1973

Kamata Satoshi

Toyota, l'usine du désespoir

Journal d'un ouvrier saisonnier
Chapitre 7 : Je reviens chez Toyota (Avril-mai 1973)
Que sont devenus les saisonniers ?

1973




Mercredi 28 mars. – Hirosaki.

La neige tombe depuis ce matin. Vers midi, alors que je vais à la recherche de la maison de Kudô, elle se met à tomber plus fort : je la sens qui s'accroche à mes cheveux. Je me mets à tousser. Je continue à marcher en suçant des pastilles que m'a données un ami. J'ai l'impression d'être passé par là une ou deux fois quand j'étais petit : c'est un chemin tout en tournants. Je me suis renseigné auprès d'un écolier qui passait par là, mais, comme je suis allé trop loin, il m'a fallu demander une seconde fois à un passant. C'est une petite maison un peu éloignée de la route, tout y est silencieux.

La maman, une personne assez forte, est venue m'ouvrir. Elle mâchonnait encore quelque chose, car elle prenait sans doute son petit déjeuner malgré l'heure tardive. Kudô est sorti tout de suite. Il avait la pâleur d'un malade, mais il m'apparut changé : il était plus décontracté. Je repense aux traits tirés qu'il avait lorsque nous étions ensemble : y' a pas de doute, à ce moment-là, il avait piteuse mine.

Il est venu dans l'entrée. Sa mère est allée aussitôt chercher son manteau pour l'en couvrir. « On va faire un tour », lui dis-je. Je pensais aller quelque part avec lui pour causer, mais sa mère me coupa la parole en disant d'un air gêné : « Mais il vient de se lever... et maintenant il doit aller à l'hôpital. » Elle lui avait apporté son manteau non pas pour sortir, mais pour qu'il n'attrape pas froid en parlant. Il vivait donc dans cette ambiance, avec une mère qui le couvait. J'ai su aussi qu'elle l'accompagnait pour aller à l'hôpital qui se trouvait à vingt minutes à pied. Depuis qu'il avait quitté Toyota, sa vie se passait à dormir et se reposer.

Il ne faisait que répéter en regardant sa mère : « J'ai eu de la chance ; lui aussi, il est de Hirosaki. » Et sa mère ajoutait : «Merci beaucoup d'avoir pris soin de lui. » Elle disait ça avec l'accent que son fils avait pour dire : « Que c'est pénible comme travail ! » Je m'en souviens encore. J'avais l'impression que poursuivre la conversation nous aurait amenés à parler encore de sa maladie, c'est pourquoi j'ai fermé moi-même la porte. Dehors, la neige avait redoublé d'intensité.


Lundi 9 avril. – Tokushima.

Sitôt descendu du taxi, je me suis trouvé dans un endroit plein de poussière où, sur des rizières saccages, étaient construits pêle-mêle des maisons individuelles, des bâtiments d'habitation et des petits ateliers. Un endroit tout à fait semblable à ce qu'on peut voir à Tokyo dans les bas-quartiers du Kôtoku où sont mêlés les petits ateliers et les rizières. Une antenne radio de la NHK perçait littéralement le ciel et donnait une impression étrange. La maison d'Ota, que j'avais laissé sur son lit de malade à l'hôpital, était un appartement situé dans un bâtiment tout en longueur. Il y en avait deux l'un à côté de l'autre. Mais il n'y avait personne : la porte était fermée avec un cadenas.

D'après un voisin, n'habitaient là que les parents et un jeune frère qui allait encore à l'école, mais aujourd'hui, exceptionnellement, ils étaient absents. Comme je ne savais plus quoi faire, la même personne, se souvenant soudain qu'il avait une jeune sœur récemment mariée qui habitait pas loin, m'expliqua comment y aller.

À cinq ou six minutes à pied, devant deux maisons donnant sur une rizière, se tenait une jeune femme qui berçait un enfant dans ses bras. C'était la jeune sœur d'Ota, elle lui ressemblait un peu. « Nous n'avons aucune nouvelle de lui », dit-elle sur un ton peu rassuré. Elle me dit aussi que le mois dernier ils avaient reçu un télégramme de chez Toyota, demandant si par hasard il n'était pas rentré. Après sa sortie de l'hôpital il a quitté Toyota et le foyer, en disant qu'il partait pour Nagoya, mais depuis, plus de nouvelles. Sa famille a su qu'il était entré à l'hôpital parce qu'il a demandé qu'on lui renvoie l'argent qu'il avait envoyé. Quand j'étais allé lui rendre visite, il m'avait bien dit qu'il n'avait pas envie de l'avouer à sa famille, mais il a dû être gêné au point de vue argent.

C'est donc l'adresse de ses parents qu'il m'avait donnée ; je trouvais bizarre que sa jeune sœur pourtant mariée soit ainsi au courant de tout. Et sa propre famille, où habitait-elle ? Je le demandai à sa jeune sœur, mais, visiblement gênée, elle me répondit seulement : « Sa femme est rentrée chez ses parents. »


Vendredi 20 avril. – Toyota.

En lisant le journal dans un café, je tombe sur cet article : « Un camion fou... en pleine ville de Toyota, soudain, le volant ne répond plus. » Le 19 au matin, vers 11 h 45, sur la route nationale 248, dans le quartier Hôei de la ville, un camion Toyota d'une entreprise de transports de voitures, conduit par M. Katô (vingt ans), franchissant la ligne jaune, est entré en collision avec une voiture de tourisme. Le camion a franchi le trottoir, passé à travers la clôture en parpaings, est entré en collision avec une voiture qui était stationnée sur un terrain vague et s'est arrêté contre la boutique d'un marchand de literie. La voiture de tourisme a subi de gros dommages et une partie du mur de la boutique a été détruit, mais heureusement aucun piéton ne passait par là et le conducteur est sain et sauf. Le lieu de l'accident se trouve à 500 mètres environ de l'usine principale Toyota et la route fait une légère courbe à cet endroit. Le camion était en cours de livraison et n'avait pas de remorque.

La police est en train de faire une enquête, mais d'après le jeune conducteur, au moment où il s'apprêtait à prendre le virage, le volant n'a pas répondu et il n'a pas eu le temps de freiner. Les boulons qui devaient maintenir reliés l'arbre du volant et la direction du train avant manquaient, ce qui expliquerait la cause de l'accident. Cependant, comme la trace des écrous demeure, la police pense que les écrous non bloqués ont dû sauter dans un cahot et elle est en train d'interroger les responsables de l'usine. Toyota, de son côté, fait aussi son enquête (Journal Chûnichi).

Cet accident est la conséquence normale de la politique actuelle de Toyota, qui préfère la production à la sécurité... et je revois comme si c'était hier tous ces ouvriers assujettis au travail à la chaîne.

Vers 8 heures du soir je donne un coup de fil au foyer du Gros Buisson no 3. Hamada est toujours là : je m'annonce et il paraît tout surpris d'entendre ma voix. On se donne rendez-vous au café en face du foyer. Je saute dans un taxi, j'arrive : il est déjà là, dehors, à m'attendre. Toujours le même il me dit avec un beau sourire : « Je croyais que tu me téléphonais d'Aomori ! »

Après avoir bu une bière au comptoir, je suis monté dans sa chambre. Les photos de pin-up que Kudô avait collées au mur étaient toujours là. Dans la chambre voisine, à la place de Miyamoto qui avait changé de foyer, il y avait deux temporaires originaires d'Okinawa [1] qui travaillaient sur la chaîne d'assemblage de l'usine principale. Dans l'atelier d'Hamada aussi, un gars d'Okinawa est arrivé. C'est vrai, je m'en souviens maintenant, quand on est revenu en car de la séance récréative au théâtre de Nagoya, il y avait un gars du service du personnel qui nous accompagnait : c'est lui qui nous disait que le lendemain il s'en allait à Okinawa pour recruter du personnel ; même qu'on se disait alors les uns aux autres qu'un déplacement à Okinawa ça revenait à 70 000 yens et que là-bas Nissan était déjà fort bien implanté.

