1909 |
"Le mode de production de la vie matérielle conditionne en général le procès de développement de la vie sociale, politique et intellectuelle." - K. Marx |
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Le déterminisme économique de Karl Marx
Recherches sur l'origine et l'évolution des idées de justice, du bien, de l'âme et de dieu.
1909
Les philosophes spiritualistes, depuis plus de deux mille ans, discutent à perte d'esprit sur l'âme, sur son essence et ses qualités, sur ses destinées et son siège dans le corps : Descartes, par dérision sans doute, la logeait dans la glande pinéale, petit corpuscule de matière grise, situé en avant du cervelet ; d'autres philosophes, que raille Voltaire, lui donnaient dans les méninges une plus spacieuse demeure, mais aucun d'eux ne s'est demandé quand, pourquoi et comment l'idée de l'âme s'était glissée dans la tête humaine, s'y était enracinée et développée. La question mérite qu'on s'en occupe, quand ce ne serait que pour chercher une explication de ce double phénomène, dont se désintéressent les historiens et les philosophes : la disparition chez les peuples antiques de l'idée de l'âme que l'on trouve chez les sauvages même les plus inférieurs et sa réapparition quelques siècles avant l'ère chrétienne.
Un folkloriste anglais prétend qu'il serait facile de retrouver chez les campagnards des nations civilisées les plus grossières superstitions des nègres de l'Afrique : il n'y aurait pas lieu de s'en étonner, puisque des idées de sauvages occupent une place d'honneur dans la philosophie des spiritualistes et la religion des chrétiens : l'idée de l'âme est d'origine sauvage.
Les hommes primitifs, plus idéalistes qu'on ne croît, spiritualisent tout : la propriété individuelle, l'idéal des civilisés, ne fait son apparition parmi eux que sous une forme immatérielle. Le sauvage avant de posséder une propriété matérielle possède une propriété immatérielle, la propriété de son nom, qui lui est donné à sa puberté dans une cérémonie d'initiation, dont le baptême chrétien est un souvenir. Ce nom est son bien le plus précieux ; et quand il veut témoigner son affection par un présent inestimable, il l'échange contre celui de son ami. La propriété individuelle rencontra tant de difficultés à s'introduire que même ce nom est une propriété viagère, appartenant à la tribu et le lui retournant à la mort de l'individu [1].
L'âme, principe immatériel de la vie, qui abandonne le corps après la mort pour continuer son existence sur terre ou sous terre, au ciel ou aux enfers, est une invention des sauvages, perfectionnée par les civilisés.
Il est des problèmes de la vie et de la nature qui de tout temps ont préoccupé l'esprit de l'homme : dès qu'il commença à réfléchir, il essaya de les résoudre et il les résolut comme il put et comme le lui permettaient ses connaissances. Maintes fois les solutions, forcément erronées, de l'homme primitif sont devenues des vérités indiscutables et ont servi de fondement à des constructions idéologiques qu'il a fallu des siècles pour démolir : par exemple l'idée que le soleil tourne autour de la terre, date de l'époque la plus reculée ; si elle a pu être scientifiquement réfutée, elle n'en persiste pas moins dans le langage des peuples civilisés, qui parlent du lever et du coucher du soleil.
Les singuliers phénomènes physiologiques du sommeil et du rêve qui troublaient Pascal et qui n'ont pas encore reçu une explication complètement satisfaisante [2], inquiètent vivement le sauvage, qui, pour les expliquer inventa l'âme ; car il ne sut et ne put trouver rien de plus simple et de plus ingénieux que de dédoubler l'homme en un corps solide, palpable et visible et en un esprit aériforme, impalpable et invisible.
Le sauvage ne doute pas de la réalité de ses rêves : s'il rêve qu'il voyage, se bat, ou chasse, il croit que c'est arrivé ; mais comme au réveil il se retrouve à l'endroit où il s'est endormi, il conclut que pendant qu'il était plongé dans le sommeil "un autre lui-même" un double, selon son expression, a quitté son corps pour aller chasser ou se battre et puis est revenu réintégrer le domicile corporel, qui alors se réveille. L'Australien pense que le départ du double se fait quand le dormeur ronfle. Si pour une cause quelconque le doubla ne retourne pas, le corps ne se réveille pas ; on ne doit pas contrarier cet autre soi-même, de peur qu'il ne déserte son logis ; il faut se garder de réveiller brusquement une personne endormie, parce que son esprit pourrait être au loin, on doit le faire lentement et avec précaution afin de lui donner le temps de retourner ; dans certaines parties de l'Inde changer la figure d'un dormeur, soit en la peignant, soit en lui mettant des moustaches, c'est commettre un meurtre, parce que son double ne reconnaissant pas sa demeure ne peut y rentrer et il meurt. Si du vivant de l'individu le double quitte le corps, pour mener une vie indépendante, il peut également survivre à la décomposition du cadavre ; le sauvage n'en doute pas puisqu'il lui arrive de revoir ses ancêtres et ses compagnons défunts ; ce sont leurs esprits, c'est-à-dire leurs doubles qui viennent le visiter pendant son sommeil. Comme il ne croit qu'à la mort occasionnée par des blessures et des accidents, quand quelqu'un meurt de vieillesse ou de maladie, il s'imagine qu'un sorcier lui a ravi son double ou qu'un esprit malfaisant l'a égaré durant une de ces pérégrinations nocturnes et l'empêche de revenir dans son enveloppe corporelle. Le double est une espèce de principe vital, qui maintient le corps en vie et qui cause sa mort quand il l'abandonne.
Le sauvage travaillant sur l'idée du double, inventée pour expliquer les phénomènes du rêve, en a déduit logiquement une série d'idées, qui devaient trouver leur place et leur développement dans les religions et les philosophies : l'idéologie qu'il a élaborée avec cette idée lui a fourni l'explication d'un grand nombre de phénomènes dont il ne pouvait découvrir les causes naturelles. L'âme, qui n'est qu'un synonyme civilisé du double sauvage, fut une des premières hypothèses scientifiques de l'esprit humain.
L'âme est un duplicata du corps, ayant tête, bras, jambes, cœur, ventre, etc.. ; elle évolue avec lui, croissant et décroissant en stature et en force, à mesure qu'il grandit et vieillit : l'Eskimau qui passe par des périodes de surabondance et de disette s'imagine que son double engraisse et maigrit en même temps que son corps. Chaque partie de l'âme siège dans l'organe qui lui correspond : Platon reprit philosophiquement cette localisation, qui permettait à l'Hindou de comprendre la mort successive des organes, lesquels meurent les uns après les autres, à mesure que leur parcelle d'âme les abandonne, et ce n'est qu'au départ de la dernière, que la mort est complète.
Le double est impalpable comme une ombre. L'ombre du corps a été prise pour l'âme : les sauvages de l'Équateur, où les corps n'ont pas d'ombre à midi, ne sortent pas à cette heure de leurs cases de peur de perdre leur âme et de mourir ; les Grecs avaient eu la même idée ; ils croyaient que les hommes et les animaux qui pénétraient dans le sanctuaire de Zeus sur le mont Lycée perdaient leur ombre et mouraient. L'image d'une personne dans une eau claire ou sur une surface polie est l'image de son âme, si on la frappe, on la blesse : le mythe de Narcisse et l'envoûtement magique du moyen âge se rattachent probablement à cette croyance ; si on prend et emporte le portrait d'un individu on lui enlève son âme ; pour cette raison le sauvage refuse de se laisser portraiturer.
L'âme est un souffle léger, tenuis aura ; les mots grecs et latin employés pour âme πνεΰμα, ψυχη, άνεμος, anima. ont d'abord été usités pour souffle. Saint Augustin remarque que le Saint-Esprit dans le texte grec du Nouveau-Testament est toujours appelé le Saint-Souffle, τδ αγιον πνεΰμα, Jésus sur la croix "pencha la tête et rendit le Souffle." dit saint Jean (XIX, 30). Cette âme-souffle est audible ; les Australiens entendent les esprits, qui chez eux habitent dans les arbres, ainsi que les Dryades de la mythologie grecque, lorsqu'ils sautent de branche en branche. L'âme s'échappe par les orifices naturels, le nez et la bouche spécialement et on peut la saisir au passage en la ferrant avec des hameçons ou en l'enfermant dans une calebasse. Les héros de l'Iliade pensaient qu'elle "s'échappait par les blessures et alors un nuage se répand sur les yeux" et qu'on pouvait l'extraire, comme un corps étranger ; Patrocle "arracha l'âme de Sarpedon en même temps que la pointe de sa lance." (Il., XVI, 505).
L'âme qui peut à sa fantaisie déserter le corps, doit cependant s'incorporer dans un objet quelconque ; elle reste attachée au cadavre ; et lorsque les chairs tombent en pourriture elle se réfugie dans le squelette, particulièrement dans les os du crâne. Les sauvages pour avoir auprès d'eux les âmes des ancêtres gardent les têtes de morts et même de simples os, que les Caraïbes enveloppaient dans du coton et à qui ils parlaient et demandaient des conseils.
Les Grecs conservaient précieusement l'omoplate de Pelops, parce qu'ils croyaient que si on possédait les os d'un mort, on avait son âme sous la main : Cimon transporta à Athènes le squelette de Thésée, pour que les Athéniens pussent s'assurer les services de son âme ; Hérodote rapporte que les Lacédémoniens acquirent "une grande supériorité dans les combats contre les Tégéates" quand ils eurent enlevé à Tégée et porté à Sparte les ossements d'Oreste (I, § 68). Le culte des catholiques pour les os miraculeux des saints a pour origine la même croyance. La reprise et la coordination en un corps de doctrine des idées sauvages qui survivaient dans la civilisation gréco-latine, fut une des principales causes du succès du christianisme. On prétend que la coutume mystique qu'ont les sauvages de manger les cadavres des parents s'explique par l'intention de donner à leurs âmes une demeure vivante, et de les conserver dans le sein de la famille et de la tribu. Les Égyptiens embaumaient les morts afin de garder à l'âme dans le meilleur état possible de conservation son habitation corporelle : Maspero suppose que les nombreuses statues et statuettes du défunt que l'on rencontre dans les tombeaux y étaient placées, pour qu'en cas de destruction de la momie son âme trouvât un corps où se loger.
La croyance que l'âme du mort demeurait dans le tombeau de son cadavre, amena les sauvages à penser qu'elle s'incorporait dans les pieux et les pierres plantés dessus et les Tasmaniens et les Péruviens à marier les pierres tombales de personnes de sexes différents. Les arbres qui croissaient sur les tombes et les animaux qui les habitaient étaient censés être animés par les esprits des défunts ; une couleuvre s'étant échappée du tombeau d'Anchise, on crut que son âme s'y était incorporée. Cette croyance donna probablement naissance à l'idée de la métempsycose et peut-être à la coutume qu'ont les sauvages de prendre pour totems, c'est-à-dire pour ancêtres, des animaux, des plantes et même des objets inanimés.
L'âme du mort erre malheureuse autour des siens jusqu'à ce qu'ils lui aient donné un tombeau où il puisse habiter ; c'est pourquoi les Iroquois et les Grecs attachaient tant d'importance à recueillir les corps des guerriers tombés sur le champ de bataille. La coutume d'enterrer les cadavres, au lieu de 1es abandonner sans sépulture à la voracité des animaux, comme le faisaient autrefois les Eskimaux, autorise à supposer que l'idée de l'âme remonte à une antiquité extrêmement reculée, puisque des anthropologistes pensent que des tombes de certaines cavernes dateraient de l'époque paléolithique, l'époque la plus ancienne où l'on ait trouvé des traces positives de la présence de l'homme : ce n'est qu'à l'âge de bronze que l'on substitua la crémation à l'enterrement parce que l'idée de l'âme s'était transformée, comme il sera dit plus loin.
Le sauvage qui a d'enfantines notions sur la nature croit qu'il peut commander aux éléments, comme et ses membres, et qu'il peut avec des paroles magiques arrêter le soleil, ordonner à la pluie de tomber, à la tempête de souffler, etc. Les esprits des morts ont cette autorité sur les éléments à un plus haut degré que les vivants ; le sauvage les invoque pour qu'il produise le phénomène quand il échoue à le déterminer ; ils lui sont d'une si constante utilité qu'il ne cesse de les implorer : le Peau-Rouge en partant pour la chasse ne manque pas de leur demander un temps propice et une abondance de gibier. Les chefs étant plus écoutés que les simples mortels, ceux-ci les chargent d'intercéder auprès d'eux dans les cas urgents et mal leur en prend s'ils ne réussissent pas. Quand les nègres d'Afrique ne peuvent par leurs prières faire cesser une sécheresse prolongée, ils traînent leurs rois aux tombeaux des ancêtres pour qu'ils les supplient de faire pleuvoir et si la pluie ne vient pas, ils les rouent. de coups et les tuent même parce qu'ils ne veulent pas les prier ou les prient mal. Le roi scandinave Olaf du IX° siècle fut brûlé vif parce qu'il n'avait pu décider les âmes des ancêtres à mettre fin à une famine.
Les âmes des morts, capables de produire tous les phénomènes de la nature, donnent des maladies et les guérissent. l'Odyssée parle de malades souffrant de cruelles douleurs causées par des "esprits ennemis" (V.396) ; tandis que les Tasmaniens rangeaient les malades autour du lit d'un mort pour que son esprit les guérît. Les âmes ont tant d'influence sur la végétation que lorsque les indigènes de la Nouvelle Guinée ensemencent un champ, ils déposent à son centre des bananes, et des cannes à sucre, appellent les ancêtres par leurs noms et leur disent : "Voici votre nourriture, faites que la récolte vienne bien et soit abondante ; si elle ne venait pas bien et n'était pas abondante, ce serait une honte pour vous et pour nous aussi."
