1921

« La "question des femmes" n'existe pas de façon indépendante. Cette violence dans la société bourgeoise et qui opprime la femme est produite en partie par la grande antinomie sociale entre capital et travail. »

Source : Éditions "La Brèche", 1978.

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Conférences à l'université Sverdlov sur la libération des femmes

Alexandra Kollontaï


XIII° conférence

La dictature du prolétariat : la révolution des mœurs

Lors de notre dernière conférence, nous parlions de la révolution dans la vie quotidienne sous la dictature du prolétariat. Ce processus ne se limite naturellement pas à l'installation de cantines publiques et de crèches ni à l'introduction de la protection maternelle et à l'éducation sociale. Le changement actuel de la société est bien plus profond et plus vaste ; il atteint presque tous les domaines de notre vie et son influence est particulièrement forte sur les mœurs et les mentalités. Plus tard, les historiens étudieront avec intérêt notre époque, où nous rompons de façon conséquente avec le passé. Le nouvel ordre social et économique que nous construisons crée des bases différentes de relations entre les gens. Et tout cela va extrêmement vite, bien trop vite pour nous qui restons de ce fait incapables de voir ce qui sera ou non important pour l'avenir. Nous ne pouvons pas discerner parmi les champs de bataille de la guerre civile les jeunes pousses de l'avenir communiste, recouvertes par les débris, le sang et les larmes du passé. Mais la poussière des siècles a été soulevée comme une tornade par la mêlée farouche de deux mondes hostiles, puis enfin balayée. La glace s'est brisée et les rayons du soleil réchauffe la terre ameublie et purifiée par les ruisseaux printaniers.

Regardez autour de vous : est-ce la même Russie qu'il y a cinq ans à peine ? Sont-ce les mêmes ouvriers, les mêmes paysans, voire les mêmes petits-bourgeois que ceux que nous avons connus sons la dictature du tsarisme ? Leurs pensées, leurs sentiments, le contenu de leur travail ont changé. En Union soviétique règne une atmosphère totalement différente. Quand l'un d'entre nous retourne dans un pays capitaliste bourgeois, il a l'impression de revivre dans un autre siècle. Nous avons été propulsés brusquement dans l'avenir et c'est à partir de là que nous jugeons la réalité de ces pays arriérés d'un point de vue révolutionnaire. C'est grâce à notre expérience que nous avons appris à connaître concrètement l'avenir, et nos frères des pays capitalistes bourgeois ne peuvent appréhender celui-ci que par la pensée et non pas par leur propre pratique. La Révolution qui nous a permis cette énorme expérience, nous a éloignés du passé tout proche et cependant toujours actuel, tout en nous rapprochant de l'avenir. II nous est donc plus facile de regarder en avant qu'en arrière. Nous avons pris une avance notable sur nos camarades qui n'ont pas vécu ces années de lutte révolutionnaire. Notre expérience fiévreuse et notre recherche du « plus court chemin » vers le communisme nous ont appris à saisir les problèmes bien plus rapidement qu'avant la Révolution. Et même si nous avons commis beaucoup d'erreurs, notre expérience révolutionnaire reste la tentative la plus audacieuse d'une collectivité composée de millions d'hommes pour changer les conditions de vie et tenter de maîtriser les lois aveugles de l'économie capitaliste. La révolution ouvrière en Russie a ouvert un nouveau chapitre de l'histoire de l'humanité, et, même si le chemin vers le communisme reste long et difficile, nous avons au moins jeté les bases d'une organisation communiste de la société. Et le prolétariat, sûr de lui et de l'importance de son rôle historique, marchera sans défaillance vers son objectif final. D'ores et déjà, ce but a cessé d'être un rêve creux ; la classe ouvrière, en tendant les mains vers l'avenir, peut déjà sentir du bout des doigts la réalité communiste.

Les changements sociaux qui se sont produits grâce à la révolution d'Octobre se reflètent surtout dans la mentalité du travailleur et sa nouvelle manière d'envisager la vie. Parlez avec les ouvriers ! Étaient-ils ainsi avant la Révolution ? Avant la Révolution, les ouvriers manquaient de confiance en eux-mêmes. Ils étaient le plus souvent des esclaves soumis, écrasés par la misère, impuissants et aigris. Et les lois injustes qui les opprimaient et les humiliaient leur apparaissaient comme immuables. Si on leur avait dit alors : «Vous pouvez prendre le pouvoir, il suffit que des millions de prolétaires le veuillent », ils auraient hoché la tête, incrédules.