Le gars qui est arrivé après moi et qui habite maintenant avec Hamada est un célibataire de trente-cinq ans, qui vient de Kumamoto. Il était soi-disant peintre en bâtiment, mais, pour employer une expression de Hamada, il est « instable comme le vent ». Ce soir-là, travaillant de nuit, il n'était pas là ; son lit était tout défait, à côté de son oreiller étaient alignées des bouteilles vides de whisky à bon marché et des bouteilles de lait, et un numéro de novembre 1970 du Reader's Digest traînait par terre. Hamada m'a dit en riant que c'est un gars qui ne s'en fait pas : il ne l'a jamais vu faire le ménage ou la lessive.

Il travaille aux fours électriques de l'atelier de fonderie et sitôt arrivé il s'est fait brûler. En plein travail, de la fonte en fusion a pénétré dans son gant et l'a brûlé au pouce de la main droite et la cicatrice n'est même pas encore refermée. Malgré ça, ça n'a pas été reconnu comme accident du travail : le jour suivant, un vendredi, il a manqué le boulot, s'est reposé le samedi et le dimanche, mais il a recommencé le travail le lundi comme si de rien n'était.

Hamada m'a fait voir une photo qu'il a sortie de la poche de son blouson. On y voyait sa femme assise sur l'herbe avec ses deux enfants tout souriants accroupis à ses côtés, un garçon qui vient d'entrer à l'école primaire et une petit fille plus jeune. Il me dit : « C'est une photo prise lors d'une sortie dans la nature. » Je lui dis que ses enfants semblent bien grands pour leur âge, et il me répond avec un petit air de fierté : « On n'est pourtant pas bien grands, nous les parents, mais j'sais pas pourquoi, ce sont de beaux gosses ! »

Le 25 de ce mois il termine son contrat. Il a déjà expédié une grosse valise où il a mis quelques souvenirs. Le 26 au matin, sitôt le travail de nuit terminé, de retour au foyer, il n'aura plus qu'à rassembler ses dernières affaires et à les mettre dans sa valise ; puis il compte passer la journée avec son jeune frère qui habite le foyer voisin avant de prendre l'express dans la soirée. Le soir suivant il sera chez lui. Son regard indique qu'il s'y voit déjà. On le sent dévoré par l'impatience.


Samedi 21 avril. – « Travail au noir » [2].

Le matin, je suis allé accompagner Hamada jusqu'à l'arrêt d'autobus. Sur le trottoir devant la porte du foyer, appuyé contre le mur, ses bottes de travail à côté de lui, un gars d'une cinquantaine d'années était affalé. Hamada lui adresse la parole en disant : « Aujourd'hui aussi tu as bossé ? », mais il ne répond pas. Élevant la voix il lui redit la même chose et le vieux, ouvrant à demi les yeux et reconnaissant Hamada, fait oui de la tête. « il y va le vieux ! », souligne Hamada.

Il paraît que les saisonniers sont assez nombreux à aller travailler en plus les samedis et les dimanches. Hamada avait déjà travaillé avec ce gars-là. Il avait fait le manœuvre pour un sous-traitant qui travaille pour l'usine de Tsutsumi. Il s'agissait d'aider un ouvrier de cette entreprise qui réparait des canalisations : le gars était en haut de l'échelle et lui en bas pour la tenir et lui passer les outils qu'il demandait. « C'était pas passionnant comme travail et j'étais payé 2 800 yens par jour, c'était pas l'idéal ! » Tout en disant que si Toyota venait à le savoir, il se ferait engueuler, il travaillait néanmoins avec sur le dos la veste fournie par l'entreprise.

Nombreux aussi sont les titulaires qui font du travail noir. Comme au bout de dix ans il leur faut quitter les logements que leur loue l'entreprise, ils font l'impossible pour se construire leur maison. Au mois de mars, un chef d'équipe d'une usine Toyota qui travaillait en plus comme terrassier est mort dans un accident de travail. Des gars que j'ai connus quand j'étais chez Toyota travaillaient, dit-on, dans une entreprise de livraison de voitures. Comme ils étaient payés pour le transport aller, mais non pour le retour, quand ils s'en allaient vers la région de Tokyo, ils changeaient de voiture au relais de Shimizu et revenaient sur Nagoya. Mais les ouvriers qui travaillent à la chaîne, il ne doit pas y en avoir beaucoup à pouvoir faire ça.


Dimanche 22 avril. – Devenir cuisinier...

Il pleut. Je voulais rencontrer Takéda avec qui j'ai travaillé. Qu'est-il devenu, lui, qui après le travail, quand on rentrait ensemble, se plaignait en disant : « il faudrait bien que je me décide à arrêter » ? Il habitait un bâtiment construit pour les ouvriers, non loin de la route qui conduisait de l'usine au foyer. En consultant les noms affichés sur les portes, j'ai vu qu'il habitait encore là. J'avais beau frapper, pas de réponse ; je tourne la poignée et la porte s'ouvre. Dans l'entrée, trois ou quatre paires de chaussures de montagne prenaient toute la place, plus moyen d'y mettre un pied. Au fond de la pièce de quatre nattes et demie, il était là couché sur un matelas étalé à terre. Il venait de s'endormir après une nuit de travail. Je l'ai secoué tout doucement, il a ouvert les yeux, les a refermés, puis, tout surpris, il s'est redressé.

je lui explique que je suis revenu pour faire une enquête, il me répond avec son accent habituel, tout en clignant des paupières : « Ça alors, si je pouvais me douter de ça !... Moi, je compte empocher le bonus d'été et après j'arrête », dit-il comme s'il se parlait à lui-même. Il avait pensé arrêter en avril pour entrer dans une école de cuisinier à Kyoto, mais, ses papiers n'arrivant pas, il s'est décidé de s'arrêter seulement en été, après le bonus.

Je lui dis qu'à Tokyo aussi il y a des écoles de cuisine, mais comme je m'y attendais il me répond qu'il n'aime pas Tokyo. Il veut apprendre la cuisine occidentale et ensuite avoir son propre restaurant. Il possède un petit terrain à côté de Shizuoka qu'il pense vendre et avec l'argent il compte construire un petit restaurant [3]. Les murs de sa chambre sont décorés avec des photos de montagne et sur une étagère on peut voir des livres d'alpinisme. Tout en admirant les photos, je l'imagine derrière son comptoir ceint d'un tablier blanc et coiffé du chapeau de cuisinier. Lui-même n'est pas très bavard, mais, s'il arrive à trouver une femme accueillante avec qui il s'entende bien, j'ai l'impression qu'il réussira.

Je voudrais bien savoir à combien s'élève le nombre d'ouvriers qui sont entrés chez Toyota et qui, désespérés, ont donné leur compte. Il n'y a guère que la direction du personnel de l'usine qui pourrait fournir le chiffre exact. Pourtant, il y a peut-être un autre moyen de le savoir. D'après le journal Toyota, il y a eu, au printemps 1972, 3 200 jeunes qui ont été embauchés. En novembre de l'année précédente, il y avait 40 918 employés en tout. Un an après, en novembre 1972, il y avait 41 256 employés. Donc, en un an, malgré l'apport de 3 200 nouveaux, le nombre total des employés n'a augmenté que de 338. Cela fait donc en gros 3 000 personnes qui ont abandonné. En plus, sur 3 000 apprentis qui sont embauchés chaque année sans avoir la qualification de titulaires, 500 seulement sont titularisés. Autrement dit, 2 500 d'entre eux quittent l'usine dans les six mois. Il y a en plus 2 000 saisonniers au moins qui sont embauchés : dans mon atelier 30 % seulement d'entre eux réussissaient à rester ; même si on estime ce pourcentage à 50 % pour l'ensemble de l'usine, ça fait malgré tout un millier qui donnent leur compte. Il y a aussi les élèves de l'école professionnelle dont pas mal quittent l'entreprise. Si on fait le total, on arrive au chiffre d'environ 7 000 ouvriers par an qui, déçus, quittent Toyota.

