1971

"L'histoire du K.P.D. (...) n'est pas l'épopée en noir et blanc du combat mené par les justes contre les méchants, opportunistes de droite ou sectaires de gauche. (...) Elle représente un moment dans la lutte du mouvement ouvrier allemand pour sa conscience et son existence et ne peut être comprise en dehors de la crise de la social-démocratie, longtemps larvée et sous-jacente, manifeste et publique à partir de 1914."


Révolution en Allemagne

Pierre Broué

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Essai de définition du rôle d'un parti communiste


XXV: L'action de mars

Quelques semaines seulement vont s'écouler entre la démission de Paul Levi de la présidence du V.K.P.D. et son exclusion du parti : semaines cruciales dans l'histoire du communisme allemand, sur lesquelles la lumière est loin d'être faite. Car les adversaires de Levi n'entendent pas que l'affaire italienne se termine par un simple changement de l'équipe dirigeante en Allemagne. Revenu à Moscou, Radek brise avec son attitude conciliatrice, adresse à Die Internationale un article qui montre l'intention de l'exécutif de porter le débat au fond, c'est-à-dire sur le terrain de ce qu'il appelle l'« activation » du parti [1]. Radek affirme en effet que Levi ne brandit contre l'exécutif, à propos de la scission italienne, l'épouvantail de la « scission mécanique » que parce que ce même exécutif l'a critiqué, lui, sur le terrain de la pratique de la direction allemande, le rendant personnellement responsable de sa « passivité ». Pour lui, l'ancienne direction « s'est montrée incapable de passer de la défensive forcenée de 1919 à l'offensive accrue rendue possible par la radicalisation des masses des ouvriers indépendants en 1920 » [2]. Il faut être net : le V.K.P.D. traverse une crise grave, et la preuve en est dans le fait qu'il n'agit pas et se contente de discuter, à un moment où l'action seule pourrait éclairer les problèmes posés [3].  L'article fait apparaître de la part de l'exécutif une volonté d' « activer » le parti allemand, de rompre avec la routine de l'agitation et de la propagande : la lutte, nécessaire, contre Levi passe par là et Radek blâme l'attitude « conciliatrice » de Brandler, Stoecker et Thalheimer.

Le 14 mars, il le précise dans une lettre confidentielle adressée à Brandler, Frölich, Ernst Meyer, Böttcher, membres de la centrale, ainsi qu'à Thalheimer et Félix Wolf [4] :

« Levi cherche à bâtir une fraction sous le mot d'ordre : parti de masse ou secte. L'escroquerie, c'est que, par cette politique, il est en train de diviser le parti de façon catastrophique alors que nous pourrions attirer à nous des masses nouvelles en activant notre politique. Personne ici ne songe à une scission mécanique, ni à une quelconque scission en Allemagne. Il faut s'attacher à mettre au jour les oppositions, à faire de l'aile gauche la force qui dirige. Levi s'en ira vite. Mais il faut tout faire pour empêcher Däumig et Zetkin de partir avec lui » [5].
« Tout dépend de la situation politique mondiale. Si la faille entre l'Allemagne et l'Entente s'agrandit, et dans l'éventualité d'une guerre avec la Pologne, nous parlerons. C'est précisément parce que ces possibilités existent que vous devez tout faire pour mobiliser le parti. On ne peut pas déclencher une action comme on tire un coup de revolver. Si, maintenant, vous ne faites pas tout, par une pression incessante en vue de l'action, pour donner à la masse communiste le sentiment qu'on a besoin d'elle, vous échouerez de nouveau à un moment décisif. Au moment des décisions politiques de portée mondiale, moins penser à la formule « radicale » qu'à l'action, à mettre les masses en mouvement. Au cas où la guerre arriverait, ne pas penser à la paix, ni à seulement protester, mais à prendre les armes » [6].

La mission de Béla Kun.