Et qu'en est-il aujourd'hui ? Certes, la vie est encore difficile pour le prolétaire, il souffre toujours du manque de nourriture, de vêtements et de chaussures. La classe ouvrière subit toujours d'innombrables privations et réalise d'incalculables sacrifices, mais elle a confiance en elle-même et dans ses propres forces. Sa plus grande acquisition, c'est d'avoir compris que la société tout entière peut être changée sous sa direction, à condition de ne pas se contenter de simples réformes légales sans changement des rapports humains. La dictature des tsars, des industriels et des propriétaires fonciers se distingue totalement de la dictature du prolétariat. Celui-ci est devenu maître de son destin et bâtisseur d'une nouvelle société. Et même si la classe ouvrière n'est pas encore très habile, l'essentiel pour le moment c'est d'avoir réussi à s'approprier le pouvoir dans l'État. Sa victoire la plus importante dans l'histoire de l'humanité, c'est d'avoir réussi à maîtriser collectivement les lois de l'évolution économique et d'avoir mis un terme à l'accumulation capitaliste.

Nous allons approfondir ce processus en prenant pour exemple l'ouvrière pour qui la mutation est encore plus tangible que pour l'ouvrier. Pour la majorité de nos femmes, et grâce au travail pour la collectivité, le fait le plus caractéristique est le développement d'une conscience sociale et d'un véritable sentiment de solidarité sociale. Cela est particulièrement nouveau et révolutionnaire chez la femme, à qui on a appris pendant des siècles à faire de sa famille son seul centre d'intérêt et le seul sujet de ses préoccupations. L'ouvrière ou la femme de l'ouvrier a aujourd'hui la certitude qu'elle est une citoyenne à part entière. Même si toutes les femmes ne s'acquittent pas encore d'un travail social, elles éprouvent en tout cas le besoin de se valoriser aux yeux de la société. Elles se plaignent de la lourde charge que présentent pour elle les travaux ménagers et l'éducation des enfants et critiquent l'insuffisance des établissements pour enfants et la mauvaise qualité des repas distribués dans les cantines. Car, si tout allait bien, elles pourraient, elles aussi, travailler dans une section féminine du parti ou participer aux réunions d'un syndicat.

La Révolution a non seulement libéré la femme de l'atmosphère étouffante de la famille en lui permettant d'accéder au domaine social, mais elle lui a aussi inculqué avec une étonnante rapidité un sentiment de solidarité envers la collectivité. Le succès du mouvement subbotnik [*] pendant la guerre civile en est un exemple éclatant. Des ouvrières, tant organisées qu'inorganisées, des femmes d'ouvriers et des paysannes ont participé volontairement à nos samedis communistes. En 1920, pour seize provinces, il y eut 150 000 participantes. Cela témoigne naturellement de l'évolution de la conscience sociale de la femme qui se rend compte que seul un effort collectif peut venir à bout des désorganisations, des épidémies, du froid et de la faim. Le travail volontaire pour la collectivité a complété le travail obligatoire, et ce travail a cessé d'être seulement une contrainte, comme à l'époque où les travailleurs étaient encore des esclaves salariés. II est vécu désormais comme un devoir social, comparable à celui qu'exécutait, à une période reculée de l'humanité, chaque membre de la tribu pour l'ensemble de la collectivité. Voyez comme nos travailleuses, qui n'appartiennent pourtant pas au parti, se hâtent pour arriver à temps aux samedis communistes ! Là, elles déchargent le bois, déblaient la neige, cousent les uniformes des soldats, nettoient les hôpitaux, les casernes, etc. Cependant, beaucoup d'entre elles ont leur propre famille à charge et, en rentrant chez elles, doivent se remettre au travail. Mais ces femmes ont déjà pris conscience qu'il valait mieux négliger pour un temps leur petit ménage particulier et accomplir les tâches socialement les plus urgentes.

Vous allez sans doute me rétorquer : « Oui, mais ces ouvrières et ces paysannes non inscrites au parti ne sont encore qu'une minorité ! » Et vous aurez entièrement raison. Elles ne sont pas encore nombreuses. Mais leur nombre ne cesse d'augmenter, ce qui est significatif, outre le fait qu'il est extrêmement important que ce ne sont pas seulement des communistes qui agissent ainsi, mais également des femmes non inscrites au parti. L'action de cette minorité contribue à éduquer la majorité des femmes. Voyez avec quelle passion, parfois même avec quel emportement, l'ouvrière qui ne participe pas aux subbotniks défend son droit de négliger le travail social. Elle vous avancera d'innombrables raisons pour prouver qu'elle a moralement le droit de se soustraire à ce travail. Au cours de ces dernières années, la conscience du lien qui existe entre la reconstruction de notre économie nationale et la satisfaction des besoins personnels s'est tellement renforcée auprès des femmes qu'il leur est difficile d'éluder la question. On manque, par exemple, de bois de chauffage, alors que des wagons de bois stationnent à la gare locale. Il est donc nécessaire de faire appel à un subbotnik pour décharger les wagons. Autre exemple : une épidémie se déclenche, organisons un subbotnik pour assainir les rues de la ville. Lors d'une telle situation d'urgence, la classe ouvrière juge avec sévérité ceux qui ne sont pas prêts à apporter leur contribution au bien commun. On voit ainsi s'élaborer le code d'une nouvelle éthique, les bases d'une morale différente au sein de la classe ouvrière et, en particulier, la notion de déserteur du travail .