Cela veut dire qu'en fonction de la production actuelle, la direction du personnel de Toyota se voit obligée de recruter plus de 7 000 ouvriers par an.

En discutant avec des gars de chez Toyota, j'ai souvent entendu raconter l'histoire d'ouvriers qui se sont suicidés en se jetant du haut d'une machine ou bien du toit du foyer. Ceux qui m'ont raconté ça me disaient que bizarrement ces faits-là n'étaient pas racontés dans le journal. Dans un numéro d'une revue de Centre de recherches et d'analyse du capitalisme des monopoles il y a un article qui affirme qu'en 1965 il y a eu chez Toyota 40 cas de maladies mentales et 10 suicides.

Qu'un nombre aussi important d'ouvriers abandonnent, ça indique bien combien s'accumulent dans les ateliers les contradictions et les insatisfactions sans qu'il y ait aucun espoir de solution en vue.

Face à cela la direction du personnel a bien pris quelques mesures pour essayer de motiver le désir de promotion des ouvriers : système des « déclarations personnelles », respect des qualifications, mise en place d'un système de rotation des techniciens, découverte et progrès des capacités de chacun. En fait, ce n'est qu'une réorganisation du « management » [4], tout vient d'en haut, ça ne résout absolument pas le problème de l'aliénation ressentie par les ouvriers.

Le syndicat, abandonnant tout ce qui touche aux problèmes du travail, se met à clamer les bienfaits de l'augmentation des heures de loisirs. Mais ce genre de politique, ça fait belle lurette que les ouvriers n'en attendent et n'en espèrent plus rien.

En trois mois, vingt-cinq revendications seulement ont été portées au syndicat ! Ce simple chiffre est tout à fait clair. Dans un mensuel du syndicat Toyota (no d'avril 1973), il y a un reportage sur la production automobile aux USA. D'après cet article, à l'usine General Motors de Rosetown, célèbre pour la « révolte des robots », il y a eu 2 000 revendications portées au syndicat et, à l'usine de St. Louis, pour 11 000 syndiqués, il y en a eu 12 000. Et l'auteur de l'article, un permanent syndical, d'ajouter : « En voyant cela, j'ai pensé que franchement les ouvriers de l'automobile chez nous, au Japon, travaillent infiniment mieux que ces gars-là. »


Lundi 23 avril. – Maladie professionnelle non reconnue.

Conduit par un ouvrier je vais rendre visite à un gars nommé Onoé Kisaburo. Tout en travaillant encore chez Toyota, il continue de lutter depuis quatre ans pour faire reconnaître sa maladie professionnelle. Je le trouve endormi les pieds sous le kotatsu, dans la pièce de six nattes dont il est locataire : il n'a pas du tout le type du militant actif. Au début, il parle tout doucement comme s'il n'avait pas de voix et il me dessine un plan de l'atelier où il travaille : sa main tremble, les traits sont tout tordus et les lettres difficiles à lire. Tout en parlant, sous l'effet de l'indignation sans doute, sa voix devient ferme et claire et de temps en temps apparaît ce réalisme mêlé d'humour qui est le propre des ouvriers qui ont longuement travaillé en atelier.

Il est entré chez Toyota en mai 1967, à l'âge de trente-cinq ans, et a été envoyé à l'atelier des presses de l'usine de Motomachi. Il avait donné son compte de chez une filiale de Toyota qui fabriquait des châssis et était entré à l'usine mère parce que ça lui était plus pratique pour aller au boulot et en revenir. Pendant un an et trois mois, jusqu'à sa titularisation, son travail était le suivant : il lui fallait marcher à reculons avec un autre copain pour transporter et empiler les toits en tôle des voitures qui venaient des presses transportées sur une chaîne. Les toits des « Crown » ou des « Corona » font à peu près 15 kilos chacun et il y en avait 260 à l'heure qui défilaient. Mis à part les moments où, profitant d'une pièce ratée, ils pouvaient souffler un peu, ils faisaient ce travail du matin au soir et du soir au matin : soulever le toit de 15 kg, le transporter à reculons et l'empiler sur le tas. Onoé était le seul à avoir fait ce travail pendant plus d'un an : sur les trois copains qui travaillaient avec lui, l'un manquait souvent le travail, l'autre avait demandé à changer d'atelier et le troisième avait quitté l'usine.

Un mois avant d'être titularisé, on l'a mis sur une presse pour faire les toits de voiture. Si on lui a donné ce poste, qui ne demande pas de compétence particulière, c'est que, à ce moment-là, il n'y avait personne pour faire ce travail. C'était beaucoup plus facile qu'avant. Il était chargé de la presse no  2 et, entre la presse no  1 et la sienne, il y avait deux ouvriers qui transportaient les tôles, mais bientôt ils furent remplacés par une machine automatique. Cette machine, saisissant les toits qui avaient été mis en forme par la presse no  1, les élevait en l'air et les faisait glisser sur le tapis roulant qui se trouvait juste devant lui. Il me disait : « Valait mieux pas s'approcher, c'était très dangereux : c'est que les toits se baladaient en oscillant de haut en bas. Y a des trucs qu'un homme peut faire, mais que la machine ne peut pas. »

Malgré tout, à cette époque il était plein de santé, fort comme un Turc et il produisait 260 tôles à l'heure, soit plus de 2 500 par jour. Il en faisait 260 de plus que le gars du deuxième poste. C'était un peu son titre de gloire.

9 mai 1969 : sa machine, depuis la veille, marche mal : à haute vitesse il se produit des distorsions. On lui demande donc d'y aller tout doucement. Il réduit alors la vitesse ce jour-là. Mais la presse n 1 continue à la même vitesse qu'avant, et lui il n'arrive à faire qu'une tôle sur trois. Il lui faut donc ranger à la main ce qui arrive en trop. Pour prendre ces tôles de 20 kg, il doit dépenser une énergie précieuse dans une très mauvaise position : il le fait pendant six heures et, vers 15 h 30, il ressent une vive douleur qui le fait se plier en deux : ça part de l'épaule droite et du dos et ça lui monte jusqu'au cerveau.

Le lendemain et pendant deux ou trois jours, bien que son bras droit ne réponde plus, il se présente au travail (c'est une habitude chez Toyota de faire travailler les gars qui sont blessés) et on lui donne divers nettoyages à faire. Le 13 du même mois, au soir, on lui ordonne de travailler sur une presse qui fait les capots des « Corona », pièces plus petites que les toits.

Mais il a toujours mal au bras et à l'épaule droite. Comme il n'arrive pas à faire ce travail, il demande à son contremaître de changer, mais celui-ci refuse en disant : « Les démangeaisons, les petites douleurs, moi je connais pas ! » Il quitte l'atelier avant l'heure ce jour-là. Il se rend chez un dentiste des environs vers 11 heures du soir, et malgré l'heure tardive il se fait enlever une molaire. Il avait mal à la tête et il pensait que c'était à cause de sa dent gâtée. Le dentiste a refusé d'abord en disant qu'elle n'est pas si mauvaise que ça, mais comme il insiste il lui enlève quand même.

