1941

Thèses du d'août 1941 des Comités pour la IV° Internationale.

Comités Français pour la IV° Internationale

Congrès - août 1941

Thèses

Nous nous excusons de faire paraître ces thèses avec un retard de cinq mois. Ce retard est dû à des incidents techniques malheureux, totalement indépendants de notre volonté. Telles quelles et malgré ce retard, elles témoignent de l’effet politique et pratique fourni par les Comités Français pour la IV° Internationale, de leur vitalité et de leur volonté entière de lutter toujours pour la seule cause juste : celle du socialisme prolétarien.


  1. La guerre impérialiste qui a commencé en septembre 1939 approche de sa phase culminante ; le monde entier est virtuellement en guerre.

  2. Fondamentalement, cette guerre est une guerre impérialiste, pour un nouveau partage des matières premières et des débouchés, pour la conquête de nouveaux champs d’expansion du capitalisme financier. Elle n’est pas l’accoucheuse d’une nouvelle société progressive, d’un "Ordre Nouveau" comme le prétendent les fascistes et certains politiciens petit-bourgeois naïfs ou cyniques. Elle n’est pas non plus la guerre pour la victoire de la démocratie (<< illisible >>) [1] lui-même dénonce le plan gaulliste de restauration monarchique). Elle est encore bien moins une guerre pour la défense du socialisme. L’impérialisme anglo-saxon s’efforce d’utiliser l’U.R.S.S. comme simple machine de guerre contre Hitler.

  3. Depuis 1917, les impérialismes ont continuellement oscillé entre deux politiques : le choc des deux blocs se disputant pour un nouveau partage du monde et la coalition pan-impérialiste contre le classe ouvrière et contre l’U.R.S.S.

    Après avoir utilisé l’U.R.S.S. contre les Alliés, Hitler, au stade actuel, a été contraint par les contradictions de son propre régime de se lancer dans l’aventure d’une guerre à mort contre l’U.R.S.S. Il ne s’agit plus là seulement d’un conflit entre les impérialistes. Il s’agit aussi d’un conflit radical entre l’impérialisme et les forces économiques, militaires et révolutionnaires de l’État ouvrier et, à travers celui-ci, des forces du prolétariat international. Dans ce conflit, les ouvriers du monde sont solidaires du peuple soviétique et coopèrent avec lui par leurs méthodes de classe : ils participent à la lutte contre les forces de réaction pour en faire la première étape de la lutte internationale pour la Révolution Socialiste. C’est sur eux seuls que l’U.R.S.S. peut compter. Les "Alliés" impérialistes s’efforcent de conclure à un compromis avec leurs rivaux sur le dos de l’U.R.S.S. et des opprimés, dès que des bouleversements sociaux se feront directement menaçants. Dans l’état actuel de crise capitaliste, un tel compromis ne ferait d’ailleurs que jeter les bases d’une nouvelle compétition, plus acharnée, entre les impérialismes.

  4. En dehors de la Révolution Socialiste, la guerre ne peut aboutir qu’à un régime d’oppression impérialiste, pire encore que celui de Versailles. L’Europe nouvelle de Hitler, c’est l’Europe dirigée, colonisée et écrasée sous la botte militaire, au profit du Capital financier allemand. La "libération" anglo-saxonne est définie par les 8 points de Roosevelt-Churchill comme la domination ouverte des vainqueurs au profit de Wall Street et l’abandon des formules wilsoniennes de paix et d’humanité elles-mêmes. Pour les prolétaires de tous les pays, l’objectif consiste à préparer à travers la crise militaire la révolution prolétarienne socialiste. Ils doivent mener toute lutte économique et politique qui conduit à cet objectif, quelles que soient les conséquences militaires immédiates.

    Mais cette même lutte revêt, suivant les pays, des formes différentes. Dans le camp dit démocratique, la lutte pour la révolution a pour levier la revendication du pouvoir par la classe ouvrière, afin qu’elle prenne en main la guerre et la transforme en guerre antifasciste véritable. Dans le camp d’Hitler, la lutte des ouvriers ligotés par le fascisme, nécessairement plus primitive (sabotages, grèves), est liée aux revendications politiques et économiques élémentaires. Dans les pays occupés et opprimés, toute lutte directe antifasciste (sabotage, etc.) doit être orientée dans le sens d’une lutte des masses, économique et politique.

  5. En tendant au maximum les forces de l’un et l’autre camp en présence, la guerre impérialiste menace de plus en plus leur équilibre interne et disloque leur appareil militaire, économique et politique (crise de l’Axe, de l’économie allemande, caractère symptomatique de l’affaire Hess, d’une part et d’autre part, oscillations constantes des démocraties bourgeoises entre une politique de concessions aux différentes classes et une politique bureaucratique ultra-autoritaire).

