1905

Cet ouvrage va permettre de tirer les bilans de la révolution russe de 1905. C'est la première formulation achevée de la théorie de la Révolution Permanente.


Bilan et Perspectives

Léon Trotsky

Préface à l'édition russe de 1919

Le caractère de la révolution russe, telle fut la question fondamentale par rapport à laquelle, selon la réponse qu'elles y apportaient, se regroupèrent les diverses tendances idéologiques et les organisations politiques du mouvement révolutionnaire russe. Elle provoqua de sérieux désaccords au sein du mouvement social-démocrate lui-même, lorsque les événements vinrent lui donner une portée pratique. A partir de 1904, ces divergences aboutirent à la formation de deux tendances fondamentales, le menchevisme et le bolchevisme. Le point de vue des mencheviks était que notre révolution serait une révolution bourgeoise, qu'elle aboutirait donc naturellement au transfert du pouvoir à la bourgeoisie, créant ainsi les conditions d'un régime parlementaire bourgeois. Les bolcheviks, tout en reconnaissant que la révolution à venir aurait inévitablement un caractère bourgeois, assignaient pour tâche à cette révolution l'instauration d'une république démocratique au moyen de la dictature du prolétariat et de la paysannerie.

L'analyse sociale des mencheviks se distinguait par son caractère extraordinairement superficiel, et se réduisait essentiellement à de grossières analogies historiques, cette méthode typique des philistins "cultivés". Ni le fait que le développement du capitalisme russe ait créé d'extraordinaires contradictions à ses deux pôles, condamnant la démocratie bourgeoise à la nullité, ni l'expérience des événements ultérieurs ne purent détourner les mencheviks de leur quête inlassable d'une démocratie "réelle", "véritable", qui se placerait à la tête de la "nation" et donnerait un cadre parlementaire et, autant que possible, démocratique au développement du capitalisme. Les mencheviks s'efforçaient, toujours et partout, de découvrir des signes du développement de la démocratie bourgeoise et, là où ils ne les trouvaient pas, ils les inventaient. Ils exagéraient l'importance de la moindre déclaration ou manifestation "démocratique", cependant qu'ils sous-estimaient les forces du prolétariat et les perspectives de sa lutte. Ils mettaient tant de fanatisme à découvrir la direction bourgeoise démocratique qui garantirait le caractère bourgeois que les "lois" de l'histoire assignaient à la révolution russe, croyaient-ils, que, pendant la révolution elle-même, comme nulle direction bourgeoise démocratique n'était visible, les mencheviks entreprirent, avec plus ou moins de succès, d'en assumer eux-mêmes la fonction.

Des démocrates petits-bourgeois entièrement dépourvus d'idéologie socialiste, de formation de classe marxiste et d'orientation de classe, n'auraient naturellement pas pu, dans les conditions de la révolution russe, agir autrement que ne le firent les mencheviks dans le rôle de parti "dirigeant" de la révolution de février. Mais l'absence de toute base de classe sérieuse pour une démocratie bourgeoise fit alors sentir ses effets à leurs dépens; ils ne firent bientôt plus que se survivre à eux-mêmes, et furent rejetés par le cours de la lutte des classes au huitième mois de la révolution.

Le bolchevisme, au contraire, n'avait pas la moindre confiance dans la puissance et les forces d'une démocratie bourgeoise révolutionnaire en Russie. Il reconnut, dès le premier instant, l'importance décisive de la classe ouvrière dans la future révolution; mais, quant au programme lui-même de la révolution, les bolcheviks commencèrent par le limiter à la satisfaction des intérêts des millions et des millions de paysans, sans et contre qui la révolution ne pourrait être menée à son terme par le prolétariat. C'est pourquoi ils reconnaissaient (jusqu'à un certain moment) un caractère démocratique bourgeois à la révolution.