« Pour aller chez le dentiste, il faut prendre une journée entière et faire la queue à partir de 3 heures du matin, alors, une fois qu'on est sur le fauteuil on n'a pas envie de reprendre la file et on demande au dentiste d'enlever la dent malade. » C'est que, pour une ville de 200 000 habitants comme Toyota, les dentistes (et les médecins, c'est pareil) sont insuffisants et il y a toujours la queue devant leur porte.

Il va de soi qu'une fois sa dent enlevée, son mal de tête n'a pas disparu pour autant et son bras droit est toujours paralysé. Il a manqué néanmoins deux ou trois jours, mais ne pouvant guère se reposer plus longtemps, il reprend le travail en se servant de sa main gauche. Comme il est clair que c'est un accident du travail il demande au chef d'atelier une reconnaissance en bonne et due forme, mais il reçoit la réponse suivante : « Tu peux aller travailler ailleurs... »

À l'époque battait son plein une campagne de sécurité intitulée « les cinq millions d'heures », et les chefs d'atelier ou contremaîtres étaient particulièrement sensibles aux accidents de travail qui pouvaient se produire dans leurs ateliers respectifs ; s'il s'en produisait un, ils s'arrangeaient pour ne pas le publier.

En plus, on lui a objecté que les règlements de l'entreprise prévoient trois jours pour faire la déclaration.

À la fin du mois de mai, Onoé prend deux semaines de congé-maladie, mais comme le contremaître l'a prévenu en disant : « Attention à toi, débrouille-toi comme tu veux, mais si tu ne produis pas un certificat médical, tu seras mis à la porte », il se fait faire un certificat pour « fatigue nerveuse ». L'entreprise, considérant cela comme preuve, persiste à lui refuser la reconnaissance de sa maladie professionnelle.

Même pendant ce congé-maladie il a toujours mal à la tête et n'arrive pas à dormir. « J'arrivais pas à tenir mes baguettes pour manger mon riz. J'arrivais pas non plus à supporter le courant d'air, qu'il vienne du dehors ou d'un ventilateur. » Sa maladie continue, en somme. Il reprend pourtant le travail, mais après deux ou trois jours il rentre à Sendai, sa ville natale, pour prendre une convalescence. Il s'y fait soigner, mais ça traîne en longueur et en désespoir de cause il se rend pour une consultation à l'Office départemental du travail qui lui conseille de faire une demande de reconnaissance d'« accident de travail ». Il se fait faire alors un certificat médical attestant une « atteinte des membres supérieurs causée directement par le travail » et il envoie son bulletin à l'Office départemental du travail d'Okazaki (dont dépend Toyota) avec la demande pour faire reconnaître sa maladie.

L'attitude de la direction de Toyota est la suivante : on rassemble les copains qui travaillaient avec Onoé et on leur ferme le bec en disant : « Vous n'aurez qu'à dire que vous avez oublié tout ce qui le concerne ; la vitesse de la presse no  2 n'a pas été réduite ! » De même, quand l'inspecteur du travail vient pour vérifier, il se contente d'écouter les explications de la direction et repart comme ça, avec dans son dossier une photo, procurée par l'entreprise, d'une nouvelle machine automatique qui a remplacé entre-temps la fameuse presse no  2.

Au mois de mars 1971, l'Office du travail d'Okazaki donne sa réponse : « Même si on considère que la victime avait des fardeaux assez importants à soulever, on ne peut pas dire que l'atelier de l'intéressé exige un travail aussi pénible : il est donc difficile de reconnaître cette maladie comme accident du travail. Nous la déclarons donc comme maladie ayant des causes extérieures au travail proprement dit. »

Pendant tout ce temps l'attitude du syndicat est la suivante : « Nous, on ne sait rien, va te faire examiner par le directeur de l'infirmerie. » Quand à ce dernier, il déclare : « Je n'ai rien à dire après ce qui a été décidé par l'entreprise. »

Après un long arrêt de maladie d'un an et sept mois, Onoé reprend son travail au mois de janvier 1971. Dans son atelier, il ne reste plus que quatre ou cinq copains sur les vingt qu'il y avait avant, tous les autres ont donné leur compte. Avant de tomber malade, au repos de midi, à quatre ou cinq copains ils avaient pris l'habitude de sortir l'échiquier et de s'amuser aux échecs ensemble, mais après sa maladie il n'a plus la force de se concentrer et ne peut donc plus jouer. Mais le plus embêtant, c'est que les copains eux-mêmes l'évitent. Quand ils discutent ensemble et qu'un chef vient à passer par là, ils se dispersent aussitôt. C'est que s'ils sont pris à être bons copains avec Onoé, on va les traiter de communistes.

Ce qui lui est pénible aussi c'est son travail : lui qui a encore bonne mine et un corps robuste, on le regarde comme un pauvre type tout juste bon à faire du balayage. Il a mal à la tête, ses mains ne répondent plus comme avant, il ne peut plus faire un travail normal et sa maladie n'est même pas reconnue. Il a pensé mourir plusieurs fois. Il a eu envie de se suicider : dans cet état d'esprit il a même brûlé ses documents et son journal de l'époque.

Au mois de mai 1971, il porte plainte de nouveau à l'inspection du travail. Cela fait deux ans depuis et aucune décision n'est encore intervenue. Et malgré tout ça, il n'est devenu ni un agitateur ni un militant de quoi que ce soit ; il reste un travailleur tout simple qui se rend chaque jour à l'usine.

« Ah ! j'aimerais bien que les ouvriers de Toyota me soutiennent un peu ! Ils ne font que me répéter : « Allez Onoé, tu les auras ! », mais à quoi ça avance ? » Voilà ce qu'il dit, mais, malgré son accident de travail et en pensant à ces nombreux copains qui préfèrent s'en aller sans rien dire, lui, il veut aller jusqu'au bout.

« Normalement, j'aurais dû abandonner, mais seulement voilà... je suis un peu con, moi ! » dit-il avec un sourire tranquille.


Mardi 24 avril. – Ceux qui m'ont succédé.

J'ai rencontré un ouvrier de mon ancien atelier. J'avais l'intention tout d'abord de lui dire clairement que j'étais revenu chez Toyota pour faire une enquête. Mais devant son caractère ouvert et son sourire sympathique, avec sa manière de me prendre pour un temporaire : « T'es venu rencontrer les copains ou tu as déjà recommencé le boulot ? », je n'ai pas voulu dire non et ainsi l'étonner inutilement. C'est moi au contraire qui étais surpris par son accueil. Je me demandais pourtant quelle serait sa réaction, allait-il se méfier et ne plus ouvrir la bouche ou bien m'ouvrir son cœur en me révélant encore plus franchement toutes ses insatisfactions ? Finalement j'ai choisi de ne pas dire la vérité et je lui ai répondu que je travaillais à Tokyo comme libraire et que j'étais venu en déplacement ; sur ce nous nous sommes mis à discuter.

Après mon départ, le temporaire de trente-cinq ans venu de Kobé qui devait me remplacer a lui aussi quitté, et c'est le sous-chef d'équipe qui a pris ma place. Peu après, un temporaire venant du Hokkaïdô, âgé d'une vingtaine d'années, est arrivé, mais il n'a pas continué. Ensuite est venu un jeune du Kyushu. À ce moment-là aussi, ils n'étaient pas assez nombreux et il n'y avait personne pour faire le remplaçant. Vers 10 heures la chaîne s'est arrêtée pour un arrêt-pipi de cinq minutes, mais le gars est allé au vestiaire, s'est changé et a disparu. Après lui, il y a eu un autre temporaire du Kyushu, mais aujourd'hui il n'est pas venu travailler. Finalement c'est un titulaire qui est venu et à partir de maintenant ils vont continuer comme ça, me dit-il.

