1972

"Il n'est pas difficile de faire des oraisons funèbres ou d'écrire avec éloquence sur l'esprit de sacrifice, l'héroïsme et le dévouement à la cause du socialisme qui motivaient les jeunes hommes et femmes qui sont morts (...) à la fleur de l'âge dans un raid futile. (...) Il est moins populaire de se différencier politiquement des martyrs et d'essayer de tirer pour nous-mêmes les leçons que nous enseignent leurs erreurs. Nous choisissons de suivre ce cours même au risque d'être incompris pendant un temps."


H. Blanco, P. Camejo, J. Hansen, A. Lorenzo, N. Moreno

Argentine et Bolivie : le bilan

III : La leçon de l’Argentine


    Depuis Mai 1969, la situation en Argentine est pré­révolutionnaire. Au cours de ce mois‑là, le pays fut secoué par des luttes de masses, déclenchées par des mouvements de protestations étudiants. Une grève générale paralysa Rosario, deuxième grande ville d'Argentine.

    Des flambées soudaines de grande ampleur se produisirent ensuite dans différentes villes, la plus importante et la plus violente se produisant à Cordoba, d'où le nom de « Cordobazo » donné à cette lutte historique. Les deux grandes fédérations syndicales appelèrent à une grève nationale de solidarité.

    Ce vaste mouvement de mai fut l'équivalent d'une semi-­insurrection.

    L'emploi du terme « semi‑insurrection », plutôt que « révolte spontanée » ou « soulèvement » est délibéré. Il indique avec précision la nature de la lutte ‑ lutte dans les rues, les masses faisant face à l'armée et à la police et le but que les masses avaient en tête : le gouvernement national. Ce qui lui donnait le caractère d'une semi-insurrection était l'objectif politique clair des mobilisations et des affrontements : abattre le gouvernement.

    C'est là la différence profonde avec les soulèvements des ghettos noirs aux États‑Unis, qui étaient des révoltes spontanées, sans revendications politiques spécifiques, ni explicites, ni implicites.

    Mais même les explosions en Argentine n'étaient pas des insurrections. Pour cela une direction révolutionnaire appliquant un programme clair pour la conquête du pouvoir était nécessaire. Aucune des mobilisations de la classe ouvrière en Argentine n'a présenté ce caractère.

    Nous avons caractérisé la situation en Argentine depuis Mai 1969 comme « pré‑révolutionnaire » pour diverses raisons :

    1. La confusion dans les milieux gouvernementaux et dans les forces bourgeoises en général, est devenue de plus en plus intense, tandis qu'ils pataugent de tous côtés, essayant de trouver une issue à la situation économique critique, et de faire dérailler le mouvement de masse montant ou de lui casser les reins.
    2. La petite‑bourgeoisie est en train de perdre toute confiance dans le système capitaliste et certains secteurs importants inclinent vers des positions révolutionnaires ou pro‑socialistes.
    3. La Classe Ouvrière veut un changement révolutionnaire au gouvernement. Elle a perdu toute confiance dans le gouvernement, à mesure que les différents régimes se sont succédés sans remédier à la crise qui tourmente le pays en ne faisant que l'aggraver.

    Il est vrai que la masse de la classe ouvrière a encore confiance politiquement dans le péronisme. Mais c'est parce que les ouvriers croient à tort, qu'à travers le péronisme on peut trouver un moyen de changer le système, En d'autres termes, ils n'ont pas encore conscience que le parti péroniste est un parti bourgeois. C'est l'une des conséquences du refus d'accorder à Péron les droits démocratiques et de son exil du pays depuis 17 ans.

    Les principaux obstacles qui barrent aux ouvriers la route vers le pouvoir dans la situation actuelle résident dans la direction bureaucratique des syndicats, seules organisations de masse du prolétariat existantes, et dans le général Péron, leader incontesté des masses laborieuses.

    Le grand problème auquel est confronté le mouvement révolutionnaire argentin est de savoir comment transformer la situation pré‑révolutionnaire en une situation révolutionnaire, c’est-à-dire en une lutte directe pour le pouvoir.

  1. Le renversement de la Marée.

    Le régime parlementaire bourgeois établi après la chute de Péron en 1955 prit fin en 1966 avec un coup d'état militaire qui amena le général Juan Carlos Ongania au pouvoir. Le coup d'état reflétait un fléchissement temporaire de la lutte des classes. La pénétration de l'impérialisme U.S. fit un bond en avant, se développant dans de nouveaux secteurs, tels que les banques.

    Ongania s'aligna avec la dictature brésilienne dans la croisade mondiale contre le communisme. Tout en s'abstenant de créer des cours spéciales, ou de modifier la structure judiciaire traditionnelle dans l'ensemble, préférant donner à son régime une façade « légale », il imposa des mesures répressives contre la classe ouvrière sur le plan économique comme sur le plan politique.

    Mais il n'osa pas tenter de dissoudre les syndicats, ou la structure de base des comités d'usines. Une tentative de ce genre avait été faite sans succès dix ans plus tôt. Les syndicats subsistèrent sous formes d'organisations clandestines jusqu'à ce que le régime bourgeois reconnaisse sa défaite et légalise les syndicats vers la fin des années 50.

    La tentative d'Ongania d'instaurer un régime personnel bonapartiste, qui, avait‑il promis, devait durer 10 ans, fut stoppée par les évènements de mai 1969.

    Les évènements de Rosario et de Cordoba modifièrent les rapports de force entre les classes. Le recul de la classe ouvrière prit fin.

    Déjà des efforts importants avaient été faits pour reprendre du terrain, mais ces efforts avaient été sans succès. Maintenant la classe ouvrière allait prendre l'offensive. Les masses, en différentes étapes, assénèrent une série de coups aux régimes bourgeois successifs, obtenant des concessions en cours de route.

