1910

Suite à la révolution de 1905, en plein reflux, la social-démocratie russe se réunifie pour un temps.
Mais Lénine comprend vite qu'il a hérité "d'un bébé couvert d'abcès" et mène l'offensive...


Notes d'un publiciste

V. I. Lénine

I. La « plate-forme » des partisans et défenseurs de l’otzovisme

Récemment a été publiée à Paris, aux éditions du groupe Vpériod [1], une brochure intitulée : « La situation actuelle et les tâches du parti. Plate-forme élaborée par un groupe de bolcheviks. » Il s'agit de ce groupe même de bolcheviks dont la constitution en fraction nouvelle avait été annoncée, au printemps dernier, par la rédaction élargie du Prolétari [2]. Et voici que ce groupe, qui se compose (ainsi qu'il nous l'indique) de « 15 membres du parti : 7 ouvriers et 8 intellectuels », tente d'exposer de façon complète, systématique et positive sa « plate-forme » particulière. Le texte de ce programme présente les traces évidentes d'une mise au point collective, prudente et soigneuse, destinée à adoucir les aspérités, à arrondir les angles, à souligner non pas les points sur lesquels le groupe se sépare du parti, mais ceux sur lesquels il s'en rapproche. Cette nouvelle plate-forme, exposé officiel des conceptions d'une tendance connue, nous en devient d'autant plus précieuse. Le groupe des bolcheviks expose d'abord comment il « comprend la situation historique actuelle de notre pays » (I, pp.3-13), ensuite, comment il « comprend le bolchevisme » (II, pp.13-17). En fait, il comprend mal les deux points.

Considérons la première question. Le point de vue bolchévique (et celui du parti) a été exposé dans la résolution sur le moment présent prise à la Conférence de décembre 1908. Les auteurs de la nouvelle plate-forme partagent-ils les vues exprimées dans cette résolution ? Si oui, pourquoi ne pas le dire franchement ? Pourquoi constituer une plate­-forme à part, exposer sa « conception » particulière du moment ? Dans le cas contraire, pourquoi, encore une fois, ne pas dire clairement en quoi le nouveau groupe s'oppose aux conceptions du parti ?

Le fait est que ce nouveau groupe ne sait pas très bien lui-même quel est le sens de cette résolution. Inconsciemment (ou à demi), il incline vers les conceptions otzovistes [3], incompatibles avec elle. Dans sa brochure, le nouveau groupe offre, sous une forme vulgarisée, un commentaire des points de la résolution, mais d'une partie d'entre eux seulement, sans comprendre (ou peut-être même sans remarquer) l'importance des autres. Les facteurs fondamentaux qui ont provoqué la révolution de 1905 continuent à jouer, déclare la résolution. Une nouvelle crise révolutionnaire se prépare (point f). La lutte continue d'avoir pour but l'abolition du tsarisme et l'instauration de la république; le prolétariat doit jouer un rôle de « direction » dans cette lutte et s'efforcer de « conquérir le pouvoir politique » (points e et 1). Les conditions du marché mondial et de la politique mondiale rendent « la situation internationale de plus en plus révolutionnaire » (point g). Voilà quels sont les points que la nouvelle plate-forme vulgarise, et dans cette mesure elle marche main dans la main avec les bolcheviks et le parti, dans cette mesure, elle expose des conceptions correctes et accomplit un travail utile.

Mais le malheur, c'est qu'on doive précisément souligner « dans cette mesure ». Le malheur est que le nouveau groupe ne comprend pas les autres points de cette résolution, ne comprend pas leurs liens avec le reste, ne comprend pas, en particulier, leurs liens avec l'attitude intransigeante vis-à-vis de l’otzovisme, qui est propre aux bolcheviks mais ne l'est pas au groupe dont nous parlons.