Je pense que c'est pas étonnant : quand je suis entré, la chaîne mettait six secondes de plus et, pour m'habituer complètement, il m'a fallu près de deux mois. Alors, avec la chaîne qui tourne maintenant à une minute quatorze secondes, si un nouveau arrive, n'ayant aucune expérience de ce genre de travail, y' a pas à s'étonner qu'il échoue.

Avant que j'arrête moi-même, les deux apprentis qui sont venus ont quitté. Maintenant, il y a encore un nouveau, me dit-il. C'est un vrai carnage ! Dans la mesure où il n'y a aucune opposition sur place, tout retombe sur les titulaires qui restent. À partir du mois prochain, ils vont devoir travailler à deux postes ensemble. La production actuelle est de 1 000 boîtes par jour. Cela fait donc une augmentation de 250 par rapport au moment où je suis arrivé, soit 25 %.

Et le gars d'ajouter : « Pendant deux mois on devrait tous refuser les heures supplémentaires : dès lors on aurait moins d'argent, les ateliers se voyaient exploités à fond à cause de leur passivité, qui ne pouvaient rien dire et ne travaillaient plus que pour assurer leur subsistance. Après avoir quitté Toyota, il a fait le manœuvre par-ci par-là et a passé sa vie à changer de boîtes. Un de ses copains a même fait du travail au jour le jour. Les chefs appellent ceux qui arrêtent des « déserteurs », et les déserteurs traitent ceux qui restent de « crétins ». Mais à travers tout ça, l'entreprise Toyota, et elle seule, se développant toujours davantage, arrive à la première place pour le profit.

Le jeune qui avait un peu bu bredouilla : « Chez Toyota, tout est méchamment organisé ! Sachant d'avance tout ce qui peut se produire, la boîte prend toujours les devants pour nous empêcher d'agir. » Et Daté d'ajouter : « Ils combinent toutes sortes de pièges pour nous « violer » [5]. Pourtant, moi qui ai arrêté de moi-même, qui déteste Toyota, quand il me faut acheter une voiture, c'est Toyota que je choisis. »

Le jeune, revenant des toilettes, se met à dire subitement : « J'ai appris à l'école qu'on est dans la période dite moderne, mais, quand on arrive chez Toyota, c'est comme si on retrouvait la période féodale. » Daté et moi, on avait la même impression. Ou bien encore on pourrait comparer ça au système impérial, caractérisé par l'irresponsabilité. C'est le chef d'équipe qui dit : « Ce que je vous dis là, c'est un ordre venu d'en haut. » Le contremaître : « C'est un ordre venu d'en haut que je vous transmets. » Le chef d'atelier dit de même, le chef de division aussi. Et les ouvriers, annihilés par le système, abandonnent toute lutte.

Il y a deux ou trois jours, j'ai rencontré une jeune fille des bureaux que m'a présenté Daté. Sortie d'un lycée, elle a sept ans d'ancienneté chez Toyota, mais ça lui est difficile maintenant de rester plus longtemps. Je lui demande des documents dont j'ai besoin, mais elle refuse net. Elle me demande : «Pourquoi critiquer spécialement Toyota ; est-ce qu'il n'y a pas pire dans le genre ? » Pourtant, elle aussi, elle est mécontente de Toyota : si elle se marie, elle ne pourra plus continuer son travail. Ça ne fait pas partie des règlements, mais toutes le font.

J'ai entendu dire qu'un instituteur avait mis en garde ses élèves de la façon suivante lors d'un examen : « Si on vous demande : est-ce qu'une fois mariée, vous désirez continuer à travailler ? ne levez pas la main. » Chez Toyota, donner son compte au moment du mariage est bel et bien passé dans les mœurs. La moyenne d'âge des employées est de vingt-et-un ans quatre mois. Cette moyenne indique bien que les jeunes filles quittent la compagnie trois ans après être sorties de l'école.

Dans la revue syndicale Vingt ans d'histoire, il y a un article à ce sujet : « La direction a demandé aux femmes mariées de bien vouloir comprendre ce qui suit : des employés nous ont demandé avec insistance d'embaucher des femmes, mais c'est impossible de répondre à une telle attente, le nombre d'emplois étant très limité. Nous pensons aussi qu'il est difficile d'allier un emploi et le travail d'une femme à la maison, et d'autre part il faut donner leur chance aux plus jeunes. » Réaction du syndicat : « Il y a eu une forte opposition à ce point de vue lors de la réunion du comité exécutif, mais il faut bien reconnaître que le problème est très délicat. Nous jugeons qu'il n'y a pas de solution au plan des principes ; néanmoins nous acceptons de refléter le point de vue des intéressés par une négociation. Nous avons réussi à faire valoir nos droits en obtenant un cadeau d'adieu pour les femmes qui se marient et quittent l'entreprise. »

Cet article date de 1957 : cette manière de faire ne date donc pas d'aujourd'hui !

Jeudi 26 avril. – La chaîne assassine...

Grâce à Daté, j'ai pu rencontrer Enomoto. Il est entré en 1966 chez Toyota et n'est devenu titulaire qu'au bout de deux ans. Ça allait de soi à l'époque. À l'atelier des moteurs de Motomachi, où il était au début, l'équipe comprenait 29 ouvriers et 5 responsables : en un an 35 types au total sont partis, ça montre bien la densité de travail qu'on leur demandait. Actuellement, il est à l'assemblage des moteurs de l'usine de Kamigo : il y a deux chaînes et le rythme de production est de trente-cinq secondes pour les moteurs de « Carola » et de vingt-neuf secondes pour ceux des « Celica ». Pour atteindre la production journalière, en dehors de la pause de midi où ils mangent en quinze minutes, ils travaillent sans arrêt sur la chaîne avec les chefs ! « J'arrive pas à le croire », lui dis-je, et il me répond en souriant : « C'est pas croyable, n'est-ce pas ? Dans les w.-c. il y a une inscription qui dit : la chaîne nous tuera ! » [6].

« Et vous travaillez tous sans rien dire ?

– Oui, tous en silence. »

Le travail de jour va de 8 heures du matin à 8 heures du soir, et le travail de nuit de 8 heures du soir à 8 heures du matin. Soit un travail en deux postes pour une journée complète ! Ils ont fait l'économie d'un poste. Les chefs rivalisent entre eux pour avoir de meilleures notes et pouvoir monter. Le chef d'atelier, le contremaître, les chefs d'équipe rivalisent aussi pour atteindre les normes et faire baisser les prix de revient. Et à cause de cette volonté de promotion des chefs, les ouvriers renoncent à la pause, ne se plaignent même pas et s'abstiennent de toute activité « douteuse ». Il leur faut en plus présenter des « bonnes idées » à tire-larigot. Si jamais ils vont à une réunion au-dehors ou participent à un groupe d'action jugé douteux, ils sont repérés par le service de sécurité de l'usine. Ils sont surveillés en permanence.

Ce sont en général les contremaîtres, les chefs ou sous-chefs d'équipe qui deviennent permanents syndicaux. Les délégués syndicaux d'atelier sont pris par roulement parmi les chers d'atelier. Les responsables syndicaux qui constituent le comité exécutif (qui, avec l'assemblée générale, a la rôle le plus important) sont en principe élus ; en fait, ils sont nommés par les chefs. Si quelqu'un veut se présenter aux élections, il est sûr d'être l'objet de toutes sortes de pressions. Et dans tous les ateliers c'est pareil. La même personne qui a la plus haute responsabilité dans un atelier est aussi chef du « management » (traité comme un cadre) et en même temps elle est le porte-parole du syndicat. Les trois postes les plus importants du syndicat Toyota, et la plupart des postes du comité exécutif, sont tenus par des chefs d'atelier ou des cadres (sortis de l'université).

