1942

Au plus fort de la tourmente, avant d'être déporté à Auschwitz où il mourra, le jeune dirigeant trotskyste Abraham Leon rassemble des notes sur la question juive. Elles lui survivront.


La conception matérialiste de la question juive

Abraham Léon

5

L'évolution de la question juive au XIX° siècle


Dans leur immense majorité, les Juifs se trouvaient concentrés, au début du XIX° siècle, dans les pays arriérés de l'Europe orientale. En Pologne, il y avait plus de 1 million de Juifs au moment du partage de ce pays. D'après le recensement russe de 1818, la composition sociale du judaïsme oriental était la suivante :

 commerçantsartisansagriculteurs
Ukraine86,5%12,1%1,4%
Lituanie et Russie Blanche86,6%10,8%2,6%
Ensemble86,5%11,6%1,9%

Le pourcentage d'artisans et d'agriculteurs dénote le commencement de la différenciation sociale du judaïsme. Mais en ligne générale, la structure du judaïsme oriental n'a pas encore subi de changements importants; elle reste ce qu'elle avait été des siècles durant. Certaines relations de voyage des soldats ayant participé à la campagne de Napoléon en Russie constituent des témoignages précieux concernant la vie des Juifs au début du XIX° siècle. « Beaucoup d'entre eux, dit von Furtenbach [1], afferment et dirigent des domaines seigneuriaux et exploitent des auberges. Tout se trouve entre leurs mains. Ils prêtent de l'argent aux seigneurs et aux paysans et ils vont acheter des marchandises à Leipzig. » Un autre soldat, le Français Puybusque donne dans ses Lettres sur la guerre de Russie des informations intéressantes sur le rôle des Juifs dans la vie économique du pays :

« Ils étaient les intermédiaires entre les paysans et les seigneurs. Les seigneurs leur affermaient des auberges en les obligeant d'y vendre seulement des boissons fabriquées sur leurs domaines. A l'occasion des fêtes, lors des baptêmes, des enterrements, des mariages, les paysans étaient obligés d'acheter au moins un seau d'eau-de-vie. Les Juifs leur vendaient à crédit, mais en exigeant de gros intérêts. Ils intervenaient dans toutes les opérations commerciales de la contrée. Ils étaient aussi banquiers. »

L'auteur raconte que de constantes relations d'affaires lient les Juifs polonais à leurs frères d'Allemagne. Ils se servent de leur propre poste et sont informés des cours boursiers de toute l'Europe [2] .

L'auteur du « Voyage d'un officier moscovite de Trieste à Constantinople (1810) » dit:

« On devrait appeler la Pologne en toute justice un royaume juif. Les villes et les petites villes sont habitées principalement par eux. On trouve rarement un village sans Juif. Les auberges juives jalonnent les grandes routes. A part quelques rares domaines qui sont administrés par les seigneurs mêmes, tous les autres sont affermés ou engagés chez les Juifs. Ils possèdent des capitaux formidables et personne ne peut se passer de leur aide. Seuls, quelques très riches seigneurs ne sont pas enfoncés jusqu'au cou dans les dettes chez les Juifs » [3] .

« Les Juifs dans les villages, écrit Kamanine dans « l'Archive de la Russie méridionale et occidentale », se bornent à affermer les moulins, les débits de boisson et les auberges. Il n'y a presque pas de village sans son « fermier » juif. A tel point que les recensements confondent souvent la notion de « fermier » avec celle de Juif et lient la profession à la nationalité ou à la religion. Au lieu d'écrire « il n'y a pas de Juif dans le village », on écrit: « Il n'y a pas de « fermier » dans le village » [4]

Mais en pensant décrire le présent, ces divers auteurs ne peignaient plus que le passé. La situation séculaire du judaïsme en Europe orientale était entraînée, très lentement il est vrai, dans le courant de l'économie capitaliste. Avant même de se substituer à l'ancien, le nouveau régime le brisait. La décadence du féodalisme précédait son remplacement par les nouvelles formes capitalistes.