En ce qui concerne l'appréciation des forces internes de la révolution et ses perspectives, l'auteur, à cette époque, n'adhérait ni à l'une ni à l'autre des principales tendances du mouvement ouvrier russe. Le point de vue qu'il défendait alors peut être schématiquement exposé comme suit : la révolution, qui débutera comme une révolution bourgeoise quant à ses tâches immédiates, développera rapidement de puissantes contradictions sociales et ne pourra remporter la victoire finale que si elle transfère le pouvoir à la seule classe capable de se placer à la tête des masses opprimées, le prolétariat. Une fois au pouvoir, celui-ci non seulement ne voudra pas, mais ne pourra pas se limiter à l'exécution d'un programme démocratique bourgeois. Il ne pourra mener la révolution à son terme que si la révolution russe se transforme en une révolution du prolétariat européen. Le programme démocratique bourgeois de la révolution sera alors dépassé, en même temps que ses limitations nationales, et la domination politique temporaire de la classe ouvrière russe se développera en une dictature socialiste prolongée. Mais, si l'Europe reste immobile, la contre-révolution bourgeoise ne tolérera pas le gouvernement des masses exploitées en Russie, et rejettera le pays loin en arrière d'une république démocratique ouvrière et paysanne. Donc, une fois qu'il aura pris le pouvoir, le prolétariat ne pourra rester dans les limites de la démocratie bourgeoise. Il devra développer la tactique de la révolution permanente, c'est-à-dire renverser les barrières entre le programme minimum et le programme maximum de la social-démocratie, réaliser des réformes sociales toujours plus profondes, et rechercher un appui direct et immédiat dans la révolution en Europe occidentale. C'est cette position qui est développée et argumentée dans le présent ouvrage, lequel a été écrit en 1904-1906.

Tout en maintenant le point de vue de la révolution permanente pendant les quinze années qui ont suivi, l'auteur s'est cependant trompé dans son appréciation des fractions concurrentes de la social-démocratie. Comme l'une et l'autre partaient des perspectives de la révolution bourgeoise, l'auteur estimait que les divergences qui existaient entre elles n'étaient pas assez profondes pour justifier une scission. En même temps, il espérait que le cours ultérieur des événements démontrerait avec clarté, d'une part la faiblesse et l'insignifiance de la démocratie bourgeoise russe, de l'autre l'impossibilité objective pour le prolétariat de se maintenir dans le cadre d'un programme démocratique. Et il pensait que les divergences entre fractions perdraient alors tout fondement.

Resté hors des deux fractions pendant la période de l'émigration, l'auteur n'appréciait pas pleinement l'importance du fait qu'en réalité, à partir du désaccord entre bolcheviks et mencheviks, se regroupaient d'un côté des révolutionnaires inflexibles, de l'autre des éléments qui glissaient de plus en plus sur la pente de l'opportunisme et de la conciliation. Quand éclata la révolution de 1917, le parti bolchevique constituait une organisation forte et centralisée, où se retrouvaient les meilleurs éléments des travailleurs avancés et des intellectuels révolutionnaires, et, après quelques luttes intérieures, il adopta une tactique dirigée vers la dictature socialiste de la classe ouvrière, en pleine harmonie avec la situation internationale tout entière et les rapports de classes en Russie. Quant à la fraction menchevique, elle avait à cette époque suffisamment mûri pour, comme je l'ai dit plus haut, être prête à assumer les tâches de la démocratie bourgeoise.

En présentant actuellement au public une réimpression de son livre, l'auteur ne désire pas seulement exposer les principes théoriques qui lui ont permis, à lui et à d'autres camarades restés longtemps hors du parti bolchevique, de joindre leur sort au sort du parti au début de 1917 - un motif personnel comme celui-là ne suffirait pas à justifier cette réédition -, mais aussi à rappeler à partir de quelle analyse sociale et historique des forces motrices de la révolution russe fut tirée la conclusion, longtemps avant que la dictature du prolétariat ne devint un fait accompli, que la révolution russe pouvait et devait s'assigner pour tâche la conquête du pouvoir par la classe ouvrière. Qu'il nous soit possible de rééditer sans modification cette brochure écrite en 1906 et conçue dans ses traits essentiels en 1904, c'est là une preuve suffisante que la théorie marxiste n'est pas du côté des succédanés mencheviques de la démocratie bourgeoise, mais bien du côté du parti qui fait passer dans la réalité la dictature de la classe ouvrière.