Lors de l'élection du chef du comité exécutif du syndicat en septembre 1971, deux candidats se sont présentés : cela faisait longtemps que ça ne s'était pas produit. Le deuxième candidat ne faisait pas partie du comité et, bien sûr, il a été battu. Cependant l'année suivante, au printemps, le syndicat a modifié les lois électorales. Jusque-là, pour être candidat à l'un des trois postes les plus importants du comité, il suffisait d'être patronné par un responsable syndical. Maintenant il faut rassembler les signatures de soutien de plus de 50 membres du syndicat et, pour les élections au comité exécutif, la signature de 15 syndiqués appartenant à la même usine.

Ainsi la liberté de candidature est-elle considérablement réduite. On ne peut donc plus faire acte de candidature si on ne rassemble pas les noms de 50 personnes ayant le courage de s'opposer ouvertement à ces permanents syndicaux qui ne cessent de prôner la coopération avec la direction.

Et le jeune de conclure : « Il n'y a pas de doute, ils pensent à tout. Usés jusqu'à la corde, si on enlève les heures de sommeil, on n'a plus le temps de rien faire, on ne peut donc pas penser à « de mauvaises choses » ! Avec ça, le syndicat est tout ce qu'il y a de plus sûr, puisque les places sont prises par les cadres, vraiment c'est méchamment organisé leur truc ! »



Vendredi 27 avril. – Momotarô et les boulettes de sorgho [7].

J'ai rencontré M. Nakiri, un ouvrier qui était candidat à l'élection à la présidence du comité syndical et qui s'est fait battre. Il n'avait jamais fait partie d'une organisation jusque-là et n'avait aucune expérience de l'action. On peut considérer sa candidature comme une réaction toute personnelle pour réaliser un peu plus de justice.

Il habite dans un appartement minable, presque sans meubles. J'emprunte sa manière de parler : il en a eu marre de la manière de faire du syndicat et tout a commencé quand il est allé à une réunion électorale et que, sans complexe, il a demandé comment il fallait faire pour poser sa candidature. Il était absolument inconnu du syndicat, ce n'était pas un théoricien, il ne faisait partie d'aucune organisation et ne participait à aucune campagne électorale.

Malgré ça, quand on regarde les résultats, Umémura, le président actuel du comité exécutif, recueillit 23 900 voix et lui, Nakiri, rassembla quand même sur son nom 6 359 suffrages. Auparavant, les voix contre le vice-président et le secrétaire se montaient à 5 000 voix pour chacun. De même, à l'élection des membres du comité, ceux qui s'étaient présentés contre le comité d'alors avaient obtenu 4 500 voix.

On peut donc dire en gros que dans cette élection il y a eu 5 000 voix qui se sont portées sur le nom de Nakiri en signe d'opposition au comité actuel, comme auparavant ; les 1 000 voix supplémentaires lui ont été accordées en signe d'approbation devant son courage.

Cependant Nakiri déclare s'interroger sur le nombre exact des voix : « J'ai l'impression qu'il y en avait plus que ça pour moi », dit-il. Il avait entendu dire que l'ouverture des urnes se ferait à partir de minuit et il est allé avec un copain jusqu'au bureau du syndicat pour demander à assister au dépouillement, mais un dirigeant du syndicat lui a refusé l'entrée en lui disant : « Tu ne peux donc pas nous faire confiance ? » C'est pourquoi, encore actuellement, il met en doute la proclamation des résultats. D'après lui encore, le jour des élections, dans chaque atelier, les cadres faisant partie du comité électoral étaient assis juste derrière le bureau de vote et les inscriptions se faisaient sous leurs yeux.

Nakiri est entré chez Toyota à l'âge de vingt-cinq ans, il y a sept ans. Si tout marchait dans l'ordre, il devrait normalement être nommé chef d'équipe incessamment, mais, du fait qu'il s'est présenté aux élections, bien qu'il n'ait eu aucune absence, aucun retard au travail, ses chances de promotion sont on ne peut plus réduites.

Il travaille actuellement sur la chaîne des « Corona Mark 2 » à l'usine de Motomachi et pendant son boulot il continue de réfléchir. « Ah ! les types du syndicat, ils ont vite fait de panser leurs blessures, moi, j'en suis marqué pour toujours... » Il n'a pas dit qu'il comptait continuer la lutte. À la fin de la conversation, comme je regardais sur une étagère les livres qui meublaient un peu sa chambre vide, il me dit : « En ce moment, je suis passionné par les contes pour enfants. C'est parce qu'il a distribué ses boulettes de sorgho que Momotarô a réussi à embaucher à sa suite le chien, la faisan et les autres animaux... »


Jeudi 3 mai. – Visite au siège du syndicat.

Fête de la Constitution : jour de congé, fête chômée. Mais c'est jour de travail normal chez Toyota. Je faisais les cent pas devant la porte de l'usine principale, et, alors que j'enfourchais ma bicyclette, quelqu'un m'a appelé par derrière : « Hé, toi, tu viens de prendre une photo, n'est-ce pas ? » Je me retourne et je vois un gardien grassouillet d'une cinquantaine d'années qui regardait fixement l'appareil photo qui pendait à mon épaule. Je lui demande durement : « Est-ce qu'il serait interdit de porter un appareil photo ici ? – Non, c'est pas ça, mais c'est une propriété privée : on ne circule pas comme on veut ici. » L'endroit où je causais avec lui était situé entre le réfectoire central et le siège du syndicat, ce n'était pas à l'intérieur de l'usine, et il me faisait le reproche de marcher dans une propriété privée.

Il me demande alors : « Où allez-vous ? – Au syndicat. – Bien, je vous accompagne. – Vous allez venir avec moi jusqu'au syndicat ? » En échangeant ces paroles, je suis descendu de la bicyclette que j'avais empruntée et je me suis mis à marcher en la poussant à la main. Il regardait le nom qui était écrit à la peinture sur le garde-boue et il se mit à dire : « Est-ce que tu ne serais pas ce type qui a pris l'habitude d'aller boire à Nomimachi ? » Son ton plein d'assurance pour me dire ça m'a surpris. Il avait fait le rapprochement entre ma présence, qui lui paraissait étrange, et un gars qui devait être inscrit sur leur liste noire. Sitôt après nous sommes entrés tous les deux ensemble dans le bâtiment du syndicat par la porte arrière.

J'avais plutôt l'impression d'être amené au commissariat. Quand je me suis éloigné de lui pour jeter mon mégot dans un cendrier un peu à l'écart, je l'ai senti qui se préparait comme pour m'empêcher de fuir.

« Qu'est-ce que tu vas faire au syndicat ?

– Ça ne te regarde pas.

– Qui veux-tu rencontrer ?

– J'aimerais bien voir le président.

– T'as pris rendez-vous avec lui ?

– S'il n'est pas là, le secrétaire fera l'affaire, ou bien quelqu'un d'autre. »

C'était la pause de midi et, de même que les bureaux d'une mairie, les bureaux du syndicat étaient vides. Le gardien se demandait ce qu'il allait faire de moi, visiblement il hésitait. Un homme, assez élancé, d'une quarantaine d'années, est arrivé de l'autre côté de la pièce où nous nous trouvions, portant du pain en tranches dans un paquet de cellophane. Soulagé, le gardien me fit savoir que c'était le vice-président, mais il continuait de me regarder en se demandant si vraiment j'allais le rencontrer ou pas.