    La classe dirigeante a oscillé entre la répression et les concessions. Cette tactique, cependant, s'est trouvée nécessairement confinée dans les limites de la crise générale qui a secoué l'Argentine. La situation semi‑coloniale du pays n'a pas permis à la bourgeoisie d'accorder des concessions importantes, sauf pendant la période qui a suivi immédiatement la seconde guerre mondiale. Les concessions accordées, qu'elles aient été de caractère économique minimal, ou que de façon plus typique, elles aient eu trait au domine des droits démocratiques, n'ont servi qu'à encourager les ouvriers et à les amener à élargir leur offensive.

    Les premières semi‑insurrections furent traitées par une répression sélective. Durant toutela période qu'a suivi 1966, la classe dirigeante n'a pas exécuté un seul massacre du mouvement de masse. Sans disposer de chiffres précis, on peut penser qu'il y eut plus de victimes, au cours du massacre d'Octobre 1968 à Mexico que pendant les six années de régime militaire en Argentine, au cours desquelles se produisit une série de soulèvements de masse. Ce n'est pas parce que la classe dirigeante en Argentine est en aucune façon moins brutale et moins sanguinaire que celle du Mexique, mais parce qu'elle comprend le caractère explosif de la lutte de classes et la force détenue par le prolétariat en Argentine.

    Sous la pression du premier Cordobazo, le gouvernement promit un relâchement de la répression. Dès qu'il sentit que la situation était relativement sûre, le gouvernement oublia sa promesse et reprit sa ligne dure. La réaction des ouvriers fut une reprise des actions de masse, des grèves paralysantes qui frappèrent les villes et s'étendirent parfois jusqu'au niveau provincial et national. Dans différentes villes secondaires, les grèves générales furent accompagnées de manifestations militantes dans la rue.

    (Il faut noter cependant que les manifestations de masse dans les rues, accompagnées d'érection de barricades et de heurts avec la police ne se sont pas produites d'une manière semblable à Buenos Aires, où la population est de 800.000, et à Rosario et Cordoba, seconde et troisième villes du pays, où les manifestations ont fait l'objet de gros titres dans le monde entier, n'ont respectivement que 672.000 et 589.000 habitants.)

    La lente montée des luttes de masses se traduisit par plusieurs modifications du cabinet. La classe dirigeante se sentit contrainte de changer son orientation sous la dictature d'Ongania, pour éliminer finalement le général lui‑même par un coup d'état en Juin 1970. Son remplaçant, le général Roberto Marcelo Levingston, fut chassé à son tour par un coup d'état neuf jours après le second Cordobazo en mars 1971.

    Chaque changement de gouvernement marqua une tentative d'éviter un affrontement direct avec les masses et de les détourner des luttes de rues qui inclinaient vers une grève générale insurrectionnelle à l'échelle nationale. Les tentatives de diversion ont consisté à offrir des issues légales, mais relativement sans danger, à l'expression du mécontentement. Le général Alejandro Lanusse, qui remplaça Levingston en Mars 1971, prit la suite logique en demandant le retour au régime parlementaire.

    Ce tournant représente un effort de la caste militaire pour maintenir l'unité dans ses propres rangs, établir un front solide de la classe dirigeante, aider la bureaucratie syndicale à détourner les masses, et à gagner du temps de façon à être en meilleure position pour écraser le mouvement ouvrier au moment opportun. L'idée est de faire participer les masses une fois encore à l'escroquerie du parlementarisme bourgeois. Pour cela, ils ont besoin des bons offices du mouvement péroniste et de son chef, seule figure bourgeoise qui soit populaire parmi les masses. Le plan, cependant, ne peut être retardé trop longtemps. Deux grèves générales l'ont rappelé à la classe dirigeante.

    Dans le cadre de l'intensification générale de la lutte des classes, un fléchissement s'est produit dans l'action de la classe ouvrière industrielle à partir de la fin 1971. On peut imputer cela à l'organisation des élections parlementaires et au rôle de la bureaucratie syndicale. Aucune direction militante de gauche n'existe dans les syndicats à une échelle suffisante pour porter un défi efficace à ce jeu politique. Mais en 1972, de nouveaux soulèvements populaires éclatèrent (Mendoza, Tucuman, Général Roca). Ceux‑ci forcèrent le mouvement péroniste à adopter une position plus indépendante, affectant le « Gran Acuerdo Nacional » (GAN) de Lanusse, front de la bourgeoisie.

    De plus, la poursuite de la radicalisation, qui a entraîné des couches de plus en plus larges des travailleurs inorganisés, des « col blancs », et de l'échelon inférieur de la petite‑bourgeoisie, a contribué à maintenir la classe dirigeante sur la défensive.

  2. Le mouvement ouvrier.

    Bien que la moderne « Confederacion Général del Trabajo » (CGT) ait pris naissance dans les années 30, au cours d'une série de grèves menées par le Parti Communiste, ce ne fut pas avant la montée du mouvement péroniste que les syndicats d'industrie s'établirent. Ce fut aussi la période où les « Cuerpos de Delegados » (Corps de Délégués) et les « Comisiones Internas » (Commissions Internes) s'établirent en, tant que structure de base des syndicats.

    Le « Cuerpo de Delegados » est un comité d'usine élu soit par les secteurs de chaque usine ou par l'ensemble. La « Comision Interna » est un comité de direction élu par le « Cuerpo de Delegados », mais quelquefois par suffrage direct.

    Tandis que cette évolution positive marquait la montée de l'une des structures de la classe ouvrière les plus puissamment organisées du monde, une bureaucratie conservatrice, liée à l'état sous Péron, s'implanta profondément.