« Tandis que l'accroissement numérique du judaïsme exigeait de nouvelles possibilités d'existence, les anciennes positions économiques vacillaient sur leur base. Les Juifs, adaptés depuis des siècles à l'économie naturelle, sentaient le sol se dérober sous leurs pieds. Ils avaient eu longtemps le monopole de l'échange. Le processus de capitalisation en Russie et en Pologne amène maintenant les propriétaires fonciers à s'occuper eux-mêmes de diverses branches de la production et à en refouler les Juifs. Seule, une petite partie de Juifs riches put trouver dans cette nouvelle situation un terrain d'activité favorable. » [5]

Mais l'immense majorité des Juifs, composée de petits commerçants, cabaretiers, colporteurs, souffrait beaucoup du nouvel état de choses. Les anciens centres du commerce de l'époque féodale dépérissaient. De nouvelles cités industrielles et commerciales se substituaient aux petites villes et foires. Une bourgeoisie indigène commençait à se développer.

La situation économique des masses juives était devenue tellement critique, même encore avant le partage de la Pologne, que les questions de la transformation de la structure sociale des Juifs et de leur émigration se sont posées d'elles-mêmes [6]. L'émigration ne pouvait s'effectuer à cette époque qu'à l'intérieur des frontières des Etats qui s'étaient partagé la Pologne. Les masses juives s'efforçaient de quitter les régions décadentes et arriérées de l'ancien royaume nobiliaire aux possibilités d'existence de plus en plus réduites, pour trouver de nouvelles occupations dans les parties plus développées des Empires héritiers de la Pologne. Déjà en 1776 et en 1778 quelques communautés juives polonaises demandent au gouvernement russe la permission d'immigrer en Russie.

« Au début du XIX° siècle un large courant d'émigration se dirigeait de l'ancienne Pologne vers la Russie. » [7].

Il en était de même dans les régions annexées par la Prusse et l'Autriche. Les Juifs se dirigeaient vers Berlin, vers Vienne, vers tous les centres où battait le pouls d'une nouvelle vie économique, où le commerce et l'industrie leur offraient de vastes débouchés.

« L'émigration juive de la Podolie, de la Volhinie, de la Russie Blanche et de la Lituanie vers la Russie; celle des Juifs posnaniens et polonais en Angleterre et même en Amérique, tout cela prouve que les Juifs de l'Europe orientale cherchaient des pays d'immigration déjà dans la première moitié du XIX° siècle. » [8]

Cette volonté de s'expatrier allait de pair avec les tentatives de rendre les Juifs « citoyens utiles », de les adapter à la nouvelle situation en en faisant des artisans et des agriculteurs. Le « Grand Seym » polonais de 1784-1788 avait déjà à l'ordre du jour le problème de la « productivisation » des Juifs [9]. Tous les gouvernements qui avaient reçu en héritage une partie du judaïsme polonais considéraient sa structure sociale comme une anomalie. Des essais ont été tentés pour transformer les Juifs en ouvriers de fabrique. Des primes ont été allouées aux artisans qui donneraient de l'occupation aux apprentis juifs ainsi qu'à ces derniers [10].

Des milliers de Juifs ont aussi été installés comme colons dans certaines régions de la Russie [11]. Ces villages, malgré de grandes difficultés au début, sont cependant parvenus à s'acclimater à la longue.

« Deux procès caractérisent le développement du peuple juif au cours du dernier siècle : le procès d'émigration et le procès de différenciation sociale... La décadence du système féodal et de la propriété servile, parallèlement à la croissance du capitalisme, ont créé de nouvelles sources de subsistance, mais ont détruit, dans une mesure bien plus large, les positions d'intermédiaires dont vivait la plus grande partie du peuple juif. Ces procès ont poussé les masses juives à changer leurs lieux de résidence, leur aspect social; ils les ont forcées à chercher une nouvelle place dans le monde et une nouvelle occupation dans la société » [12].