Le gardien parti, je me suis mis à parler avec M. Ishikawa, le vice-président : il avait plutôt l'air méfiant. À propos de la monotonie du travail et du problème de son intensité voici ce qu'il m'a dit : « En ce qui concerne l'ambiance du travail, on ne peut pas en sortir. Il faut harmoniser travail et loisirs. Actuellement, avec les deux jours de congé par semaine, nous sommes justement en train d'augmenter ces derniers. Quant au travail à la chaîne, nous mettons sur pied un système de rotation pour un temps déterminé. Nous avons créé un comité des loisirs et nous avons déjà ouvert des réunions de jeunes et des séances récréatives (Toyota Jamboree). »

Je lui demande pourquoi tant d'ouvriers donnent leur compte et il me répond à peu près ceci : « Ils disent que le travail est dur, ou bien qu'ils voudraient changer pour trouver un travail plus facile. »

Je lui demande ce qu'il pense des luttes qui se sont produites chez Toyota en 1950 : « Nous considérons que les rapports entre patrons et ouvriers doivent être des rapports humains et non pas des rapports de classes qui s'affrontent. La force d'un syndicat ne se mesure pas à sa capacité de faire grève, mais aux meilleures conditions de travail qu'il réussit à obtenir.» Quand je lui demande le nombre de cadres qui sont installés aux postes clés du syndicat, il ne daigne pas me répondre.

Pendant qu'on causait, plusieurs personnes ont frappé à la porte, et cette fois-ci c'est un gars de quarante ans, en uniforme, le chef de la sécurité de l'usine, qui pénètre dans la pièce. Tout naturellement, il va s'asseoir à côté du vice-président et sans aucune gêne se met à m'observer en roulant ses gros yeux. Sa figure me dit quelque chose. Il n'y a pas de doute, c'est lui qui, il y a huit mois, lors de la formation des saisonniers nouvellement arrivés, nous avait fait une conférence sur le code de la route et la sécurité ; ça ne m'est pas revenu sur le moment.

Assis en face de moi, il me demande brusquement : «D'où est-ce que vous venez ?  (C'était comme s'il m'avait donné une gifle et je me suis dit sur le coup que ce devait être un flic ou un ancien militaire.)

– Pourquoi me demandez-vous ça sur ce ton ? »

Et lui d'ajouter comme si de rien n'était, s'adressant à Ishikawa : « Parce qu'il est entré aussi dans la cantine ! » Il dit ça comme une excuse tout en prenant ma carte de visite qui se trouve devant le vice-président et en examinant mon visage.

– Je suis arrivé de par là, à bicyclette« À vélo ? » dit-il d'un air surpris. De mon côté j'étais également très étonné devant la vitesse avec laquelle les renseignements lui étaient parvenus. Les gardiens avaient été informés qu'un homme bizarre faisait les cent pas devant la cantine et l'un d'entre eux était venu pour m'appréhender, puis le même gardien avait dû prévenir son supérieur. Incroyable !

Lui aussi me répète le même refrain : « ici, on ne fait pas ce qu'on veut, c'est une propriété privée. » Je lui réponds que je ne vois pas pourquoi il m'est interdit de marcher sur la route et, m'adressant au vice-président, je lui fais remarquer que le siège du syndicat est indépendant de l'entreprise, car si les bureaux se trouvaient dans l'usine et qu'il y ait une grève il faudrait que les responsables syndicaux puissent entrer et sortir librement. Ce dernier me répond alors, stupéfait : « Notre syndicat, faire une grève, vous n'y pensez pas ?... »

Le chef de la sécurité, lui aussi membre du syndicat sans doute, se met à dire alors : « Notre syndicat est un bon syndicat, vous savez... » Ils se regardent tous les deux en riant et le vice-président ajoute : « On dit beaucoup de mal de nous à l'extérieur, mais... » Et le chef de la sécurité : « Il y a quelques jours, à la fête du 1ermai, où je suis allé m'amuser avec tout le monde, il y a un gars qui en nous regardant passer s'est mis à crier : « Voilà le deuxième Parti libéral » [8]. Je ne sais pas d'où il pouvait venir ce type ; était-ce un gars d'une petite entreprise sous-traitante, était-ce un gars de la même fédération, je ne sais... », et en disant cela il me fixait avec ses gros yeux.

Sur ce, je les ai salués et me suis levé pour les quitter. Ils se sont levés tous les deux aussi et se sont dirigés vers la porte. C'est alors que j'entendis le vice-président dire « oui » à haute voix au chef de la sécurité en lui donnant ma carte de visite.

Peu après, il y a eu un coup de téléphone à mon appartement à Tokyo : « M. Kamata, est-ce cette personne qui s'occupe des orphelins dus aux accidents de la route ? » Le coup de téléphone commençait comme ça et ensuite l'interlocuteur cherchait manifestement à obtenir des renseignements. C'est ce qu'on m'a rapporté à mon retour.

À cette époque aussi un conseiller municipal que j'avais connu avait transmis à M. Kachi, un autre conseiller municipal originaire de Toyota, qu'un reporter de Tokyo aurait bien aimé pouvoir le rencontrer, et ce conseiller lui avait répondu du tac au tac : « Ah ! oui, ce reporter qui vient de Hibarigaoka (c'est l'endroit où j'habite) ! »

D'après un ouvrier, quand des tracts sont distribués dans le foyer des jeunes travailleurs de l'entreprise, il se passe à peine cinq minutes avant que le haut-parleur ne mette en garde les pensionnaires pour qu'ils refusent de les prendre, et aussitôt les gardiens du foyer viennent arrêter les contrevenants et les enferment dans une salle spéciale des bureaux. Un gars qui distribuait des tracts a été conduit dans cette pièce et on lui a fait tout un cinéma : « Qu'est-ce que tu es venu faire ici ? Tu ne sais pas que ta mère est en danger de mort ? » Mais il a réussi à s'enfuir en se précipitant dans une voiture.

D'après un autre, il est arrivé que des gars qui distribuaient des tracts devant l'entrée principale de l'usine se sont fait attaquer par des gardiens, ont été forcés d'entrer dans une voiture de patrouille et ont été conduits au commissariat de police de la ville de Toyota.

J'ai entendu dire aussi que la rue qui passe devant la porte de l'usine principale où le gardien m'a arrêté était autrefois une rue qui desservait un petit village situé pas très loin de là ; Toyota se l'est appropriée en décidant de laisser un passage de la largeur d'un chariot.

Actuellement, les bus de la Compagnie Meitetsu n'y passent pas et font un détour en forme d'U, alors qu'avant ils passaient tout droit. C'est depuis la fin des luttes de 1950 que Toyota s'est mis à planter un peu partout des pieux de béton portant le nom de l'entreprise et a décidé de vérifier sévèrement toutes les entrées et sorties vers les appartements ou les foyers de travailleurs.


Samedi 5 mai. – La lutte entre l'homme et la machine.

Fête des enfants : jour de congé. Mais pour Toyota c'est encore jour de travail. Je me suis inscrit auprès du service des relations publiques pour une visite officielle de l'usine et j'ai reçu la réponse pour me présenter aujourd'hui. À 10 heures du matin, je me rends à la grande salle située à côté du bâtiment principal de l'usine. Il y a eu 230 000 visiteurs l'an dernier.

On nous fait voir d'abord un film publicitaire. Des voitures qui brillent au soleil filent sur une autoroute, sur une route de montagne ou au bord de la mer : c'est splendide. Des moteurs qui sont usinés automatiquement par des machines-transfert. Des voitures aux couleurs rutilantes sont assemblées dans un atelier éblouissant de lumière. On entend aussi le narrateur nous dire : « Le respect de l'homme, voilà l'esprit Toyota ! » C'est d'une impudence extrême quand on y a travaillé. Et tous mes copains au visage maladif, tous ces saisonniers qui se sont succédé, où sont-ils ? Et Yamamoto ou Kudô en train de tourner en cavalant entre les vieilles machines, dans le froid, le vacarme et la poussière, et les soupirs poussés lors du travail à la chaîne, tout ça, ça a été gommé du film : nouveau tour de passe-passe !