    La contradiction entre une base militante et une bureaucratie jouant le rôle d'agent de la classe dirigeante est le caractère central du mouvement ouvrier argentin.

    Avec le renversement de Péron en 1955, le gouvernement décida de dissoudre les syndicats. Mais à ce moment‑là, cependant, la CGT avait entraîné 90% des ouvriers organisés dans une structure syndicale unique.

    La résistance au gouvernement se concentra dans les « Cuerpos de Delegados » et les « Comisiones Internas ». Le nouveau régime découvrit qu'il était impossible d'écraser cette base puissante du mouvement syndical. Péron, en exil, ordonna à son mouvement de passer au terrorisme. Une vague d'attentats à la bombe et d'autres actions terroristes, sans équivalent dans l'histoire de l'Amérique Latine, balaya le pays. Cependant, elle fut incapable de modifier la voie suivie par le gouvernement, de façon significative. D'un autre côté, les grèves continuelles menées par les comités d'usines produisirent leur effet, obligeant le gouvernement à reculer. Constatant l'impossibilité de réprimer la classe ouvrière au niveau des usines, la classe dirigeante décida de légaliser au sommet l'appareil du mouvement syndical dans l'espoir d'utiliser là bureaucratie comme un moyen de contenir les comités d'usine et de tenir en échec le militantisme général des masses. Une mesure spéciale, la « Ley de Asociaciones Profesionales » fut décrétée, reconnaissant la structure syndicale, mais destinée à placer les syndicats sous le contrôle du gouvernement.

    La clé de la politique en Argentine dans la période récente est semblable à celle de la Bolivie jusqu'au coup d'état de Banzer. Le plan destiné à soumettre le mouvement de masse à un contrôle direct grâce aux régimes dictatoriaux échoua; la classe dirigeante fut obligée d'essayer des méthodes plus subtiles.

    En 1968, une division dans les rangs de la bourgeoisie aboutit à une tentative de chasser Ongania au moyen d'un coup de force. Cette tentative était soutenue par deux grands partis politiques, les Péronistes et les Radicaux. Mais les ouvriers, marquaient encore le pas, et les bureaucrates du sommet, autour de Vandor, leader central de la CGT, tout en gardant l'étiquette péroniste, faisaient encore de la « participation » avec la dictature Ongania. Les désaccords amenèrent à une scission dans la CGT. Les grands syndicats de l'industrie (textiles, automobiles, construction, viande, éclairage et énergie etc... ) suivirent Vandor. Des syndicats moins puissants suivirent Ongaro, qui forma la « CGT des Argentins ».

    Le coup de force projeté ne se réalisa jamais, et les syndicats affiliés à la CGT (A.) commencèrent à rentrer peu à peu au sein de la CGT, jusqu'à ce qu'il ne reste plus à Ongaro que quelques très petits syndicats (imprimerie, industrie pharmaceutique etc... ). Finalement, en 1971, Ongaro lui‑même rentra au sein de la CGT, réunissant une fois encore l'ensemble du mouvement syndical en Argentine.

  3. L'approche de l'orage.

    Avant le « Cordobazo », la lutte de classe monta graduellement, les grèves cependant, finissant l'une après l'autre par des défaites. Par exemple en Septembre 1968, les ouvriers de la plus grande raffinerie de pétrole de la région du Grand Buenos Aires firent grève pendant 50 jours pour‑ lutter contre l'aggravation des conditions de travail, pour perdre finalement.

    En Janvier 1969, une autre grève militante à l'importante imprimerie Fabril Financiera dura trois mois, pour être finalement trahie par la bureaucratie.

    En février, les ouvriers des automobiles Citroën firent grève par solidarité avec douze ouvriers qui avaient été licenciés de l'usine. C'étaient des dirigeants de la « Comision Interna », l'un d'entre eux, leader prolétarien hautement respecté et membre du Comité Central du « Partido Revolucionario de los Trabajadores » (La Verdad). Parmi les piquets de grèves, il y avait des escouades armées. Dans une échauffourée, l'un des représentants du patronat les plus haïs fut blessé mortellement.

    La bureaucratie du syndicat de l'automobile SMATA (Sindicato de Mecanicos y Afines del Transporte Automotor de Automovil) utilisa cet incident pour imposer un arrêt de la grève pendant 20 jours : ceci cassa le moral et la bureaucratie en profita pour consolider son emprise sur l'usine Citroën.

    A l'intérieur de l'Argentine, surtout dans le secteur nord, une série de luttes militantes eurent lieu avant le mouvement de mai 1969. Elles furent causées en partie par la mauvaise situation dans l'industrie du sucre et le marasme économique général dans cette région. Les luttes les plus importantes éclatèrent à Villa Ocampo et à Villa Quinteros. Dans cette dernière ville, une manifestation de masse pacifique fut l'objet d'une répression brutale par la police. Les masses réagirent en dressant des barricades dans les rues. Le gouvernement fulmina, en lançant une répression générale de toute la population.

    A Cordoba, il y eut une flambée de luttes en série, A la veille des évènements de mai. Le 24 février, les ouvriers de la métallurgie votèrent pour décréter la grève. Quatre jours plus tard, les ouvriers de « Luz y Fuerza » (éclairage et énergie) tinrent des assemblées. Les luttes de cette période étaient accompagnées de temps en temps par des marches. Le mois suivant, tous les ouvriers de la métallurgie, se mirent en grève, et en avril, les enseignants commencèrent à se mobiliser et votèrent un plan de lutte.