On ignore la date exacte de l'arrivée à Berlin de Béla Kun, que l'on peut seulement situer aux environs de la fin février ou de début mars. Militant social-démocrate en Hongrie avant guerre, le nouveau président de l'exécutif de l'Internationale a été gagné au bolchevisme alors qu'il était prisonnier de guerre, en1917, et, revenu clandestinement en Hongrie, y a fondé le parti communiste. Arrêté, il est sorti de prison pour présider le conseil des commissaires du peuple et diriger le parti né de la fusion avec les social-démocrates. Il a réussi à s'échapper après la chute du régime des conseils et s'est réfugié à Moscou, où il a travaillé dans les services politiques de l'armée rouge. On lui a vivement reproché en 1920 d'avoir, contrairement à la parole donné, fait exécuter des prisonniers blancs de l'armée Wrangel et Lénine, après avoir parlé de le faire fusiller, s'est finalement contenté de l'expédier en mission au Turkestan. L'homme est courageux, mais médiocre. Lénine n'a jamais dissimulé qu'il le tenait en piètre estime et en partie pour responsable, par ses erreurs « opportunistes », de l'effondrement final de la république des conseils de Hongrie. C'est peut-être pour cette raison qu'il fait depuis profession de gauchisme, ne manquant aucune occasion de pourfendre les opportunistes, notamment ceux du parti allemand, dans les colonnes de Kommunismus. Il est vigoureusement contesté parmi les émigrés hongrois ; on lui reproche notamment d'employer des méthodes fractionnelles et de ne reculer ni devant la menace ni devant la corruption [7]. C'est pourtant un personnage important, membre de l'exécutif avant le 2° congrès, entré par la suite au « petit bureau », et qui doit sans doute à ces fonctions de passer pour un inconditionnel de Zinoviev. En même temps que lui arrivent à Berlin deux autres collaborateurs de l'exécutif, Josef Poganv, Hongrois également, ancien président du conseil des soldats de Budapest, et le juif polonais Samuel Haifiz, venu de l'organisation sioniste révolutionnaire Poale Zion, connu à cette époque sous le nom de Guralski et qui va en Allemagne se faire appeler August Kleine [8].

Il faudra peut-être attendre l'ouverture totale des archives de l'Internationale et du parti russe pour connaître le contenu exact de la mission confiée en Allemagne à Béla Kun, et s'il s'agissait même de mission particulière. Les documents connus ne fournissent aucun indice [9]. Dès le mois d'avril 1921 d'ailleurs, Curt Geyer, qui représentait alors à l'exécutif la centrale du parti allemand, avait assuré qu'il n'avait jamais été question de cette mission à l'exécutif: il a confirmé récemment qu'elle n'avait fait l'objet à Moscou d'aucune réunion ni d'aucune allusion, du moins en sa présence [10]. On peut seulement supposer d'après la lettre de Radek que la crise du parti allemand n'était que l'un des aspects des préoccupations des dirigeants de l'Internationale : la brusque aggravation de la tension en Europe, l'ultimatum de l'Entente exigeant le désarmement des « gardes civiques » en Allemagne, l'extension de la zone d'occupation alliée et l'approche du plébiscite en Haute-Silésie constituaient, avec les préparatifs militaires en Pologne, un ensemble inquiétant. Il faut en tout cas renoncer à la thèse selon laquelle la mission de Béla Kun aurait été en rapport avec l'insurrection de Cronstadt, certainement postérieure à son départ [11]. Le plus vraisemblable, dans l'état actuel des informations, est que Béla Kun a agi de sa propre initiative, avec la conviction qu'il aurait le soutien et l'approbation de l'exécutif : on répétait volontiers en effet, dans l'entourage de Zinoviev, qu'à défaut de victoire de grandes luttes du prolétariat international permettraient à la Russie de faire l'économie de la Nep [12].

« Forcer le développement de la révolution ».

Dès son arrivée, en tout cas, Béla Kun, au cours de discussions particulières avec les dirigeants communistes allemands, développe des perspectives inspirées de la théorie, en vogue à Moscou, de l'« offensive révolutionnaire », proches du schéma développé dans la lettre de Radek. Pour lui aussi, la crise internationale ne peut manquer d'aggraver les conditions de vie du prolétariat allemand, et le parti unifié, devant cette situation, ne peut se cantonner dans une attitude passive ou même expectative. Il est nécessaire que les dirigeants communistes allemands comprennent enfin que leur parti est en mesure de modifier le rapport de forces par une intervention active et qu'il est par conséquent de son devoir de peser sur la lutte des classes. Il doit prendre l'initiative, donner l'exemple de la résistance, et même, si nécessaire, « forcer le développement de la révolution» en s'efforçant de réveiller une classe ouvrière provisoirement assoupie. Il rencontre cependant bien des résistances : Thomas, qui décrit son arrivée et le début de son activité sous le pseudonyme de « Spanior », fait le récit d'une entrevue orageuse à laquelle participaient également les communistes polonais Warski et Lapinski [13]. Clara Zetkin, qu'il rencontre le 10 mars, épouvantée par les propos qu'il lui tient, prévient Levi et refuse désormais de le rencontrer sans témoin. Le 14, c'est au tour de Levi d'apprendre les projets du délégué de l'I.C. [14].