Ils ont décidé de nous montrer l'usine de Motomachi. Il y a avec moi un jeune qui est venu de Fukushima ; une hôtesse au visage souriant, respirant la santé, nous accompagne. Les visiteurs sont invités à prendre leur voiture personnelle pour la visite. Comme je n'ai pas de voiture, je prends place avec l'hôtesse dans celle du jeune qui est venu de Fukushima, une « Carola » toute neuve. Il nous dit que son frère aîné travaille chez Toyota. En ce qui me concerne j'étais déjà allé à Motomachi au mois de février avec Miura et un autre copain.

Les casquettes à deux raies vertes des saisonniers m'apparaissent plus nombreuses maintenant qu'alors. La chaîne d'assemblage des « Crown » est arrêtée : un panneau indique «manque de châssis ». De jeunes saisonniers, sans se presser, sont en train de faire le nettoyage. En passant, j'ai eu l'impression qu'ils voulaient nous saluer.

Nous visitons l'atelier des presses : il y en a deux cents, nous dit-on. Sur une chaîne, proche du circuit de la visite, les ouvriers sont là, chacun à sa presse. Ils posent une plaque de tôle au-dessus du moule, puis, s'éloignant un peu de la machine, ils appuient des deux mains sur un bouton. La tôle une fois pressée est évacuée sur une chaîne automatique. Et ils introduisent une nouvelle tôle, etc., voilà leur travail. Les types qui font ça, peut-on encore les appeler ouvriers ? Ce ne sont que des esclaves qui fournissent les matériaux nécessaires à la machine.

De l'autre côté, il y a une chaîne entièrement automatisée : on n'y voit pas un travailleur. À la place, il y a des aimants électriques qui aspirent les tôles pour les placer au-dessus des moules. Alignées l'une à côté de l'autre, la chaîne humaine et la chaîne automatique accomplissent finalement le même travail. Ce n'est pas la machine qui copie les hommes, c'est l'homme qui est au service de la machine. En plus c'est la lutte entre eux. C'est la fierté des travailleurs qui est foulée aux pieds, réduite à néant.

Tout à l'heure, dans leur film de propagande, ils chantaient bien le respect de l'homme ; l'homme, en fait, on n'en a pas vu la couleur, il n'y apparaissait pas, il n'y avait que des machines et des voitures.



Note sur la productivité :

Évolution de la production totale de véhicules par rapport au nombre d'ouvriers



Année

A = Nombre d'ouvriers

B = Production totale

Rapport B/A

1955

5 200

22 800

4,4

1960

8 700

155 000

17,8

1965

22 500

478 000

21,2

1970

39 300

1 609 000

49,3

1972

41 300

2 107 000

51,0



Note sur la politique actuelle de Toyota (avril 1975) :

En 1974 encore, Toyota conservait le premier rang des entreprises japonaises pour les bénéfices déclarés (56,8 milliards de yens en six mois : de juin à novembre 1974). L'entreprise a construit des usines dans dix-huit pays (dont l'Australie, la Thaïlande, le Brésil, le Pérou, l'Afrique du Sud, les Philippines, etc.) et prévoit de s'établir en Corée et en Iran.

Comme la production de voitures est devenue incertaine, l'entreprise commence à se lancer dans les opérations immobilières et la construction de logements préfabriqués, en se servant pour cela de son réseau de distribution de voitures.

D'autre part, en six mois, la compagnie a réussi une offensive sans précédent pour agrandir son marché intérieur, qui est passé de 39 à 46 %, les neuf autres entreprises du Japon se partageant les 54 % qui restent.

Notes

1 Okinawa est une île située à 1 000 km environ au sud du Kyushu, territoire américain jusqu'en 1972, redevenu territoire japonais depuis. Elle fut le théâtre d'une lutte fameuse entre Japonais et Américains en 1945. Depuis son retour au Japon, elle est le cadre d'une nouvelle lutte sévère entre les grosses compagnies japonaises qui rivalisent pour y acheter des terres et puiser là la main-d'œuvre à bas prix dont elles ont besoin.

2 Le terme japonais employé est le mot allemand « Arbeit », et il désigne tout travail occasionnel, par exemple le travail que font les étudiants pour subvenir aux frais de leurs études. Ici, le sens est celui de travail « noir », accompli en plus de son travail habituel, mais il n'y a pas d'expression pour désigner cette réalité.

3 Le prix du terrain au Japon est très élevé. C'est que sur 60 000 km2 (16 % de la surface totale du pays) vivent 110 millions d'habitants. À cause de la loi de l'offre et de la demande chère au capitalisme libéral, les prix ne cessent de monter. On peut imaginer ce que seraient les prix du terrain en France si les 50 millions de Français devaient vivre sur le dixième du territoire environ. Au Japon, le m2 de terrain à la campagne coûte dans les 200 NF ; dans les villes, voici quelques exemples : à Kawasaki, banlieue de Tokyo, ville polluée, terrain à bâtir près des usines : 60 000 yens le m2 (soit 1 000 NF), terrain situé devant la gare, quartier commerçant : 1 210 000 yens (soit près de 20 000 NF). Le maximum enregistré cette année-là étant le prix du terrain aux environs de la gare de Shinjuku à Tokyo : 3 650 000 yens le m2 (soit un peu moins de 60 000 NF !). Un terrain à 60 km de Tokyo coûte encore entre 20 000 et 40 000 yens, suivant son emplacement à côté d'une gare (Journal Asahi du 4 avril 1973).

4 Terme américain très employé au Japon et qui signifie « organisation du travail », pour un plus haut rendement et un plus grand profit.

5 Littéralement : « Déployant un mouchoir pour que la fille puisse s'asseoir sans se salir, ils la violent. »

6 Autre inscription, sous forme de poème, trouvée dans les W.-C. :« Les gars de Toyota, c'est comme des blattes (le mot blatte en japonais se dit « abura-mushi », abura voulant dire huile et mushi, insecte, d'où le jeu de mots qui suit) ; si on leur enlève leur intérieur, que leur reste-t-il ?

– 30 000 blattes, ce n'est pas grand chose.

– La blatte qui travaille tout le jours sans une minute de repos n'a-t-elle pas un sort pitoyable ?

– Chef d'atelier, toi aussi tu es une blatte !

– La blatte n'a ni rêve ni espoir. Elle n'a qu'à faire des bagnoles.

– Le hanneton peut dormir (autre jeu de mots, le hanneton se dit koganèmushi, de koganè = argent, et mushi = insecte). L'argent rentrera. L'intérêt rentrera !

– La blatte est-elle un homme ?

– Les sages, ce sont seulement les hannetons !

– Nous étions des hommes ! »

7 Il s'agit d'un conte très célèbre au Japon. Un petit garçon nommé Momotarô se propose d'aller vaincre un méchant démon qui ravageait toute la région. Avant de partir, sa grand-mère lui donne comme provision des boulettes de sorgho qu'il attache à sa ceinture, et il part. En chemin, il rencontre un chien, un faisan, un singe et d'autres animaux qu'il embauche à sa suite en leur donnant une boulette de sorgho. Parvenus devant le repaire du démon ils ne savent comment ouvrir la porte et c'est le faisan qui, volant au-dessus du mur, leur ouvre de l'intérieur. Puis la lutte s'engage et finalement, grâce à l'aide des animaux, Momotarô arrive à débarrasser la région du vilain démon.

Cette histoire était racontée dans toutes les écoles avant la guerre : Momotarô représente le Japon militariste et impérialiste.

8 Le défilé du 1er mai au Japon est particulièrement dénué de toute combativité. La plupart des syndicats qui y participent étant des syndicats « jaunes », c'est plutôt une kermesse. Pour faire venir les ouvriers on leur donne une prime et même le casse-croûte pour la journée. La comparaison avec le Parti libéral veut dire que le syndicat Toyota est comme le parti actuellement au pouvoir.

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