l'ordre capitaliste. Ne désirant nullement donner à la personnalité de M. Henderson une envergure titanique, qu'elle est foin d'avoir, nous pouvons affirmer avec certitude que M. Henderson, avec son coefficient de « parti ouvrier », est un des principaux piliers de la société bourgeoise en Angleterre. Dans l'esprit des Henderson, les éléments fondamentaux de l'éducation bourgeoise et les débris du socialisme s'unissent en un bloc compact grâce au ciment traditionnel de la religion. La question de l'affranchissement matériel d'un prolétariat anglais ne peut être sérieusement posée tant que le mouvement ne sera pas débarrassé des leaders, des organisations, de l'état d'esprit qui représentent, une soumission humble, timide, asservie, poltronne et veule des opprimés à l'opinion publique de leurs oppresseurs. Il faut se débarrasser du gendarme intérieur afin de pouvoir renverser le gendarme extérieur.

L'Internationale Communiste enseigne aux ouvriers à mépriser l'opinion publique bourgeoise et, en particulier, à mépriser les « socialistes » qui rampent à plat-ventre devant les commandements de la bourgeoisie. Il ne s'agit pas d'un mépris superficiel, de déclamations et de malédictions lyriques — les poètes de la bourgeoisie elle-même l'ont déjà fait frémir maintes fois par leurs provocations insolentes, surtout en ce qui concerne la religion, la famille et le mariage — il s'agit ici d'un profond affranchissement intérieur de l'avant-garde prolétarienne, des pièges et des embûches morales de la bourgeoisie ; il s'agit d'une nouvelle opinion publique révolutionnaire qui permettrait au prolétariat, non en paroles, mais en fait, non pas à l'aide de tirades, mais, lorsqu'il le faut, avec des bottes, de fouler aux pieds les commandements de la bourgeoisie et d'atteindre son but révolutionnaire librement choisi, qui constitue en même temps une nécessité historique.

Notes

1 Edgard Milhaud, — pour ne pas le nommer ! (B. C.)

2 Pierre Renaudel, — pour le nommer ! (B. C.)


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