La société bourgeoise condamnait les paresseux, les travailleurs négligents. Mais, dans la conception bourgeoise, le travail restait une affaire privée. Travaille si tu veux, meurs de faim si tu préfères ou bien tâche d'obliger les autres à travailler pour toi. Cette dernière conception, le fameux " esprit d'entreprise ", était particulièrement appréciée et jugée digne de respect. Si la bourgeoisie condamnait le paresseux, c'était seulement dans la mesure où il travaillait non pour lui-même, mais pour le compte d'un entrepreneur capitaliste. Et si, à son travail, il n'apportait pas toute l'énergie dont il était capable, il « trompait » son patron, selon la conception bourgeoise, et lui faisait perdre une partie de son bénéfice. C'est pour cette raison que la bourgeoisie condamnait la paresse et la négligence de l'ouvrier. Mais le fils du bourgeois ou de l'aristocrate, qui ne devait son emploi qu'à son rang ou à ses titres, pouvait être le bon à rien ou le fainéant le plus invétéré, il ne risquait pas de se faire sermonner. Car, selon le point de vue de la bourgeoisie, l'homme peut décider lui-même s'il veut ou non travailler, c'est son affaire, cela ne regarde que lui. Remarquez que, si un paysan propriétaire laissait son exploitation à l'abandon ou si un petit entrepreneur précipitait son entreprise à la faillite, la société bourgeoise ne les critiquait pas pour le préjudice qu'ils causaient à l'ensemble de l'économie, mais pour leur incapacité à prendre soin de leurs propres intérêts.

Le mode de production dans notre république ouvrière se distingue radicalement de celui de la société bourgeoise. La pratique du nouveau mode de production socialiste inculque aux travailleurs un autre esprit, les obligeant à penser et à sentir autrement que par le passé, et cette conception nouvelle exige des travailleurs une grande autodiscipline. Par ailleurs, elle a conduit à développer des relations nouvelles entre les gens et à redéfinir les rapports de l'individu et de la collectivité. Ces nouvelles normes de comportement sont à l'opposé de celles de la société bourgeoise qui réglementaient uniquement les relations entre les individus, celle de l'individu à la collectivité ne revêtant qu'une signification secondaire. Dans l'Empire tsariste, il y avait nettement moins de règles définissant les obligations de l'homme envers la société que de règles destinées à régir les rapports des gens entre eux. Parmi les devoirs de l'individu par rapport à la société bourgeoise, il y avait la défense de la patrie et l'obligation de servir le tsar. La loi : « Tu ne tueras pas », était respectée de façon très relative selon les circonstances du moment. Mais la liste des commandements engendrés par la nécessité de défendre la propriété privée et les intérêts particuliers était de loin la plus longue : « Tu ne voleras pas ; tu ne seras pas paresseux ; tu ne t'empareras pas d'une épouse légitime ; tu ne tricheras pas en affaires ; tu seras économe, etc. »

Sous la dictature du prolétariat au contraire, les règles de conduite renvoient aux intérêts de la collectivité : « Si ta conduite ne nuit pas à la collectivité, elle ne regarde personne. » Par ailleurs, dans la république ouvrière, les comportements qui étaient considérés dans la société bourgeoise comme respectables sont unanimement condamnés. Quelle était, par exemple, la morale bourgeoise envers un commerçant ? Tant que ses livres de comptes étaient en ordre, qu'il n'avait pas fait de banqueroute frauduleuse, qu'il n'avait pas trompé ouvertement ses clients, le commerçant était reconnu par la société bourgeoise comme un « honnête citoyen » ou un « honnête homme ».