Au début du XIX° siècle, le procès de « productivisation » n'est encore qu'à ses commencements. D'une part, la décadence de l'économie féodale se poursuit assez lentement et les Juifs peuvent encore s'accrocher longtemps à leurs anciennes positions; d'autre part, le développement du capitalisme revêt encore des formes assez primitives et un grand nombre de Juifs trouvent un vaste champ d'occupations dans le commerce et l'artisanat [13]. Ils jouèrent un rôle d'intermédiaires commerciaux très actifs pour la jeune industrie capitaliste et contribuèrent à la capitalisation de l'agriculture.

En général, on peut considérer que jusqu'à la fin du XIX° siècle s'effectue la pénétration des Juifs dans la société capitaliste. Vers la fin du XIX° siècle, au contraire, des masses considérables de Juifs sont obligés de quitter l'Europe orientale.

La moyenne annuelle de l'émigration juive fut :
de 1830 à 1870, de 4 à 5.000
de 1871 à 1880, de 8 à 10.000
de 1881 à 1900, de 50 à 60.000
de 1901 à 1914, de 150 à 160.000

Durant la première période qui va jusqu'à 1880, on assiste surtout à une émigration intérieure qui se dirige vers les grandes villes. De 1830 à 1880, lorsque l'émigration annuelle ne dépassait pas 7.000, le peuple juif est passé de 3.281.000 à 7.763.000 âmes. Ce considérable accroissement naturel fut donc absorbé en grande partie à l'intérieur des pays qu'habitaient les Juifs. Quel extraordinaire changement à partir de 1881 et surtout à partir de 1901 où l'émigration juive atteint le chiffre vraiment impressionnant de 150.000 à 160.000 par an. Quelles sont les causes de ce changement ?

Le processus de capitalisation de l'économie russe fut accéléré par la réforme de 1863. L'agriculture commença à produire de plus en plus pour le marché. Les liens de servitude et de contrainte féodale se relâchèrent; la différenciation sociale progressa rapidement au village. Une partie des paysans se transformèrent en fermiers aisés, une autre partie se prolétarisa. La capitalisation de l'agriculture eut pour effet d'ouvrir un important marché intérieur pour les moyens de production (machines, etc.) et pour les articles de consommation.

La production capitaliste agricole implique, en effet:
1. La division du travail à l'intérieur de l'agriculture due à la spécialisation de ses branches.
2. Une demande croissante de produits manufacturés par les paysans enrichis et par la masse prolétarisée qui ne dispose que de ses bras pour vivre et qui doit acheter sa subsistance.
3. La production agricole en vue du marché nécessite un emploi de plus en plus étendu de machines, ce qui développe l'industrie des moyens de production.
4. L'accroissement de la production de moyens de production entraîne un accroissement continuel de la masse prolétarienne dans les villes, ce qui contribue aussi à élargir le marché pour les moyens de consommation.

Ces vastes possibilités du marché intérieur offrirent l'occasion aux masses juives refoulées de leurs anciennes positions économiques, de s'intégrer dans l'économie capitaliste. Les ateliers, les petites industries, prirent une grande extension.

Tandis que le forgeron ou le paysan non juifs trouvaient l'accès de la fabrique ou de la mine, les masses prolétarisées juives affluaient dans les petites industries produisant des articles de consommation [14]

Mais il y a une différence essentielle entre la transformation du paysan ou du forgeron en ouvrier métallurgiste et la transformation du marchand juif en artisan ou ouvrier tailleur. Le développement capitaliste des branches de l'industrie lourde s'accompagne d'un changement des conditions matérielles de production. Non seulement le moyen de production change de destination mais il change aussi de forme. L'outil primitif devient la machine moderne et perfectionnée. Il n'en est pas de même du moyen de consommation. Qu'il soit produit pour l'usage propre, pour le marché local ou pour le marché mondial, le vêtement ne change pas d'aspect et l'outillage ne varie guère. Il n'en est pas de même de l'outil qui se transforme en machine de plus en plus perfectionnée et nécessite l'investissement de capitaux de plus en plus considérables.