La révolution est de nouveau inévitable. La révolution doit de nouveau s'en prendre à l'autocratie et la renverser, disent les auteurs de la nouvelle plate-forme. C'est juste. Mais ce n'est pas là tout ce que le révolutionnaire social-démocrate d'aujourd'hui doit savoir et se rappeler. Il doit être capable de comprendre que cette révolution vient à nous d'une manière neuve, que nous devons aller à elle d'une manière neuve (autrement que par le passé; pas simplement comme par le passé; pas seulement avec les mêmes armes et les mêmes moyens de combat que dans le passé); que l'autocratie elle-même n'est plus ce qu'elle était auparavant. C'est cela que les défenseurs de l'otzovisme ne veulent pas voir ! Ils s'obstinent dans leur exclusivisme, et par cela même, malgré leurs aspirations, malgré leur conscience, ils rendent service aux opportunistes et aux liquidateurs, l'exclusivisme dont ils font prouve de leur côté sert de soutien à l'exclusivisme du côté opposé.

L'autocratie est entrée dans une nouvelle phase de son histoire, Elle marche dans la voie qui doit l'amener à se transformer en une monarchie bourgeoise. La Ill° Douma représente une union avec des classes déterminées. Bien loin d'être une institution de circonstance, elle est une pièce nécessaire dans le mécanisme de cette nouvelle monarchie. La nouvelle politique agraire de l'autocratie n'est pas, non plus, un fait accidentel, mais bien un élément nécessaire, quelque chose dont la bourgeoisie ne peut se passer, un chaînon indispensable sous cette forme bourgeoise à la politique du nouveau tsarisme. Nous sommes en face d'une période historique originale, qui présente des conditions originales propres à l'éclosion d'une nouvelle révolution. Impossible de dominer cette originalité, impossible de se préparer à cette nouvelle révolution, si on se contente d'agir comme par le passé, si on ne sait pas tirer parti de la tribune de la Douma, etc.

C'est ce que les otzovistes ne peuvent comprendre. Les défenseurs de l’otzovisme, qui le baptisent « nuance légale » (p.28 de la brochure en question), n'ont pu, jusqu'à présent, comprendre les liens qui rattachent cette idée à tout un ensemble d'idées, à la reconnaissance de l'origi­nalité du moment présent, à la tendance de tenir compte de cette originalité dans la tactique ! Ils répètent que nous sommes en train de vivre une « période inter-révo­lutionnaire » (p.29), que la situation actuelle représente une transition entre deux vagues de la révolution dé­mocratique » (p.32); quant à ce qu'il y a d'original dans cette « transition », ils ne sont pas en état de le comprendre. Or, si l'on n'a pas compris le sens de cette transition, il est impossible de la vivre avec profit pour la révolution, impossible de se préparer à la révolution nouvelle, impossible de passer à la seconde vague ! Car la préparation à la nouvelle révolution ne saurait seulement consister à répéter que cette révolution est inévitable; cette préparation doit consister dans la mise sur pied d'une propagande, d'une agitation et d'une organisation qui tiendrait compte de l'originalité de cette période de transition.

Voici un exemple de la façon dont les gens parlent de situation transitoire, sans comprendre en quoi consiste la transition. « Qu'il n'existe en Russie aucune constitution réelle, mais seulement un semblant de constitution, incarné dans une Douma sans pouvoir ni signification réels, voilà un fait que non seulement les masses connaissent par expérience, mais qui, à l'heure actuelle, est devenu pour le monde entier une vérité évidente » (p.11). Rapprochons de ce qui précède l'appréciation que formule la résolution de décembre à propos de la III° Douma : « Le coup d'État du 3 juin et l'institution de la III° Douma ont consolidé et rendu évidente l'alliance conclue par le tsarisme avec les propriétaires Cent-Noirs [4] et la haute bourgeoisie du commerce et de l'industrie. »

N'est-ce pas une « vérité évidente pour le monde entier » que les auteurs de la plate-forme n'ont pas compris en fin de compte le sens de la résolution, bien qu'ils l'aient durant toute une année entière mâchée et remâchée de mille manières, dans la presse du parti ? Et s'ils ne l'ont pas comprise, ce n'est par manque d'intelligence, mais en vertu de la pression exercée sur eux par l'otzovisme et l'ensemble d'idées qui s'y rattachent.