Lors de la période révolutionnaire, nous avions une attitude totalement différente envers les commerçants, qui devenaient alors de simples « spéculateurs ». Ils étaient pour nous tout sauf d' « honnêtes citoyens », et, le plus souvent, on les livrait à la Tchéka qui les internait dans des camps de travail. Et pourquoi faisons-nous cela ? Parce que nous savions parfaitement que nous ne pourrions édifier le communisme que si tous les citoyens adultes exécutaient un travail productif. Celui qui tente de se procurer des revenus autrement que par le travail et qui s'enrichit aux dépens d'autrui est considéré comme un élément nuisible pour l'État et la société, et c'est pourquoi la police poursuit aussi les actionnaires, les grossistes et autres trafiquants, c'est-à-dire tous les individus qui vivent en parasites du travail d'autrui. Notre république ouvrière condamne très sévèrement ces « éléments oisifs » de la société.

Le nouveau mode de production a également fait naître de nouvelles mœurs. Évidemment, ce n'est pas en trois, quatre ou même dix ans que nous pourrons faire de tous les hommes d'authentiques communistes. Mais nous pouvons déjà nous rendre compte que chez la plupart des gens se manifeste une nouvelle conscience, une nouvelle mentalité. Cette évolution est très importante et on ne peut que s'étonner de la rapidité avec laquelle notre manière de penser et de sentir s'est adaptée aux nouvelles conditions sociales.

Mais c'est dans les rapports entre les sexes que cette évolution est la plus sensible. La stabilité de la cellule familiale a été ébranlée lors de la Première Guerre mondiale, non seulement en Russie, mais aussi dans les autres pays. Dans un premier temps, la participation des femmes à la production a beaucoup augmenté. Ce qui leur permit d'acquérir une plus grande indépendance économique et, en même temps, entraîna une augmentation des naissances illégitimes. Deux êtres qui s'aimaient s'unissaient sans tenir compte des préjugés de la société bourgeoise ni des préceptes de l'Église. L'accroissement du nombre des enfants illégitimes est devenu un phénomène social tellement répandu que les gouvernements bourgeois ont dû accorder les mêmes soutiens financiers aux enfants illégitimes qu'aux enfants légitimes.

En Union soviétique, le mariage perd de plus en plus de sa signification. Dès les premiers mois de la Révolution, le mariage religieux a été aboli ainsi que toutes les différences légales entre les enfants légitimes et illégitimes. Ces mesures, ajoutées à celle du travail obligatoire pour tous, contribuèrent à faire reconnaître la femme comme unité indépendante dans notre société. Dans la société bourgeoise, le mariage est un contact réciproque entre l'homme et la femme, signé devant témoins et déclaré indissoluble et indestructible grâce à la bénédiction divine. L'homme s'engage à protéger sa femme et à l'entretenir; la femme, de son côté, s'engage à conserver et à défendre la fortune de son mari, à le servir, lui et ses enfants - les héritiers de sa fortune -, à lui être fidèle afin de ne pas encombrer la famille d'enfants illégitimes. Car l'adultère de la femme pourrait déséquilibrer l'économie familiale. II est donc tout à fait logique que la législation bourgeoise poursuive sans pitié la femme adultère, tandis que le mari adultère, lui, bénéficie d'une étonnante libéralité. En définitive, l'infidélité du mari ne lèse en rien les intérêts de l'économie familiale privée. Pourquoi, alors, la société bourgeoise persécute-t-elle à ce point la mère célibataire ? La réponse est simple. Qui prendra soin de l'enfant si une liaison amoureuse n'est pas légalisée, s'il n'y a pas eu « mariage » ? Soit les parents de la jeune fille qui a « fauté », ce qui ne sert pas les intérêts de sa famille, soit les institutions de l'État qui doivent pourvoir à l'entretien de l'enfant. Ce qui est à l'encontre des intérêts de l'État bourgeois qui n'aime pas se charger de tâches d'assistance sociale.

Par ailleurs, la situation a énormément évolué dans la seconde moitié du XIX° siècle, quand la femme a acquis une indépendance économique et financière de plus en plus grande grâce à son travail. C'est à cette époque que l'attitude de la société bourgeoise s'est progressivement modifiée envers la fille-mère. Toute une série de romans ainsi que des ouvrages scientifiques traitent dorénavant du « droit de la femme à la maternité » et prennent la défense des mères célibataires.

Dans notre république ouvrière - du moins dans les villes -, il existe aujourd'hui la tendance à remplacer l'économie familiale privée par de nouvelles formes de vie sociale, de nouvelles formes de consommation, comme les maisons communes, les cantines publiques, etc. La femme qui travaille obtient sa propre carte de ravitaillement, et un réseau serré d'institutions sociales est en train de naître. Le caractère du mariage s'en est trouvé modifié, l'homme et la femme ne s'unissent plus par intérêt, mais par inclination mutuelle. (Il y a naturellement encore des exceptions à cette règle, sur lesquelles je reviendrai plus tard.) C'est pourquoi il n'est plus aussi nécessaire qu'un couple se marie, puisque chacun a droit au logement, aux combustibles, à la nourriture et aux vêtements, grâce aux bons de rationnement distribués par l'entreprise. L'importance des rations sont en fonction du rendement effectué. Le mariage n'améliore donc nullement la situation des partenaires.

