1905

Cet ouvrage va permettre de tirer les bilans de la révolution russe de 1905. C'est la première formulation achevée de la théorie de la Révolution Permanente.


Bilan et Perspectives

Léon Trotsky

 

La lutte pour le pouvoir [1]

 Nous avons sous les yeux une circulaire consacrée à notre programme et à notre tactique, et intitulée - Les Tâches auxquelles doit faire face le prolétariat russe. Lettre aux camarades en Russie. Ce document est signé de P. Axelrod, Astrov, A. Martynov, L. Martov et S. Semkovsky.

Le problème de la révolution est posé dans cette "lettre" de façon très générale; à mesure que les auteurs, après avoir décrit la situation créée par la guerre, en viennent aux perspectives politiques et aux conclusions tactiques, on voit disparaître la clarté et la précision : la terminologie elle-même devient confuse et les définitions sociales ambiguës.

Il semble, de l'étranger, que deux tendances d'opinion prévalent en Russie : en premier lieu - des Romanov à Plekhanov - le souci de la défense nationale; et en second lieu - de la fronde bureaucratique aux explosions de révolte dans les rues - un mécontentement universel. Ces tendances se font sentir partout et créent ainsi l'illusion d'une liberté populaire à venir dont la défense nationale serait la source. Mais elles sont, dans une large mesure, à l'origine de la manière vague dont est posée la question d'une "révolution populaire", même quand on oppose formellement cette révolution à la "défense nationale".

La guerre elle-même et les défaites subies n'ont créé ni le problème de la révolution ni aucune des forces révolutionnaires qui peuvent le résoudre. L'histoire, pour nous, ne commence pas avec la reddition de Varsovie au prince de Bavière. Les contradictions révolutionnaires comme les forces sociales en présence sont celles-là mêmes que nous avons rencontrées en 1905; elles ont seulement été très considérablement modifiées par les dix années qui ont suivi. La guerre n'a rien fait d'autre que de mettre en pleine lumière la banqueroute objective du régime. Elle a en même temps plongé la conscience sociale dans une confusion qui fait que "chacun" paraît imbu à la fois du désir de résister à Hindenburg et de la haine que lui inspire le régime du 3 juin [2] . Mais l'organisation d'une "guerre du peuple" se heurte, dès le premier instant, à la police tsariste, ce qui montre bien que la Russie du 3 juin est une réalité et la " guerre du peuple " une fiction; et, de même, la marche vers une "révolution du peuple", se heurte, dès ses premiers pas, à la police socialiste de Plekhanov, que l'on pourrait, lui et les siens, considérer comme une fiction si, derrière eux, ne se tenaient pas Milioukov, Goutchkov et, en général, les nationaux-libéraux et nationaux-démocrates non-révolutionnaires et antirévolutionnaires.

La "lettre" dont nous nous occupons ne peut, évidemment, ignorer la division en classes de la nation, ni le fait que la nation doit, par la révolution, échapper aux conséquences de la guerre et du régime actuel : "Les nationalistes et les octobristes [3] , les cadets, les industriels et même une partie (!) des intellectuels radicaux proclament d'une seule voix l'incapacité de la bureaucratie à défendre le pays et réclament la mobilisation des forces sociales pour les besoins de la défense..." La "lettre" montre à juste titre ce qu'a d'antirévolutionnaire cette position, qui suppose "l'unité, pour la défense de l'État, avec les maîtres actuels de la Russie, les bureaucrates, les nobles et les généraux". Elle indique aussi correctement que les "bourgeois patriotes de toutes nuances" ont une position antirévolutionnaire, ainsi que, pouvons-nous ajouter, les sociaux-patriotes, dont la "lettre" ne souffle mot.

De là, nous devons conclure que la social-démocratie n'est pas seulement le parti révolutionnaire le plus conséquent, mais bien le seul parti révolutionnaire du pays; et que, en dehors de ce parti, on a affaire, non pas à des groupes moins résolus à appliquer des méthodes révolutionnaires, mais bien à des partis non révolutionnaires. En d'autres termes, dans leur façon révolutionnaire de poser les problèmes, les sociaux-démocrates, en dépit du "mécontentement universel", se trouvent complètement isolés sur la scène politique publique. Il importe de tenir le plus grand compte de cette première conclusion.