L'épreuve finale de la théorie est l'expérience. Les événements auxquels nous participons actuellement, et même la méthode que nous suivons en y participant, ont été prévus dans leurs lignes fondamentales il y a quelque quinze ans : voilà la preuve irréfutable que nous avions correctement appliqué la théorie marxiste.

En appendice, nous reproduisons un article paru le 17 octobre 1915 dans le journal Naché Slovo [1] de Paris sous le titre: La Lutte pour le pouvoir. Cet article avait un but polémique, et critiquait la "Lettre" programmatique adressée "aux camarades en Russie" par les dirigeants mencheviques. Nous en tirions la conclusion que le développement des rapports de classes pendant les dix années qui avaient suivi la révolution de 1905 avait rendu plus illusoires encore les espérances mencheviques en une démocratie bourgeoise, et que, manifestement, le sort de la révolution russe était, plus que jamais, lié à la dictature du prolétariat... Il faut avoir une vraie tête de bois pour parler de l'« aventurisme » de la révolution d'octobre, après la bataille d'idées qui a fait rage bien des années avant la révolution.

Lorsqu'on parle de l'attitude des mencheviks à l'égard de la révolution, on ne peut pas ne pas mentionner la dégénérescence menchevique de Kautsky, qui trouve maintenant dans les "théories" de Martov, Dan et Tsérételli l'expression de sa propre décadence théorique et politique. Après octobre 1917, nous avons appris de Kautsky que, bien que la conquête du pouvoir politique par la classe ouvrière doive être regardée comme la mission historique du parti social-démocrate, puisque le parti communiste russe n'avait pas réussi à accéder au pouvoir par la porte et conformément à l'horaire fixé par Kautsky, la république des Soviets devrait être livrée, aux fins de correction, à Kerensky, Tsérételli et Tchernov. Les critiques réactionnaires et pédantes de Kautsky ont dû particulièrement surprendre les camarades qui avaient vécu en toute conscience la période de la première révolution russe et avaient lu les articles écrits par Kautsky en 1905-1906. A cette époque, Kautsky - non sans, il est vrai, subir l'influence bénéfique de Rosa Luxemburg - comprenait et reconnaissait pleinement que la révolution russe ne pourrait se terminer par une république démocratique bourgeoise, mais devrait inévitablement conduire à la dictature du prolétariat, à cause du niveau atteint par la lutte des classes à l'intérieur du pays et de la situation internationale du capitalisme tout entière. Kautsky parlait alors ouvertement d'un gouvernement ouvrier à majorité social-démocrate. Il ne songeait même pas à faire dépendre le cours réel de la lutte des classes des combinaisons changeantes et superficielles de la démocratie politique.

A cette époque, Kautsky comprenait que la révolution commencerait à éveiller, pour la première fois, les millions et les millions de paysans et de petits bourgeois des villes, et cela non d'un seul coup, mais graduellement, couche après couche, de telle sorte que, lorsque la lutte entre le prolétariat et la bourgeoisie capitaliste atteindrait son point culminant, les larges masses paysannes en seraient encore à un niveau très primitif de développement politique et donneraient leurs votes à des partis politiques intermédiaires, qui ne refléteraient que l'arriération et les préjugés de la classe paysanne. Kautsky comprenait alors que le prolétariat, conduit par la logique même de la révolution à la prise du pouvoir, ne pourrait arbitrairement la différer à des temps indéterminés, car une telle abnégation de sa part ne ferait que déblayer le terrain pour la contre-révolution. Kautsky comprenait alors que, après avoir conquis le pouvoir par son action révolutionnaire, le prolétariat ne ferait pas dépendre le sort de la révolution, à tout moment, de l'humeur passagère de la fraction la moins éveillée, la moins consciente des masses, mais que, au contraire, il ferait du pouvoir politique concentré entre ses mains un puissant appareil pour l'éducation et l'organisation des masses paysannes les plus ignorantes et les plus arriérées. Kautsky comprenait que qualifier la révolution russe de révolution bourgeoise et, par-là même, limiter ses tâches, signifierait ne rien comprendre à ce qui se passait dans le monde. Avec les marxistes révolutionnaires russes et polonais, il reconnaissait avec raison que, si le prolétariat russe prenait le pouvoir avant le prolétariat européen, il aurait à utiliser sa situation de classe dominante, non pour livrer rapidement ses positions à la bourgeoisie, mais bien pour accorder une aide puissante à la révolution prolétarienne en Europe et dans le monde entier. Et, pas plus que nous, Kautsky ne faisait dépendre toute cette perspective d'envergure mondiale, imprégnée de l'esprit de la doctrine marxiste, de la question de savoir comment et pour qui les paysans voteraient, en novembre et décembre 1917, aux élections de la soi-disant Assemblée constituante.