A la campagne, où la République soviétique n'est pas encore en mesure de remplir ses obligations envers les travailleurs ni de réaliser en pratique son programme, la population est toujours obligée de recourir au marché libre pour se procurer les produits de première nécessité. Ce qui fait que l'économie familiale privée continue â exister comme par le passé. Le mariage continue à être une entreprise économique, et une femme peut épouser un homme non par amour, mais parce qu'il a une chambre dans une maison commune. Ou encore un homme épouse une femme parce que, avec une double ration de chauffage, il est plus facile de passer l'hiver ! De tels faits sont indignes et regrettables. Mais tant que notre république ouvrière n'aura pas réussi à émerger du chaos économique, il ne sera pas possible d'éliminer complètement ces survivances du passé. Malgré tout, on enregistre actuellement une baisse constante du nombre de mariages ainsi qu'un accroissement régulier de l'amour libre.

Il est vrai que le décret « Sur le mariage civil » stipule qu'en cas d'incapacité de travail les époux doivent pourvoir mutuellement à leur entretien, mais cette mesure s'applique encore à la période de transition où la république ouvrière n'est pas encore capable d'étendre le niveau de vie collectif ni de prendre en charge les personnes en incapacité de travail. Mais dès que la vie économique sera réorganisée, que les institutions sociales fonctionneront normalement, cette situation se résorbera d'elle même et le décret auquel nous venons de faire allusion n'aura plus de signification dans la pratique. En effet, que veut dire « entretenir le conjoint en cas d'incapacité de travail » quand chaque conjoint reçoit sa propre ration ? Par ailleurs, dans une situation sociale normalisée, les époux se tourneraient vers l'établissement social qui pourrait prendre en charge le malade : hôpital, sanatorium, maison de vieillards ou d'invalides. Et personne ne reprocherait au conjoint en bonne santé d'avoir placé sa « chère moitié » dans une institution, même si le décret enjoint aux époux de s'aider mutuellement en cas d'incapacité. II semble naturel que, dans une telle situation, la société délivre l'un des conjoints du souci de son partenaire et qu'elle prenne soin d'un de ses membres dès qu'il cesse d'être en état de travailler. Car, tant qu'il travaillait, il contribuait à créer les richesses - les réserves - qui doivent servir aussi à son entretien lorsqu'il est malade, âgé ou invalide.

De grands changements se sont accomplis sous nos yeux au sein du mariage. Le plus remarquable, c'est que ce nouveau mode de vie, ces mœurs différentes se reflètent d'ores et déjà dans de nombreuses familles bourgeoises. Car, dès l'instant où les femmes bourgeoises - ces anciens parasites - participent au travail social et gagnent leur propre vie, elles acquièrent aussi une position plus indépendante vis-à-vis de leur mari. Il arrive même souvent que la femme gagne plus que son conjoint, et, dans une telle situation, l'épouse prévenante et soumise d'autrefois se retrouve brusquement le chef de la famille. Elle part au travail, tandis que le mari reste à la maison, casse du bois, allume le feu et va faire le marché. II fut un temps où ces dames piquaient des crises de nerfs si leur mari ne leur payait pas le nouveau chapeau ou la nouvelle paire de chaussures qu'elles convoitaient. Mais aujourd'hui, ces femmes savent qu'elles n'ont plus rien à attendre de leur époux, c'est pourquoi elles préfèrent s'adresser à leur chef de bureau ou au directeur du ravitaillement pour obtenir des bons ou des rations supplémentaires.

Cependant, pour être juste, il faut ajouter que les femmes qui avaient appartenu autrefois à la classe bourgeoise ont supporté parfois avec plus de courage que les hommes les privations de la période de transition. Elles ont appris à concilier leur travail et leur ménage et ont affronté vaillamment les difficultés de la vie. Dans ces familles bourgeoises, on peut aussi noter l'apparition de la rationalisation des tâches domestiques ainsi que la tendance à faire usage des installations collectives, comme d'envoyer leurs enfants dans les jardins d'enfants publics. Bref, nous assistons là aussi à un relâchement des liens familiaux. Cette évolution ne pourra que s'accentuer dans l'avenir, entraînant avec elle la disparition de la famille bourgeoise. A sa place naîtra et grandira une famille nouvelle, la collectivité des travailleurs. La parenté par le sang ne suffira plus à souder les individus, ils seront unis dorénavant par les intérêts et les devoirs communs.

