1931

La copie manuscrite en notre possession de cette lettre est souvent difficilement lisible ; trois mots n'ont pu être restitués, ils sont signalés par : [***].

Trotsky

Léon Trotsky

 

Lettre à Leonetti

29 décembre 1931

le 29 décembre 1931

Cher camarade

Cher camarade,

Je ne puis trouver vos explications suffisantes. Et voilà pourquoi :

1) Pour la section française il n'y a que deux directions possibles. Celle d'aujourd'hui et le groupe Naville-Rosmer. Il faut être fou pour croire que le groupe juif peut diriger la section. Quelle est l'attitude de Mill ? Il sabote la direction qui est bien loin d'être parfaite. Mais elle est la seule possible. Etant donné que Mill reste loyal. Malheureusement, le « permanent », son attitude est criminelle.
Peut-on tolérer cela une seule semaine ? Vous vous solidarisez plus avec le groupe juif (pour mieux dire avec Mill et Felix qui désorientent et abusent ce groupe). Mais est-ce que vous avez effectivement condamné par la décision du secrétariat l'attitude de Mill ? Est-ce que vous lui avez expliqué que son attitude est incompatible avec sa fonction de membre du secrétariat ? Alors vous portez la pleine responsabilité de son attitude criminelle.

2) Et dans cette question tout-à-fait secondaire – si on a envoyé ou non la lettre espagnole aux autres sections – le rôle de Mill reste le même. J'ai expliqué le coté [***] du malentendu. Mais prenez le PV que vous m'avez envoyé. On n'a pas communiqué la lettre espagnole au groupe juif « camarade un-tel » déclare Mill. « Camarade un-tel », c'est excellent. C'est du Landau pur ! Et si cela faisait une différence si c'est Mill le « camarade un-tel » qui répond à la lettre ou s'il le fait par un autre ?

3) C'est la première fois que j'apprends par votre lettre qu'on a posé dans la section la question de « demander à l'Opposition russe d'éloigner Mill du Secrétariat ». Qu'est-ce que ça signifie ? Est-ce qu'on croit vraiment que que Mill est lié par n'importe quoi à l'Opposition russe ? Est-ce que vous croyez vraiment que nous pouvons donner la moindre confiance à Mill qui avait mené avec vous la longue lutte contre la fraction Landau-Naville-Rosmer et qui se jette d'un coup dans les bras de Rosmer qui avait déserté nos rangs ? Est-ce qu'il avait là dedans un fond idéologique sérieux ou un [***] de constances d'attitudes ?
Ce serait assez lamentable si s'il s'agissait d'un camarade du rang. Mais il s'agit d'un membre « permanent » (!!) du Secrétariat. Non, non, on ne peut tolérer des choses pareilles. Cela ridiculise et bagatellise la lutte que nous menons pour nos idées et nos méthodes. Selon mon appréciation de ces choses-ci, Mill devrait rentrer depuis longtemps dans le rang et par un travail tenace de deux années, essayer de regagner la confiance de l'Opposition de gauche qu'il a totalement perdue.

4) Vous dites qu'il faut juger les camarades sur la base des questions politiques. Vous donnez ici – comme beaucoup d'autres d'ailleurs – à une règle juste une interprétation abstraite, inconsistante et même fausse. On accepte – même Paz – à la légère les idées générales en tant qu'elles n'obligent pas à grand chose. Mais on agit en sens contraire en tant qu'on est engagé personnellement. Cela signifie que toute la mentalité n'est pas transformée par les idées générales qu'on reconnaît officiellement.
Prenons le même exemple : Mill. Ses lettres d'Espagne étaient un scandale inouï pour l'Opposition de gauche. J'espère, c'était bien une question politique. Je ne lui ai pas mâché mon opinion là-dessus. Peut-être aurait-il fallu le désavouer ouvertement ! Mais on avait aussi le droit de se dire : nos cadres sont jeunes, pas éduqués, il faut être un peu plus patient. Mais cela suppose au moins une bonne volonté, le dévouement profond à la tendance, la capacité d'apprendre, d'écouter attentivement les autres. Et que fait Mill ? Il n'a jamais formulé son but. Mais il mène à l'intérieur la « lutte infatigable ». Qu'est-ce qu'il veut ? Quelles sont ses « idées politiques » ? Ce qui le caractérise, lui Mill, Landau – comme beaucoup d'autres -, ce ne sont pas des idées précises, « justes ou fausses », mais le manque absolu de rapport entre son activité véritable et les « idées politiques » qu'il prétend reconnaître.
Voilà où est le vrai malheur. Ce malheur est organique. Ce qui caractérise une couche assez large d'éléments déracinés, sans attache étroite, c'est le milieu sans éducation révolutionnaire et c'est une certaine facilité de manipuler des lieux communs sous le nom d'idées politiques.

5 )Prenez maintenant la composition du Secrétariat :
a) Mill dont j'ai caractérisé plus haut l'attitude.
b) Myrtos, qui est en contradiction totale avec l'organisation grecque, soutient Mill et veut même et veut même le transformer en [***] espagnol.
c) Souzo qui « ne se solidarise pas » avec le cabotinage de Mill, mais qui le tolère.
d) Frank qui, étant absorbé par d'autres choses, s'occupe bien peu du secrétariat.

C'est une situation assez malheureuse. Dans l'état présent le Secrétariat, « comme tel », est devenu l'institution de décomposition.
Pour les mêmes raisons que Mill dresse le groupe juif contre la section française, il est forcé de dresser la section espagnole contre les sections française, allemande, russe. Il reproduit tout ce qu'à fait Naville sans avouer ouvertement ses buts et ses desseins. Il profite du passage d'un Schachtman ou d'un Go[Gourget ?] pour envenimer l'atmosphère interne. Les demi-mesures ne sont plus valables. Les formules de Ponce-Pilate « je ne me solidarise pas », ne sont pas suffisantes. Il faut créer une situation nette. Si le Secrétariat n'est pas capable de se sauver lui-même, il faut que les sections interviennent.