Le comite central se réunit à Berlin les 16 et 17 mars [15]. Béla Kun ne semble pas y avoir pris la parole pour soutenir ses thèses : tout le monde est dans l'ensemble convaincu qu'il faut  « mobiliser les masses » et seul Malzahn ne partage pas l'optimisme général quant à l'approche inévitable de grandes luttes ouvrières [16]. Brandler présente un rapport inspiré de l'analyse faite à Moscou par l'exécutif quand il affirme :

« Si la révolution ne fait pas tourner les choses autrement, nous aurons sous peu une guerre anglo-américaine. (...) Le 20 mars, les sanctions seront aggravées. En outre, c'est le même jour qu'aura lieu le référendum en Silésie, qui provoquera vraisemblablement des conflits entre les bourgeoisies polonaise et allemande. (…) Il y a 90 % de chances pour qu'on en arrive à des conflits armés » [17].

Il est soutenu avec fougue par Paul Frölich [18], que la « philosophie de l'action », dans cette conjoncture internationale dramatisée, conduit à assurer :

« Nous devons, par notre activité, tout faire pour que se produise une rupture (entre l'Entente et l'Allemagne), au besoin par une provocation. (…) Ce que la centrale propose maintenant, c'est la rupture complète avec le passé. Jusqu'à maintenant, notre tactique consistait à laisser venir les choses et, dès qu'une situation était donnée, nous prenions nos décisions dans ce cadre. Aujourd'hui nous devons nous-mêmes forger le destin du parti et de la révolution » [19].

Pourtant, le comité central ne semble pas avoir décidé à cette date d'une action immédiate. Brandler écrira plus tard :

« Il fut décidé, au cas où le plébiscite de Haute-Silésie conduirait à un conflit armé, d'appeler les masses à la lutte contre cette aventure insensée. Admettant que les sanctions provoquées par la résistance passive du gouvernement allemand aux exigences de l'Entente, ou que l'accord de l'Allemagne avec cette dernière, pouvaient entraîner la fermeture de nouvelles usines et la réduction de la production, le comité central décida, dans le cas où la misère forcerait les sans-travail ou les ouvriers en chômage à descendre dans la rue, de tout faire pour organiser la lutte, la mener avec vigueur, mettre les masses en mouvement » [20] .

Estimant qu'il convient de cesser de s'opposer par principe aux grèves partielles, le comité central décide en outre de consacrer tous ses efforts à l'élargissement des grèves en cours d'ouvriers agricoles pour leurs augmentations de salaires : il estime qu'une victoire partielle dans un secteur, même très particulier, rendrait confiance aux masses et « éveillerait leur esprit offensif »; la politisation des mouvements grévistes pourrait s'effectuer sous les mots d'ordre de « A bas le gouvernement Fehrenbach ! Alliance avec la Russie soviétique ! » qui permettraient l'unification. Il décide enfin que, dans le cas où le gouvernement tenterait de faire intervenir la police ou Reichswehr contre les grèves de masses prévues, le parti communiste devrait organiser la résistance armée [21].