Les esprits des morts de la famille et de la tribu sont serviables pour leurs membres ; ils les visitent pendant le sommeil, les conseillent, et les protègent contre leurs ennemis morts et vivants ; ils prennent part à leurs guerres et combattent pour eux ; les Grecs avaient vu à Marathon et à Salamine l'âme de Thésée, à la tête des troupes, se battre contre les Perses (Plutarque. Thésée, § 35). Il arrivait parfois que pour se procurer un puissant esprit, on tuait un homme remarquable par ses supérieures qualités : il est à peu près certain que si les Tahitiens assassinèrent le capitaine Cook, pour qui ils avaient la plus grande vénération, c'était afin que son âme demeurât parmi eux ; pareil accident faillit arriver à Sir Richard Burton, qui s'était costumé en brahmane pour explorer des régions inconnues de l'Inde ; il joua si bien son personnage qu'il passa pour un saint et que dans un village on complota sa mort. Lucien et Pausanias mentionnent l'existence à Athènes du tombeau d'un Scythe, Toxaris, dont l'âme accomplissait des cures miraculeuses ; il est possible qu'il avait été immolé dans cette intention. Cette idée subsiste dans le Christianisme ; Jésus est condamné par Dieu à mourir sur la croix pour rendre service aux fidèles en les sauvant de la damnation éternelle. Les villes, les églises et les chapelles possédaient toutes au moyen âge le tombeau ou les os d'un saint ou d'une sainte pour avoir à leur service l'âme d'un mort : la République de Venise pour s'approvisionner de défenseurs contre le Pape et le Sultan importa d'Alexandrie les dépouilles de saint Marc et déroba à Montpellier celle de saint Roques. Les esprits se battaient entre eux, quand deux villes ou deux peuples se déclaraient la guerre : dans l'Iliade les dieux et les déesses, qui sont des âmes divinisées, prennent parti les uns pour les Grecs les autres pour les Troyens ; Cleisthenes, le tyran de Syracuse, en lutte avec Argos, demande à Thèbes de lui céder les restes de Melanippe et de Menestée, deux fameux guerriers du cycle thébain pour opposer leurs âmes à celle d'Adraste, le héros argien.
Les esprits des morts ne peuvent rendre des services aux vivants que parce qu'ils continuent à vivre dans leurs tombes ; et s'ils vivent, ils ont besoin des choses indispensables à la vie. L'Australien allume la nuit des feux auprès des tombeaux, pour qu'ils viennent se réchauffer; on leur apporte des aliments pour apaiser leur faim et on répand du sang, du lait et d'autres liquides pour étancher leur soif ; le sol absorbant le liquide, on s'imagine qu'ils l'ont bu. Les Grecs homériques appelaient les morts par leurs noms quand ils faisaient à leur intention des libations de vin doux, et d'eau miellée ou saupoudrée de farine (Il. XXIII, 220, Od. XI, 26, etc.).
L'habitude d'enfouit des graines et des tubercules dans la terre des tombeaux pour la nourriture des âmes des morts a pu suggérer l'idée de les cultiver, ainsi que le suppose Grant Allen. Il est difficile d'expliquer comment le sauvage a pu découvrir qu'en déposant dans la terre des graines et des tubercules il pourrait obtenir après un temps plus ou moins long une récolte de graines et tubercules semblables ; car s'ils étaient simplement enterrés dans un terrain non préparé et si la plantule, lorsqu'elle germe, n'était pas protégée par des sarclages et des binages contre les herbes et plantes déjà enracinées, elle serait étouffée sous leur vigoureuse végétation, comme le sont les graines d'arbres dans les steppes herbacées. Le sauvage a trop de peine à recueillir les graines et les racines, dont il se nourrit, pour avoir l'idée de les enterrer avec l'espoir d'en récolter de semblables dans un temps qu'il ne saurait calculer. Le culte des âmes des morts lui a fait faire des expériences de culture à son insu. En effet l'enfouissement des graines et des tubercules dans les tertres des tombeaux étaient des expériences de culture qu'il n'aurait su imaginer ; elles étaient faites dans les meilleures conditions de réussite, puisque la terre accumulée sur la fosse était soigneusement débarrassée de toute herbe, racine et pierre et fréquemment arrosée de sang et d'autres liquides. Les plantes ainsi protégées, soignées et nourries croissaient mieux qu'à l'état sauvage et donnaient une abondante récolte ; et comme le sauvage n'avait pas conscience des soins involontaires qu'il leur avait donnés, il attribua naturellement leur luxuriante végétation à l'action de l'âme du mort ; il eut alors l'idée d'élargir autour du tombeau l'espace ensemencé dans l'espérance qu'elle étendrait ses services végétatifs sur un plus grand rayon ; il arriva de la sorte à cultiver des surfaces étendues, toujours avec le concours efficace de l'âme du mort. L'hypothèse de Grant Allen expliquerait pourquoi les sauvages placent les tombes au milieu de leurs cultures et pourquoi à l'époque des semailles ils prient les âmes des ancêtres de leur procurer d'abondantes récoltes. Les processions dans les champs et les prières des Rogations catholiques, à l'époque des semailles, pendant les trois jours qui précèdent l'Ascension, sont des souvenirs des temps sauvages.
Le sauvage, qui ignore son âge et qui n'a qu'une numération très limitée, ne peut avoir l'idée d'une durée éternelle ; il n'est donc pas encore question de l'immortalité de l'âme, qui est censée vivre aussi longtemps que le souvenir du défunt se prolonge. Le primitif croit à la survivance de l'esprit de son père, grand-père et aïeul, qu'il a connu ou dont il a entendu parler et à celle de l'âme de toute personne dont on conserve la mémoire pour une raison quelconque [3]. Mais comme les esprits des morts dont on a perdu le souvenir pourraient exister, on se comporte à leur égard comme si on ne doutait pas de leur existence. Le nègre soudanais, quand il fait des offrandes à son ancêtre, lui dit : "O père, je ne connais pas tous tes parents, toi tu les connais tous, invite-les à partager ces aliments avec toi". Porphyre rapporte que les Grecs adressaient des prières et faisaient des sacrifices à des âmes dont ils ignoraient les noms, "de peur que si on négligeait leur culte elles ne soient disposées à faire du mal... tandis qu'ils nous font du bien quand on leur rend des honneurs". Pausanias dit que pour une semblable raison on avait élevé à Athènes des autels aux dieux inconnus, c'est à-dire aux âmes divinisées, inconnues.
Le sauvage, qui ne se sépare pas des animaux dans lesquels son âme émigre et se meut à l'aise et qu'il prend pour ancêtres, les dote d'une âme ; et comme sa logique ne recule devant aucune conséquence, il attribue également une âme à la terre, à la lune, au soleil, aux astres, aux plantes et même aux objets inanimés. Anaxagoras devait donner une âme, νους à l'univers. Tout possède une âme dans l'imagination du sauvage et du barbare, c'est pourquoi sur les tombes et les bûchers des morts ils immolent des animaux et brisent des ustensiles et des armes afin que leurs âmes se dégagent et continuent à rendre dans l'autre monde des services au défunt.
Le double, cet embryon de l'âme de la philosophie spiritualiste, n'est pas plutôt inventé que cette invention se retourne contre son auteur : l'homme a toujours été victime de l'œuvre de son cerveau et de ses mains.
Le sauvage est plus effrayé d'un mort que d'un vivant ; il vit dans une perpétuelle terreur des esprits invisibles, mais toujours présents : il leur attribue tous les malheurs qui lui arrivent, les accidents et les blessures, comme les maladies, la vieillesse et la mort : dans l'Iliade les dieux, c'est à dire les âmes divinisées, dirigent les lances et les javelots qui blessent les guerriers. Les esprits, qui peuvent être d'utiles compagnons, sont excessivement vindicatifs, ils se vengent des torts réels ou imaginaires qu'on leur a faits pendant la vie et après la mort. La peur de ces vengeances engage les parents et les ennemis d'un mourant à se réconcilier avec lui pour n'être pas tourmentés par son âme et à s'éloigner au plus vite de son cadavre autour duquel elle rôde : on abandonne la cabane et même le campement où il y a eu un décès ; on quitte la localité pour dépister l'âme du mort, on cesse de prononcer son nom de peur qu'elle ne s'imagine qu'on l'appelle et n'accoure si elle l'entend. Quand on ne peut fuir le défunt on l'enterre sous un monticule de terre, après lui avoir attaché les membres, afin que son âme ne puisse s'échapper, et pour plus de sécurité on place des pierres dessus ; quand le cadavre est celui d'un ennemi, on brise sa colonne vertébrale, on ampute les pouces pour qu'il ne puisse tirer l'arc ; les Grecs lui coupaient les pieds et les mains pour qu'il ne pût combattre ; et Grant Ailes rapporte que dans la protestante Angleterre, pour empêcher que l'âme du suicidé ne sorte de son tombeau on le transperçait d'un pieu qui le clouait au fond de la fosse. La crainte des esprits a eu des effets moins macabres : chez les Sioux, elle est, dit-on, un frein au meurtre et chez d'autres peuplades elle a mis fin aux repas anthropophagiques pour ne pas encourir la vengeance de la victime [4]. Les âmes des bêtes féroces sont redoutées.
Le quarante-sixième chant du Kalevala, qui narre dramatiquement une chasse à l'ours chez les anciens Finnois, relate minutieusement les précautions qu'on doit prendre pour détourner les vengeances de l'animal mis à mort. Quand il est tué et pendant qu'on le dépouille on lui donne les noms les plus caressants et flatteurs, il est "le gracieux pied de miel, l'homme antique, le héros illustre, etc." et son meurtrier, le héros-barde, Waïnamoinen, essaye de lui persuader qu'il n'a pas été tué par l'épieu, mais que lui-même s'est empalé en se précipitant sur une branche d'arbre.
Mais malgré toutes ces précautions, le sauvage ne peut débarrasser son imagination fantasque des terreurs que lui inspirent les âmes des morts : il est persuadé qu'elles l'environnent et lui causent mille maux. L'idée lui vint de leur assigner un territoire pour résidence : un gentiment analogue animait les paysans écossais du moyen âge lorsque aux partages agraires ils donnaient à Satan un lot de terre qui n'était pas mis en culture. Le lieu d'habitation affecté aux esprits est d'ordinaire par delà la mer ou sur le sommet d'une montagne, que les vivants évitent avec soin : ceci explique pourquoi les plus antiques divinités habitent les cavernes et les sommets et sont adorés "sur les hauteurs" selon l'expression de la Bible, qui deviennent des lieux sacrés. Iawhé, le Dieu d'Abraham, c'est-à-dire l'esprit divinisé de l'ancêtre, apparut à Moïse sur le mont Sinaï à l'endroit "sanctifié" qu'on ne devait fouler que "pieds nus" comme l'enceinte consacrée à Dodone, à Zeus, dont les prêtres étaient déchaux. Joseph dit que Moïse conduisit par ignorance ses moutons dans cet endroit où les pâtres de la région ne menaient pas leur troupeau, malgré l'abondance de l'herbage (Antiq., II, c. 12).
Afin que l'âme parte de son plein gré pour sa demeure posthume, on lui signifie qu'elle n'a plus rien à faire parmi les vivants. Les Bodos de l'Inde disent au mort à qui ils offrent du riz et des boissons : "Bois et manges ; Jusqu'ici tu as bu et mangé avec nous, tu ne le peux plus ; tu étais l'un de nous, tu ne l'es plus ; nous n'irons plus à toi, ne viens plus à nous." Les Dayaks de Bornéo pour intimider l'âme du défunt lui déclarent que si elle reste parmi eux, elle n'aura pour logement qu'un panier de rotin et les Iroquois le soir des funérailles lâchent un oiseau pour l'emporter au plus vite: les Grecs et les Romains, qui avaient eu une pareille coutume, la remirent en honneur avant l'ère chrétienne. Mais les âmes étaient récalcitrantes et ne s'empressaient pas à quitter les parents et les amis, qui parfois étaient obligés de recourir à la violence pour les forcer à déguerpir : les Australiens et les nègres de la Côte d'Or pour les chasser des campements et villages courent de droite et de gauche et frappent l'air avec des massues en poussant des hurlements : ils prétendent dormir plus paisiblement et jouir d'une meilleure santé après une telle expédition contre les âmes. Mais ces luttes héroïques ont leurs dangers : Howit a vu dépérir de langueur un vaillant guerrier australien parce qu'il avait pourchassé les esprits.
Le sauvage pour n'être pas obligé d'en arriver à de si pénibles et dangereuses extrémités a eu recours à un ingénieux moyen ; il a embelli la demeure posthume de toutes les joies et de tous les plaisirs qu'il pouvait imaginer, afin que l'âme n'hésitât pas à s'y rendre et perdît toute envie de retourner parmi les vivants. Toutes les nations primitives ont inventé des paradis d'outre-tombe où les âmes revivaient délicieusement leur vie terrestre : l'âme de l'Australien en grimpant à une corde arrive à un trou dans les nuages, qui donne accès à un autre monde, où tout est mieux que sur terre ; quand il veut dire qu'un kangourou est gras et bien à point, il déclare qu'il ressemble à ceux du pays des nuages. Les Hellènes homériques pensaient que les Dieux parvenaient à leur demeure céleste par des trous dans les nuages. Les âmes des Iroquois poursuivaient et tuaient les bisons dans de giboyeux territoires de chasse ; celles des Groenlandais habitaient un pays au printemps éternel, au soleil toujours à l'horizon, abondamment pourvu de rennes, de phoques et d'oiseaux de mer ; celles des Scandinaves se battaient le jour et banquetaient le soir dans le Valhalla en compagnie des radieuses Valkyries. Les âmes des morts recommençaient dans ces demeures posthumes l'existence terrestre dans des conditions de félicité inconnues aux vivants : aussi les Hellènes préhomériques en prenant congé d'un mort lui disaient: Χαίρε ! amuse-toi !