Bien entendu, les partis ne sont pas identiques aux classes. Entre la position d'un parti et les intérêts de la couche sociale sur laquelle il se fonde, il se peut qu'existe un certain manque d'harmonie, susceptible de se transformer ultérieurement en une contradiction profonde. La conduite d'un parti peut changer sous l'influence de l'attitude des masses. Cela est indiscutable. Il est donc d'autant plus indispensable pour nous de cesser de prendre pour base de nos calculs les éléments les moins stables et les moins dignes de confiance, tels que les mots d'ordre et la tactique d'un parti, au lieu de partir de facteurs historiques plus stables : la structure sociale de la nation, le rapport des forces entre les classes et les tendances du développement.

Ce sont pourtant là des questions dont les auteurs de la "lettre" évitent complètement de parler. Qu'est-ce que cette "révolution du peuple" dans la Russie de 1915 ? Nos auteurs nous disent simplement qu'elle "doit" être faite par le prolétariat et la démocratie. Nous savons ce que c'est que le prolétariat, mais qu'est-ce que "la démocratie" ? Est-ce un parti politique ? Évidemment non, d'après ce qui a été dit plus haut. Est-ce alors les masses ? Quelles masses ? Il s'agit évidemment de la petite bourgeoisie industrielle et commerciale, de l'intelligentsia et de la paysannerie - ce ne peut être que de ces masses-là dont ils parlent.

Dans une série d'articles intitulée "La crise de la guerre et les perspectives politiques", nous avons donné une appréciation générale de la signification révolutionnaire possible de ces forces sociales.

Nous y avons examiné, à partir de l'expérience de la dernière révolution, quelles modifications les dix dernières années ont apportées dans le rapport des forces tel qu'il existait en 1905 : ces modifications ont-elles été en faveur de la démocratie (bourgeoise) ou contre elle ? Telle est la question historique centrale pour apprécier les perspectives de la révolution et la tactique du prolétariat. La démocratie bourgeoise est-elle devenue plus forte en Russie depuis 1905, ou a-t-elle encore décliné ? Toutes nos précédentes discussions ont eu pour centre le sort de la démocratie bourgeoise, et ceux qui sont encore hors d'état de donner une réponse à cette question ne peuvent qu'errer à tâtons dans l'obscurité. Pour notre part, nous y répondons en disant qu'une révolution bourgeoise nationale est impossible parce qu'il n'y a pas d'authentique démocratie bourgeoise révolutionnaire en Russie. L'heure des révolutions nationales est passée - au moins pour l'Europe - exactement comme l'heure des guerres nationales est passée. Il y a, entre ces deux faits, un lien naturel. Nous vivons à l'époque d'un impérialisme qui n'est pas seulement un système de conquêtes coloniales mais implique aussi, à l'intérieur, un régime déterminé. Celui-ci ne met pas la nation bourgeoise en opposition avec l'ancien régime, mais bien le prolétariat en opposition avec la nation bourgeoise.

Les petits-bourgeois artisans et commerçants ont déjà joué un rôle insignifiant dans la révolution de 1905. Il est indiscutable que, pendant les dix dernières années, l'importance sociale de cette classe a encore diminué. Le capitalisme règle de façon beaucoup plus sévère et radicale le sort des classes intermédiaires en Russie qu'il ne le fait dans les pays qui ont un développement économique plus ancien. L'intelligentsia s'est indéniablement accrue numériquement, et son rôle économique a également augmenté. Mais, en même temps, elle a vu disparaître même l'illusion d' "indépendance" dont elle jouissait. La signification sociale de l'intelligentsia est entièrement déterminée par ses fonctions dans l'organisation de l'industrie capitaliste et de l'opinion publique bourgeoise. Ses liens matériels avec le capitalisme l'ont saturée de tendances impérialistes. Dans le passage que nous avons déjà cité, la "lettre" dit que "même une partie des intellectuels radicaux... réclament la mobilisation des forces sociales pour les besoins de la défense ". C'est absolument faux; ce n'est pas une partie qu'il faudrait dire, mais bien la totalité de l'intelligentsia radicale, et non pas seulement tout le secteur radical, mais une partie considérable, sinon la plus grande partie, de l'intelligentsia socialiste. Ce n'est pas en travestissant le caractère de l'intelligentsia que nous élargirons les rangs de la "démocratie".