Aucune de ces actions n'est pourtant prévue dans l'immédiat : la semaine qui vient est celle qui précède les congés de Pâques, et toutes les usines doivent fermer du 25 au 28 mars inclus. C'est précisément ce délai que le parti doit tenter de mettre à profit pour se préparer à l'action dans la semaine qui suivra Pâques [22]. Or, avant la fin de la réunion du comité central, arrivent d'Allemagne centrale des informations qui vont bouleverser le plan primitif. L'Oberpräsident de Saxe prussienne, le social-démocrate Horsing, vient de publier un manifeste annonçant son intention de faire occuper par la police plusieurs zones industrielles, dont le secteur minier de Mansfeld-Eisleben, afin d'y « assainir » la situation [23]. Les entrepreneurs de ces régions se plaignent de vols fréquents et la police doit parfois soutenir de véritables batailles rangées contre les « pillards » : il s'agit officiellement d'en finir avec la multiplication de délits de droit commun allant du vol au sabotage, et aux agressions contre le personnel de surveillance des usines. Il ne fait cependant aucun doute que l'objectif réel poursuivi par Horsing est de désarmer les ouvriers — qui ont conservé leurs armes après le putsch de Kapp — et, du même coup, de démanteler un bastion communiste. Cette information, qui prend le comité central au dépourvu, le soulage pourtant d'une certaine façon ; Brandler, si l'on en croit Radek, était en train de se demander s'il ne fallait pas « éventuellement provoquer l'adversaire et prendre l'initiative » [24] : l'offensive de Horsing règle ce problème de conscience. Les gauchistes bondissent sur l'occasion : Paul Frölich, raconte Radek, « entre en scène comme un lieutenant de cavalerie et affirme : De ce jour, nous brisons avec la tradition du parti. Jusqu'à maintenant, nous avions attendu et maintenant nous prenons l'initiative, nous forçons la révolution » [25]. Les responsables du parti de Halle, où se trouve le district de Mansfeld, reçoivent comme consigne de proclamer la grève générale à la première occupation d'usine par la police et de se préparer dès maintenant à la résistance armée [26]. Ce n'est plus désormais la situation internationale, mais l'attaque de Hörsing qui rend à la fois possible et nécessaire, aux yeux des dirigeants allemands, le passage à l'offensive générale.

La perspective tracée par Béla Kun semble se concrétiser. Après la clôture du comité central, il persuade Brandler de rédiger un texte qui paraîtra dans Die Rote Fahne du 18 mars, un appel à l'armement des travailleurs, qu'il justifie par le refus du gouvernement bavarois de désarmer et dissoudre les organisations contre-révolutionnaires de l'Orgesch [27]. L'appel est réimprimé à plusieurs reprises, jusqu'au 21 mars, dans l'organe central du parti. Le lien n'est pas évident avec l'appel à la résistance contre Horsing décidé au comité central [28]. D'ailleurs, les forces de police ne se mettent en marche que le 19 pour pénétrer dans la région minière. Le 20, Die Rote Fahne appelle les ouvriers allemands à venir au secours de leurs frères d'Allemagne centrale. Un éditorial, intitulé « Qui n'est pas avec moi est contre moi — Un mot aux ouvriers social-démocrates et indépendants » [29] lance un véritable ultimatum aux ouvriers non communistes d'avoir à choisir leur camp dans les combats qui s'annoncent.

Les effets produits par ces appels semblent cependant médiocres. Dès le 18, la centrale a confié la direction de l'action dans le district de Halle-Merseburg à deux responsables régionaux. Lemke et Bowitski [30]. Le 19, comité de district se réunit sous la présidence de Fred Œlssner : la question posée est de savoir comment parvenir à exploiter la situation « dans un sens révolutionnaire » [31]. Le 20, les troupes de Hörsing continuent leur progression, et les responsables communistes cherchent toujours des moyens d'éveiller l'esprit de lutte chez les ouvriers [32]. Le 21, la grève commence à se répandre dans les districts occupés par la police, mais le secrétariat de Halle du V.K.P.D. hésite encore, avant de se décider finalement à lancer un appel à la grève générale dans tout le district [33]. Pourtant, le matin du 22, la grève n'est pas générale : les événements ne répondent décidément pas à l'attente de Béla Kun et de ses disciples.

Combats armés.