Notre III° Douma est une assemblée de Cent-Noirs et d'octobristes [5]. Prétendre (comme les auteurs de la plate-forme) que ces éléments n'ont en Russie « ni pouvoir ni signification », c'est énoncer une absurdité. L'absence d'une « constitution réelle », la conservation intégrale du pouvoir par l'autocratie n'excluent absolument pas l'existence d'une situation historique originale, telle que cette autorité se voit astreinte à mettre sur pied, à l'échelon national, une alliance contre-révolutionnaire de certaines classes et cela, dans des institutions publiques ayant une signification étatique, cependant que certaines classes constituent elles-mêmes, par en bas, des alliances contre-révolutionnaires en vue de porter secours au tsarisme. Si « l'alliance » contractée entre le tsarisme et lesdites classes (alliance qui s'efforce de conserver aux propriétaires fonciers ultra-réactionnaires leurs pouvoirs et leurs revenus) représente une forme particulière de la domination exercée par ces classes, ainsi que par le tsar et sa clique, dans la présente période transitoire, une forme engendrée par l'évolution bourgeoise du pays, à la suite de l'échec de la « première vague révolutionnaire », - alors, il ne peut même être question de mettre à profit cette période de transition sans avoir recours à la tribune de la Douma. En pareil cas, la tactique originale qui consiste à utiliser cette tribune (du haut de laquelle les contre-révolutionnaires prennent la parole) en vue de préparer la révolution apparaît comme une obligation dictée par le caractère original de l'ensemble de la situation historique. Si la Douma n'est qu'un « semblant » de constitution, sans « pouvoir ni signification réels », alors nous ne sommes pas en présence d'une nouvelle étape du développement de la Russie bourgeoise, de la monarchie bourgeoise, du développement de la forme de domination des classes supérieures, etc. Alors, bien entendu, ce sont les otzovistes qui ont raison en principe !

Et n'allez pas croire que la phrase de la plate-forme dont nous venons de faire état soit un lapsus. Dans un chapitre spécial « Sur la Douma d'État » (pp.25-28) on peut lire dès le début : « Toutes les Doumas d'État ont été, jusqu'à présent, des institutions dépourvues de force et de pouvoir réels et qui ne constituaient pas une expression exacte du rapport des forces existant dans le pays. Le gouvernement a réuni ces assemblées sous la pression du mouvement populaire, afin, d'une part, de détourner les masses en effervescence des méthodes de lutte directe vers la voie électorale pacifique, et, d'autre part, afin de s'entendre, à l'intérieur de ces Doumas, avec les groupes sociaux susceptibles d'épauler le gouvernement dans sa lutte contre la révolution... » C'est là un écheveau d'idées embrouillées ou fragmentaires. Si le gouvernement a convoqué les Doumas afin de s'entendre avec les éléments contre-révolutionnaires, il en découle justement que la I° et la II° Douma n'avaient « ni force ni pouvoir » (pour soutenir la révolution), alors que la IlI°, au contraire, en a eu et continue d'en avoir (pour soutenir la contre-révolution). Les révolutionnaires avaient la possibilité (et même, dans certains cas, le devoir) de ne point participer à une institution qui n'était d'aucun secours pour la révolution. C'est là une chose incontestable. En associant pareilles institutions de la période révolutionnaire avec la Douma de la « période inter-révolutionnaire », qui est de force à aider la contre-révolution, les auteurs de la plate-forme commettent une erreur monstrueuse. Ils appliquent des raisonnements bolchéviques corrects à des cas dans lesquels ces raisonnements ne peuvent justement pas être appliqués ! C'est là à proprement parler une caricature du bolchevisme.