Les Grecs avaient passé par l'idéologie des sauvages puisqu'ils avaient traversé les conditions de vie qui l'avaient engendré. Les âmes de leurs morts avaient erré sur terre sans domicile, pendant l'âge d'or, rapporte Hésiode, comme celles des sauvages ; et quand elles devinrent encombrantes et tracassières, ils leur fixèrent un lieu de résidence sur le plus haut sommet de l'Olympe - (plusieurs montagnes en Grèce et en Asie Mineure portaient le nom d'Olympe) et ils l'agrémentèrent des bonheurs qu'ils pouvaient imaginer afin de leur procurer une vie de "bienheureux", comme ils appelaient les esprits, δαιμονες, de l'Olympe, dont la déification du temps de l'Iliade était de date si récente, que les "nouveaux dieux", comme les appelle Eschyle, se différenciaient à peine des héros homériques. Avant d'habiter l'Olympe en qualité d'esprits, ils étaient nés et avaient vécu sur terre comme des hommes ; et comme les guerriers de l'Iliade ils sont armés de lances et d'égides ; ils combattent et voyagent sur des chars ; ils habitent un palais aux lambris doris, ils festoyent aux chants d'Apollon et des Muses, tandis que Hébé verse le nectar ; ils reçoivent des blessures qui les font rugir de douleur, ils ont des querelles et des infortunes de ménage, ils sont tourmentés par des chagrins et des peines morales ; ils assistent aux festins sacrés des mortels et s'irritent quand on ne les invite pas. Les déesses aiment la toilette, se parent et se parfument comme les beautés terrestres. Les mœurs des habitants de l'Olympe reproduisent celle des hommes, dont ils ne se distinguent que par la force, la taille, le liquide, - ιχωρ - qui coule dans les veines, plus subtil que le sang, à cause de l'ambroisie, leur nourriture, ainsi que par la faculté de se rendre invisibles et de se métamorphoser en animaux et objets inanimés : Athéna dans L'Iliade se change en oiseau et en flamme ; les Grecs prenaient les animaux qui apparaissaient inopinément pour des dieux qui avaient voulu assister incognito à un spectacle les intéressant.
L'Olympe des Grecs, ainsi que les habitations posthumes des autres sauvages, avait été ouvert aux âmes de tous les morts, à celles des femmes comme à celles des hommes ; mais lorsque Zeus eut vaincu les Titans, défenseurs de l'ordre matriarcal et intronisé le patriarcat dans l'Olympe, il chassa Kronos, Gaïa, Demeter et les autres divinités de l'époque matriarcale ; il le ferma aux âmes des hommes et le réserva pour les esprits qui avaient soutenu sa cause et reconnu son autorité patriarcale [5]. Mais les Hellènes qui à l'époque n'étaient pas encore préparés pour la suppression du paradis posthume, lui substituèrent pour loger les âmes des morts l'île des Bienheureux, "située loin de l'Olympe des immortels... où la terre porte trois fois par an des fruits doux comme le miel", dit Hésiode. Cette nouvelle demeure, que gouvernait Kronos, était un paradis aristocratique où ne furent admis que les demi-dieux et les héros des cycles thébains et troyens ; comme l'Olympe, il se ferma après eux ; les âmes d'Aristogiton et d'Harmodius seules eurent le bonheur d'y être expédiées. Les Champs-Elysées dont il est fait mention pour la première fois dans l'Odyssée (IV, 563, et sqq.) sont une reproduction plus hospitalière de l'île des Bienheureux ; ils sont "situés aux limites de la terre... les hommes y mènent une vie bienheureuse sans neige, ni long hiver, ni pluie, toujours rafraîchis par les brises du Zéphyr, envoyés par l'Océan."
La demeure posthume, investie par les sauvages pour se débarrasser des âmes des morts qui les tourmentaient, et aménagée de tous les conforts et plaisirs imaginables pour les engager à ne pas la déserter, finit par devenir une agréable espérance, leur permettant de se promettre la plus heureuse prolongation de la vie terrestre. La croyance en ce délicieux séjour s'enracina si profondément dans l'imagination des hommes primitifs, parvenus à un certain degré de développement, qu'ils immolaient des individus pour y porter des nouvelles de la terre et que des hommes et des femmes s'offraient volontairement en sacrifice pour remplir le rôle de messager.
Le paradis d'outre-tombe était d'abord libéralement ouvert à tous les membres de la tribu, aux femmes comme aux hommes, quels que fussent leurs mérites et démérites ; il n'était pas une récompense, mais un droit acquis ; d'ailleurs on était trop anxieux de se délivrer des âmes des morts pour mettre des difficultés à leur admission. Mais quand les âmes s'accoutumèrent à s'y rendre avec empressement, on songea à l'utiliser comme moyen d'éducation morale. Les Aztecs semèrent des obstacles sur la route qui y conduisait; la déesse Téogamique, compagne du dieu de la guerre, Huitzilopochtli, y transportait les âmes des guerriers morts en combattant et dans les supplices infligés par l'ennemi ; les Valkyries parcouraient les champs de bataille pour recueillir les âmes des Scandinaves tués et les porter rapidement dans le Valhalla ; les Kères, que la mythologie posthomérique représente comme des furies, courant au milieu du carnage, entrechoquant leurs dents longues et, aiguisées et se disputant les cadavres (Hésiode, Bouclier d'Hercule) devaient être dans les temps préhomériques les conductrices des âmes des guerriers morts en combattant, comme la déesse Téogamique des Aztecs et les Valkyries des Scandinaves. L'Odysée (XlV, 207) et l'Hymne homérique à Arès les montrent entraînant dans l'Hadès les âmes des guerriers désignés par les Moires. L'Aztec qui ne mourait pas sur le champ de bataille ou dans les supplices devait, ainsi que l'Egyptien, être muni de passeports et de mots de passe pour être reçu dans le paradis, où n'étaient adresses que les âmes des hommes et des femmes dans la fleur de l'âge ; celles des vieillards se rendaient dans un lieu où le sommeil était éternel et celles des enfants s'incorporaient de nouveau pour avoir la chance de parvenir à l'âge des guerriers. Les Algonquins enterraient les enfants sur les bords des routes pour que leurs petites âmes pussent pénétrer dans le sein des femmes qui viendraient à passer et renaître.
Dès que la croyance en la demeure posthume fut bien établie, on s'empressa de faire disparaître le cadavre, afin que l'âme perdît sa résidence corporelle ; au lieu de l'enterrer, comme c'était la coutume, on le brûlait. On apprit au trépassé à hâter les cérémonies funéraires, afin de perdre toute raison de séjourner parmi les vivants : l'âme de Patrocle apparaît la nuit à son ami Achille pour réclamer de promptes funérailles, "la chose la plus agréable aux morts". Les esprits revivant dans l'autre monde la vie terrestre, ils devaient par conséquent avoir des animaux et des objets dont ils s'étaient servis, on immolait sur le bûcher des chevaux, des chiens et parfois des hommes et on brisait des armes et d'autres objets pour que leurs doubles continuassent leurs services aux morts. Ulysse retrouve dans l'Erébe "d'où on ne revient pas" ses compagnons défunts revêtus de leurs armes ; mais guerriers et armures étaient des doubles, des ombres impalpables. Mais l'Hadès du XI° chant de l'Odyssée n'est plus "le séjour des bienheureux", la joyeuse demeure inventée par les sauvages ; les esprits y mènent une vie si lugubre, que le fier Achille, fils d'une déesse, se lamente et voudrait échanger sa royauté sur les morts contre la vie d'un domestique campagnard. Lorsque ce chant fut composé, les Grecs, depuis plusieurs générations, vivaient sous le régime patriarcal dont les mœurs ne correspondaient plus à l'idéologie des sauvages.
Les sauvages en inventant l'âme pour expliquer les phénomènes du rêve et ensuite la demeure posthume pour se délivrer des âmes des morts, ont élaboré les éléments idéologiques qui, après avoir servi à fabriquer l'idée de Dieu, devaient être utilisés par la philosophie spiritualiste et la religion chrétienne pour créer l'immortalité de l'âme et le paradis céleste. On ne rencontre dans leur idéologie aucune mention de l'enfer ; Tylor dit que lorsque des sauvages en parlent, c'est qu'ils sont entrés en contact avec les chrétiens qui leur en ont suggéré l'idée. Cependant dans leur paradis il existe des distinctions : les Caraïbes disent que dans le pays des bienheureux où les fruits croissent abondamment et où du matin au soir les âmes dansant et banquettent, leurs ennemis, les Arawaks, sont des esclaves et que les Caraibes lâches vont servir les âmes des Arawaks. L'idée de l'enfer ne commence à se dessiner nettement, du moins dans la mythologie grecque, qu'aux débuts de l'époque patriarcale, quand Zeus "le dieu des pères" devient le souverain de l'Olympe : mais le Tartare "au seuil et aux portes d'airain" n'est que la Prison où il enferme et torture ses ennemis personnels, c'est là qu'il enchaîne, loin des rayons du soleil, son père Kronos et les Titans (Il., VIII, 13 et 48l).
L'idée de l'âme, qui occupe une place si considérable dans l'idéologie des sauvages et des barbares communistes, a subi une éclipse chez les peuples du bassin méditerranéen, les Égyptiens exceptés, pendant une longue période de leur développement, durant laquelle on continue par habitude routinière à accomplir les cérémonies funéraires, qui n'ayant plus de sens pour ceux qui les célèbrent, se transforment peu à peu ; on cesse d'immoler des victimes sur le bûcher et la loi intervient pour limiter le nombre des objets que l'on ne brûlait plus que par ostentation, puisqu'ils ne devaient être d'aucune utilité au mort qui ne laissait pas après lui une âme. Les Grecs, comme par le passé, continuent à dire au défunt : amuse-toi ! mais la croyance en la survivance de l'âme est morte.
Théognis et les auteurs des Proverbes et de l'Ecclésiaste, ces antiques philosophes du pessimisme bourgeois, recommandent de jouir de l'heure présente, car tout filait à la mort. Le même sort est réservé à l'homme et à la bête, assure le moraliste israélite, "telle qu'est la mort pour l'un, telle est la mort pour l'autre ; ils ont tous les deux le même esprit et l'homme n'a pas d'avantage sur l'animal... qui peut affirmer que le souffle de l'homme monte en haut et que le souffle de l'animal descend en bas... j'ai vu que c'est chose bonne et agréable pour l'homme de manger, et de boire et de jouir du fruit de son travail... c'est là un don de Dieu... Vis joyeusement tous les jours de la vie... Tout ce que tu auras le moyen de faire, fais-le selon ton pouvoir... il n'y a ni occupation, ni discours, ni science, ni sagesse dans le sépulcre où tu cours très vite." (Ecclésiaste, III, 19-21, V, 18-19, IX, 9-10). Le Poète mégarien, Théognis, est tout aussi convaincu du sort qui lui est réservé après la mort. "Au sein de la terre, dit-il, je reposerai comme une pierre, sans voix." La croyance en la vie future était si bien évanouie, que Tyrtée ne sait offrir à ceux qui se sacrifient pour la patrie d'autre immortalité que celle de la gloire ; et que Périclès, dans le célèbre discours, prononcé aux funérailles des premières victimes de la guerre du Péloponnèse, ne peut leur promettre que "des louanges immortelles et la plus honorable sépulture". Déjà dans l'Iliade Zeus n'accorde à son fils Sarpedon, que Patrocle vient de tuer, "qu'un tombeau et un cippe, car cette récompense est due aux morts." (Il., XVI, 675 et sqq.) [6]. La croyance en la survivance de l'âme ne reparaît plus après Hombre, que chez Pindare, remarque Zeller dans son Histoire de la Philosophie grecque. Le même phénomène se constate chez les Romains et les autres nations de la Méditerranée ; les Égyptiens ne font exception à ce fait, que l'on peut considérer comme général pour tous les peuples parvenus à un certain degré de développement, que parce qu'ils avaient conservé la famille matriarcale, même pendant la période historique. Mais l'idée de l'âme que l'on aurait pu croire évanouie à tout jamais du cerveau humain, on la voit renaître sept et six siècles avant Jésus-Christ avec une vie et une force nouvelles, pour devenir le thème favori de la philosophie spiritualiste et la base fondamentale de la morale bourgeoise et de l'idéologie chrétienne.
Les historiens qui ont constaté l'évanouissement et la renaissance de l'idée animique se sont bornés à mentionner ces étranges phénomènes sans essayer de les expliquer et d'en rechercher les causes déterminantes, que d'ailleurs ils n'auraient pu trouver dans les champs explorés par leur pensée et que l'on ne peut espérer découvrir qu'en appliquant la méthode historique de Marx, qu'en allant les chercher dans le milieu économique : ce n'est qu'en étudiant les transformations de la propriété et du mode de production que l'on a chance de rencontrer les causes qui ont déterminé dans la tête humaine l'évolution de l'idée de l'âme et de celle de son habitat posthume, inventées par les sauvages.
La propriété et la production des objets nécessaires à la vie matérielle ont traversé une série de formes qui ont conditionné l'organisation familiale et politique, ainsi que les mœurs, les croyances et les idées qui leur sont propres.