Tout change pourtant au cours de cette journée du 22 mars. D'abord Eberlein arrive à Halle et explique aux dirigeants locaux qu'il faut absolument provoquer en Allemagne centrale un soulèvement qui serait la première étape de la révolution. Tous les moyens lui paraissent bons pour sortir les ouvriers de leur passivité et il va jusqu'à proposer l'organisation de faux attentats contre le parti communiste et les autres organisations ouvrières, ou l'enlèvement de dirigeants connus dont on pourrait accuser la police et les réactionnaires, et provoquer ainsi la colère des masses. Aucun de ces projets ne verra le jour, après l'échec d'une tentative pour faire sauter à Seesen une usine de munitions [34]. Le véritable élément nouveau est constitué par l'entrée en scène de Max Hoelz, arrivé à Halle dans la soirée du 21 mars [35]. Le héros des combats armés de mars 1920 contre les kappistes, exclu du parti communiste, à la suite de ses démêlés avec Brandler, pour « aventurisme », a vécu dans la clandestinité, participant à l'occasion aux opérations d'« expropriations » que montent, pour financer le K.A.P.D. et ses activités, légales ou non, des chefs de bandes armées comme Karl Plättner [36]. Peu avant les événements de mars, il a été mêlé à la sombre affaire de l'attentat à la dynamite contre la colonne de la Victoire à Berlin, le 13 mars, laquelle a servi de prétexte à une délégation exceptionnelle de pouvoirs au ministre prussien de l'intérieur, Severing, et à Hörsing [37]. Vraisemblablement adhérent depuis peu au KA.P.D., sans pour autant respecter une quelconque discipline de parti, il n'a que mépris pour ceux qu'il appelle les « politiciens » du V.K.P.D. et particulièrement pour sa bête noire, Brandler. Dès son arrivée dans cette région qu'il connaît bien, il prend la parole dans les assemblées de grévistes et commence à recruter pour ses groupes armés [38].

Dans la soirée du 22, il a réussi à constituer à Eisleben un premier noyau et à l'armer en désarmant plusieurs policiers. La nuit même, il réussit un coup de main contre un dépôt d'armes et dispose alors de quoi armer les volontaires prêts à le rejoindre. En quarante-huit heures, ses milices passent à l'action armée dans le district minier, menant la guérilla urbaine contre soldats et policiers, attaquant les banques, contraignant les entreprises à fermer et à contribuer financièrement à son équipement. Le rédacteur en chef du journal communiste de Mansfeld, Josef Schneider [39] se rallie à lui, mais, dans l'ensemble, les dirigeants et militants du V.K.P.D. restent plutôt circonspects [40], de même qu'à l'égard de Karl Plättner, accouru, lui aussi, dès le début des événements et dont le rôle militaire, moins connu, a peut-être été plus considérable encore [41]. En revanche, le K.A.P.D. se réclame de son action, et ses militants célèbrent en lui le héros de l'action révolutionnaire directe [42].

L'accord pour une action commune conclu à Berlin entre les deux partis communistes sous l'égide de Béla Kun n'empêche pas la concurrence sur place entre K.P.D. et K.A.P.D. Tandis qu'Eberlein s'efforce de mobiliser ses troupes, deux envoyés de Berlin du K.A.P.D., Jung et Fritz Rasch, en font autant dans la même ville de Balle [43]. Le K.A.P.D. a une certaine influence dans cette région, où prédomine un prolétariat industriel fruste et encore marqué d'influence rurale : depuis presque un an, un de ses principaux dirigeants, Peter Utzelman, travaille avec des travailleurs de la Leuna, parmi lesquels il a réussi à créer une union importante qui publie son propre journal [44]. Le 21 mars, les ouvriers de cette entreprise géante — qui en groupe plus de 12 000 — élisent un comité d'action dont le président est Utzelman, élu sous son pseudonyme de Kempin [45]. Le 23 mars, l'usine est en grève, mais le comité de grève se divise en deux parties à peu près égales, entre partisans de Kempin et partisans du dirigeant du V.K.P.D., Bernhard Koenen, qui dénonce les « provocations » de son rival [46]. Va-t-on ou non assurer les services de sécurité ? Les quelque 2 000 ouvriers armés de l'usine doivent-ils passer à l'offensive dans la région ou se contenter de tenir, sur place, ce bastion prolétarien ? En définitive, rendus circonspects par les outrances d'allure très aventuriste des dirigeants du K.A.P.D. et de leurs amis des groupes armés, coupés des dirigeants régionaux de la grève, les miliciens de la Leuna demeureront l'arme au pied dans leur usine, bastion isolé et finalement dérisoire [47].