Pour monter la fabrication des machines, il faut disposer dès le début de grands capitaux. Cela s'explique surtout au commencement par la longueur de la période de travail.

« Suivant la durée plus ou moins longue de la période de travail (suite ininterrompue de journées de travail nécessaires dans une branche donnée pour fournir un produit achevé) qu'exigent le produit ou l'effet utile à obtenir, il faut une dépense supplémentaire et continue de capital circulant (salaires, matières premières et auxiliaires) » [15]

C'est la raison pour laquelle, dès le début, la production des moyens de production a lieu sous la forme capitaliste de grande entreprise tandis que la production des moyens de consommation peut continuer à s'exécuter dans les mêmes ateliers artisanaux qu'auparavant.

C'est seulement plus tard que la grande fabrique refoule aussi dans ce dernier domaine l'atelier et les méthodes de travail désuètes. Cela a lieu à la suite d'inventions de machines de travail perfectionnées qui s'imposent ainsi dans le secteur des moyens de consommation. Ici, c'est donc l'accroissement du capital fixe qui joue un rôle prépondérant [16]. De cette façon sont nivelées les conditions de production dans les deux secteurs principaux de l'économie.

« Le fait que la machine à vapeur transfère sa valeur, par parcelles, tous les jours au produit d'un travail discontinu, les filés, ou pendant trois mois au produit d'un acte de production continu, la locomotive, ne change absolument rien à l'avance du capital nécessaire pour acheter une machine à vapeur... Dans les deux cas, la machine à vapeur n'est à renouveler que dans vingt ans peut-être. » [17].

La libération des paysans en Russie avait créé un large marché pour les produits manufacturés. A la place de l'économie, encore en grande partie féodale, s'installe la production des valeurs d'échange. La Russie commence à devenir le grenier de l'Europe. Les villes, centres du commerce et de l'industrie, se développent rapidement. Les Juifs quittent en masse les petites villes pour s'installer dans les grandes agglomérations urbaines où ils contribuent fortement à développer le commerce et l'industrie artisanale des moyens de consommation. En 1900, sur 21 villes importantes de Pologne, les Juifs avaient la majorité absolue dans 11. L'immigration des Juifs dans les grandes villes s'accompagne d'une différenciation sociale qui fait chanceler les bases traditionnelles du judaïsme.

Mais le développement du secteur des moyens de production entraîne une mécanisation de l'agriculture et de l'industrie légère. Les machines commencent à faire une concurrence acharnée aux petits ateliers d'artisans juifs. Vers la fin du siècle dernier, une grande masse d'ouvriers non juifs immigre vers les grandes villes où le rythme de l'augmentation de la population juive diminue et marque même un arrêt complet [18]. Les industries artisanales juives développées par l'élargissement du marché intérieur succombent en grande partie à cause de la mécanisation et de la modernisation de l'industrie.

Il fut difficile à l'artisan juif de lutter avec les masses paysannes affluant des campagnes, ayant un standard de vie très bas, et habituées depuis toujours au dur labeur physique. Bien entendu, à certains endroits les ouvriers juifs, surmontant toutes les difficultés, trouvèrent également place dans les industries mécanisées, mais en grande partie à la fin du XIX° siècle et au début du XX° siècle ils durent prendre le chemin de l'exil. Le processus de la transformation du marchand précapitaliste juif en ouvrier artisanal, s'est croisé avec un autre processus, celui de l'élimination de l'ouvrier juif par la machine [19]. Ce dernier processus influence le premier. Les masses juives refoulées des petites villes ne peuvent plus se prolétariser et sont forcées à l'émigration. C'est ainsi que s'explique en grande partie le formidable accroissement de l'émigration juive à la fin du XIX° siècle et au commencement du XX° siècle. Alors que la dissolution de l'ancienne économie féodale et la création du marché intérieur eurent des effets semblables sur les masses juives et non juives, la mécanisation et la concentration industrielles exercèrent des résultats opposés. De là proviennent aussi certaines tendances différentes de l'émigration juive et de l'émigration générale. L'émigration juive est relativement tardive et va en croissant, alors que c'est souvent le cas inverse pour l'émigration générale. Par exemple, en Allemagne, l'émigration annuelle, qui oscillait entre 100 et 200.000 personnes entre 1880 et 1892, ne dépassait plus guère les 20.000 au début du XX° siècle. Cette forte baisse de l'émigration allemande s'explique par le formidable développement économique de l'Allemagne à cette époque.