Notre nouveau système économique et les nouvelles conditions de production engendre un mode de vie différent, qui crée à son tour des hommes nouveaux, d'authentiques communistes, par l'esprit et par la volonté. Dans la mesure où le mariage cesse d'apporter des avantages matériels, il perd de sa stabilité. Les époux se séparent aujourd'hui beaucoup plus facilement qu'autrefois. Dès l'instant où il n'y a plus ni amour ni attachement mutuel, les gens ne cherchent plus à rester à tout prix ensemble ni à conserver les apparences pour maintenir la cohésion de la famille. Ils ne sont plus liés, comme jadis, par les intérêts domestiques communs ou par les devoirs des parents envers les enfants. Le rite religieux du mariage est lui aussi de moins en moins respecté. Bien entendu, ce phénomène n'est pas encore général, cette conception est encore loin d'être répandue partout, mais de nombreuses personnes l'ont déjà mise en pratique, et elle continuera à se développer à mesure que nous créerons de nouveaux modes de vie communistes. Le communisme purifiera le mariage de toute survivance d'ordre matériel. Grâce aux cantines publiques, notre république ouvrière a déjà tenté de séparer « la cuisine du mariage ». L'intensité des relations du couple ne dépend vraiment plus de la capacité à « fonder un foyer ». Auparavant, si un homme désirait se marier, il lui fallait d'abord réfléchir s'il pouvait se permettre un tel luxe, s'il pouvait vraiment entretenir une femme. II supputait ensuite le montant de la dot de la fiancée. Ce n'est qu'après « mûre réflexion » que les deux partenaires envisageaient de « fonder leur foyer », Le plus riche s'achetait alors une maison, le plus pauvre se contentait d'un samovar. Les époux étaient désormais contraints de vivre ensemble. Parfois, mais rarement, la mésentente séparait le couple. Aujourd'hui, en revanche, il existe de nombreux couples qui s'aiment, mais qui vivent cependant séparément.

Souvent, ces couples se présentent au bureau de l'état civil pour faire enregistrer leur mariage selon le décret du 18 décembre 1917, et cela en dépit du fait que les partenaires ne vivent pas ensemble : la femme à un bout de la ville, l'homme à l'autre ; la femme à Moscou, le mari à Tachkent. S'ils font enregistrer leur mariage, c'est parce qu'ils ont besoin de se prouver l'un à l'autre qu'il s'agit d'une « affaire sérieuse » et de se jurer fidélité éternelle comme tous les amoureux. Par ailleurs, ils ne se voient que de temps en temps, car tous les deux travaillent, et les tâches sociales l'emportent sur la vie privée. Ce type de mariage se rencontre surtout parmi les membres du parti, car, chez les communistes, le sens du devoir social est déjà fortement développé. N'oubliez pas que ce sont surtout les femmes qui aspiraient autrefois à fonder un foyer, car elles ne pouvaient pas imaginer une vie loin de leurs fourneaux. Aujourd'hui, c'est au contraire l'homme qui trouve qu'il serait bon d'avoir une maison à soi et une femme qui serait là et qui préparerait les repas. Mais les femmes, et naturellement surtout les ouvrières des usines, ne veulent plus entendre parler de vie de famille : « Pas question de me retrouver avec une maison à charge, la vie de famille et tout ce qui s'ensuit. Plutôt me séparer de lui. Car, maintenant, je peux enfin travailler pour la société. Pas question de me faire avoir. Non. Mieux vaut se séparer. » Les hommes doivent se faire à l'idée d'être privés de leur foyer douillet. Tous ne parviennent pas à accepter de bon gré le changement de leur femme, et il y a même eu des cas où des hommes ont brûlé la carte du parti de leur femme, ne supportant pas de la voir plus occupée par les sections féminines que par leur foyer. Mais ce sont là des comportements somme toute exceptionnels.

En envisageant ces faits dans le processus de leur évolution, il apparaît clairement que maintenant la tendance est à la dissolution de la famille. Notre développement économique et social permettra à la collectivité des travailleurs de se débarrasser peu à peu de l'ancienne famille bourgeoise.