  6. Inévitablement, les problèmes sociaux tendent à prendre la première place dans le déroulement de la guerre elle-même. La crise allemande et la guerre russe suscitent la guérilla dans les Balkans. Les opérations en Proche-Orient (Irak, Syrie, Iran) ont posé dans toute son ampleur le problème de la libération des peuples arabes. De l’Inde à la Chine se prépare un gigantesque soulèvement des peuples coloniaux. Enfin, les mouvements revendicatifs du prolétariat dans les pays démocratiques, le mouvement des larges couches populaires contre la misère et la famine, les mouvement des nationalités opprimées, la première ébauche d’un renouveau prolétarien en U.R.S.S. sont autant d’indices avant-coureurs d’une nouvelle vague révolutionnaire mondiale.

  7. La guerre impérialiste a définitivement liquidé la II° Internationale. Le conflit germano-russe ne peut pas ne pas se terminer par la liquidation de la bureaucratie stalinienne et de la III° Internationale. En face de la nouvelle vague révolutionnaire mondiale, le moment est venu pour l’avant-garde internationale révolutionnaire de clore définitivement l’ère des petits cercles propagandistes, l’heure est venue d’inscrire dans les faits l’activité de la IV° Internationale.

  8. La France est le carrefour de toutes les rivalités impérialistes. Le gouvernement de Vichy n’est qu’une clique misérable dont seul l’équilibre des forces en présence justifie l’existence; équilibre entre les deux blocs impérialistes, équilibre entre les camps rivaux de l’impérialisme français (capital spéculatif contre capital industriel), équilibre entre les classes incapables momentanément de promouvoir leurs solutions historiques (fascisme ou socialisme).

    Né de cet équilibre extrêmement fragile, sans base économiques et sociales, le gouvernement de Vichy mène une existence faite d’oscillations et d’impuissances perpétuelles.

  9. La seule base réelle de Vichy est l’Empire français. Vichy entend le maintenir par tous les moyens, aussi bien vis-à-vis de ses rivaux impérialistes que des revendications indigènes. Mais la faiblesse extrême de Vichy rend inévitable une dislocation de l’Empire ; la période est favorable au développement des mouvements de libération nationale dans les colonies. La libération des colonies du joug de l’impérialisme français est l’un des mots d’ordre essentiels du parti révolutionnaire en France.

  10. Les nécessités de l’armée allemande ne laissent place à aucune perspective sérieuse de redressement de l’économie française ; chômage accru, baisse du niveau de vie des masses (bas salaires, hausse des prix, disette) seront les caractéristiques essentielles des mois à venir, l’antagonisme entre les masses populaires d’une part, les classes possédantes, l’État et l’occupant d’autre part, ne pourront aller qu’en s’aggravant. Il n’y a de redressement économique possible que celui qui met en avant les solutions socialistes (contrôle ouvrier, nationalisation). Toute autre solution ne peut aboutir qu’à un renforcement de la mainmise de l’impérialisme allemand sur l’économie française.

  11. Le gouvernement de Vichy est incapable de s’assurer une base dans la petite bourgeoisie exaspérée. Il ne peut parvenir à organiser autre chose qu’une caricature cléricale et policière de l’État totalitaire. Toute sa construction bureaucratique et réactionnaire est minée de l’intérieur par les contradictions de la situation économique et politique. La vie politique déborde constamment des cadres que Vichy prétend lui imposer.

  12. L’expression la plus immédiate du mécontentement populaire est le mouvement de résistance nationale à l’oppression. Celui-ci constitue la première étape, inorganisée, petite-bourgeoise de la nouvelle vague révolutionnaire. Dans la mesure même où la dépendance économique de la bourgeoisie et les difficultés intérieures allemandes entraînera un rapprochement de plus en plus étroit entre Berlin et Vichy, le sentiment national populaire dressera de plus en plus violemment les masses contre Vichy.

  13. Le développement dans un sens prolétarien et anticapitaliste du mouvement populaire d’hostilité à l’hitlérisme est la condition nécessaire d’une fraternisation avec les soldats et les ouvriers allemands. Le parti n’oublie pas que sans la collaboration des soldats et des ouvriers allemands aucune révolution n’est possible en Europe. Aussi la fraternisation avec eux reste-t-elle une de nos préoccupations essentielles. Tout acte qui tend à creuser le fossé entre prolétaires allemands et européens est directement contre-révolutionnaire.

  14. Il ne peut exister de "parti unique de la libération" comme le réclame la propagande britannique, parce qu’il ne peut exister de programme de pouvoir accepté par tous les Français sans distinction de classes. Encore moins, les masses populaires, luttant pour leur libération, peuvent-elles faire leur le programme de Londres : restauration du capitalisme libéral, mise en tutelle des peuples de l’Europe. Seuls les États-Unis Socialistes d’Europe et du monde permettent un essor réel des forces productives, seuls ils apporteront une solution aux problèmes nationaux et démocratiques (droit de s’exprimer dans sa propre langue, de développer sa propre culture, de s’administrer directement, de s’assembler en fédérations politiques, liberté de la presse, du travail, etc.).