Dans le reste de l'Allemagne, les militants des deux partis communistes multiplient les efforts pour soulever parmi les travailleurs une protestation de masse contre l'offensive bourgeoise en Allemagne centrale [48]. A Berlin, ils organisent ensemble une manifestation — décevante par le faible nombre de participants — dans laquelle leurs orateurs appellent à l'organisation immédiate de la grève générale. A Hambourg, le 23 mars, une manifestation de chômeurs dirigée par Ernst Thaelmann occupe les docks et élit un comité d'action [49]. Le 24 au matin, le gouvernement proclame l'état d'urgence à Hambourg et en Saxe prussienne, et donne à Hörsing, nommé commissaire du Reich, des pouvoirs exceptionnels en vue du rétablissement de l'ordre. La centrale du V.K.P.D. et le comité central du K.A.P.D. ripostent, le 24 mars, à la veille de la fermeture des usines pour les congés de Pâques, en lançant le mot d'ordre de grève générale [50].

La décision ne fait pas l'unanimité. Des membres de la centrale et du comité central manifestent quelque scepticisme au sujet de la combativité ouvrière. Friesland leur répond que le devoir des communistes est pourtant de se battre, même seuls si c'est nécessaire [51]. Malzahn proteste : en lançant, dans de telles circonstances, le mot d'ordre de grève générale, le parti se coupe complètement des masses. Les cinquante communistes qui, dans le meilleur des cas, forment le noyau révolutionnaire dans une entreprise, vont, du coup, voir se dresser contre eux les mille camarades de travail qui, dans d'autres circonstances, les auraient suivis, comme ils l'ont déjà fait [52]. Battu, il s'incline et accepte la mission de confiance d'aller organiser la grève dans la Ruhr [53].

Ce jeudi 24 mars, les communistes vont tenter par tous les moyens, y compris la force, de déclencher la grève générale. Des détachements de militants essaient d'occuper les usines par surprise afin d'en interdire l'entrée à ceux qu'ils appellent les « jaunes », l'énorme masse des travailleurs non communistes. Ailleurs, ce sont des groupes de chômeurs qui s'en prennent aux ouvriers au travail ou s'y rendant [54]. Des incidents se produisent à Berlin, dans plusieurs grandes entreprises, dans la Ruhr et à Hambourg, où chômeurs et dockers qui ont occupé les quais en sont chassés après une vive fusillade [55]. Le bilan d'ensemble est mince : 200 000 grévistes selon les pessimistes [56], un demi-million suivant les optimistes [57]. Certains échecs sont cuisants, comme celui de Sült qui ne parvient pas à convaincre ses camarades des centrales électriques [58].  La manifestation commune des deux partis communistes, V.K.P.D. et K.A.P.D., ne rassemble même pas 4 000 personnes au Lustgarten [59], alors que le V.K.P.D. avait recueilli 200 000 voix aux élections quelques semaines auparavant. La grève est pratiquement inexistante à Berlin [60].

Du coup, les renforts peuvent affluer de partout vers la région de Mansfeld. Le 28, les usines de la Leuna sont bombardées ; les travailleurs qui les tenaient se rendent dans la matinée du 29 [61]. Max Hoelz, dans un ultime effort, éparpille ses hommes en petits détachements. Malgré les ordres de la centrale, les dirigeants communistes de la Ruhr donnent le signal de la reprise du travail [62]. Le 30, au comité central, Franken, qui représente la Ruhr, insiste pour que soit lancé tout de suite le mot d'ordre de reprise. Brandler, Thalheimer, Stoecker, Heckert, penchent pour cette solution, mais Eberlein insiste pour qu'on tente de « tenir » encore, et l'emporte [63]. C'est seulement le 1° avril qu'un appel de la centrale donne l'ordre de mettre fin à une grève et une action depuis longtemps désespérées [64]. La veille, Wilhelm Sült, arrêté, avait été abattu pour « tentative de fuite », dans l'immeuble même de la préfecture de police [65]. Son enterrement, le 6 avril, sera l'occasion de l'unique manifestation de masse du prolétariat berlinois pendant cette période : l'homme dont les initiatives avaient été déterminantes dans le succès à Berlin de la grève générale contre les kappistes rassemble après son assassinat la foule des camarades qui, pour la première fois, ne l'avaient pas suivi lors de la grève générale lancée par le V.K.P.D. [66].