Résumant leur manière de « comprendre » le bolchevisme, les auteurs de la plate-forme ont même élaboré un point particulier, le point d (p.16), dans lequel le révolutionnarisme « caricatural » trouve une expression pour ainsi dire classique. Voici ce point sous sa forme intégrale :

« d) Avant l'achèvement de la révolution, tous les procédés et les moyens de lutte légaux et semi-légaux employés par la classe ouvrière, y compris la participation à la Douma d'État, ne peuvent avoir par eux-mêmes d'importance décisive, mais ne servent qu'à rassembler et préparer des forces en vue de l'action révolutionnaire directe des masses. »

Il en résulte qu'après « l'achèvement de la révolution », les méthodes de lutte légales, « y compris » le parlementarisme, pourront avoir par eux-mêmes une importance décisive !

C'est faux. Même alors elles ne le pourront pas. La plate-forme du groupe « Vpériod » contient une absurdité.

Continuons. A en croire la plate-forme « avant l'achèvement de la révolution », tous les procédés de lutte, à l'exception des moyens légaux et semi-légaux, c'est-à-dire tous les moyens illégaux de lutte peuvent avoir par eux-mêmes une importance décisive !

C'est faux. Il existe des moyens de lutte illégaux qui, même après « l'achèvement de la révolution » (les cercles illégaux de propagande par exemple) et aussi « avant l'achèvement de la révolution » (soustraire de l'argent à l'ennemi, libérer de force des détenus, assassiner des espions, etc.) « ne peuvent avoir par eux-mêmes d'importance décisive, mais ne servent qu'à », etc., comme dans le texte de la « plate-forme ».

Continuons. De quel « achèvement de la révolution » s'agit-il ? Selon toute évidence, il ne s'agit pas de l'achèvement de la révolution socialiste, car alors il n'y aura plus de lutte de la classe ouvrière, puisqu'il n'existera plus de classes du tout. Par conséquent, ce qui est en cause, c'est l'achèvement de la révolution bourgeoise démocratique. Voyons maintenant la manière dont les auteurs de la plate-forme ont « compris » l'achèvement de la révolution bourgeoise démocratique.

D'un point de vue général, l'expression en question peut recouvrir deux choses. Si on l'emploie dans un sens large, on a alors en vue la solution des tâches historiques objectives de la révolution bourgeoise, son « achèvement », c'est-à-dire la disparition du substrat même capable de donner naissance à une révolution bourgeoise, l'achèvement du cycle complet des révolutions bourgeoises. En ce sens, qu'en France, la révolution bourgeoise démocratique n'a été achevée qu'en 1871 (alors qu'elle avait commencé en 1789). Si au contraire, on utilise l'expression dans un sens étroit, on a en vue une révolution particulière, une des révolutions bourgeoises, une des « vagues », si l'on veut, qui monte à l'assaut du vieux régime, mais sans le renverser entièrement, sans supprimer le substrat propice aux révolutions bourgeoises à venir. En ce sens, la révolution de 1848 en Allemagne a été « achevée » en 1850 ou dans les années 50, sans nullement supprimer le substrat propice à la montée révolutionnaire des années 60. La Révolution, française de 1789 a été « achevée », disons, en 1794, mais sans supprimer aucunement le substrat propice aux révolutions de 1830 et de 1848.

Quel que soit le sens - large ou étroit - qu'on s'efforce de donner à l'expression de la plate-forme « avant l'achèvement de la révolution », on s'aperçoit dans tous les cas qu'elle ne veut rien dire. Inutile de préciser qu'il serait, parfaitement absurde de vouloir donner une définition de la tactique de la social-démocratie révolutionnaire, avant l'achèvement de toute la période des révolutions bourgeoises possibles en Russie. Quant à la « vague » révolutionnaire des années 1905-1907, c'est-à-dire la première révolution bourgeoise de Russie, la plate-forme elle-même est obligée d'admettre que « la première vague révolutionnaire a été vaincue par elle (par l'autocratie) » (p.12) et que nous sommes en train de vivre une période « inter-révolutionnaire », située « entre deux vagues de la révolution démocratique ».