Le communisme a été le berceau social de l'humanité, et c'est à cette première forme d'organisation sociale que correspondent les idées primitives de l'âme et de sa demeure d'outre-tombe. Tant qu'elle persiste les membres d'une gens et parfois d'une tribu vivent dans une maison commune et comme ils sont égaux, ils ont tous les mêmes droits sur les biens de la communauté gentile ou tribale : tout au plus remarque-t-on une différence entre les sexes ; l'homme, plus particulièrement chasseur, procure les provisions que la femme est chargée d'administrer, de conserver, de préparer culinairement et de distribuer ; ces importantes fonctions lui assurent une supériorité intellectuelle et sociale. Elle est une providence pour le sauvage insouciant et imprévoyant : elle préside à ses destinées du berceau à la tombe. L'homme élaborant son idéologie avec les événements et les acquisitions intellectuelles de sa vie quotidienne devait donc commencer par déifier la femme. Les Hellènes et les latins préhistoriques plaçaient leurs destinées sous le contrôle de déesses, les Moires et les Parques, Μοιραι, Parcœ ; dont les noms signifient en latin, économes et en grec la part qui revient à chacun dans une distribution de vivres et de butin. "Les Moires tiennent le gouvernail de la nécessité... Zeus lui-même ne pourrait pas éviter la destinée" dit Eschyle dans le Prométhée (V, 516-19).
Cette égalité économique entraîne fatalement l'égalité des autres conditions de la vie matérielle et morale : aussi quand le sauvage invente l'âme et sa demeure posthume, il octroie une âme à tous les membres de la tribu, aux femmes comme aux hommes et il ouvre le paradis à toutes les âmes ; cette résidence est commune, comme la maison terrestre ; toutes, sans qu'il soit tenu compte de leurs mérites et démérites, s'y rendent pour continuer joyeusement la vie communiste qu'elles viennent de quitter ; tandis que les hommes courent après le gibier, les femmes confectionnent les vêtements de peau et tiennent le ménage : l'antique déesse italienne Mania, la mère des Manes, c'est-à-dire la mère des esprits des morts, dont l'image placée à la porte des maisons, protégeait contre tout danger, ainsi que la Proserpine grecque régnait sur le royaume des ombres : la femme continuait dans le monde des morts à gouverner la demeure comme dans le monde des vivants. Tant que persiste le communisme primitif de la gens, les idées de la survivance de l'âme et de son bonheur posthume sont vivaces.
Mais lorsque les femmes mariées de la gens, qui vivaient sous le même toit, se séparent et s'établissent chacune dans une maison, la gens qui était la famille commune se segmente en familles privées, gouvernées d'abord par la mère, puis par le père. Chaque famille est propriétaire de la maison qu'elle habite et du jardin qui l'entoure ; la terre arable, bien que demeurant propriété commune n'est plus cultivée en commun : elle est distribuée tous les ans entre les familles ; ces distributions annuelles finissent par tomber en désuétude ; et chaque famille possède comme propriété privée, le lot qui lui est échu au dernier partage : tant que durent les partages, les terres sont alloties aux chefs de familles proportionnellement au nombre de ménages placés sous leur autorité.
Cette évolution économique, dont je ne donne qu'un excessivement bref raccourci, ne put se produire sans réagir sur les croyances animiques. La destruction de la maison commune se refléta dans l'autre monde, la demeure commune des âmes disparut. La constitution de la famille patriarcale et le morcellement de la propriété commune en propriétés privées des familles, amena un autre phénomène idéologique tout aussi extraordinaire ; tous les membres de la famille, le patriarche excepté, perdirent leur âme ; lui seul eut le privilège de la conserver, parce que lui seul était propriétaire. Toute personne sans propriété fut dépouillée de son âme: les femmes, qui pendant les premiers temps du patriarcat ne possédaient pas même leur corps, puisqu'elles étaient achetées et vendues comme du bétail, furent privées de leur âme ; l'idée que la femme ne possédait pas d'âme s'enracina si bien dans le monde antique, qu'elle persista pendant des siècles dans le christianisme, qui cependant faisait de l'allocation d'une âme à tous les hommes un de ses plus efficaces moyens de propagande. Les hommes de la famille patriarcale, à l'exception du père, subirent le sort de la femme, ils perdirent leur âme parce qu'ils ne possédaient pas de propriété. Le sauvage, s'il donnait aux hommes et aux bêtes une âme qui croissait et décroissait avec leur corps et s'il s'intéressait à sa destinée posthume, ne s'inquiétait pas de son origine ; pour lui on naissait avec une âme, comme avec un cœur et des mains. Maintenant, c'est la propriété de la famille patriarcale, qui octroie à son patriarche vue âme, en attendant que la sophistique platonicienne et la religion chrétienne confèrent cet attribut à Dieu. La demeure posthume ayant été supprimée, l'âme du patriarche doit habiter le tombeau familial, placé loin du contact et même de la vue des étrangers, au centre de la maison et près du foyer, dont elle devient la gardienne . Les Grecs et les Romains, pour bien signifier au mort que là était sa demeure, l'appelaient trois fois par son nom en l'y mettant ; les Romains ajoutaient la formule sacramentelle : animam sepulcro condimus, nous déposons ton âme dans le sépulcre.
Les récits mythologiques permettent de suivre chez les Grecs les principales phases de l'évolution de l'idée animique. L'Olympe, qui fut la demeure commune ouverte à tous les esprits des morts, se ferme dès que Zeus s'en empare, y introduit le patriarcat, en chasse les Titans, Gaia, Kronos et les autres esprits qui ont défendu l'ordre matriarcal et le réserve exclusivement aux esprits qui ont combattu pour sa cause et qui deviennent les ancêtres des familles patriarcales de la terre. L'île des Bienheureux, située loin de l'Olympe, recueille les esprits des héros et des demi-dieux des cycles Thébains et Troyens, ces demi-dieux, fils des dieux et de mortelles, étaient les premiers ancêtres des familles patriarcales qui par eux se rattachaient aux esprits déifiés de l'Olympe. Tous les membres de la famille patriarcale ne se laissèrent pas dépouiller de leur âme sans résistance, ils continuèrent à se doter d'une âme, comme par le passé, et pour les dégoûter de toute envie de se survivre, on inventa l'Erèbe, où l'on envoyait leurs âmes ; elles étaient si malheureuses dans ce séjour glacial, où ne brillait jamais la lumière du soleil, qu'ils renoncèrent d'eux-mêmes à mener ont existence posthume aussi lamentable. Et pour rendre insupportable l'idée du prolongement indéfini de la vie, on racontait que Tithon, à qui Zeus, lors de son mariage avec la déesse Aurore, accorda l'immortalité comme présent de noces, tomba dans un tel état de décrépitude qu'il était un objet de dégoût et que Glaucus qui en se frottant avec une herbe, semée par Kronos, avait acquis une vie illimitée, essaya vainement de se noyer pour échapper aux infirmités de la vieillesse.
On n'accordait une âme au chef de la famille patriarcale que par raison utilitaire. Ceci nécessite explication.
La famille patriarcale n'était pas réduite, comme la famille individualiste de la Bourgeoisie, aux trois éléments indispensables : le père, la mère et les enfants, elle était une collectivité de ménages, car si on se débarrassait des filles en les donnant en mariage, les garçons ne quittaient pas la maison paternelle, mais y introduisaient leurs femmes légitimes et leurs concubines. Le paterfamilias avait donc sous son autorité les familles de ses oncles, frères et fils : tous ces ménages possédaient en commun la maison, un domaine inaliénable et des droits dans les distributions annuelles des terres restées communes à la tribu et à la gens. Il était l'administrateur de tous les biens de la collectivité et il la représentait dans les partages agraires : s'il venait à mourir sans héritier légitime, elle perdait ses droits ; aussi il était tenu de procréer un fils et s'il n'y parvenait pas, la morale patriarcale l'obligeait à divorcer ou à livrer son épouse à un parent, qui de son mieux, le remplaçait auprès d'elle ; l'enfant, né de cet adultère, exigé par la morale et la religion, était agréé par les ancêtres et par toute la famille, comme l'héritier légitime ; il y était réputé le descendant des Ancêtres. Le veau n'appartient pas au propriétaire du taureau qui a sailli, mais au propriétaire de la vache, dit la formule indienne du code de Manou. Cette nécessité d'avoir un héritier légitime afin de conserver à la collectivité patriarcale ses droits de propriété explique pourquoi les ancêtres avaient la préoccupation constante que le paterfamilias vivant eût un fils, "un sauveur du foyer" dit Eschyle, dans le Choephores, car il est "le sauveur de l'enfer", c'est-à-dire de la ruine économique, dit Brahma, et c'est le fils qui dans le christianisme est le rédempteur, le sauveur de l'enfer. Lorsque par la suite et grâce à la dot la femme acquit quelques droits dans la famille elle refusa de se prêter à cet adultère, aussi moral que religieux ; on permit alors au paterfamilias d'adopter un enfant pour lui succéder ; cette adoption se faisait chez les Romains devant le lit conjugal, comme si l'on voulait prouver que l'enfant adopté en était le rejeton.
Le patriarche, qui représentait les ancêtres et qui personnifiait la famille, était le propriétaire titulaire de ses biens, qu'il ne possédait qu'en viager ; il ne pouvait ni les distraire, ni les léguer à sa guise ; il était leur administrateur dans l'intérêt de ses membres. Il résumait en sa personne les droits propriétaires de la collectivité familiale, dont il était le maître absolu ; s'il ne pouvait aliéner ses biens, il avait le droit de frapper, de vendre en esclavage et de tuer ses membres. Tous, hommes et femmes, étaient devant lui sans propriété, sans droits et sans âme : lui seul possédait une âme, parce que lui seul était propriétaire.
Quand un membre de la famille mourait, on lui rendait les traditionnels honneurs funéraires ; on brûlait son cadavre d'après les rites habituels ; mais ses os calcinés, recueillis, lavés avec du vin et déposés dans une niche, on ne s'en occupait plus. C'était une autre affaire quand le paterfamilias trépassait, on ajoutait son âme à la série des ancêtres, dont on conservait à Rome les masques en cire, qu'on promenait devant le cadavre du défunt et dans les grandes cérémonies publiques : il devenait, ainsi que les patriarches qui l'avaient précédé, une divinité, à qui l'en rendait un culte familial. Vivant, il était le lien qui rattachait la famille aux ancêtres, mort, il devenait un ancêtre ; tandis que les autres membres, parce qu'ils ne possédaient pas d'âmes, mouraient tout entiers et n'étaient l'objet d'aucun cuit: ; ils étaient des "hommes mortels", comme Hésiode et Eschyle les appellent.
Mais une âme n'était octroyée au paterfamilias que pour que vivant et mort il fût au service de la propriété familiale : vivant, il devait l'administrer dans l'intérêt de la famille, mort, il devait s'intéresser à sa gestion.
La concession d'une âme au patriarche avait été imposée par des nécessités majeures. Il n'avait pas été chose commode aux débuts de la famille patriarcale de faire accepter l'autorité du Père à des femmes et à des hommes qui sortaient du communisme de la gens, où régnait l'égalité. L'histoire de Zeus, telle qu'elle est rapportée par l'Iliade, les poèmes d'Hésiode et le Prométhée d'Eschyle, donnent une idée des difficultés que les Pères terrestres eurent à vaincre pour gouverner la famille. Les dieux sont des Pères de famille, dont les descendants vivent sur terre, mais, dans l'Olympe, ils sont les fils de Zeus, que l'Iliade et le Prométhée. d'Eschyle nomment le Père, parce qu'ils sont soumis à son despotisme patriarcal. Il ne put établir son autorité que par la force ; il avait deux serviteurs aux côtés de son siège, la Force et la Violence, toujours prêts à lui obéir, dit l'Hymne à Zeus de Callimaque, ce sont eux qu'il dépêche avec Hépæstos pour enchaîner Prométhée. Il dut se servir de ses poings et "suer beaucoup" pour réduire Poséidon (Il., XV, 227) et il ne parvint à faire régner la paix qu'en partageant l'héritage de Kronos avec ses deux frères et qu'en soumettant à d'ignominieux châtiments Hera, sa sœur et son épouse. De semblables querelles et luttes devaient éclater sur terre à chaque ouverture de testament : les filles du défunt refusaient de se soumettre à l'autorité de leurs frères, et ceux-ci se disputaient et se battaient pour savoir qui commanderait ; il est probable qu'au début les garçons se partagèrent les biens, et que chacune d'eux établit une famille indépendante, comme le firent Zeus, Poséidon et Hadès ; ou bien qu'ils se succédèrent à tour de rôle dans le gouvernement de la famille, comme Étéocle et Polynice : le partage égalitaire des biens entre les enfants mâles a dû précéder le droit d'aînesse ; les deux modes de succession se rencontrent dans le code de Manou. Mais quand le droit d'aînesse fut entré dans les mœurs; l'autorité du nouveau paterfamilias, dans certains pays il était le plus jeune fils, ne put s'exercer sur ses oncles, ses frères et leurs femmes et enfants, qu'en utilisant leurs idées superstitieuses, qu'en le sacrant le délégué du défunt, lequel du fond de son tombeau lui donnait des conseils et des ordres ; quand ils lui obéissaient, ils ne faisaient que se soumettre aux volontés de l'âme du mort, qui au lieu de partir pour l'île des Bienheureux, résidait à perpétuité dans le sépulcre familial : ceci explique pourquoi on s'empressa de fermer l'accès des Iles Fortunées, une fois qu'on y eut expédié les âmes des demi-dieux et des héros de la guerre de Thèbes et de Troie ; on avait trop besoin des âmes des Pères morts afin de gouverner la famille, pour les autoriser à se payer une vie posthume dans ce lieu de délices; et c'est pour leur enlever toute velléité d'abandonner le tombeau, situé près du foyer dont elles étaient les gardiennes, que la mythologie grecque peignit avec de si lugubres couleurs la vie des âmes dans le sombre et glacial Hadès.