La nouvelle attitude de la société à l'égard de la mère célibataire est un autre phénomène caractéristique dû au changement des conditions économiques et naturellement au fait que la femme est pleinement reconnue aujourd'hui comme force de travail autonome. Quel est l'homme qui refuserait d'épouser la femme qu'il aime simplement parce que cette femme n'est plus vierge ? L' « innocence » de la jeune fille n'était nécessaire qu'au mariage bourgeois dans une société fondée sur la propriété privée. II était important de pouvoir déterminer la légitimité de l'enfant pour deux raisons : premièrement pour assurer la transmission de l'héritage, car seuls les enfants légitimes pouvaient hériter des biens de la famille ; deuxièmement, pour que l'entretien de l'enfant soit pris en charge par le père. Dans notre république ouvrière, en revanche, la propriété privée ne joue plus aucun rôle. Les parents n'ont plus de fortune à léguer à leurs enfants. C'est pourquoi l'origine familiale de l'enfant n'est pas très importante, car c'est l'enfant lui-même - le futur travailleur - qui compte.

L'Union soviétique s'est engagée à prendre soin des enfants, qu'ils soient issus d'un mariage légal ou d'une union libre. Cette évolution est responsable d'une nouvelle image de la femme et de la mère. Notre république ouvrière protège la mère et l'enfant, sans s'occuper des circonstances dans lesquelles l'enfant est venu au monde. Dans la pratique quotidienne, on se heurte malgré tout encore à des survivances du passé. Les formulaires officiels comportent toujours la même question absurde : « Etes-vous marié ou célibataire ? » Dans la milice, on va jusqu'à exiger le certificat de mariage. Ces exemples montrent combien reste forte l'emprise des vieux préjugés bourgeois et combien il est difficile pour les travailleurs de se défaire des survivances du passé. De nets progrès ont pourtant été accomplis dans ce domaine. Les suicides des futures filles-mères - très fréquents par le passé - ont complètement disparu, de même que les meurtres d'enfants par des mères non mariées. On a cessé de stigmatiser les mères célibataires ; l'enfant illégitime n'est plus un « déshonneur ». Dans notre société, le mariage est devenu de plus en plus une affaire privée qui ne regarde que les intéressés, tandis que la maternité, indépendamment du mariage, revêt une très grande importance sociale. La société ne s'immisce dans les affaires privées d'un couple que si l'un ou l'autre des partenaires est malade. Mais ce problème ouvre sur un chapitre spécial et qui fait actuellement l'objet de vifs débats au commissariat à la Santé.

Les changements survenus dans notre attitude au sujet du mariage et de la famille ont entraîné également une nouvelle attitude envers la prostitution. La prostitution, telle qu'elle se pratiquait dans la société bourgeoise, est en net recul dans notre république ouvrière. Cette forme de prostitution était une conséquence de la position sociale précaire de la femme et de sa dépendance par rapport à l'homme. Depuis l'instauration du travail obligatoire pour tous, la prostitution professionnelle s'est trouvée évidemment fortement réduite. Et là où la prostitution continue à sévir, elle est vigoureusement poursuivie par les autorités locales. Cependant, nous ne combattons pas la prostituée pour atteinte aux bonnes mœurs, mais pour désertion du travail ; par son « travail », la prostituée n'augmente pas les richesses sociales, mais vit en réalité du travail et des richesses d'autrui. C'est pourquoi nous poursuivons la prostituée comme un élément oisif et improductif de la société et la prostitution comme une forme de désertion du travail. A nos yeux, la prostituée n'est pas une créature moralement condamnable, car il n'y a pas de différence entre le fait qu'une femme vende son corps à plusieurs hommes ou à un seul, qu'elle se fasse entretenir par son époux légal ou qu'elle soit prostituée professionnelle. Dans les deux cas, ces femmes vivent d'un travail inutile à la collectivité. C'est aussi pourquoi toutes les femmes qui n'ont de tâche sociale ni à s'occuper d'enfants en bas âge sont astreintes, tout comme les prostituées, au travail obligatoire pour tous. Nous ne faisons pas de différence entre une prostituée et l'épouse légitime se laissant entretenir par son mari, quels que soient le rang et le pouvoir de celui-ci. L'État ouvrier ne reproche pas à une femme de coucher avec plusieurs hommes, mais il lui reproche de se comporter en femme oisive et de refuser d'effectuer un travail productif. II s'agit là d'une attitude entièrement nouvelle envers la prostitution et qui envisage cette question pour la première fois sous l'angle de la collectivité des travailleurs.