Où donc chercher l'origine de cette confusion sans bornes et sans issue que nous offre la « plate-forme » ? Mais dans ce fait, précisément, que la plate-forme, qui prend avec diplomatie ses distances à l'égard de l'otzovisme, reste enfermée dans le cercle des idées de l'otzovisme, ne corrige pas son erreur fondamentale et même ne la remarque pas. Mais dans ce fait que les adeptes de « Vpériod » considèrent l'otzovisme comme une « nuance légale », c'est-à-dire que la nuance otzoviste du bolchévisme caricatural est pour eux une loi, un modèle, un modèle inégalé. Quiconque a posé le pied sur cette pente glisse et continuera à glisser irrésistiblement dans le marécage d'une inextricable confusion; celui-là ne fait que répéter des formules et des slogans, sans être capable d'en discerner les conditions d'application et les limites.

Pour quelle raison, par exemple, les bolcheviks, au cours des années 1906-1907, ont-ils si fréquemment opposé aux opportunistes le mot d'ordre : la révolution n'est pas terminée ? C'est parce que les conditions objectives étaient telles qu'il ne pouvait être question d'un achèvement de la révolution au sens étroit du terme. Considérons ne serait-ce que la période de la II° Douma. Le parlement le plus révolutionnaire du monde et le gouvernement autocratique le plus réactionnaire ou presque. Pour sortir de cette impasse, il n'y avait pas d'autre issue directe qu'un coup d'État, en haut, ou une insurrection en bas. Nos subtils pédants peuvent maintenant hocher la tête, nul n'aurait pu jurer avant le coup d'État que le gouvernement réussirait, qu'il s'en tirerait sans encombre, que Nicolas II ne se romprait pas le cou. Le mot d'ordre : « la révolution n'est pas terminée » avait la signification la plus vivante, la plus immédiatement importante, la plus tangible du point de vue pratique : lui seul donnait une expression exacte de la réalité, lui seul montrait où conduit la logique objective des événements. Or, actuellement, alors que les otzovistes eux-mêmes admettent le caractère « inter-révolutionnaire » de la période actuelle, n'est-ce pas faire preuve d'une inextricable confusion que d'essayer de présenter l'otzovisme comme une « nuance légale de l'aile révolutionnaire » « avant l'achèvement de la révolution » ?

Si l'on veut se dégager de ce cercle de contradictions, il ne faut pas faire de diplomatie avec l'otzovisme mais supprimer sa base idéologique; il faut adopter le point de vue de la résolution de décembre et l'examiner de fond en comble. La période inter-révolutionnaire que nous vivons actuellement n'est pas le fait du hasard. On ne peut plus douter, maintenant, que nous soyons en présence d'une étape particulière du développement de l'autocratie, du développement de la monarchie bourgeoise, du parlementarisme bourgeois et Cent-Noirs, de la politique bourgeoise du tsarisme dans les campagnes, toutes choses soutenues par la bourgeoisie contre-révolutionnaire. Il est hors de doute que la période actuelle est bien une période de transition « entre deux vagues de la révolution »; mais pour se préparer à la seconde révolution, il est nécessaire, précisément, de bien comprendre ce qui fait l'originalité de cette période de transition, il est nécessaire de savoir adapter sa tactique, son organisation à cette transition pénible, sombre, difficile, mais qui nous est imposée par le déroulement de la « campagne ». L'utilisation de la tribune de la Douma, comme des autres possibilités légales, fait partie des procédés de lutte tout ce qu'il y a de plus ordinaires et qui n’ont rien de bien « sensationnel ». Mais la période transitoire est transitoire justement parce que sa tâche spécifique consiste à préparer et rassembler les forces nécessaires et pas à les mettre en œuvre de façon directe et décisive. Savoir mettre sur pied cette activité de terne apparence, savoir utiliser à cette fin toutes les institutions semi-légales qui sont le propre de l'époque de la Douma des Cent-Noirs et des octobristes, savoir sauvegarder, même sur ce terrain, toutes les traditions de la social-démocratie révolutionnaire, tous les mots d'ordre de son proche passé héroïque, tout l'esprit de son œuvre toute son intransigeance vis-à-vis de l'opportunisme et du réformisme - voilà en quoi consiste la tâche du parti, la tâche de l'instant présent.