Le phénomène de l'élimination des Juifs de l'industrie nous amène tout naturellement à parler du prolétariat juif.

Le confinement de la classe ouvrière juive dans les industries de consommation constitue sans contredit un des phénomènes les plus remarquables de la structure économique et sociale du peuple juif. Le fait qu'un nombre infime d'ouvriers juifs est occupé dans les premiers stades de la production industrielle, tandis que leur pourcentage dans ses dernières phases est énorme, caractérise d'une façon frappante ce qu'on est convenu d'appeler l'anomalie juive. Cette base économique du prolétariat juif n'est pas seulement faible en soi, elle se rétrécit aussi continuellement par le développement technique. Les ouvriers juifs ne souffrent pas seulement de tous les inconvénients inhérents à l'industrie artisanale, notamment de faiblesse sociale, de l'occupation saisonnière, de l'exploitation accrue et des mauvaises conditions de travail, mais ils sont refoulés de plus en plus de leurs positions économiques.

L'économie capitaliste se caractérise par la croissance ininterrompue du capital constant au détriment du capital variable, autrement dit par l'augmentation de l'importance du capital constitué par les moyens de production et la diminution de l'importance du capital consacré à payer la force de travail. Ce processus économique produit les phénomènes connus de l'élimination de l'ouvrier par la machine, de l'anéantissement de l'atelier artisanal par l'usine et de la diminution du poids spécifique de la partie de la classe produisant les articles de consommation au profit de l'autre partie occupée à la fabrication des moyens de production.

L'économie officielle caractérise ainsi ce processus:

« La seule chose bien certaine - et elle est très importante - c'est que l'évolution économique des 100 ou 150 dernières années s'est orientée dans le sens de l'augmentation de l'importance relative du capital fixe et de la diminution de l'importance relative du capital circulant. » [20]

Plus l'homme est primitif et plus compte le travail qui lui permet de satisfaire ses besoins immédiats. Au contraire, plus l'humanité progresse et plus son attention se tourne d'abord vers l'outil, puis vers la machine qui multiplie prodigieusement sa puissance productive. D'abord l'outil est l'appendice de l'homme, puis l'homme devient l'appendice de l'outil.

Ce rappel d'une évolution économique suffisamment connue ne tend qu'à souligner l'importance décisive de la situation spécifique de la classe ouvrière juive et nous permet de passer immédiatement à notre sujet. La question qui se pose immédiatement et qui n'a pas attiré l'attention jusqu'ici est de trouver la cause ou les causes historiques de cet état de choses.

Dans l'étude substantielle consacrée à l'économie juive au début du XIX° siècle qu'a entreprise Lesczinski dans son livre Le Peuple juif au cours des cent dernières années, il écrit ce qui suit sur la composition professionnelle des artisans juifs et non juifs de cette époque :