  15. Le Gaullisme informe des masses n’en reste pas moins le phénomène le plus important de la période actuelle. En réalité, il y a autant de "Gaullismes" que de classes sociales. Les classes possédantes seront toujours prêtes à abandonner la lutte nationale dès que l’impérialisme oppresseur leur offrira quelques miettes de ses profits et dès que la classe ouvrière passera à l’action de classe (par exemple : sabotage de la grève du Nord par les cadres de maîtrise gaullistes).

    Par contre, le Gaullisme des ouvriers, des paysans et des petits bourgeois représentant quelque chose de fondamentalement sain signifie la volonté de lutter pour libérer le pays du joug hitlérien et rétablir les libertés démocratiques et les conquêtes sociales. Notre parti est prêt à lutter coude à coude avec ce courant. Il donne son adhésion à tout mouvement gaulliste populaire qui vise à établir un large front pour les libertés. Il participe au premier rang à un tel mouvement, en dépit de sa confusion et des dangers qu’il renferme. Le parti révolutionnaire conserve naturellement toute sa liberté de critique et d’action afin de faire évoluer les masses vers les solutions socialistes. Il s’oppose à toute tentative de confier un tel mouvement à des sommets renouvelés du Front Populaire et lutte pour une organisation des masses sous une forme appropriée, à l’atelier, dans la maison, le quartier ou le village. Ce mouvement ne peut aboutir à un regroupement politique sérieux que dans la mesure où les actions qui seront amenées préparent le regroupement organique de la classe ouvrière et lui rendent sa cohésion politique.

  16. Grâce à son appareil et à ses larges cadres militants, le Parti Communiste reste le pôle d’organisation essentiel de la classe ouvrière. Mais sa politique vise continuellement à détourner les masses de la voie révolutionnaire véritable. Après le Front Populaire et le sabotage du mouvement gréviste en 1936, après le défaitisme sans la révolution en 1939, après la collaboration avec les autorités occupantes en 1940, il s’efforce maintenant de lancer les masses dans l’aventure sans issue du terrorisme, pour sauver la bureaucratie stalinienne et ses privilèges.

    Le mouvement révolutionnaire qui se prépare ne peut triompher que sous la conduite d’un véritable parti révolutionnaire prolétarien marxiste-léniniste. Sur la base des premiers pas vers un redressement ouvrier s’esquisse un premier groupement organisationnel de l’avant-garde. Les évènements décisifs, sociaux et militaires, en Europe et en U.R.S.S., amèneront le regroupement de larges masses elles-mêmes sous la conduite du Parti Révolutionnaire.

  17. La débâcle, la crise économique, la division territoriale du pays, l’effondrement des organisations ouvrières traditionnelles avaient disloqué les rangs de la classe ouvrière et rompu sa cohésion organisationnelle et idéologique. L’impuissance de la bourgeoisie française à créer un État totalitaire a permis à la classe ouvrière de reprendre obscurément conscience de sa mission historique. Nous constatons actuellement un profond courant dans les masses vers la politisation, vers les solutions radicales et révolutionnaires.

    La première des tâches des révolutionnaires est de rendre à la classe ouvrière sa cohésion élémentaire, de recréer son unité organique sur la base de la conscience politique de ses buts en tant que classe. Il faut utiliser toutes les possibilités légales de regroupement (syndicats ou corporations en particulier), organiser des groupes d’initiatives ouvriers (comités populaires, groupes de Front Unique, groupes d’ouvriers sans parti). Le but est avant tout de retrouver la cohésion ouvrière pour l’action et par l’action.

  18. Pour mener effectivement une telle activité, il est essentiel de mettre au point un programme d’action qui lie les préoccupations immédiates des masses aux revendications socialistes fondamentales (contrôle ouvrier, comités, armement du peuple, États-Unis Socialistes d’Europe).

    La tâche politique la plus urgente est l’adaptation à la période actuelle du programme de transition de la IV° Internationale.

  19. Lorsque des ruptures décisives se feront dans l’appareil des impérialismes, toutes les couches populaires, longtemps opprimées par le fascisme et la réaction, feront irruption dans l’arène politique avec une violence politique irrésistible, la puissance et la confusion d’une force élémentaire. Le mouvement ne pourra triompher définitivement que sous la conduite du prolétariat en tant que classe consciente de ses buts historiques, il ne pourra remporter de victoires définitives qu’à l’échelle internationale.

  20. L’irruption des masses sera aussi soudaine que brutale. Le rôle du Parti, instrument de clarification et d’organisation, sera plus que jamais décisif. Dès maintenant il faut s’orienter dans la voie du Parti :

    1. En inscrivant, dès maintenant, une activité de Parti au sein des masses.

    2. En opérant le rassemblement de tous les éléments révolutionnaires sains de l’avant-garde ouvrière en une large section de la IV° Internationale.

Notes

1

Probablement "Pétain".