L'âme des morts, qui inspirait tant de frayeurs aux sauvages, devint une divinité tutélaire pour les hommes de la période patriarcale ; ils la logeaient au centre de la maison, afin qu'elle protégeât la famille, gérât ses biens et donnât des conseils au Père qui lui succédait et qui ne prenait aucune résolution importante sans consulter les ancêtres. Ceux-ci dévouaient toute leur énergie posthume aux seuls intérêts de la collectivité familiale, laquelle lui rendait un culte absolument privé, auquel nul étranger ne pouvait assister ; on ne permettait aux femmes mariées et aux esclaves de prendre part à ces cérémonies, qu'après avoir passé par les rites de l'adoption. Le caractère jaloux et égoïste de la propriété privée se révèle tout entier dans le culte des ancêtres, que Fustel de Coulanges dépeint si sentimental.
Les âmes des sauvages continuaient leur existence terrestre dans la demeure d'outre-tombe ; elles pourvoyaient elles-mêmes à leurs besoins ; elles chassaient, pêchaient, cueillaient les fruits et confectionnaient leurs armes et vêtements. Les choses se passent autrement, maintenant que le paradis posthume a été supprimé et que l'âme doit séjourner dans le tombeau familial : les parents doivent se charger de sa nourriture et de son entretien. Les morts ne tracassent plus les vivants ; ils sont au contraire tourmentés par l'idée que les vivants pourraient cesser de leur donner des aliments. L'Hindou croyait qu'ils répétaient sans cesse : "Puisse-t-il naître toujours des fils dans notre lignée, qui nous apportent le riz, le lait et le miel." Les Grecs et les Romains, que raille le sceptique Lucien, pensaient de même. "Les morts, dit-il, se nourrissent des libations et des offrandes, que nous faisons sur leurs tombeaux, de sorte qu'un mort qui n'a laissé sur terre, ni parents, ni amis, est réduit à ne point manger et est condamné à une faim perpétuelle." (De luctu). L'évêque Manichéen Faustus, reprochait aux chrétiens de se conduire en païens et "d'apaiser les manes des morts avec du vin et des viandes". Saint Augustin, qui lui répond, reconnaît qu'en effet les fidèles apportaient des victuailles sur les tombes des martyrs ; mais, il ajoute, qu'ils les mangeaient sur place ou les distribuaient aux pauvres [7].
On dut modifier l'idéologie léguée par les sauvages et chercher une autre explication des songes. Le sauvage croyait que c'était l'âme d'un vivant ou d'un mort qui paraissait en rêve ; ce ne pouvait plus être le cas, puisque à l'exception du paterfamilias, aucune autre personne vivante ou morte n'avait d'âme. On supposa que les personnages qui visitaient le dormeur, étaient de vaines images envoyées par les dieux. Cette explication se rencontre déjà dans l'Iliade, quoique les hellènes homériques n'étaient entrés dans la période patriarcale que depuis quelques générations : en effet quand les guerriers s'arrêtent de combattre pour énumérer leurs généalogies, ils arrivent après trois ou quatre ancêtres humains, à un dieu, c'est-à-dire à un père inconnu, comme c'était le cas lorsque la filiation se faisait par la mère. Un spectre ressemblant à Nestor, sur l'ordre de Zeus apparut à Agamemnon endormi, pour l'engager à livrer bataille (Il., II). Athéna pour rassurer Pénélope sur le sort de Télémaque, lui dépêcha un fantôme, ayant l'apparence de sa sœur ; "son cœur s'épanouit de joie, car le songe était facile à interpréter." (Od., IV). Le rêve, au lieu d'être un phénomène physiologique, ainsi que le pensait confusément le sauvage, devient une communication de la divinité, dont il fallait deviner la signification : son interprétation acquit une telle importance, que le Prométhée d'Eschyle se glorifie d'avoir enseigné aux mortels à expliquer les songes et qu'elle donna naissance à une innombrable classe d'exploiteurs de la bêtise humaine, faisant métier de déchiffrer les rêves et de prédire la destinée. Le sauvage ayant élaboré son système idéologique en prenant pour point de départ une explication erronée du rêve : l'homme possède un double impondérable, qui agit pendant qu'il dort et qui lui survit ; l'âme, quoique le cadavre soit enterré sous des monticules de terre et de pierres, sort de son tombeau pour tracasser les vivants ; afin d'empêcher qu'elle vienne le tourmenter, le sauvage la relègue dans des lieux peu fréquentés, cavernes, sommets de montagnes, îles aux confins de la terre, etc. et afin qu'elle perde toute envie de retour, il aménage de son mieux cette demeure posthume, pour que la mort continue joyeusement sa vie terrestre ; quand les âmes eurent pris l'habitude de s'y rendre de leur propre mouvement, il utilise cet empressement comme moyen de moralisation ; le courage et l'endurance à la douleur étant des qualités de première nécessité, il sème la route d'obstacles et de dangers, que les guerriers morts sur les champs de bataille ou dans les supplices franchissent aisément grâce à des divinités, tandis que ceux qui meurent de maladie ne peuvent les éviter et les surmonter qu'à l'aide d'amulettes, de mots de passe et de formules d'incantation.
L'idéologie sauvage se transforma au fur et à mesure que son milieu social évoluait : dès que les membres de la gens cessent d'habiter une maison commune et que chacune des familles qui la composent se construit une maison privée, la demeure posthume, commune à toutes les âmes, s'évanouit graduellement de l'imagination des hommes. Mais avant de disparaître elle avait atteint son but, les morts ne tracassaient plus les vivants ; si comme Patrocle, ils apparaissaient à leurs amis et parents, c'était pour demander qu'on hâtât les funérailles afin qu'ils pussent y être admis et pour promettre de ne plus revenir. La peur des morts s'était si bien dissipée que les hommes de la famille patriarcale purent supprimer la demeure d'outre-tombe, avant même d'avoir dépossédé ses membres de leurs âmes. Ils ne permirent au patriarche d'en conserver une, que pour qu'elle rendit des services : au lieu de l'autoriser à aller mener une vie bienheureuse dans l'île Fortunée, les Champs-Élysées ou tout autre paradis posthume, ils l'emprisonnèrent dans le tombeau familial, où sa seule joie était de s'intéresser à la propriété de la famille et sa constante préoccupation était de souhaiter qu'il y eut toujours des fils dans sa lignée pour lui apporter des aliments.
L'idéologie patriarcale devait à son tour se transformer au fur et à mesure que son milieu social évoluait.. Après que les ménages réunis sous l'autorité du paterfamilias se dissocièrent et partagèrent le domaine inaliénable de la famille, l'idée de l'âme renaquit.
Sept à six siècles avant l'ère chrétienne des cultes mystérieux apparaissent dans les villes de l'Ionie et de la Grèce : Mystères des Cabires, des Corybantes, de Cybele, de la Mère des dieux, d'Astarté, de Demeter, de Despoina, de Dionysos Zagreus, etc.., dont les cérémonies aux clameurs sauvages, aux scènes de deuil, aux lamentations sur l'enlèvement d'une jeune déesse ou sur la mort d'une victime expiatoire divine, étaient suivies de bruyantes et délirantes manifestations de joie et parfois de licencieuses orgies : aux Bacchanales, les femmes échevelées, vêtues de peaux de bêtes comme les sauvages, dévoraient les chairs palpitantes de la victime expiatoire, qu'un faon ou un chevreau représentait : l'agneau pascal chez les Israélites tenait lieu de la victime humaine, qu'on ne sacrifiait plus. Ces cultes se produisaient ouvertement dans l'Attique au temps de la guerre du Péloponnèse ; poètes, philosophes et historiens en parlent ; ils s'introduisirent à Rome ; le Sénat en l'an 186 avant Jésus-Christ, ordonna leur suppression et exerça des poursuites contre leurs initiés, dont le nombre au dire de Pline dépassait sept mille ; et parmi eux on trouva des matrones appartenant aux plus illustres familles de la République ; ils avaient également pénétré en Judée, Ezéchiel qui prophétisait quelques six siècles avant le Christ, "transporté par la main du Seigneur" vit à l'entrée du temple de Jérusalem "des abominations... des femmes qui pleuraient Thammuz" tandis que les hommes se lacéraient le visage. Saint-Jérôme, qui entreprit la révision de la traduction de l'Ancien Testament par les Septante, identifie Thammuz avec Adonis, la victime expiatoire d'un de ces cultes mystérieux. Jérémie rapporte la colère de l'Eternel "contre les femmes qui dans les villes de Judée et dans les rues de Jérusalem... font des encensements et des libations à la Reine des cieux..., qui pétrissent la pâte pour lui faire des gâteaux, tandis que les enfants ramassent le bois et que les pères allument du feu" (Jérémie, VII, 17-18, XLIV, 18).
Ces cultes mystérieux, qui ressuscitaient des religions antérieures au patriarcat, étaient partout une protestation contre les religions officielles : les Grecs les toléraient en faisant des compromis, mais le Sénat romain et le juif Iawhé les persécutaient. Tertullien, pour exposer l'impuissance de Jupiter, rappelle que les consuls Pison et Gabinius avaient interdit "l'entrée du Capitole, ce palais des Dieux à Isis, Sérapis et Harpocrate... afin d'arrêter les désordres que de vaines et infâmes superstitions autorisaient, que les Romains ont réintégré ; ils ont nationalisé Sérapis et ses autels, Bacchus et ses fureurs". (Apol., § IV.) Mais Iawhé avait été tout aussi impuissant ; Thammuz, la victime expiatoire du Mystère d'Aphrodite, dont les femmes de Jérusalem pleuraient la mort et célébraient la résurrection, revivait dans Christ, la victime expiatoire de la religion chrétienne, qui se substitua au culte du patriarcal Iawhé.
Ces cultes mystérieux, qui reproduisaient des mœurs préhistoriques et qui réveillaient des idées et des légendes, oubliées depuis des générations, étaient en si ouverte opposition avec les coutumes et les opinons de l'époque où ils renaissaient, que les savants de l'antiquité et des temps modernes les ont déclarés des importations étrangères : pour les uns ils viennent d'Egypte, pour les autres de Thrace ; d'autres cependant admettent qu'ils pourraient être d'anciennes religions pélasgiques, proscrites par les conquérants de l'Hellade, qui avaient continué à subsister dans le mystère, à côté de la religion des vainqueurs ; c'est ainsi que de nos jours les Peaux-rouges christianisés du Mexique adorent en secret leurs antiques divinités.
Le sexe des divinités de ces cultes mérite d'attirer l'attention : c'est presque toujours une déesse qu'on adore ; si à ses côtés on aperçoit. un dieu, il lui est subordonné. Quand un dieu figure auprès de la Déesse de ces cultes mystérieux il est au second plan et pour être toléré il doit prendre les caractères du sexe féminin ; les hymnes orphiques donnent à Dionysos et à Adonis les deux sexes ; on possède des médailles d'Asie mineure qui représentent Zeus avec de volumineuses mamelles et des chaînes au poignet. Qu'elle dégradation du Zeus de l'Iliade !
L'origine de ces déesses était inconnue, on les disait "nées d'elles-mêmes" ; tandis que les dieux officiels de l'Olympe étaient nés de père et mère connus, et ils avaient grandi et vécu sur terre comme de simples mortels : les chrétiens des premiers siècles les raillaient de cette origine terrestre, sans songer que Jésus, lui aussi était né et avait vécu sur terre. Demeter, la Terre-mère, la Mère des dieux, la Mère de tout comme l'appelle Eschyle, était la déesse d'un de ces cultes mystérieux pratiqué dans les villes d'Ionie, des Cyclades, de la Grande Grèce, (Millet, Ephèse, Abdère, Paros, Amorgos, Delos, Mytilene, etc.), qui atteignit l'apogée de sa célébrité à Eleusis, petite bourgade de l'Attique, située à seize kilomètres d'Athènes. D'après une tradition que rapporte Pausanias (I § 38), les habitants d'Eleusis avaient dû dans les temps préhistoriques défendre par les armes contre Erecthée, le basileus des Athéniens, le culte de Demeter que proscrivaient les héros patriarcaux, adorateurs de Zeus. Les hommes étaient exclus des cérémonies, que dirigeait une prêtresse, qui seule pouvait faire des sacrifices et des initiées ; elle conserva ce pouvoir après qu'on lui eut adjoint un hiérophante. Les femmes seules prenaient part aux Thesmophories ; elles s'y préparaient plusieurs jours à l'avance par des purifications et l'abstention de tout rapprochement sexuel ; pour se purifier des souillures masculines elles s'asseyaient et se couchaient sur certaines plantes, parmi lesquelles, Hesychius mentionne le daphné et l'ail. Le deuxième jour, elles marchaient pieds nus derrière le char qui partait d'Athènes et portait à Eleusis les symboles mystiques. On ajouta plus tard de nouvelles cérémonies, admettant les hommes.