« Le coup d'oeil le plus superficiel sur cette statistique comparée suffit pour remarquer que dans les mains des artisans juifs se trouvaient les métiers qui avaient moins de chance de passer à la production de fabrique, tandis qu'au contraire précisément, les professions les plus adaptées à cette transformation étaient répandues parmi les artisans non juifs. Les non juifs constituaient, en Galicie, 99,6 % des serruriers, 99,2 % des tisserands, 98,2 % des forgerons, 98,1 % des fileurs (tandis que, au contraire, 94,3 % des tailleurs et 78 % des fourreurs étaient juifs). Ces quatre métiers furent le fondement de travail sur lequel se sont construites plus tard les industries textiles et métallurgiques.
« Sans ces ouvriers qualifiés que la grosse production a reçus en héritage de l'artisanat, la naissance de ces industries eût été impossible... C'est dans ce fait historique que gît peut-être la cause essentielle de la faible pénétration des Juifs dans la grande industrie. Il était plus que naturel que les premiers cadres des travailleurs dans les fabriques métallurgiques et textiles se composassent exclusivement de non juifs. Et ces masses compactes d'ouvriers non juifs avaient certainement une forme d'attraction naturelle pour les populations non juives qui leur étaient plus proches au point de vue religieux, national, psychologique, tandis qu'elles repoussaient tout au contraire la masse juive qui lui est restée étrangère jusqu'à ce jour à tous les égards. » [21]

L'explication de Lesczinski contribue à éclaircir le problème qui nous occupe et nous montre la cause première, immédiate de la structure professionnelle spécifique de la classe ouvrière juive. Mais, à son tour, elle nous place devant un problème nouveau, ou plutôt elle reporte l'ancien à une autre échelle. Si nous voyons maintenant clairement dans l'ouvrier juif actuel un descendant de l'artisan du XVIII° siècle, encore nous faudra-t-il trouver l'explication de la composition professionnelle différente d'artisans juifs et non juifs à cette époque. Pourquoi ces derniers étaient-ils principalement tailleurs et les artisans non juifs forgerons ? Pourquoi ceux-ci étaient-ils principalement représentés dans les professions liées à la production, et les premiers confinés dans l'habillement, produisant donc pour la consommation ? Poser ainsi la question, c'est presque la résoudre.

L'économie naturelle qui dominait en Europe orientale à cette époque, se caractérisait par la production presque exclusive des valeurs d'usage et impliquait l'absence quasi complète de la division du travail en métiers.

Chaque famille se suffit ou à peu près produit tout ce qui est nécessaire à la satisfaction de ses besoins. Voici comment Vandervelde nous décrit cet état de choses :

« Chaque famille se suffit, ou à peu près, à elle-même, elle se loge dans sa maisonnette de bois provenant de la futaie la plus proche et se procure, sur place, le chaume et le torchis. Elle se chauffe exclusivement et principalement avec de la tourbe, des bruyères, des ajoncs, du bois mort ramassé dans les alentours. Elle file, tisse, transforme en vêtements le lin ou le chanvre de sa récolte; elle se nourrit avec son blé, ses pommes de terre, ses légumes; elle cuit son pain, fait son vin ou sa bière, sèche elle-même son tabac, échange ses oeufs ou son beurre contre les rares marchandises qu'elle se procure au dehors : chandelles, pétrole, objets de luxe, fer. Bref, elle produit à peu près tout ce qu'elle consomme et consomme tout ce qu'elle produit, ne vendant que le strict nécessaire pour faire face à des dépenses en argent très limitées. » [22].

On pourrait dire de même toutes proportions gardées, du domaine féodal.

On comprendra facilement que si un tel système économique n'exclut pas absolument toute spécialisation professionnelle, les quelques métiers qui y trouvent place doivent être les produits de circonstances tout à fait exceptionnelles.

« Nous devons considérer les travaux du forgeron et du potier comme les premiers qui se sont érigés en professions spéciales parce qu'ils exigent, dès le début, plus d'adresse et d'instruments de travail spéciaux. Même chez les peuples nomades, des artisans spéciaux se consacrent au métier du fer. » [23].

On comprend donc aisément que, même à l'époque de l'économie naturelle, les métiers de forgeron et de tisserand [24] étaient répandus dans les villages et abondaient dans les villes qui, en Europe orientale, étaient presque exclusivement des centres militaires et administratifs.

