1978

"Le titre du livre synthétise ma position : à la place de la démocratie socialiste et de la dictature du prolétariat du SU, je suis revenu aux sources, ai tenté de faire revivre la vieille formule marxiste, tant de fois reprise par Trotsky, de dictature révolutionnaire. Dit d'une autre manière, une dictature pour développer la révolution, et non pour produire de la "démocratie socialiste" immédiatement."


Nahuel Moreno

La dictature révolutionnaire du prolétariat


IX. Construction socialiste dans un seul pays ou
révolution socialiste internationale ?


8. Notre analyse : il y a deux étapes de la dictature du prolétariat.

Soixante ans après la Révolution Russe, nous pouvons voir que ce que l'on considérait alors comme une seule étape pendant la dictature du prolétariat - la construction socialiste, l'extinction des classes et de la dictature elle-même - s'est transformé en deux étapes ou tâches historiques bien délimitées. Une première étape, dans laquelle nous vivons depuis soixante ans, et au cours de laquelle la tâche essentielle est politique, consistant en une lutte implacable contre l'impérialisme, et exigeant un renforcement de l'état ouvrier, c'est-à-dire de la dictature de classe (qui peut être bureaucratique ou révolutionnaire). Et une deuxième étape, au cours de laquelle la tâche fondamentale est d'ordre économique, culturel, de construction du socialisme, et qui verra, comme l'ont prévu nos maîtres, le dépérissement de l'état et de la dictature du prolétariat, qui laisseront la place à un épanouissement total, jamais vu, des liberté.

Dans cette première étape, les états ouvriers se trouvent pris dans une vive contradiction. L'impérialisme reste dominant au niveau de la politique et de l'économie mondiales, et en fonction de cette supériorité et du maintien des frontières nationales, continue d'exploiter de manière indirecte la classe ouvrière de ces pays. En conséquence, la classe ouvrière subit en plus une oppression directe, découlant de la nécessité de défendre l'état ouvrier, et de l'apparition d'une bureaucratie qui profite d'un surproduit. Cette oppression peut être coercitive, afin de maintenir et augmenter les privilèges et la vie parasitaire des fonctionnaires, si le régime est bureaucratique. Mais elle peut également être un abandon volontaire et démocratique d'un surproduit de la part du prolétariat, un sacrifice pour payer le prix de l'affrontement à l'impérialisme, du développement de la révolution socialiste nationale et internationale, et payer ses fonctionnaires - si le régime est démocratique révolutionnaire. Dans cette étape, le maintien des normes bourgeoises de distribution est lié à une oppression basée sur des raisons politiques fonctionnelles, et non sur une exploitation de classe.

Si, selon Marx, l'étape socialiste se caractérise par le fait de donner à chacun selon son "travail", moins ce qui irait au "fond commun", dans l'étape actuelle - la première étape de la dictature du prolétariat, il sera donné à chacun selon son "salaire", ce qui lui reste en fonction du degré d'oppression ou de sacrifice imposé. C'est-à-dire que chaque travailleur doit produire un surproduit plus important, qui provient de son travail et ne revient pas à la classe ouvrière, ni ne va au "fond commun" - et pour cette raison subit une oppression ou consent un sacrifice. "Par conséquent, le gouvernement du prolétariat revêt un caractère de pauvreté, de restrictions et de distorsions. On peut dire avec pleine raison que le prolétariat, gouvernant, dans un pays arriéré et isolé, demeure une classe opprimée." (Trotsky, 1937) [19] (souligné dans l'original). Cette situation ne pourra changer qu'avec la défaite définitive de l'impérialisme.

Depuis le triomphe de la Révolution Bolchévique, l'étape historique dans laquelle nous vivons est celle de la guerre implacable du prolétariat des pays avancés, des masses coloniales et des états ouvriers contre l'impérialisme. La construction de l'économie transitoire, malgré toute son importance, est subordonnée à cette tâche. C'est donc l'étape de transition au socialisme, de transition à la "transition au communisme". C'est la politique nationaliste, réformiste et bureaucratique des états ouvriers et des partis de masse dans le monde qui a permis à l'impérialisme de transformer ses défaites en simples reculs, et aussi de résister et de maintenir sa domination mondiale.

Cette situation détermine, au niveau international, une étape de guerre civile et de double pouvoir entre les états ouvriers et les masses prolétariennes du monde entier d'une part, et l'impérialisme de l'autre. Cette guerre civile et ce double pouvoir sont latents à l'échelle de chaque pays, même s'ils n'apparaissent clairement que dans les moments critiques, révolutionnaires ; mais à l'échelle mondiale, cette situation existe depuis 1917. "La révolution socialiste est non seulement possible, mais inévitable dans chaque pays. Ce que j'affirme, c'est qu'il est impossible de construire une société socialiste dans le cadre du monde capitaliste." (Trotsky, 1938) [20]. "L'impérialisme universel et la marche victorieuse de la révolution sociale ne peuvent coexister." (Trotsky, 1928) [21].

La seconde étape historique de la dictature du prolétariat, qui s'ouvrira après la défaite de l'impérialisme, verra le début de la construction de la société socialiste, du dépérissement de l'état, de la transition au communisme. "Le socialisme signifie l'égalité progressive et l'abolition progressive de l'état." Cette étape revêtira, elle, les caractéristiques que signalaient Marx et Lénine avant la Révolution d'octobre. Cette étape, bien qu'étant caractérisée par la survivance des normes bourgeoises de distribution et par de nombreux défauts du capitalisme, bien que chacun soit rétribué selon son travail, verra la fin de l'oppression de l'homme et de sa principale source actuelle : l'exploitation de l'humanité par l'impérialisme. Elle sera une étape d'enrichissement systématique de la société et posera les bases, à ce moment, d'un développement des forces productives partant d'un niveau supérieur à celui que possédait auparavant le capitalisme. Ce sera ce développement supérieur qui évitera l'existence de contradictions aiguës et donnera à cette étape un caractère réformiste, et non révolutionnaire, puisque l'affrontement entre les différentes positions ne sera pas violent.

La construction du socialisme ou la transition au communisme reposera sur la mobilisation permanente de toute la population. En même temps que la disparition de l'exploitation, les classes et l'état lui-même disparaîtront  ; ils seront remplacés par les producteurs et consommateurs socialistes, devenant tous des habitants possédant la même situation économique.

Pour résumer, nous pouvons dire que les deux étapes postérieures au capitalisme (transitoire et communiste), mentionnées depuis Marx, se sont transformées en trois étapes : 1. L'étape de transition du capitalisme au socialisme. 2. L'étape socialiste, ou de transition au communisme. 3. L'étape communiste.


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