Nous venons d'analyser la première déviation de la nouvelle plate-forme par rapport à la tactique préconisée par la résolution de la Conférence de décembre 1908. Nous avons constaté que cette déviation s'est produite à l'avantage des idées otzovistes, c'est-à-dire d'idées qui n'ont rien de commun ni avec l'analyse marxiste du moment que nous traversons, ni avec les prémisses fondamentales de la tactique des social-démocrates révolutionnaires en général. Il nous faut maintenant examiner un deuxième trait original de la nouvelle plate-forme.

Voici ce dont il s'agit : le nouveau groupe propose comme tâche « de créer » et « de diffuser dans les masses » une « nouvelle » culture, une culture « prolétarienne »; il faut, dit la plate-forme, « développer une science prolétarienne, renforcer les relations authentiquement fraternelles dans le milieu prolétarien, élaborer une philosophie prolétarienne, donner à l'art une orientation conforme aux aspirations et à l'expérience des prolétaires » (p.17).

Voilà un spécimen de la naïve diplomatie dont on se sert dans la plate-forme pour dissimuler le fond des choses ! Franchement, n'y a-t-il pas quelque naïveté à caser entre « science » et « philosophie » le « renforcement de relations authentiquement fraternelles » ? Ce que le nouveau groupe inclut dans sa plate-forme, ce sont les prétendues offenses dont il a fait l'objet, ce sont les accusations qu'il porte contre les autres groupes (à savoir, au premier chef, les bolcheviks orthodoxes) d'avoir dérogé auxdites « relations authentiquement fraternelles ». C'est là le contenu véritable de ce divertissant paragraphe.

La « science prolétarienne », également, fait ici « triste et étrange figure ». Premièrement, nous ne connaissons actuellement qu'une seule science prolétarienne : le marxisme. Pour je ne sais quelle raison, les auteurs de la plateforme évitent systématiquement ce terme, pourtant le seul exact, et le remplacent chaque fois par l'expression : « socialisme scientifique » (pp.13, 15, 16, 20, 21). Or, on sait que chez nous, en Russie, cette expression est revendiquée aussi bien par des adversaires déclarés du marxisme. Deuxièmement, si l'on veut inclure dans la plate-forme la tâche du développement d'une « science prolétarienne », il y a lieu d'indiquer clairement alors qu'elle est la lutte idéologique et théorique de notre époque à laquelle on fait allusion et de quel côté exactement se rangent les auteurs de la plate-forme. Garder le silence sur ce point est une naïve rouerie car tous ceux qui connaissent la littérature social-démocrate des années 1908-1909 savent parfaitement de quoi il retourne. A notre époque, dans le domaine de la Science, de la philosophie, de l'art, la lutte des marxistes et des adeptes de Mach a passé au premier plan. Il est pour le moins ridicule de fermer les yeux sur ce fait bien connu. Il convient d'élaborer des « plates-formes » non pour atténuer les désaccords, mais pour les éclaircir.

Nos auteurs se démasquent eux-mêmes avec maladresse à l'endroit cité de la plate-forme. On sait qu'en réalité l'expression « philosophie prolétarienne» désigne le machisme, et tout social-démocrate sensé identifiera immédiatement ce « nouveau » pseudonyme. Il ne servait à rien d'inventer ce pseudonyme. Il ne sert à rien de se dissimuler derrière lui. En fait, le noyau littéraire le plus influent du nouveau groupe est machiste, et il considère toute philosophie non machiste comme non « prolétarienne ».

Voici ce qu'il aurait fallu dire, si on désirait aborder le sujet dans la plate-forme : le nouveau groupe réunit des personnes qui lutteront contre les théories non « prolétariennes », c'est-à-dire non machistes, dans les domaines de l'art ou de la philosophie. Ç'aurait été la prise de position franche, honnête, directe d'une tendance idéologique connue de tous, ç'aurait été là une déclaration de guerre aux autres courants. Si l'on estime que la lutte idéologique représente quelque chose d'important pour le parti, il convient de déclarer ouvertement la guerre, et non pas de se cacher.