  4. Le « Rosariazo » et le « Cordobazo ».

    L'agitation éclata sur le campus de l'université de Corrientos, le 11 mai. La question en cause était une augmentation arbitraire des prix au restaurant étudiant. Le 15 mai, la police tua un étudiant. Le tumulte du campus gagna Rosario le 16 Mai. Deux jours plus tard, la police tua un autre jeune.

    Les ouvriers répondirent aux appels des étudiants et mirent sur pied une grève de solidarité. Les bureaucrates CGT, sentant la marée montante, donnèrent leur aval à la grève. Le 21 mai, la police tua un jeune métallurgiste : ceci amena des manifestations de rues et des affrontements avec la police. Des barricades s'élevèrent, et les masses, d'une manière tout à fait spontanée, s'emparèrent d'une zone de vingt pâtés de maisons.

    Sous l'impact de ce qui s'était passé à Rosario, Cordoba explosa.

    Le mécontentement des masses, en s'accumulant, tendait à un aboutissement de ce genre dans ce puissant centre prolétarien, siège des industries automobiles et aéronautiques de l'Argentine. Le 5 mai, les ouvriers des transports et de la métallurgie se mirent en grève. En signe de solidarité, la CGT de Cordoba vota une grève générale de soutien de 24 heures. Ceci aboutit à un affrontement avec la police le 14 Mai, au cours duquel un ouvrier fut blessé.

    C'est alors que les étudiants s'avancèrent. Sensibilisés par les évènements de Corrientes, et enthousiasmés par l'action des ouvriers, ils organisèrent une marche. Celle‑ci fut réprimée. Les étudiants en médecine répondirent à la police en organisant la résistance dans leur propre quartier. Une semaine de lutte fut votée par les étudiants. Face à la tension montante, la police arrêta Tosco, dirigeant du syndicat de l'électricité. Les lycéens commencèrent à se montrer dans les manifestations organisées par les étudiants d'université. Les étudiants de l'université catholique se joignirent à la lutte et les manifestations étudiantes s'étendirent au‑delà de Rosario et de Cordoba jusqu'à Tucuman et d'autres villes.

    Négligeant les vœux des bureaucrates de la CGT, les comités d'usines commencèrent par décréter une grève générale. Les étudiants affirmèrent leur soutien complet à cette action.

    Les 30 et 31 Mai, une grève générale de 36 heures paralysa Cordoba. Elle passa par trois étapes :

    1. Le taux d'absentéisme dans les principales usines atteignant 98%, les ouvriers marchèrent vers le centre de la ville. La police lança toutes ses forces dans les rues pour une bataille cartes sur table. La bataille balaya une vaste zone, et des milliers d'étudiants et d'ouvriers y participèrent.
      Le résultat fut une défaite pour la police. Ce fut le point culminant de la semi‑insurrection.
    2. L'armée entra dans la ville à 5 heures de l'après‑midi. La troupe occupa les points stratégiques, puis élargit ses positions. Avançant à pied et tirant vers les toits, les soldats repoussèrent les ouvriers et les étudiants de la manifestation, reprenant les bâtiments qu'ils avaient occupés.
      Les ouvriers et les étudiants se retirèrent dans leurs « barrios » (les quartiers où ils habitaient).
    3. Pendant la nuit, plusieurs postes de police furent attaqués et incendiés. Des actions semblables continuèrent le jour suivant sur une grande échelle. Des comités ouvriers‑étudiants commencèrent à apparaître. Ils discutèrent de la manière de résister à l'armée et d'organiser et de coordonner le mouvement à partir des « barrios ». De la propagande commença à être adressée à la troupe. Il y eut ce slogan significatif : « Soldats, vous êtes nos frères - Ne tires pas ». .
      L'armée réussit à étendre son contrôle. Les, soldats armés de fusils, s'emparèrent du quartier général syndical des ouvriers de l'électricité et de la métallurgie. Trois dirigeants syndicaux de premier plan, Agustin Tosco, Ramon Contreras, et Elpidio Torres, furent arrêtés.

    La revue de Cordoba, « Jeronimo » estima le total des victimes pendant les deux jours de combat à 6 tués, 51 blessés et 300 arrestations. Quinze à vingt grandes entreprises furent fortement endommagées et environ 60 automobiles furent brûlées.

    Le Cordobazo marque le début d'une nouvelle montée de la lutte des classes. Quand le gouvernement décida d'appliquer de dures sentences à ceux qui avaient été arrêtés pendant le Cordobazo, et de serrer son étau sur les syndicats, les masses réagirent par une journée de protestation nationale le 30 juin 1969. Ce même jour, Vandor, dirigeant réactionnaire de la CGT, fut assassiné. L'identité du tueur et la raison de son acte sont encore inconnues.

    Le gouvernement essaya d'utiliser cet assassinat comme prétexte pour développer les mesures, répressives contre les ouvriers. La réponse à cette tentative fut une grève générale nationale de 48h à la fin août.

    Dans certaines zones, les luttes continuèrent à monter jusque dans le courant de Septembre. Vers la fin de l'année, le gouvernement fit machine arrière, modifiant le cabinet, et relâchant les prisonniers arrêtés pendant le Cordobazo.

    Le gouvernement alterna entre des concessions symboliques et des mesures répressives, créant des conditions d'une seconde série d'explosions par la suite.