Ces renaissantes religions, qui avaient pour divinité supérieure une Déesse, appartenaient à l'époque prépatriarcale, alors que la femme et l'homme vivaient sur le pied d'égalité. La séparation des sexes que les sauvages avaient dû introduire dans leurs communautés dans un but de moralité, maintenue et accentuée par la spécialisation des fonctions, avait abouti à un antagonisme des sexes, qui parfois donnait lieu à des luttes à mains armées et qui se manifestait par des langages, des divinités et des religions distinctes. Chaque sexe avait son culte secret ; l'imprudent qui assistait aux cérémonies d'un culte qui n'était pas celui de son sexe, risquait d'être mis à mort, s'il venait à être découvert comme le fut, d'après la légende mythologique, Penthée, qui s'était caché sur un arbre pour surprendre les cérémonies dionysiaques des femmes de Thèbes sur le mont Parnasse. Les religions féminines, proscrites après l'établissement du patriarcat, tombèrent en désuétude ou ne furent conservées que dans le plus grand mystère, par des femmes, vivant en dehors des familles patriarcales : aussi l'Iliade qui raconte les prouesses des héros patriarcaux ne les mentionne pas, il ne place pas Demeter, la grande Déesse féminine parmi les dieux et s'il y range Héra et Athéna, il a soin de spécifier qu'elles se sont soumises à l'autorité de Zeus, le patriarche de l'Olympe. Les religions à divinités féminines, dont les historiens signalent la renaissance dans les villes commerciales et industrielles d'Ionie, n'étaient pas les religions d'une race vaincue, mais celles d'un sexe asservi : si des mythographes leur ont trouvé des analogies avec celles d'Égypte et de Thrace, c'est que dans ces deux pays les mœurs de l'époque matriarcale subsistaient encore au moment de leur réapparition.
Leur renaissance pose un problème historique d'une importance capitale, dont ne se préoccupent pas les historiens et les philosophes, qui ne sont intéressés que par les personnages historiques et les événements politiques. Pourquoi ces religions des temps sauvages réapparaissaient-elles précisément dans les villes les plus développées d'Ionie, ces premiers berceaux des sciences, de la philosophie, des arts et de la poésie lyrique, la poésie individualiste par excellence, qui succéda à la poésie épique tombée en désuétude, dont les poèmes étaient des compendium des connaissances historiques, religieuses et pratiques, utiles aux hommes de l'époque héroïque ? [8].
Les villes, où ces phénomènes idéologiques se produisaient étaient commerciales et industrielles, et c'est parce que le commerce et l'industrie y florissaient que les premières, elles avaient introduit l'usagé des monnaies légales, ayant un poids et un titre garantis [9] et que de sanglantes et de continuelles luttes pour la possession du pouvoir et de la propriété les déchiraient. On ne peut comprendre les troubles qu'engendraient la production et l'échange des marchandises, que si l'on se fait une idée de l'organisation de la cité antique.
Lorsque les barbares s'établissaient dans un pays, ils chassaient, massacraient ou asservissaient les indigènes et prenaient possession du territoire, qu'ils allotissaient entre les familles, dont les chefs formaient le conseil des anciens, chargé d'administrer la cité. Les étrangers n'avaient pas droit d'y séjourner à moins d'exercer un métier ; ils logeaient aux extrémités de la ville dans des maisons dont ils ne pouvaient devenir les propriétaires, même si depuis des générations ils y travaillaient et trafiquaient. La terre ne pouvait être possèdes que par les familles fondatrices de la cité, car sa possession donnait des droits politiques ; les étrangers (artisans, industriels et négociants) n'étant pas propriétaires fonciers restaient toujours des étrangers, sans droits politiques : l'étranger, qui se faisait inscrire sur la liste des citoyens, ayant des droits politiques, s'il venait à être découvert, était vendu comme esclave à Athènes du temps de Périclès : quel que fussent leur nombre et leurs richesses ils étaient privés des droits politiques même dans les villes devenues commerciales et industrielles. Plutarque rapporte qu'à Epidaure, ville des plus prospères, le corps tout entier des citoyens ne se composa pendant longtemps que de 180 individus (Quest.Grecs, I) ; à Héraclée il était encore moins nombreux, dit Aristote.
Les familles qui possédaient le territoire et qui gouvernaient la cité, constituaient une classe aristocratique ; elles produisaient sur leurs terres tout ce dont avaient besoin leurs membres, à l'exception des quelques objets manufacturés par les artisans étrangers ou procurés par le brigandage, la grande occupation des héros patriarcaux : l'expédition des Argonautes et la guerre de Troie furent des entreprises de pillage. La richesse d'une cité la désignait à la convoitise des héros. Schlieman a trouvé dans les fouilles pratiquées à Troie, les traces superposées de trois incendies, celle dont parle l'Odyssée, serait la deuxième.
Les étrangers étaient exclus des cultes officiels rendus aux divinités protectrices de la cité : l'exclusivisme est une des caractéristiques de l'époque patriarcale ; chaque famille, ainsi que chaque ville, avaient ses dieux et ses cérémonies religieuses particulières. Les artisans d'Athènes, au temps de sa plus grande prospérité, n'avaient qu'un petit temple fur l'Acropole, à l'ouest du Parthénon, dédié à Αθενα εργάνη, Athena l'artisane : si on permit aux étrangers de figurer aux Panathénées, aux processions desquelles prenait part toute la population Athénienne, ils y occupaient un rang inférieur ; leurs filles abritaient avec des parasols les filles des citoyens, portant des figues d'or dans des paniers, leurs femmes charriaient des cruches d'eau, tandis que les hommes tenaient des petits navires, qui probablement étaient des réductions de ceux qu'ils devaient entretenir et armer de leurs deniers.
L'étranger étant l'ennemi dans l'antiquité, les artisans, les industriels et les négociants étaient traités en ennemis ; il leur était interdit, ainsi qu'aux esclaves, de porter des armes. Les familles aristocratiques se réservaient la défense de la cité comme un privilège ; mais en manière de compensation dès que les plébéiens de la boutique et de l'atelier s'enrichissaient ils étaient accablés d'impôts pour défrayer les dépenses de la flotte, de l'armée, des fêtes publiques et de l'entretien dans l'oisiveté des citoyens pauvres.
Tandis que dans les cités, qui devenaient des centres d'activité industrielle et commerciale, les étrangers croissaient en nombre et en richesses et formaient une puissante classe démocratique, capable d'engager la lutte politique pour le partage du pouvoir, la classe aristocratique au contraire, décimée par la guerre et déchirée par des querelles intestines, s'affaiblissait et s'appauvrissait.
Les ménages, qui avaient vécu sous l'autorité du paterfamilias, s'étaient dissociés et avaient morcelé le domaine inaliénable de la famille patriarcale, afin de donner à chacun d'eux un lot de terre : ce parcellement, qui abolissait l'inaliénabilité des biens fonds, eut pour conséquence la concentration des terres entre les mains de quelques "familles hautaines et arrogantes", contre lesquelles le Iawhé juif fulmine sa colère démagogique, parce que "elles ont joint les maisons aux maisons et les champs aux champs, de sorte que leurs membres restent les seuls habitants du pays." (Isaïe, V. 8.) Les expropriés, bien qu'appartenant à l'aristocratie, perdaient leurs droits de citoyens en perdant leurs terres. Ils formaient une plèbe famélique et turbulente, pour qui le travail était une dégradation. L'État était obligé de les entretenir : il leur donnait des salaires civiques pour assister aux assemblées où se traitaient les affaires publiques et où se jugeaient les procès privés ; cette coutume, d'après Aristote, était générale dans tous les états démocratiques. On leur distribuait fréquemment des vivres et de l'argent, on leur abandonnait les chairs des animaux sacrifiés sur les autels des Dieux, on leur organisait des repas publics aux frais des riches. Cette turbulente multitude d'aristocrates pauvres s'alliait aux plébéiens de la boutique et de l'atelier pour renverser le gouvernement aristocratique et le remplacer par la démocratie. Quand le succès couronnait la révolte, les démocrates abolissaient les dettes, dépossédaient les riches, exilaient ceux qu'on n'avait pas tués, se partageaient leurs biens et élisaient un tyran pour défendre et conserver le terrain conquis : celui-ci encourageait l'industrie et le commerce afin de satisfaire les bourgeois et afin de se procurer des ressources pour nourrir les citoyens pauvres ; Périclès était arrivé à leur donner de l'argent pour aller au théâtre. Mais les aristocrates vaincus et chassés, s'alliant avez les ennemis de la cité, revenaient de l'exil et avec leur concours renversaient le tyran, massacraient les chefs démocratiques et restauraient le gouvernement oligarchique. La guerre civile ne tardait pas à recommencer, car il n'était pas possible d'exiler les pauvres, les artisans, les industriels et les négociants [10].
Néanmoins c'est au milieu de ces événements économiques et des luttes politiques qu'ils engendraient que grandissaient dans les villes industrielles et commerciales la science, la philosophie, la poésie et les arts et que germaient et fermentaient les éléments d'une religion démocratique, qui après des siècles d'élaboration devait remplacer les cultes officiels du paganisant aristocratique. Les historiens qui ignorent ou qui n'attachent que peu d'importance à ces phénomènes économiques et à ces troubles politiques ont été incapables de se rendre compte de la décomposition de la société antique, de la substitution de la sophistique de Socrate et de Platon à la primitive philosophie de la nature, de la fin du paganisme et de l'avènement du christianisme. Ces considérables événements historiques leur sont incompréhensibles ; ils n'essaient pas d'en rechercher les causes et quand ils le font, ils ne butent que sur des causes futiles et des explications qui n'expliquent rien. Ainsi les uns répètent après les premiers chrétiens que la ruine du paganisme et la naissance et le triomphe du christianisme sont l'œuvre de Dieu ; d'autres, qui se piquent de philosophie rationaliste, attribuent l'origine du christianisme au monothéisme des juifs, qui n'ont jamais été monothéistes quoique n'adorant pas les Dieux de leurs ennemis, ils croyaient aussi fermement à leur existence qu'à celle de leur Iawhé ; et puis c'est diminuer considérablement le caractère du christianisme que de n'y voir qu'une religion monothéiste, ce qui d'ailleurs est inexact puisque trois dieux distincts forment sa trinité divine.
Artistes, poètes et philosophes prenaient parti dans les guerres civiles des cités antiques. La poésie gnomique, lyrique et dramatique de la Grèce en est toute imprégnée et la philosophie porte leurs stigmates. Tout naît de la discorde ; - la guerre est la mère et la souveraine des choses, disait Heraclite : l'amour et la haine sont les forces motrices qui ont organisé le chaos, déclarait Empédocle. La spirituelle et paradoxale critique des sophistes, qui mettait tout en discussions et qui ruinait les notions les mieux établies, était le reflet dans l'intelligence des troubles, que les transformations économiques engendraient dans les positions sociales et les relations des classes et des hommes. C'est dans ce tohu-bohu d'événements économiques et de crises politiques, qui bouleversaient institutions familiales et sociales, mœurs privées et publiques, que l'homme retrouva dans les décombres de la famille patriarcale l'âme dont il avait été dépossédé depuis sa sortie du communisme de la gens. Voici comment il fit la trouvaille :
Quand les ménages réunis sous l'autorité du patriarche se dissocièrent, la famille se trouva réduite à son strict minimum bourgeois, le père, la mère et les enfants : naturellement chaque paterfamilias de cette famille au petit pied voulut ressembler en tous points au chef de la famille patriarcale dont il venait de secouer le joug et posséder ainsi que lui une âme qui lui survivrait, et comme chaque garçon était destiné à devenir à son tour un père de famille, il fut pourvu d'une âme dès sa naissance ; de la sorte tous les hommes furent dotés d'âmes immortelles.
Les étrangers (artisans, industriels et négociants) qui peuplaient les villes, où se produisaient ces révolutions, n'avaient pu organiser leur famille sur le plan patriarcal, parce. que n'ayant pas le droit de devenir propriétaires fonciers, ils ne purent acquérir le domaine inaliénable, sur lequel reposait la famille patriarcale ; il est plus que probable que parmi eux l'idée animique des sauvages ne s'était jamais éteinte et qu'ils conservaient par tradition orale les légendes et les souvenirs de l'époque primitive. Ce qui donne du poids à cette hypothèse, c'est que l'idée animique renaquit d'abord dans les villes qu'ils peuplaient de leur nombre et troublaient de leurs luttes et que Hésiode rapporte une théogonie différente de celle de l'Iliade. Or Hésiode, lui-même l'apprend, était fils d'un étranger, venu pour raison de négoce de Cumes à Askra, ville de Béotie, où il ne possédait pas les droits de citoyen ; à la mort de son père il partage son bien avec son frère Persée : ce seul fait prouve qu'il ne vivait pas sous le régime de la famille patriarcale, qui n'admettait pas de tels partages, il eut des démêlés avec les aristocrates et dut se retirer, pense-t-on, à Orchonomène, où il mourut. Les Spartiates le tenaient en petite d'estime et l'appelaient le poète des artisans, dont il reproduisait les traditions religieuses et non celles des héros patriarcaux, comme le fait l'Iliade. Il est le premier poète qui parle d'âmes sans domiciles, qui au nombre de trente mille vagabondent sur terre, comme du temps des sauvages. "Elles sont vêtues d'air..., elles sont les gardiennes des mortels, surveillent les procès, et les actions mauvaises..., elles sont les distributrices des richesses". Ces fonctions les faisaient protectrices des artisans et des négociants.