Quant, à nous, nous appellerons tout le monde à donner une réponse définie et claire à ce camouflage de la lutte philosophique contre le marxisme qu'on trouve dans la plate-forme. En fait, c'est précisément la lutte contre le marxisme que recouvrent toutes les phrases sur la « culture prolétarienne ». « L'originalité » du nouveau groupe, c'est d'avoir introduit la philosophie dans la plate-forme du parti, sans dire ouvertement quelle tendance précisément il défend dans la philosophie.

D'ailleurs, il ne serait pas juste de dire que le contenu réel des mots cités de la plate-forme est entièrement négatif. Ils recouvrent un certain contenu positif. Lequel peut s'exprimer en un mot : M. Gorki.

En effet, il est inutile de cacher le fait auquel la presse bourgeoise a déjà donné une large publicité (en le dénaturant et en l'arrangeant à sa manière), à savoir que M. Gorki est un partisan du nouveau groupe. Or Gorki est incontestablement l'un des plus grands représentants de l'art prolétarien, il a fait beaucoup pour ce dernier et il peut faire encore davantage. Toute fraction du parti social-démocrate a le droit légitime d'être fière de l'adhésion de Gorki, mais faire figurer pour cette raison l'« art prolétarien » dans la plate-forme, c'est délivrer à cette plate-forme un certificat d'indigence, c'est ramener son groupe à un cercle de littérateurs, qui révèle précisément sa propre tendance à « l'autoritarisme »... Les auteurs de la plate-forme parlent beaucoup contre la reconnaissance des autorités, sans expliquer directement ce dont il s'agit. Il s'agit de ce que la défense du matérialisme dans la philosophie et la lutte contre l'otzovisme chez les bolcheviks leur apparaissent comme une entreprise de certaines « autorités » (fine allusion à un fait bien gros !), auxquelles les ennemis du machisme, voyez-vous, « croient aveuglément ». De pareilles sorties sont évidemment tout à fait puériles. Mais les gens de « Vpériod » précisément se conduisent bien mal à l'égard des autorités. Gorki est une autorité en matière d'art prolétarien, cela est incontestable. S'efforcer d'« utiliser » (au sens idéologique, bien entendu) cette autorité pour renforcer le machisme et l'otzovisme, c'est donner un modèle de l'usage qu'il ne faut pas faire des autorités.

En matière d'art prolétarien, M. Gorki représente un immense appoint, malgré sa sympathie pour le machisme et l'otzovisme. En matière de développement du mouvement social-démocrate prolétarien, la plate-forme, qui isole au sein du parti le groupe des otzovistes et des machistes, en assignant comme tâche spéciale à ce groupe le développement d'un art prétendu « prolétarien », est un handicap, car cette plate-forme veut consolider et utiliser ce qui précisément, dans l'activité d'une haute autorité, constitue son côté faible, ce qui figure en tant que quantité négative dans le total des services immenses rendus par elle au prolétariat.


Notes

[1] Le groupe Vpériod (En avant), dirigé par Bogdanov et Alexinski regroupait les bolchéviques opposés à Lénine (otzovistes, etc.).

[2] Proletari (Le Prolétaire) : hebdomadaire bolchévique illégal, en fait leur organe central, publié d’août 1906 à novembre 1909.

[3] Otzovisme : courant bolchévique dirigé par A. Bogdanov. Se prononçaient pour un travail exclusivement illégal, le boycott de la III° Douma, etc. Se décompose à partir de 1913 pour se dissoudre définitivement en 1917.

[4] Bandes monarchistes ultras, responsables de crimes multiples, pogromes, etc.

[5] Octobristes : membres de l’ « Union du 17 octobre », en référence à un manifeste du tsar du 17/10/1905. Défendait les intérêts de la grande bourgeoisie et des propriétaires fonciers.


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