  5. Défi de gauche à la bureaucratie CGT.

    Les semi‑insurrections de Rosario et de Cordoba modifièrent l'attitude de la gauche vis à vis des travailleurs. Le mouvement étudiant, particulièrement s'orienta vers les travailleurs. Ce changement affecta non seulement les courants réformistes mais aussi l'extrême‑gauche. L'enthousiasme étudiant pour les travailleurs fut particulièrement remarquable à Cordoba. Le « Partido Comunista Revolucionario » ‑, issu d'une scission de gauche du Parti Communiste, et I'« Avant‑garde Communiste Maoïste » acquirent de l'influence dans les syndicats‑clés de Cordoba. Ils jouèrent un rôle important dans le développement de 2 syndicats qui rompirent avec la bureaucratie collaboratrice de classe : SITRAC et SITRAM (syndicats de deux usines d'automobiles, le « Sindicato de los Trabajadores de Concord », et le « Sindicato de los Trabajadores de Matafer ».

    Dans la première étape du développement du courant anti-bureaucratique, c’est-à-dire à la fin de 1969 et au début de 1970, la bureaucratie réussit à tenir en échec le défi lancé à sa direction. Cela se fit dans certains cas, en collusion avec les patrons. L’un de ces cas fut la grève de Chocon.

    Pendant la construction d'un barrage dans la province de Neuquen, trois dirigeants anti‑bureaucratiques, Olivari, Alac, et Torres, qui avaient été élus au syndicat local des ouvriers du bâtiment, furent licenciés avec la complicité de la bureaucratie. Les ouvriers, au nombre de presque 3000, lancèrent une grève de solidarité. Ils dressèrent des barricades et menacèrent d'employer la dynamite si la police était appelée. Ils résistèrent pendant 20 jours avant d'être obligés de reconnaître leur défaite. Les trois délégués, dont deux étaient membres du Parti Communiste furent arrêtés.

    Au cours des élections syndicales, quelques batailles significatives furent lancées contre les bureaucrates. A Avellaneda par exemple, la liste Bleue, combinaison de jeunes militants et d'un ancien groupe oppositionnel du syndicat de la métallurgie, lança un défi, mais ne réussit pas à vaincre.

    Dans la capitale, à Buenos Aires, deux listes d'opposition apparurent dans le syndicat de la métallurgie. L'une, la liste Rose, fut soutenue par les fractions PC et PRT (La Verdad) [1], l'autre par les péronistes de gauche. Les deux listes d'opposition subirent des manœuvres bureaucratiques grossières et durent se retirer.

    Les travailleurs du commerce de la capitale produisirent une liste d'opposition soutenue par le PRT (La Verdad), elle recueillit 2000 votes contre 4000 à la bureaucratie.

    Chez les travailleurs de la banque, une liste d'opposition obtint la majorité du vote, mais avec l'aide de la police, la bureaucratie confisqua l'élection.

    Dans l'industrie automobile, une tendance syndicale PRT (La Verdad), ayant des dirigeants dans les usines Peugeot, Citroën, Mercedes Benz et Chrysler, s'allia avec une opposition de base péroniste menée par Perez, qui avait des soutiens chez Ford, Deca et Filtros Fram, et avec un dirigeant appartenant à l'usine Peugeot, et affilié au groupe Posadas. La bureaucratie, craignant une défaite possible, empêcha la liste de se présenter.

    Ces exemples suffisent à indiquer la tendance dans la période qui suivit le Cordobazo, c’est-à-dire l'apparition de groupes d'opposition dans les syndicats, qui se rapprochaient d'une ligne « lutte de classes », mais qui étaient encore trop faibles pour infliger des défaites à la bureaucratie.

    La tendance favorisait la croissance de ces courants.

    La montée de la lutte de classes affecta aussi les groupes de guérilla. A cette période, les plus importants étaient ceux qui adhéraient au péronisme. Ils accrurent leurs activités. Elle affecta aussi le PRT (Combatiente). Ils mirent fin pour le moment à leurs plans de guérilla rurale et tournèrent leur attention vers la guérilla urbaine.

    Pendant l'année 1970, le groupe de guérilla le mieux connu était les Montoneros. Ils kidnappèrent et assassinèrent Aramburu, ancien président de l'Argentine. Le I° Juillet 1970, les Montoneros s'emparèrent de la petite ville de Garin, dans la banlieue de Buenos Aires. L'Ejercito Revolucionario del Pueblo (ERP), qui apparut en juillet 1970, sous la direction du PRT (Combatiente), s'avança au premier plan au cours de 1971.

  6. Montée‑d'une opposition militante

    Vers le milieu de 1970, une avance significative avait été réalisée contre la bureaucratie syndicale. Cette tendance s'accrut jusque vers la fin de 1971.

    En Août 1970, le syndicat du bâtiment impliqué dans la grève de Chocon tint de nouvelles élections. L'opposition gagna aisément.

    A San Lorenzo, près de Rosario, un courant lutte de classes fonda un groupement inter‑syndical qui organisa une grève générale. Entre autres revendications, elle demandait la libération des prisonniers politiques.

    A La Plata, juste en dehors de Buenos Aires, un courant oppositionnel commença à prendre de l'importance dans l'usine textile Petroquimica en 1970. La direction de cette usine chercha à licencier quelques uns des activistes de la « Comision Interna » et du « Cuerpo de Delegados » ; cela provoqua immédiatement une grève qui fut victorieuse. En 1971, à la fin d'une période inévitable d'« apaisement », la société licencia 105 ouvriers, y compris les activistes. La réponse à cette mesure fut une grève qui dura 67 jours. Les 1100 ouvriers obtinrent une augmentation de leur salaire de 50%, mais par une décision gouvernementale, 74 ouvriers furent licenciés, y compris les activistes de la Comision Interna et du Cuerpo de Delegados. En moins de huit mois, le courant lutte de classes fut de nouveau capable d'exercer une influence considérable dans ces organismes.

    En tant que partie prenante à la direction de la grève de Petroquimica, le PRT (La Verdad) joua un rôle important. Toutes les tendances de l'extrême‑gauche s'unirent pour la défense de cette grève décisive. L'ERP et le FAR, par exemple, donnèrent des fonds.