Ainsi, la petite bourgeoisie commerciale et industrielle a continué à décliner, cependant que l'intelligentsia a abandonné ses positions révolutionnaires. La démocratie urbaine ne mérite pas d'être mentionnée en tant que facteur révolutionnaire. Seule, la paysannerie reste, mais pour autant que nous le sachions, ni Axelrod ni Martov n'ont jamais nourri de grands espoirs quant à son rôle révolutionnaire indépendant. Sont-ils arrivés à la conclusion que, du fait de la différenciation de classe incessante parmi la paysannerie au cours des dix dernières années, ce rôle est devenu plus grand aujourd'hui ? Ce serait là une hypothèse qui insulterait à toutes les conclusions théoriques et à toute l'expérience historique.

Mais alors, de quelle sorte de "démocratie" la "lettre"parle-t-elle donc ? Et dans quel sens ses auteurs parlent-ils d'une "révolution du peuple" ?

Le mot d'ordre d'une assemblée constituante suppose une situation révolutionnaire. Y en a-t-il une ? Oui, il y en a une, mais elle ne trouve pas le moins du monde son expression dans la naissance, à la fin des fins, d'une démocratie bourgeoise dont on prétend qu'elle serait maintenant prête à régler ses comptes avec le tsarisme, et capable de le faire. Au contraire, s'il y a une chose que cette guerre a mise en lumière, c'est bien l'absence d'une démocratie révolutionnaire dans le pays.

La tentative de la Russie du 3 juin de trouver, dans la voie de l'impérialisme, une solution à ses problèmes révolutionnaires internes a abouti à un fiasco manifeste. Cela ne signifie pas que les partis qui sont responsables ou à demi responsables du régime du 3 juin vont prendre la voie de la révolution, mais cela signifie que le problème révolutionnaire mis à nu par la catastrophe militaire, qui poussera la classe dirigeante à s'engager davantage encore dans la voie de l'impérialisme, double l'importance de la seule classe révolutionnaire du pays.

Le bloc du 3 juin est secoué, déchiré par les frictions et les conflits internes. Cela ne signifie pas que les octobristes et les cadets s'emploient à examiner le problème révolutionnaire du pouvoir et à préparer la prise d'assaut des positions conjointes de la bureaucratie et de la noblesse. Mais cela signifie que l'aptitude du gouvernement à résister à la pression révolutionnaire s'est indéniablement affaiblie pour un certain temps.

La monarchie et la bureaucratie sont discréditées, mais cela ne signifie pas qu'elles abandonneront le pouvoir sans combat. La dispersion de la Douma [4] et les derniers remaniements ministériels ont montré, à quiconque pouvait en douter, combien cette dernière hypothèse est éloignée de la réalité. Mais l'instabilité de la politique de la bureaucratie, qui ira encore en augmentant, devrait puissamment contribuer à la mobilisation révolutionnaire du prolétariat par les sociaux-démocrates.

Les classes inférieures, dans les villes et les villages, seront toujours plus épuisées, déçues, mécontentes et furieuses. Cela ne signifie pas qu'une force démocratique révolutionnaire indépendante opérera côte à côte avec le prolétariat; il n'y a, pour une force de cette espèce, ni matière première sociale ni personnel dirigeant disponibles. Mais cela signifie indéniablement que le profond mécontentement des classes inférieures viendra renforcer la pression révolutionnaire de la classe ouvrière.