Le 30 mars, la Pravda, sous le titre « La Révolution allemande », avait salué le prolétariat allemand qui se lançait à l'assaut, écrivait-elle, « sous le mot d'ordre d'alliance avec la Russie soviétique, sous la direction des communistes, afin d'aider le pouvoir soviétique ». Elle célébrait « la combinaison de grève et de soulèvements armés qui constitue la forme de lutte la plus élevée que le prolétariat connaisse », et se réjouissait de ce que « pour la première fois, le prolétariat allemand s'était levé, avec à la tête de son combat un parti communiste d'un demi-million de membres » [67] Quelques jours plus tard, Steklov, dans les Izvestija, se demandait déjà si les communistes allemands, en se lançant prématurément à l'assaut du pouvoir, ne portaient pas la responsabilité d'une grave défaite [68]. L'action était terminée. Le débat commençait.


Notes

[1] « Die Krise in der V.K.P.D. », Die Internationale, n° 3, 1°  mars 1921, pp. 71-79.

[2] Ibidem, p. 72.

[3] Radek se désolidarise des opinions personnelles de Rákosi (ibidem, p. 76).

[4] Ibidem, p. 79.

[5] Archives Levi, p. 55/3 ; Sowjet (Unser Weg), n' 2/1, août 1921, pp. 248-249.

[6]   Ibidem, pp. 248-249.

[7] Borkenau, op. cit., pp. 174-175.

[8] Borkenau, op. cit., ne mentionne que Béla Kun. R. Fischer (op. cit., p. 175) ne cite que Kun et Guralski. Les autres auteurs (Carr, op. cit., p. 335, Brandt et Lowenthal, op. cit., p. 151, Flechtheim, p. 73) mentionnent les trois hommes. Babette Gross (op. cit. p. 118) insiste longuement sur le rôle spécifique dévolu à Pogany, chargé, selon elle, de venir à bout dans les Jeunesses communistes de la résistance opposée à l'exécutif par Willi Münzenberg.

[9] Véra Mujbegović (op. cit., p. 269) renvoie sur ce point au compte rendu de la réunion du bureau de l'exécutif de l'I.C. des 22 et 23 février 1921 à laquelle assistaient Béla Kun et Guralski (I.M.L-Z.P.A., Akte 539) et au rapport postérieur de Kurt Geyer (I.M.P.-Z.P.A., 10/14. pp. 292-323).

[10] Interview à R. Lowenthal, The Bolshevisation, p. 57, n. 117.

[11] Thèse défendue en particulier par Ossip K. Flechtheim, Die K.P.D. in der Weimarer Republik, 1948, p. 73.

[12] Lowenthal, op. cit., p. 63.

[13] Contributions à l'histoire du Comintern, p. 25.

[14] Ces deux entretiens sont mentionnés par le seul Levi dans son intervention au comité central de mai (Was ist das Verbrechen, p. 8).

[15] Le compte rendu de cette réunion à I.M.L.-Z.P.A., 2/4, que Véra Mujbegović a consulté, n'apporte rien, selon elle, d'essentiel par rapport aux sources déjà connues : les citations qui suivent étaient faites par Levi d'après ce document, dont il avait copie.

[16] Protokoll des III..., p. 553.

[17] Cité dans Unser Weg, pp. 22·23, et dans Archives Levi, P 83/9, dont le texte porte en marge de la citation, p. 23, la mention manuscrite : « Brandler ».

[18] Protokoll des III..., pp. 465, 553.

[19] Archives Levi, P 83/9, p. 24, avec la mention manuscrite : « Frölich ».

[20] BrandIer, War die Märzaktion ein Bakunisten putsch ?, p. 20.

[21] Ibidem, pp. 12-20.

[22] Taktik und Organisation der revolutionären offensive, p. 28 ; Bericht 2 ... , p. 61 ; Brandler, op. cit., pp. 16-17.

[23] Die Rote Fahne, 17 mars 1921.

[24]   Protokoll des III... , p. 463.

[25]   Ibidem.

[26] Die Enthüllungen zu den Märzkämpfen, p. 7.

[27] Lowenthal, op. cit., p. 61, d'après le témoignage de Brandler. Sur l'Orgesch, voir plus loin, note 54.

[28] Voir sur ce point B. Düwell, « Disziplin und Grundsätze », Sowjet, n° 1, 1° mai 1921, pp. 17-21.