    Industrie automobile :

    Dans cette industrie, la tendance lutte de classes commença à faire des progrès considérables à Buenos Aires. A FAE (700 ouvriers), l'opposition, ayant à sa tête le péroniste Perez, fut capable (avec l'aide que le PRT (La Verdad) fut capable de mobiliser, dans d'autres usines d'automobiles) de remporter une grève importante, qui avait été provoquée par les patrons.

    L'usine Mercedes Benz, traditionnellement conservatrice (3000 ouvriers) commença à glisser vers la gauche. Chez Chrysler (1500 ouvriers) et Citroën (1100 ouvriers), le courant dirigé par le PRT (La Verdad) gagna considérablement en force.

    Au lieu de négocier un contrat pour l'ensemble de l'industrie, la bureaucratie de l'industrie automobile négocia usine par usine. S'opposant à cette tradition, le PRT (La Verdad) essaya de susciter une résistance dans au moins quelques‑unes des usines contre cette politique de coup par coup. Ce fut en bataillant contre les efforts des ouvriers pour réaliser l'unité d'action que les patrons provoquèrent la grève chez Chrysler.

    Bien que la grève fut organisée de façon exemplaire, avec un bulletin de grève journalier, des piquets de grève réguliers, et des assemblées de masses pour prendre les décisions, les ouvriers furent incapables de vaincre. Ils résistèrent pendant 15 jours avant de devoir céder. Quelques uns des meilleurs militants de l'usine furent licenciés, y compris un bon nombre d'ouvriers du PRT (La Verdad).

    Cette défaite laissa l'opposition dans les usines d'automobiles de Buenos Aires trop faible pour offrir aux SITRAC‑SITRAM un soutien efficace quand ils furent soumis à des attaques par la suite.

    Encouragés par les résultats de la grève chez Chrysler, les patrons décidèrent de tenter une tactique semblable chez Citroën ; ils licencièrent les dirigeants du courant lutte de classes. La grève qui en résulta fut de nouveau menée par le PRT (La Verdad). Cette fois, les ouvriers furent capables de résister à l'attaque et d'arrêter l'offensive des patrons dans l'industrie automobile à Buenos Aires.

    Les travailleurs des banques :

    L'une des plus importantes victoires de la nouvelle avant‑garde ouvrière montante eut lieu chez les travailleurs des banques, secteur traditionnellement très militant, avec 6500 travailleurs au siège de la « Banco de la Nacion Argentina » et 2500 dans ses succursales de la ville et de la banlieue. Après une série de batailles, un courant lutte de classes commença à jouer un rôle de premier plan dans les Comisiones Internas et les Cuerpos de Delegados. La force du PRT (La Verdad) dans ce syndicat est reconnue par la gauche toute entière en Argentine.

    Un signe de l'estime dans laquelle sont tenus les camarades du PRT (La Verdad) fut fournie par la réaction, en février 1972, contre la tentative de rosser un dirigeant PRT (La Verdad) à la « Banco de la Nacion ». Les 6000 travailleurs organisèrent une grève de protestation d'une heure.

    A Buenos Aires, les travailleurs de la « Banco de la Nacion » jouent un rôle d'avant‑garde depuis la seconde moitié de 1970.

    Les travailleurs du téléphone :

    A la différence des travailleurs de la banque, qui étaient relativement calmes après avoir subi une amère défaite en 1959, les travailleurs du téléphone, organisés dans la « Federacion de Obreros y Empleados Telefonicos de la Republica Argentina » jouèrent un rôle actif à l'intérieur de l'aile gauche du mouvement péroniste, sous la direction principale de Guillan.

    Aux élections de Septembre 1971, différents groupes oppositionnels formèrent une combinaison nommée « Frente Clasista de Renovacion Telefonica » ( « Front Lutte de classes pour la Rénovation du Syndicat du Téléphone » ) qui présenta des candidats sur la liste Rose. La liste Brune, de Guillan, fut victorieuse avec l'appui du Parti Communiste. Une liste de droite obtint 1000 suffrages, la liste Rose seulement 800.

    SITRAC‑SITRAM :

    De tous les courants lutte de classes qui se développèrent, le plus important fut à Cordoba aux deux usines Fiat représentées par SITRAC‑SITRAM.

    Beaucoup de techniciens de ces deux usines sont passés par l'université. En conséquence, la radicalisation qui eut lieu sur le campus se trouve reflétée dans les rangs des syndicats. Deux courants étaient particulièrement forts dans le mouvement étudiant à Cordoba : le PCR et la Vanguardia Comunista maoïste. Leur influence gauchiste et sectaire fit le jeu des péronistes et empêcha SITRAC‑SITRAM de jouer pleinement le rôle d'avant­-garde qui s'offrait à eux à l'échelle nationale. A cause des scissions de 1968 dans ses propres rangs, c’est-à-dire avec les camarades du PRT (Combatiente), le PRT (La Verdad) fut grandement affaibli dans des villes telles que Rosario, Tucuman, et Cordoba. Jusqu'en 1972, il n'eut aucune influence dans aucune des deux usines Fiat.

    Comme dans d'autres cas que nous avons cités, le courant lutte de classes à l'intérieur de SITRAC‑SITRAM se développa à travers de difficiles batailles. Parallèlement, la direction chercha à miner et à détruire toute tendance indépendante en licenciant les militants‑clés. La réaction des ouvriers fut également semblable à celles qui eurent lieu ailleurs.