Plusieurs de ces cultes renaissants (Mystères des Cabires, des Corybantes, des Dactyles idéens, etc.), étaient des religions d'artisans et de matelots ; leurs divinités avaient des relations avec le travail des métaux et la fabrication de certains instruments. Les Cabires qui, d'après Pausanias, étaient appelés les grands dieux, θεοι μεγάλοι, reconnaissaient pour père et maître Hephœstos, le dieu forgeron, serrurier, armurier et ébéniste, que Zeus et les dieux patriarcaux durent admettre dans l'Olympe, comme les patriarches terrestres toléraient les artisans dans leurs bourgades à cause des services qu'ils rendaient. Ils portaient à Lemnos le nom de Tenailles, Καρ χίνοι ; ils étaient représentés ainsi que Hephœstos avec le bonnet pointu et la tunique des artisans, courte, sans manches, fendue du côté droit pour laisser l'épaule nue : l'un d'eux se nommait Kadmos et passait pour l'inventeur des lettres phéniciennes et des anciennes lettres grecques, dites Kadméenes. Ils étaient, d'après Strabon, adorés dans la Troade depuis la plus haute antiquité ; les Phéniciens plaçaient leurs images à la proue des navires. Leur culte se répandit dans le monde antique ; dernièrement on a découvert des amulettes cabiriques en Suisse et en Irlande. Les artisans exclus des religions officielles avaient été obligés de se créer des divinités à leur usage et en rapport avec leurs occupations et leurs mœurs [11]. Les Cabires et les Telchines avaient une forte ressemblance avec les esprits des sauvages : ils commandaient aux éléments, faisaient pleuvoir, soufflaient et apaisaient la tempête, protégeaient les moissons et les troupeaux, etc. ; l'initié cabirique portait au cou une amulette qui le protégeait contre les dangers, spécialement contre ceux de la mer : le scapulaire chrétien est une survivance cabirique. Les Mystères des Cabires n'étaient ouverts qu'aux hommes ; ils finirent cependant par admettre parmi leurs initiés des femmes et des enfants.
Ces religions d'artisans et de négociants méprisés,
opprimés et sans droits politiques, végétaient dans
l'ombre ; elles étaient en outre portées à s'entourer de
rites mystérieux, parce que jusqu'à l'époque de la grande
industrie mécanique, les métiers furent des mystères, dont les
pratiques étaient des secrets professionnels, jalousement cachés
au profane et révélés seulement à l'initié, à qui leur
connaissance permettait de réaliser des œuvres qu'il lui
aurait été autrement impossible d'exécuter. Les métiers de
l'industrie artisane où l'habileté manuelle et le
savoir-faire jouent un rôle prépondérant, ont contribué à
renforcer la propension de l'esprit humain au mysticisme
religieux [12].
Si les religions secrètes des artisans, marins et négociants et si les Mystères à divinités féminines se différenciaient sur nombre de points importants, ils avaient tous un dogme commun, qui ne se rencontrait pas dans la théologie des religions officielles du paganisme : ils reconnaissaient que tous les hommes avaient une âme qui survivait après la mort de l'individu, et ils promettaient à tous leurs initiés une vie posthume de délices. Posséder une âme et avoir la certitude d'une heureuse vie future étaient l'ambition et l'espérance des hommes qui étaient sortis de la famille patriarcale et de ceux qui n'en avaient jamais pu en faire partie.
Ces cultes, qui par leurs cérémonies et orgies mystérieuses et par leurs traditions, répugnaient à l'esprit de l'antiquité classique, n'ont pu se faire accepter et se généraliser que par la croyance en l'âme et en sa survivance posthume : et si les Mystères à divinités féminines eurent plus de vogue auprès des lettrés, des philosophes et des riches, c'est qu'entre autres raisons, il leur déplaisait d'entrer en contact avec les artisans, les matelots, les boutiquiers et les petites gens des cultes satiriques et autres de même espèce. Les femmes, qui plus tard devaient se dévouer avec tant d'enthousiasme à la propagation du Christianisme, durent contribuer au triomphe des Mystères des Déesses primitives, qui rappelaient leur antique suprématie dans la famille. et dont le retour leur permettait d'entrevoir l'affranchissement du terrible joug paternel et marital qui pesait sur elles depuis des siècles. L'histoire est muette sur l'action de la femme dans ce mouvement de rénovation sociale et religieuse : mais on peut le supposer par les injustes et grossières attaques des poètes et des philosophes, par la défense que leur fait Platon dans ses Lois d'avoir des chapelles domestiques et par l'accusation, que leur porta Plutarque dans les préceptes conjugaux d'adorer en secret des déesses et de se livrer aux rites étrangers. Mais les défenses semblent n'avoir pas eu beaucoup d'effets, car un personnage de Lucien, dit que "les Athéniennes sortent de leurs maisons et vont adorer des divinités dont les hommes n'ont pas le bonheur de connaître les noms : ce sont des Coliades, des Genetyllides, une déesse de Phrygie, une fête où l'on célèbre son amour malheureux pour un berger. Viennent ensuite des initiations secrètes, à des Mystères suspects, d'où sont exclus les hommes." (Des Amours, § 42.) Ces cultes, à lecture qu'ils se popularisaient, modifiaient leurs cérémonies et leurs rites, qui finirent par perdre leur signification primitive, pour ne conserver qu'un caractère dramatique. Les initiés des Mystères d'Eleusis, dit Clément d'Alexandrie, n'y voyaient plus qu'un "drame mystique" [13].
La croyance en l'âme, qui chez les sauvages provenait de l'explication erronée d'un phénomène physiologique, est pour les hommes des villes industrielles et commerciales un besoin intellectuel que les phénomènes économiques imposent : elle leur est d'une telle nécessité qu'ils auraient inventé l'idée de l'âme, s'ils ne l'avaient trouvée, prête pour leur usage, dans les traditions des cultes mystérieux, remis en honneur. Ceci demande une explication qui aura son utilité pour l'intelligence de la morale héroïque et de la morale bourgeoise.
La famille patriarcale qui se démembrait à mesure que grandissait à côté d'elle la nouvelle classe bourgeoise, vivant de commerce et d'industrie, était un reste du communisme de la gens : elle assurait à tous ses membres, sans distinction de sexe et d'âge, leurs moyens d'existence. Le bien-être de tous dépendait de sa prospérité : ses moissons et ses troupeaux pourvoyaient à la vie matérielle et ses traditions religieuses et historiques entretenaient la vie intellectuelle. L'individualité de chacun se confondait avec celle de la collectivité familiale au point de se perdre dans elle et par extension dans la Cité que gouvernaient les anciens, c'est-à-dire les patriarches ; chacun en labourant les terres savait que son travail lui profiterait et en partant pour la guerre il savait que ses fatigues et sa mort seraient utiles à sa cité et. à sa famille. Lorsque les ménages, réunis sous l'autorité du paterfamilias, se dissocièrent, cette providence familiale, commune à tous, s'évanouit : chaque ménage désuni, n'eut à compter que sur les efforts de ses membres, réduits au strict minimum, le père, la mère et les enfants. L'homme, qui sortait de la famille patriarcale amenant avec lui sa femme et ses enfants, tombait dans les conditions matérielles et intellectuelles du bourgeois, qui travaille non plus pour une collectivité mais pour son individu.
Les artisans et les bourgeois (négociants et industriels) au lieu d'espérer leur bien-être d'une collectivité familiale, dont tous les membres étaient unis par les liens du sang ou par l'adoption, ne l'attendaient que de la réussite de leurs entreprises individuelles. Le but de leurs efforts n'est pas la prospérité d'une collectivité mais celle d'un individu. Tout, - bonheur et malheur - est limité par la peau de l'individu : les jouissances qu'il prend, sont le bonheur ; les maux qu'il supporte sont le malheur. L'axe social est déplacé, son pivot n'est plus la collectivité familiale et la Cité mais l'individu. Les livres des Psaumes, des Proverbes, de l'Ecclésiaste et de Job de l'ancien Testament exposent avec un cynisme et une force sans égale l'égoïsme individualiste de la Bourgeoisie, qui dans le monde antique se substituait à l'égoïsme familial du Patriarcat. L'homme est la mesure de toutes choses, proclame Protagoras, cette parole du sophiste grec est la plus véridique et la plus profonde de la philosophie bourgeoise. Connais-toi toi-même, enseigne Socrate, car tu ne dois compter que sur toi seul pour arriver au bonheur matériel et moral. Le salut individuel et non plus le salut public, est la loi suprême. Le Moi devient le fondement de la Morale. Fais à autrui ce que tu voudrais qu'il te fut fait, dit le précepte de la nouvelle morale, que par anachronisme les Athéniens attribuaient à Bouzigès et que commentait ainsi le rhéteur Isocrate : "Ne fais pas aux autres, ce que tu ne voudrais pas souffrir d'eux... Sois à l'égard des autres ce que tu voudrais que je sois à ton égard." (Hesichius Βουζύγης. Isocrate Orat ad Nicom). Le Christianisme, qui n'a pas apporté d'idée nouvelle, reprenant le précepte athénien, dit : "Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fit. Aime ton prochain comme toi-même". Le Moi est la mesure de toutes choses, la règle de tout. "Moi, l'unique" que Stirner s'imagine avoir le premier formulé, est le point de départ et le point d'arrivée de toute activité matérielle et intellectuelle du bourgeois individualiste. Tout doit être sacrifié au Moi ; et pour qu'il se développe librement, il faut le débarrasser des charges qu imposaient la collectivité familiale et la Cité. Se marier et avoir des enfants avaient été des devoirs sacrés pour les hommes de la famille patriarcale ; rester fidèle à une épouse stérile avait été un crime religieux envers les ancêtres : l'Orphisme, un des Mystères masculins, qui se développa en opposition aux Mystères féminins et qui enrôla les philosophes et les lettrés, érige en vertu primordiale la chasteté et conseille le célibat. "Une femme et des enfants sont des charges encombrantes" dit Démocrite. Le célibat prit de telles proportions que l'Etat dut frapper d'impôts les hommes qui ne se mariaient pas et même les noter d'infamie. L'amour de la Cité, pour laquelle on donnait son temps, ses biens et sa vie, s'éteignit : les philosophes et les sages se désintéressèrent des affaires publiques et de la défense de la patrie, qui fut confiée à des mercenaires [14]. Le patriotisme de l'époque patriarcale, étroit, mais profond et fervent, fit place au cosmopolitisme bourgeois, large, mais vague et sans vertu. L'ancien droit héroïque avait pu déclarer que l'étranger était l'ennemi, parce que les hommes du patriarcat produisaient sur leurs terres avec des artisans et des esclaves tout ce dont ils avaient besoin ; mais la production des marchandises qui exige que les industriels et les négociants ne voient dans les hommes de tous les pays que des acheteurs et des vendeurs, engendre un droit nouveau, lequel place les hommes sur un pied d'égalité et fait germer l'idée de fraternité humaine, que les stoïciens proclament. Mais si la fraternité qui unissait les membres de la famille patriarcale, se limitait à un petit nombre d'hommes, elle était réelle et efficace, tandis que la fraternité de la Bourgeoisie qui embrasse l'humanité trafiquante est banale et purement verbale.
Travaux et loisirs, abondance et disette, heur et malheur, tout enfin était commun dans la famille patriarcale, tout était partagé entre ses membres. Dorénavant, chacun pour soi sera la loi de tous ; chacun gardera pour lui seul ses biens ; il ne partagera avec personne ses gains et personne ne l'aidera dans ses insuccès, au contraire sa ruine économique profitera à ses rivaux : le chacun pour soi aboutit à la guerre de tous contre tous. Mais dans la nouvelle organisation sociale reposant sur la propriété individuelle et la production des marchandises, le succès d'un chacun ne correspond pas à ses efforts : les uns réussissent là où d'autres échouent ; les vicissitudes les plus imméritées sont le lot des uns et les réussites les plus insolentes celui des autres. L'égalité des moyens de vie matérielle et intellectuelle du patriarcat est remplacée par les inégalités économiques et sociales les plus choquantes. A peine est-elle née, que la société bourgeoise divise et classe les citoyens en riches et en pauvres.
Ces injustices du sort et ces inégalités de fortune et de position sociale, ressenties d'autant plus vivement que l'on avait le souvenir d'une organisation familiale et sociale où elles n'existaient pas, imposaient aux pauvres aussi bien qu'aux riches la nécessité de leur chercher des réparations et des compensations ; et comme il était impossible de les trouver sur terre, on les remit à la vie posthume, où de nouveau régnerait l'égalité des conditions et où les pauvres seraient riches. On recréa l'âge d'or du communisme primitif dans le royaume des morts. Mais si le sauvage espérait que sa vie d'outre-tombe serait une prolongation embellie de sa vie terrestre, l'homme de la naissante société bourgeoise réinvente la vie posthume pour que les injustices et les torts supportés pendant la vie terrestre soient réparés. Ces espérances si lointaines et si incertaines eurent cependant le don de satisfaire les esprits : aussi, tandis que les survivants de l'ordre patriarcal, qui ne croyaient pas à la vie future, sa révoltaient, comme Théognis et Job, contre tes injustices de la destinée et mettaient en question la justice de Zeus et de Iawhé, les initiés aux Mystères ayant la garantie d'une autre vie, où ils seraient récompensés de leurs peines et souffrances, se résignaient et remerciaient Demeter et les autres divinités qui la promettaient.