Et maintenant, alors que les perspectives esquissées il y a quinze ans sont devenues une réalité, Kautsky refuse un certificat de naissance à la révolution russe sous prétexte que sa naissance n'a pas été dûment inscrite sur les registres politiques de la démocratie bourgeoise. Quelle surprenante attitude ! Quelle incroyable dégradation du marxisme ! On peut dire, en toute justice, que la dégénérescence de la deuxième internationale a trouvé, dans ce jugement de philistin porté par l'un de ses plus grands théoriciens sur la révolution russe, une expression encore plus hideuse que dans le vote des crédits de guerre, le 4 août 1914.

Des dizaines d'années durant, Kautsky a défendu et développé les idées de la révolution sociale. Et maintenant que cette révolution est devenue une réalité, Kautsky bat en retraite, terrorisé. Il est épouvanté devant le pouvoir des soviets en Russie, et prend une attitude hostile à l'égard du puissant mouvement du prolétariat communiste allemand. Kautsky ressemble à ce pauvre maître d'école qui, après avoir, pendant bien des années, décrit le printemps à ses élèves entre les quatre murs de sa salle de classe étouffante, se décide enfin, au soir de sa carrière, à sortir au grand air, et, ne reconnaissant pas le printemps, devient furieux - pour autant qu'un maître d'école soit capable de fureur - et s'efforce de démontrer que le printemps n'est pas, tout bien considéré, le printemps mais un grand désordre de la nature, en contradiction avec toutes les lois de l'histoire naturelle. C'est une fort bonne chose que les travailleurs écoutent les voix du printemps plutôt que celles des pédants les plus autorisés !

Quant à nous, disciples de Marx, nous demeurons convaincus, comme les travailleurs allemands, que le printemps de la révolution s'accomplit en plein accord avec les lois de la nature sociale, aussi bien qu'avec celles de la théorie marxiste, car le marxisme n'est pas une baguette de maître d'école supra-historique, mais bien une analyse sociale des voies et des moyens du processus historique tel qu'il se déroule réellement.

J'ai reproduit le texte des deux ouvrages - celui de 1906 et celui de 1915 - sans aucune modification. J'avais tout d'abord eu l'intention d'ajouter au texte des notes qui l'auraient mis à jour, mais, après l'avoir relu, j'y ai renoncé. Car, si j'avais voulu entrer dans les détails, les notes auraient doublé l'étendue de ce livre, ce pourquoi le temps me manquerait actuellement; d'ailleurs, un tel ouvrage "à deux étages" ne ferait guère l'affaire du lecteur. De plus, et c'est plus important, je considère que le développement des idées qu'on y trouve approche de très près, dans ses principales ramifications, les conditions de notre époque, et le lecteur qui prendra la peine d'étudier ce livre de manière plus attentive parviendra aisément à en compléter l'exposé à l'aide des faits indispensables tirés de l'expérience de l'actuelle révolution.

 

Le Kremlin, 12 mars 1919 L.T.

Notes

[1] Quotidien russe internationaliste édité à Paris de septembre 1914 jusqu'au lendemain de la révolution de février, et sur lequel Trotsky exerça une influence dominante de son arrivée à Paris (novembre 1914) jusqu'à son expulsion (septembre 1916). Voir, à ce sujet, le Mouvement ouvrier pendant la guerre d'Alfred Rosmer, t. 1, chap.IX, et Ma vie de Trotsky, p. 251.


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