    En janvier 1971, quand sept ouvriers furent licenciés A Concord, les ouvriers s'emparèrent de l'usine. L'ERP participa en désarmant les gardes de l'usine. Les ouvriers de Materfer et d'autres usines déclarèrent leur solidarité avec Concord. Le gouvernement menaça d'intervenir par la force. Les ouvriers tinrent bon et la direction capitula.

    Cependant, les dirigeants de SITRAC‑SITRAM en luttant contre la CGT de Cordoba, qui était menée par des bureaucrates péronistes assez adroits pour affecter une façade de gauche quand c'était nécessaire, tendaient à suivre une ligne sectaire, et ainsi, ne réussirent pas à polariser autour d'eux des forces suffisantes pour pouvoir prendre la succession comme direction de rechange. Affligée du fléau gauchiste, la tendance lutte de classes de SITRAC‑SITRAM n'offrit pas, en opposition à la bureaucratie CGT, un programme clair qui aurait pu attirer efficacement les ouvriers des autres syndicats de Cordoba.

    Au cours des actions de SITRAC‑SITRAM, par exemple, les gauchistes, parmi d'autres appels inaptes, brandirent des slogans stupides tels que « Ni coup de force, ni élections : la Révolution ». Présenté comme la réponse à la manœuvre de Lanusse de projeter des élections, ce slogan gauchiste abstrait et sectaire fut avancé par des groupes étudiants et la section argentine officielle de la IV° Internationale : le PRT (Combatiente).

    Quand les bureaucrates CGT de Cordoba, par crainte des syndicats SITRAC‑SITRAM et en réponse à la pression de la base, prirent l'initiative de projeter des luttes de masses, les dirigeants SITRAC‑SITRAM prirent parfois des positions sectaires.

    Par exemple, en Mars 1971, la CGT institua une « Comision de Lucha» (Commission de Lutte) et appela à une manifestation massive mais pacifique contre le gouvernement. Au lieu de former un Front Uni avec la CGT, les dirigeants de SITRAC‑SITRAM appelèrent à une manifestation séparée. La réponse à la Commission de Lutte CGT fut massive. La marche organisée par les ouvriers SITRAC‑SITRAM aboutit à un affrontement au cours duquel un ouvrier de 19 ans, Adolfo Cepeda, fut tué. Ce fait secoua la classe ouvrière.

    Sous la direction de Tosco, la Commission de Lutte CGT prit l'initiative, s'orientant vers la gauche. Environ 5000 personnes assistèrent à l'enterrement de Cepeda dont le cercueil était enveloppé dans le drapeau de l'ERP. Tosco fut le seul orateur.

    Une série d'actions suivirent, faisant exploser ce qu'on désigne maintenant comme le « second Cordobazo ». L'un des aboutissements importants fut de faire progresser l'autorité de la Commission de Lutte CGT et d'affaiblir relativement la position des dirigeants de SITRAC‑SITRAM, étant donné qu'ils continuèrent à refuser de participer aux délibérations et aux décisions de l'organisme CGT.

    Après le second Cordobazo, la direction de SITRAC‑SITRAM, se rendant compte qu'elle commençait à s'isoler, modifia son attitude sectaire et se mit à chercher des alliés.

    Une tentative fut faite, par exemple, à Buenos Aires, de mettre sur pied une commission, dont le rôle était d'appuyer SITRAC­-SITRAM. En même temps que d'autres groupements, le « Partido Comunista Revolucionario », la « Vanguardia Comunista », le PRT (Combatiente), et le PRT (La Verdad) y participèrent. Cependant, la commission fut paralysée par l'attitude sectaire des gauchistes. L'un de leurs premiers mouvements fut de proposer l'expulsion du Parti Communiste et de Politica Obrera [2] (les lambertistes) de la Commission. Puis ils s'opposèrent à la participation du PRT (La Verdad) en donnant pour raison qu'il était « réformiste » et non pour la « lutte armée ». Malheureusement pour eux la masse de la représentation ouvrière à la commission provenait de l'influence du PRT (La Verdad).

    A Cordoba, sous le contrôle direct de la direction SITRAC-­SITRAM, la commission de soutien évolua dans une atmosphère plus démocratique à cause de la pression des ouvriers.

    En tant que deux puissants syndicats, au premier plan de la lutte à Cordoba, et occupant une position très influente dans l'avant-­garde argentine, il était naturel que SITRAC‑SITRAM soient choisis comme l'objectif des attaques du gouvernement. Les autorités attendirent leur heure jusqu'à ce qu'elles sentent que les deux syndicats étaient devenus relativement isolés. Le 26 Octobre 1971 le gouvernement intervint et donna l'ordre de dissoudre les deux syndicats. Des centaines de militants ouvriers furent licenciés par la direction. La gendarmerie occupa les usines.

    La réaction contre ces mesures fut très limitée, même à l'intérieur des usines. Pour comprendre cela, il est nécessaire d'étudier deux assemblées plénières, réunies par la direction de SITRAC-­SITRAM pour tenter d'établir une tendance nationale lutte de classes.

  7. Les Assemblées plénières de SITRAC‑SITRAM.

    La direction de SITRAC‑SITRAM convoqua une conférence (assemblée générale), pour les 28‑29 Août 1971. L'ordre du jour suivant était proposé :

      «
    1. analyse de la situation économique, sociale et politique confrontant le pays.
    2. problèmes du mouvement ouvrier, rejet de l'attitude passive de Jose Rucci et de sa clique syndicale traîtresse de la CGT Azopardo.
    3. Coordination nationale des mouvements de protestation de la classe ouvrière et des secteurs populaires contre les salaires de famine, l'abandon de la nation à l'impérialisme et l'intensification de la politique de répression du gouvernement. »

    Toutes les organisations syndicales et les organisations de, base étaient invitées.