Il faut donc que l'homme possède une âme qui lui survive pour que le nouvel ordre social devienne intelligible et supportable. L'âme, qui est pour le sauvage une hypothèse physiologique, est pour le bourgeois une hypothèse sociale. Les Mystères, parce qu'ils proclamaient l'existence de l'âme et garantissaient une vie future furent accueillis avec tant d'enthousiasme que des cultes mystérieux surgissaient dans toutes les villes. Leurs divinités reléguaient, au second plan les Dieux de l'Olympe. "Demeter, dit Isocrate, a gratifié les hommes des deux plus beaux présents, que les Dieux puissent faire aux hommes : l'agriculture à qui nous sommes redevables d'une vie qui nous éleva au-dessus de la condition des bêtes et les Mystères qui assurent à ceux qui y sont admis les plus douces espérances non seulement pour la fin de cette vie, mais encore pour toute la durée des temps". (Panégyrique, VI). Le bonheur de la vie future est le prix le plus inestimable : "O trois fois heureux, dit Sophocle, les mortels, qui après avoir contemplé les saintes cérémonies des Mystères d'Eleusis, iront dans l'Hadès, car pour eux seuls la vie est possible dans le monde d'en bas ; pour les autres, il ne peut y avoir que souffrances". Platon se risque à donner des détails : "Musée et son fils conduiront les justes dans l'Hadès et les feront asseoir aux banquets des saints, où, couronnés de fleurs, ils passeront la vie dans une éternelle ivresse". (Rép.). Il faut être un spiritualiste quintessencié pour faire de l'ivresse le souverain bien. Le démagogue Iawhé, clame par la bouche de son prophète Isaïe : "Peuple de Judée, tes morts vivront, même mon corps vivra, ils se relèveront. Réveillez-vous avec des chants de triomphe, vous qui demeurez sous terre, la rosée qui fait pousser l'herbe fera germer vos on et la terre jettera dehors ses morts... Moi l'Eternel je vais créer de nouveaux cieux et une nouvelle terre... Vous jouirez à toujours de ce que je vais créer, car voici : je vais créer une Jérusalem qui ne sera que joie et son peuple qui ne sera qu'allégresse." (Isaïe, XXVI, 19., LXV, 18). L'âme de l'Egyptien allait se perdre dans le sein d'Isis, elle devenait Osiris, c'est-à-dire Dieu. La déification de l'âme reparaît comme à l'époque sauvage. Le poète gnomique Phocylide assure que "après que nous aurons quitté notre dépouille d'ici-bas, nous serons des dieux, car des âmes immortelles et incorruptibles habitent en nous." - "Heureux et bienheureux, de mortel tu es devenu Dieu", dit une inscription tombale de Petilia en Italie, qui remonte au IV° siècle avant Jésus-Christ. Une autre déclare que la mort est un bien : "Ah ! c'est un beau Mystère (le Mystère d'Eleusis) qui nous vient des dieux bienheureux ; pour les mortels la mort n'est plus un mal, mais un bien". L'enthousiasme pour la mort n'était pas seulement une formule sépulcrale, mais une toquade qui poussait au suicide. La vie, qui pour les héros de l'Iliade était le plus précieux des biens, n'est plus que déceptions et misères, que vanité des vanités, affirment Théognis et l'Ecclésiaste, ces pessimistes bourgeois. "Le premier des biens, dit Sophocle, est de n'être pas né, le second de mourir le plus tôt possible." Le philosophe Cléombrote d'Ambracie se précipite d'une tour pour arriver d'un seul bond à la vie future. Hégesias de Cyrèné, surnommé πεισιθάνατος, celui qui persuade de mourir, faisait métier d'enseigner que la mort était préférable à la vie : ses disciples se suicidaient en si grand nombre que Ptolémée Philadelphe fit fermer ses écoles et lui défendit de professer à Alexandrie.
Les philosophes, acceptant les yeux fermés et sans discussions l'invention des sauvages, que les foules démocratiques réintroduisaient, entreprirent de rechercher la nature de cette âme dont on se dotait avec tant d'entrain. Démocrite la formait d'atomes subtils, ronds et lisses, pareils à ceux du feu, qui sont les plus mobiles des atomes ; tous les phénomènes de la vie proviennent de leurs mouvements, qui ébranlent tout le corps. Héraclite, pour qui le feu, en qui tout se convertit et en qui tout finit, était l'essence de tous les éléments, le principe nutritif, circulant continuellement dans toutes les parties de l'Univers, ne pouvait s'empêcher de faire de feu la nature de l'âme ; feu que l'ivresse réduit et que l'eau éteint ; de sorte que le noyé périssait deux fois, corporellement et animiquement. Cette idée baroque avait cours parmi les chrétiens lettrés ; l'évêque Synésius raconte que surpris en mer par une tempête, elle le tourmenta.
Les philosophes furent si fiers de posséder une âme, qu'ils prirent en mépris le corps, comme plus tard devait le faire les chrétiens ; pour Héraclite il était une masse inerte et inactive, qui dès que l'âme l'abandonnait devenait un objet de dégoût, comme le fumier ; pour Epicharme l'âme accomplissait toutes les fonctions du corps, ainsi c'est elle qui voyait par les fenêtres des yeux. Euripide qui reproduit les idées éthérées de l'Orphisme, ne voit que l'âme dans l'homme, "le corps est un bien qui ne nous appartient pas, vivant nous l'habitons, mort il faut le rendre à la terre qui l'a nourri", alors l'âme "réunie à l'immortel éther conserve un sentiment qui ne meurt point". Virgile donne des renseignements sur son origine : les âmes des hommes et des animaux proviennent du principe qui pénètre, soutient, vivifie et fait mouvoir le ciel, la terre, la plaine liquide, le globe brillant de la lune, le soleil et les astres, qui roulent autour du soleil, mais au contact de la matière des corps terrestres, elles s'émoussent, sont la proie des passions et des appétits de la chair et doivent après la mort racheter leurs défaillances. (Eneide, VI, 724 sqq.)
Démocrite, en composant l'âme d'atomes, et Héraclite en lui donnant la nature du feu, en faisaient quelque chose de sensible et de matériel ; Platon l'épure de toute matière et la fait immortelle et antérieure à toutes choses. Cependant cette âme, sans la moindre particule de matière est néanmoins la cause des appétits sensuels, des passions et de la raison et pour qu'elle remplisse cette triple fonction, il la dépèce en trois tronçons, qu'il loge dans différentes parties du corps. Le tronçon inférieur; qui s'adonne aux plaisirs sensuels, habite dans le ventre "espèce de taverne, de latrines secrètes et d'hôtellerie du désordre et de la luxure" ; le tronçon moyen qui se livre à la colère et aux tumultueuses passions, réside dans le cœur ; le tronçon le plus noble loge dans la tête, il est l'esprit, lui seul possède la faculté de raisonner et de s'élever par la dialectique jusqu'à l'aperception des plus hautes vérités, lui seul est impérissable : il gouverne les deux autres, qui président aux appétits et aux passions nécessaires à l'harmonie, à la santé et à la force de l'être humain.
Quand, dans le monde antique l'idée de l'âme se réveilla, il y avait longtemps qu'on avait perdu le souvenir du procédé que les sauvages avaient inconsciemment employé pour la créer ; les philosophes crurent qu'il leur incombait le devoir de lui procurer un extrait de naissance. Mais au lieu de recourir pour expliquer son existence à des phénomènes naturels, comme avait fait le sauvage pour l'imaginer, ils demandèrent à la raison pure de remonter par ses propres forces jusqu'à son origine, qu'elle trouva en Dieu, dont l'idée toute faite était à sa portée. L'idée de Dieu dans l'idéologie sauvage était un des points d'arrivée de l'évolution de l'idée de l'âme ; les philosophes renversant la série, prirent l'idée de Dieu pour point de départ de la théorie animique de l'idéologie spiritualiste et de la sophistique platonicienne.
La multitude démocratique ignorait les élucubrations des philosophes et elle n'en aurait eu cure, si elle les avait connues ; elle reprenait, tout bonnement et sans tant de façons, l'idée sauvage ; elle donnait au corps un double, qui à volonté le quittait et y réintégrait et qui lui survivait ; et comme toujours les philosophes finirent par accepter l'idée de la multitude, qu'ils s'imaginent conduire. "Lorsque les membres cèdent au doux abattement du sommeil ; dit Lucrèce, et que le corps étendu repose lourd et insensible, il y a cependant en nous un autre nous-même, est aliud tamen in nobis que mille mouvements agitent" (De nat. rer., VII, 113-117). Le Pythagoricien Hermotimus de Clazomène, qui, à ce que rapporte Aristote, avait affirmé avant Anaxagoras que l'esprit, νους, était la cause de tout, prétendait que son âme le quittait pour aller au loin chercher des nouvelles ; afin de mettre fin à ces vagabondages, ses ennemis brûlèrent son corps pendant une de ces fugues. Un célèbre jurisconsulte du temps d'Auguste, Labéon, raconte que les âmes de deux individus morts le même jour, se rencontrant dans un carrefour, reçurent l'ordre de retourner dans leurs cadavres, qui ressuscitèrent ; ils se jurèrent une parfaite amitié qui dura "jusqu'à ce qu'ils moururent de nouveau". Saint Augustin, qui en la question avait la même opinion que le sauvage, le vulgaire et les philosophes, rapporte l'histoire de Labéon pour démontrer la résurrection des corps, promise aux Chrétiens (De civ. Dei, XXII, § 28).
Loin de désirer l'épuration de l'âme de toute particule de matière, la multitude démocratique voulait au contraire posséder une âme matérielle pour jouir dans la vie future des plaisirs dont elle était sevrée sur terre et que les Mystères promettaient à leurs initiés. La demeure posthume que les sauvages avaient inventée et embellie de leur mieux était remise à neuf. Virgile, qui reproduit l'opinion courante, fait visiter à Enée ce séjour de bonheur, où les âmes des bienheureux entourés de chars et de chevaux s'exerçaient à des luttes innocentes sur la molle arène et banquetaient joyeusement (En., VI, 637 sq.).
Les hommes de la période patriarcale, parce qu'ils n'accordaient qu'au paterfamilias le privilège de posséder une âme, n'en avaient qu'un petit nombre à loger et à nourrir ; ils pouvaient sans difficulté les emménager dans le tombeau familial ou dans le lararium, pièce située dans la partie la plus retirée des demeures patriciennes, où les Romains déposaient les cendres et les images en cire des ancêtres, lares familiaris, et où tous les jours ils leur apportaient des aliments. Maintenant que tous les hommes s'octroyaient une âme et que le plus grand nombre ne possédait ni tombeau familial, ni biens au soleil, on éprouva quelques difficultés à caser et à alimenter cette multitude d'âmes, sans cesse croissante : on trancha la question en les reléguant hors des villes, dans des lieux de sépultures, comme avaient fait les sauvages, qui les expédiaient sur les sommets des montagnes et dans des endroits écartés, qu'ils évitaient avec soin. Les Romains, pour les engager à rester tranquilles, leur apportaient de temps en temps des offrandes et leur faisaient des sacrifices pendant trois jours du mois de mai, durant lesquels on fermait les temples et on adorait les âmes des morts à l'exclusion des Dieux. Mais les âmes, soit qu'elles ne se plaisaient pas dans les cimetières publics, soit qu'elles se trouvaient insuffisamment nourries, se mirent à vagabonder et à tourmenter les vivants, comme l'avaient fait les esprits des sauvages avant l'invention du paradis d'outre-tombe. La terre se repeupla d'âmes errantes, dont la quantité et la malignité augmentaient sans cesse.
Philosophes et ignorants, païens et chrétiens furent unanimes pour reconnaître que l'air était infesté d'âmes vagabondes, qui causaient aux hommes des frayeurs, des maladies, des accidents et des malheurs. "Une foule de personnes n'ont-elles pas rencontré des esprits, les unes la nuit, les autres en plein jour ? demande un philosophe de Lucien. Pour moi, j'en ai vu, non pas une fois, mais dix, mille. J'ai commence par en être épouvanté ; maintenant j'y suis tellement accoutumé que rien ne me semble plus ordinaire, surtout depuis qu'un arabe m'a fait présent d'un anneau fabriqué avec du fer pris aux croix des suppliciés et m'a appris une formule magique, composée de beaucoup de mots." (L'Incrédule, § 17). Saint Jérôme commentant les versets de l'apôtre aux Ephésiens (II, a ; VI, 12) dans lesquels saint Paul parle des "méchants esprits qui sont dans les airs", dit que les Docteurs de l'Eglise pensaient que l'air était rempli d'esprits malfaisants, plenus est contrariis spiritibus ; les Evangiles rapportent que Jésus et les Apôtres guérissaient les malades en expulsant de leurs corps les démons qui y habitaient [15]. Les esprits malfaisants des Docteurs de l'Eglise, de Jésus et de ses apôtres, ne pouvaient être les anges rebelles, puisque Dieu "les avait chargés de chaînes d'obscurité et enfermé dans l'abîme", comme Zeus avait emprisonné les esprits des Titans, qui l'avaient combattu ; ils étaient bel et bien les âmes errantes des morts. La démonologie chrétienne n'est d'ailleurs que la suite de la démonologie païenne, qui était une reproduction de la démonologie sauvage revue et augmentée pour la mettre au niveau des derniers progrès de la civilisation démocratique. Platon s'occupa d'utiliser cette foule encombrante d'esprits ; il assigna à chaque homme un esprit pour l'accompagner durant la vie et pour le conduire dans l'Hadès, après la mort ; comme il y avait abondance d'âmes errantes, d'autres philosophes mirent deux esprits à la disposition d'un chacun, l'un bon, l'autre mauvais ; les chrétiens, selon leur habitude, empruntèrent à la philosophie platonicienne l'idée de ces anges au service des individus. Apulée qui, à l'exemple de son maître Platon, avait sérieusement étudié les mœurs des esprits infestant l'air, apprend "qu'ils sont agités par les mêmes passions que les hommes, qu'ils aiment les honneurs, que les injures les irritent et que les offrandes les apaisent". Les chrétiens croyaient que la gourmandise