[29] Die Rote Fahne, 20 mars 1921.

[30] Vorwarts, 25 et 26 novembre 1921 ; Die Enthüllungen zu den März-kämpfen, p. 7.

[31] Vorwärts, 25 novembre 1921 ; Die Enthüllungen,  p. 10.

[32] Ibidem, p. 19.

[33] Die Role Fahne, 22 mars 1921 ; Taktik und Organisalion, p. 137.

[34] Vorwärts, 25 et 26 novembre 1921 ; Die Enthüllungen, pp. 8, 16.

[35] Voir notamment S. Ittershagen, « Zur Rolle von Max Hoelz in den Kämpfen der mitteldeutschen Arbeiterschaft », Die Märzkampfe, pp. 105- 111, ainsi que la version de Hoelz lui-même dans Vom Weissen Kreuz zum Roten Fahne.

[36] Hoelz, op. cit., p. 142 ; sur les « expropriations » de Plättner, voir Bock, op. cit., pp. 329·330.

[37] Hoelz, op. cit., pp. 138 sq. Toute l'affaire sent la provocation policière.

[38] Ibidem, p. 143. Voir également dans Freiheit du 8 avril 1921 l'article — très hostile à Hoelz — « Die Hölziade und ihre Ursachen ! ».

[39] Ibidem.

[40] A l'exception de Lemke et de Bowitski, qui se mettent pratiquement à son service.

[41] C'est en tout cas l'avis de Bock, op. cit., p. 302. Plättner opérait entre Halle et Bitterfeld.

[42]   Bock, op. cit., p. 297 cite un article du Kommunistiche Arbeitet Zeitung, n° 179 de 1921 « Der Geist von Hölz ist wach ! ».

[43] Jung, Der Weg macb unten, pp. 202 sq.

[44] Bock, op. cit., p. 303.

[45] Die Märzkämpfe 1921, p. 30.

[46] Ibidem, p. 82. Selon Freiheit  (éd. du soir) du 5 avril 1921, les communistes de Halle qui prenaient Kempin pour un provocateur avaient reçu de leur centrale tous apaisements.

[47] Ibidem, pp. 80·82.

[48] Friesland se plaindra, le 7 avril, des difficultés créées par le K.A.P.D. qui proposait à tout moment de « provoquer » l'action artificiellement par des actes de terrorisme ou de sabotage (Archives Levi, P 83/9, p. 14).

[49] Ibidem, p. 57.

[50] Ibidem, pp. 138·141 ; Die Role Fahne, 24 mars 1921.

[51] Protokoll des III..., p. 553.

[52] Ibidem, pp. 553-554.

[53] Ibidem, p. 556.

[54] Freiheit, 22 mars 1921, publie le texte d'un tract émanant du K.P.D. de Hambourg qui lance un véritable ultimatum pour le désarmement de l'Orgesch (Organisation Escherich) organisation terroriste de droite issue des corps francs : « Les chômeurs iront occuper les usines. Les ouvriers se procureront des armes où ils pourront, et désarmeront l'Orgesch  là où cela est possible. »

[55] Die Märzkämpfe, pp. 58-59.

[56] Protokoll des III... (Malzahn), p. 251.

[57] Ibidem (Zinoviev), p. 184.

[58] Die Rote Fahne, 7 avril 1921.

[59] « Quelques centaines », selon Freiheit, 27 mars 1921 ; la remise en liberté de Friesland, dont l'arrestation était un des motifs de la manifestation, contribua sans doute à cet échec.

[60] Friesland le reconnaît le 7 avril (Archives Levi, P 83/9, p. 14).

[61] Die Märzkämpfe, p. 102.

[62] Hoelz, op. cit., p. 162.

[63] Protokoll des III... (Neumann), p. 584. Neumann ne mentionne pas Eberlein, mais Thalheimer, en lui répondant (ibidem, p. 595) dément que la centrale ait été « terrorisée » par Eberlein.

[64] Die Rote Fahne, 4 avril 1921.

[65] Ibidem, 1° avril 1921.

[66] Freiheit, 7 avril 1921; Die Rote Fahne, 7 avril 1921.

[67] Pravda, 30 mars 1921.

[68] Izvestja, 4 avril 1921.


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