Moins le prolétariat comptera sur l'apparition de la démocratie bourgeoise, moins il épousera la passivité et les limitations de la petite bourgeoisie et de la paysannerie, plus résolu et irréconciliable se fera le combat qu'il mène, plus manifeste deviendra sa détermination d'aller "jusqu'au bout", c'est-à-dire à la conquête du pouvoir, et plus grandes seront, au moment décisif, ses chances d'entraîner avec lui les masses non prolétariennes. Ce n'est pas, bien entendu, en se contentant de lancer des mots d'ordre comme celui de la "confiscation de la terre", etc., que l'on réglera quoi que ce soit. Ceci s'applique plus encore à l'armée, dont dépend le maintien ou la chute du gouvernement. L'armée, dans sa masse, ne penchera vers la classe révolutionnaire que lorsqu'elle sera parvenue à se convaincre que cette dernière ne se contente pas de murmurer et de manifester, mais a entrepris la lutte pour le pouvoir avec quelques chances de l'emporter. Il y a, dans le pays, un problème révolutionnaire objectif, sur lequel la guerre et les défaites ont projeté une lumière éclatante, le problème du pouvoir politique. Il y a une désorganisation progressive de la classe dominante. Il y a un mécontentement croissant des masses de la ville et de la campagne. Mais le seul facteur révolutionnaire qui puisse tirer parti de cette situation, et aujourd'hui sur une échelle incomparablement plus grande qu'en 1905, c'est le prolétariat.

La "lettre" semble, dans une phrase, se rapprocher de cet aspect décisif de la question. Elle dit que les ouvriers sociaux-démocrates russes doivent prendre "la direction de cette lutte nationale pour le renversement de la monarchie du 3 juin". Ce que cette lutte "nationale" peut bien vouloir dire, nous venons de l'indiquer. Mais si "prendre la direction" ne signifie pas seulement que les ouvriers avancés doivent répandre généreusement leur sang sans demander pourquoi, si cela signifie que les ouvriers doivent prendre la direction politique de la lutte tout entière, de cette lutte qui sera, avant tout, une lutte prolétarienne, il est alors clair que la victoire remportée dans cette lutte doit avoir pour effet de transférer le pouvoir à la classe qui l'aura dirigée, c'est à dire au prolétariat social-démocrate.

Le problème n'est donc pas seulement celui d'un "gouvernement provisoire révolutionnaire" - phrase creuse à laquelle le processus historique donnera son contenu mais bien celui d'un gouvernement ouvrier révolutionnaire, de la conquête du pouvoir par le prolétariat russe. L'assemblée nationale constituante, la république, la journée de huit heures, la confiscation de la terre des grands propriétaires, ces revendications, ainsi que celles de la cessation immédiate de la guerre, du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et des États unis d'Europe joueront un rôle énorme dans l'agitation des sociaux-démocrates. Mais la révolution, c'est avant tout la question du pouvoir - non de la forme de l'État (assemblée constituante, république, États unis), mais du contenu social du gouvernement. Les mots d'ordre d'assemblée constituante et de confiscation de la terre perdent, dans les conditions présentes, toute signification révolutionnaire directe, si le prolétariat n'est pas prêt à combattre pour la conquête du pouvoir; car si le prolétariat n'arrache pas le pouvoir à la monarchie, personne d'autre ne le fera.

Le rythme du processus révolutionnaire est une question particulière. Il dépend d'un certain nombre de facteurs militaires et politiques, nationaux et internationaux. Ces facteurs peuvent retarder ou accélérer les développements, faciliter la victoire de la révolution ou conduire à une nouvelle défaite. Mais, quelles que puissent être les conditions, le prolétariat doit voir clairement son chemin, et le prendre consciemment. Par-dessus tout, il doit se libérer de ses illusions. Et la pire des illusions dont le prolétariat ait souffert dans toute son histoire jusqu'à ce jour a toujours consisté à se fier à d'autres qu'à lui-même.


Notes

[1] Article paru à Paris dans Naché Slovo, le 17 octobre 1915.

[2] Le 3 juin 1907 (le 16 juin dans le calendrier grégorien), le Premier ministre Stolypine, après avoir fait arrêter les cinquante-cinq députés sociaux-démocrates en violation de leur immunité parlementaire, prononçait la dissolution de la Douma et promulguait, pour les élections à la troisième Douma, une nouvelle loi électorale contraire à la constitution (octroyée en octobre 1905 par le tsar). Le régime qui en résulta est connu sous le nom de "régime du 3 juin".

[3] L'Union du 17 octobre, dont les membres sont plus connus sous le nom d' " octobristes ", était une organisation de la grande bourgeoisie.

[4] La quatrième Douma, élue en 1912, fut dissoute le 3 septembre 1915. La majorité libérale se sépara aux cris de " Vive le tsar ! ".


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