«En Galicie, en Bukovine, en beaucoup de parties de la Hongrie, de la Roumanie et de la Transylvanie, comme chez les populations yougoslaves, il n'y avait naguère encore d'autres artisans que les forgerons. » [25].

L'artisanat non juif en Europe orientale fut donc le produit des causes particulières qui dans une société à base d'économie naturelle (non échangiste) nécessite cependant l'échange de services.

Tout autre fut le point de départ de l'artisanat juif. Il est né dans les conditions spécifiques de la petite ville juive et produisait pour elle.

Or, qui dit petite ville juive au XVIII° siècle, dit agglomération de petits commerçants, de cabaretiers, de banquiers, et d'intermédiaires de toutes sortes [26].

L'artisan juif ne travaillait donc pas pour les paysans producteurs, mais pour les marchands, les banquiers intermédiaires. C'est ici qu'il faut chercher la cause essentielle de la structure professionnelle spécifique du prolétariat juif et de son ancêtre, l'artisan juif. L'artisan non juif ne produit pas pour le paysan des articles de consommation puisque, comme nous l'avons vu, celui-ci se suffit à cet égard à lui-même.

C'est au contraire l'occupation principale de l'artisan juif, sa clientèle étant composée d'hommes voués au commerce d'argent et de marchandises, non producteurs donc par définition. A côté du paysan, l'artisan forgeron non juif; près de l'homme d'argent le tailleur juif [27].

La différence professionnelle existant entre les artisans juifs et non juifs provient donc en dernière analyse de la différence de leur sphère d'activité.

Il va de soi que cette explication est forcément schématique et, comme tout schéma, permet de comprendre les phénomènes dans leur généralité mais ne peut pas rendre avec exactitude la diversité de la vie réelle. Mais vouloir refléter cette dernière avec exactitude et en détail, signifie rendre difficile à son tour la compréhension des procès généraux qui s'y déroulent. Aussi, la sociologie est obligée d'effectuer un circuit complet et continuel : de la réalité au schéma théorique et inversement. Ceux qui reprochent à ce dernier de ne pas pouvoir refléter toute la diversité de la vie, n'ont pas précisément compris cette interdépendance dialectique.

On peut remarquer aussi que la lutte qui éclate à certaines époques entre artisans, juifs et non juifs semble avoir été provoquée par l'empiétement d'une partie des artisans sur la sphère d'activité de l'autre et ne doit pas être attribuée à une prétendue concurrence nationale tout simplement inconcevable à l'époque féodale parce qu'elle est antérieure à la formation des nations.

« Le sentiment national est inconnu à la société morcelée du Moyen Age. » [28].

A titre d'illustration, on pourrait citer ce passage d'une ancienne chronique de Prague, la Ramschackie Chronik de 1491 :

« Il était interdit aux Juifs d'effectuer des travaux pour des chrétiens mais ils avaient tout loisir de travailler pour les clients juifs. »

Le conseil urbain de Prague se plaint aussi à la même époque :

« Que les Juifs ne tiennent nul compte des anciens privilèges et ordonnances suivant lesquels il leur était interdit de travailler pour les chrétiens. »

A Posen, dit Graetz, il était permis aux Juifs de s'occuper de quelques métiers, comme celui de tailleur, mais seulement pour satisfaire leurs propres besoins et non pas pour les chrétiens.

Il me semble que nous avons remonté ainsi toute la chaîne causale menant de la structure économique actuelle du prolétariat juif à ses origines. Elle est complète, en ce sens qu'elle nous ramène à un problème social d'un ordre plus général et qui a déjà été examiné : celui de la fonction sociale et économique des Juifs à l'époque précapitaliste.


Notes

[1] F. von Furtenbach, Krieg gegen Russland und russiche Gefangenschaft, Nuremberg et Leipzig, 1912.

[2] L.-G. de Puybusque, Lettres sur la guerre de Russie, Paris, 1816, pp. 179-181.

[3] Cité par Wolff Doubnov dans Zu der ökonomischer Geschichte von der Juden in Russland, p. 576.