En Union soviétique, la prostitution est condamnée à disparaître. Déjà, dans les grandes villes comme Moscou et Petrograd, il n'y a plus que quelques centaines de prostituées, alors qu'autrefois on en comptait 10 000. C'est là un grand pas en avant, mais nous ne devons pas croire que nous avons réglé définitivement le problème de la prostitution. Les salaires féminins actuels ne garantissent pas à la femme une sécurité suffisante. Et tant que, du fait de la désorganisation économique, la femme continuera à dépendre de l'homme, la prostitution - ouverte ou déguisée - existera chez nous. N'est-ce pas une forme de prostitution quand la secrétaire du soviet local s'abandonne à son supérieur pour obtenir de l'avancement ou une ration spéciale ? Quand encore une femme couche avec un homme pour se procurer une paire de bottes ou même, parfois, pour obtenir un peu de sucre ou de farine ? Ou bien quand une femme épouse un homme simplement parce qu'il dispose d'une chambre dans une maison commune ? Ne s'agit-il pas aussi d'une forme de prostitution voilée lorsqu'une ouvrière ou une paysanne s'offre au contrôleur du train pour obtenir une place gratuite ? Lorsqu'une femme, finalement couche avec le chef d'une station de contrôle pour pouvoir «passer », son sac de farine ?

Il s'agit là incontestablement d'une forme de prostitution, particulièrement pénible et humiliante pour les femmes et nuisible à l'acquisition d'une conscience sociale. Par ailleurs, il faut ajouter que cette forme de prostitution est responsable d'une recrudescence de maladies vénériennes et porte atteinte à la santé physique et morale de la population. II y a toutefois une différence sensible entre ce nouvel aspect de la prostitution et l'ancienne. Les femmes qui vendaient autrefois leur corps étaient rejetées et méprisées par la société. Les hommes qui achetaient les prostituées professionnelles se considéraient en droit de les bafouer comme bon leur semblait. Les femmes n'osaient évidemment pas s'en plaindre, étant donné que leur « carte jaune » en faisait un gibier tout désigné. Et la femme qui avait jusque-là réussi à échapper aux contrôles n'osait pas protester contre les grossièretés de l'homme, de peur qu'il ne la livre à la police et qu'elle ne soit obligée de se faire « ficher » comme prostituée. Aujourd'hui, cette situation a profondément évolué. Depuis que les femmes possèdent leur propre livret de travail, elles ne dépendent plus de la loi de l' « offre et de la demande » . Et si une femme accepte d'avoir une liaison avec un homme pour des raisons matérielles, elle cherche néanmoins quelqu'un qui lui plaise. Le calcul qui entrait pour une part importante dans la conclusion des mariages bourgeois n'est plus aujourd'hui une motivation essentielle. Et l'homme ne se comporte pas de la même façon avec une femme à qui il s'est uni librement et avec une prostituée professionnelle ou une épouse légitime. II cherche à plaire à sa compagne et évite d'abuser d'elle, car elle ne se laisserait pas faire et le quitterait aussitôt.

Mais tant que les femmes continueront à travailler dans les métiers les plus mal payés, la prostitution sous sa forme déguisée continuera à exister, car ces femmes ont besoin de ressources complémentaires pour pouvoir vivre. Peu importe si elles tirent ces ressources de la prostitution occasionnelle ou si elles les obtiennent grâce à un mariage « intéressé ».

Le nouveau cours de notre politique économique menace de nouveau les femmes de chômage. Cette évolution se fait déjà sentir et conduira finalement à une recrudescence de la prostitution professionnelle. Notre nouvelle politique économique freine aussi le développement de la nouvelle conscience sociale ainsi que les rapports véritablement communistes entre l'homme et la femme. Mais nous n'allons pas nous appesantir sur l'analyse de cette ligne politique, même si elle représente un retour en arrière et menace de raviver certains comportements passés. La classe ouvrière est orientée vers l'avenir, et il est plus important pour l'édification du communisme que le prolétariat international apprenne ce que nous avons réalisé lors des premières années de la Révolution, à la période de la dictature du prolétariat. Et c'est à vous d'entreprendre cette analyse.

C'est un fait que le caractère du mariage s'est modifié, que les liens familiaux se sont relâchés et que la maternité est devenue véritablement une fonction sociale. Il est évident que toutes les tentatives pour changer les mœurs, qui ont eu lieu sous la dictature du prolétariat, n'ont pu être traitées dans la conférence d'aujourd'hui. Nous reviendrons sur ce sujet dans notre prochaine conférence. Pour finir, je rappellerai que l'expérience des premières années de la Révolution a confirmé que la situation de la femme dans la société et le mariage était entièrement déterminée par son rôle dans la production, qu'elle dépendait en fait de sa participation au travail productif pour l'ensemble de la société, car le travail dans l'étroit cadre familial asservit la femme. Seul la libère le travail pour la collectivité.


Notes

* Il s’agissait de samedis travaillés bénévolement. (Note MIA)


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