[4] I. M. Kamanin, Archive de la Russie méridionale et occidentale, cité par J. Lesczinski, Le peuple juif au cours des cent dernières années..

[5] S. B. Weinryb, Neueste Wirtschaftsgeschichte der Juden in Russland und Polen, Breslau, 1934, p. 17.

[6] Lesczinski, op. cit..

[7] Lesczinski, op. cit..

[8] Lesczinski, op. cit..

[9] Idem.

[10] Idem.

[11] Le tsar Alexandre I° encouragea la « colonisation juive » en Russie.

[12] Lesczinski.

[13] Significative est la lutte entre l'haskala (mouvement d'émancipation) et l'orthodoxie. Cette opposition entre ceux qui veulent transformer aussi bien la vie économique du judaïsme que sa vie culturelle et les tenants des anciennes traditions, reflète l'antagonisme entre la nouvelle bourgeoisie juive profitant du développement capitaliste et tendant à l'assimilation complète et les anciennes couches féodales attachées à leur ancien mode d'existence. Cette lutte se poursuit au cours de tout le XIX° siècle pour aboutir à la défaite des assimilateurs. Cette défaite est causée moins par la solidité des anciennes formes économiques que par la fragilité des nouvelles.

[14] Voir plus loin.

[15] Karl Marx, Le Capital, livre II (éd. all., Berlin, 1953, p. 228; trad. fr., Le Capital, vol. 4, Paris, Ed. sociales, 1952, p. 214).

[16] La longue persistance du système du travail à domicile a sa base dans la faiblesse du capital fixe qui y est nécessaire. Max Weber, Wirtschaftsgeschichte, p. 146.

[17] Karl Marx, Le Capital, livre II (éd. all., p. 227; trad. fr., p. 213).

[18] Au XIX° siècle, l'augmentation de la population juive dans les villes de Pologne, était supérieure à celle de la population non juive. Vers la fin du siècle dernier, à l'époque où fut créée la grande industrie et où de grosses masses non juives émigrèrent vers les villes, le rythme de l'augmentation de la population juive se ralentit et par endroits, le mouvement a marqué un arrêt complet. La situation économique des Juifs dans le monde, Paris, Congrès juif mondial, 1938, p. 215.

[19] Un phénomène semblable se remarque aussi dans le domaine rural. « Dans les endroits où le capitalisme agraire se développe le plus, le processus de l'introduction du travail salarié croise un autre processus, notamment celui de l'élimination du travail salarié par la machine. » Lénine, Le développement du capitalisme en Russie, trad. fr., Moscou-Paris, s.d., p. 248.

[20] M. Ansiaux, Traité d'économie politique..

[21] Lesczinski, op. cit..

[22] E. Vandervelde, L'exode rural et le retour aux champs,1903.

[23] A. Mendes, L'artisanat chez les Juifs aux temps bibliques.

[24] Le métier de tisserand, comme celui de forgeron, exige une formation professionnelle spéciale et se détache très tôt de l'économie domestique. Le tisserand, à l'époque féodale, est un être errant qui, pour exercer son métier, va de foyer en foyer, de village en village.

[25] M. Ansiaux, Traité d'économie politique..

[26] Tous les Juifs ne vivaient pas dans les petites villes, loin s'en faut, mais leur rôle social dans les grandes villes ou au village était le même que dans la petite ville. Cette dernière, par son aspect spécifique, caractérisait cependant le mieux ce rôle social. D'après un recensement du gouvernement en 1818, en Ukraine et en Biélorussie : 86,2 % des Juifs étaient commerçants; 11,6 % des Juifs étaient artisans; 1,9 % des Juifs étaient agriculteurs. En Galicie, en 1820, 81 % des commerçants étaient juifs.

[27] Certains métiers, proches du commerce, étaient aussi souvent exercés par les Juifs. Ainsi le métier d'orfèvre.

[28] Henri Pirenne, Les anciennes démocraties des Pays-Bas..


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