    Sur la base de cet appel, la Comision Interna de la Banco de la Nacion réunit une assemblée à Buenos Aires pour désigner une délégation devant aller à Cordoba. La police intervint, empêchant toute réunion publique. Néanmoins un certain nombre de délégués et d'activistes des Comisiones Internas se réunirent effectivement et votèrent une déclaration à transmettre à l'assemblée de Cordoba.

    La séance s'ouvrit comme prévu, mais quelques délégués n'étaient pas là : 35 avaient été arrêtés, y compris ceux de l'Intersyndicale de San Lorenzo. Il y avait entre 800 et 1000 personnes présentes. La plupart représentaient le mouvement étudiant et les différentes organisations révolutionnaires. On demanda, à ces groupes de partir après avoir désignés deux délégués pour chaque organisation; mais la plupart d'entre eux restèrent.

    La présence d'un grand nombre de gauchistes n'appartenant pas directement au mouvement ouvrier eut un certain effet préjudiciable au fonctionnement du Congrès. Il fallut deux heures de discussion pour décider si les délégués de la « Convencion Nacional de Trabajadores » d'Uruguay devaient être inclus dans le présidium d'honneur.

    Les forces présentes les plus importantes étaient les syndicats de la pharmacie et de l'imprimerie influencés par Ongaro, la CGT de Corrientes, la Comision Interna de l'usine textile d'Escalada, les cheminots de Tafi Viejo, la délégation de Buenos Aires ayant à sa tête les travailleurs des banques nationales (y compris des représentants de 14 Comisiones Internas) et des dirigeants qui avaient été licenciés de chez Chrysler et Petroquimica. Les dirigeants du Partido Comunista Revolucionario étaient présents, bien qu'ils ne représentent presque pas d'ouvriers. Politica Obrera était là avec quelques ouvriers. Différentes petites formations ouvrières indépendantes de Cordoba, étaient représentées. Il y avait aussi quelques groupuscules comme Milicia Obrera, scission du PRT (Combatiente).

    Malgré la confusion les propositions faites par la direction SITRAC‑SITRAM étaient généralement positives. Les amis d'Ongaro menacèrent de sortir si la déclaration de politique générale était mise au vote, et la direction SITRAC‑SITRAM prit la position correcte de se replier sur ce point, laissant la déclaration soumise à une nouvelle discussion par les différents groupements.

    La direction SITRAC‑SITRAM proposa qu'un Comité Provisoire de Coordination, composé des représentants des syndicats et des tendances présentes, soit institué pour prendre en main les activités qui suivraient le Congrès. Les gauchistes protestèrent contre l'inclusion des travailleurs des banques nationales de Buenos Aires, étant donné que cela donnerait au PRT (La Verdad) une voix dans la commission. Il en résulta une modification de la proposition, excluant les Comisiones Internas et les Cuerpos de Delegados.

    Le Congrès dans l'ensemble révéla l'extrême faiblesse des tendances luttes de classes. Les seules véritables forces syndicales présentes comprenaient SITRAC‑SITRAM, les petits syndicats Ongaro, les travailleurs des banques nationales et d'autres Comisiones Internas de Buenos Aires, ainsi que le groupement Intersyndical de San Lorenzo qui ne parvint jamais jusqu'à la réunion à cause de la police. Beaucoup des orateurs traitèrent de généralités abstraites, et le congrès n'alla jamais au­-delà du premier point de l'ordre du jour.

    Une seconde assemblée plénière fut tenue le 22 Septembre. Cette fois il n'y eut que 300 personnes présentes. A certains égards, c'était une amélioration, étant donné que cela donnait un plus grand poids relatif aux ouvriers. La réunion se déroula de façon plus harmonieuse et fit de meilleurs progrès, y compris l’acceptation d'une motion présentée par les travailleurs des banques de Buenos Aires, visant à former une tendance nationale lutte de classes au congrès suivant. Mais l'assemblée ne représentait que des forces limitées, les syndicats Ongaro n'y participaient pas.

    Il n'y eut jamais de troisième réunion étant donné que SITRAC­-SITRAM fut dissous par le gouvernement. Malgré les immenses mobilisations, la bureaucratie péroniste gardait encore une emprise de fer sur les organisations de masse centrales, les syndicats. Dans la deuxième moitié de 1971, une accalmie partielle apparut dans la lutte des classes. Le gouvernement profita pleinement de l'isolement de SITRAC‑SITRAM, calculant que les deux syndicats n'étaient plus en mesure de mobiliser une défense efficace contre un effort vigoureux d'écraser la position la plus forte de la tendance nationale lutte de classes à ses débuts.

  8. Larges mobilisations de masse.

    Les mouvements de protestation massifs, contre le gouvernement ne cessèrent pas au cours de 1972. Cependant l'axe des mouvements de protestation se déplaça du prolétariat industriel aux secteurs des « cols blancs » et de la petite bourgeoisie.

    D'importantes actions entamées par de nombreux étudiants obtinrent soit la sympathie des masses (Tucuman), soit l'appui direct des masses (Mar del Plata). L'action à Mar del Plata fut particulièrement importante, en tant que modèle de construction d'un front de défense uni contre la répression. La manifestation résultait d'une tentative de la police d'empêcher des témoins oculaires de témoigner devant un juge au sujet d'un meurtre commis par des voyous fascisants liés à la bureaucratie CGT locale.

    A la fin de 1971, les gangsters attaquèrent une assemblée d'étudiants, tuant une étudiante, Silvia Filler, et en blessant un autre, Marcos Chueque. La réaction immédiate des étudiants fut une réaction gauchiste. Ils descendirent dans les rues et brisèrent des vitrines.

    Six mois plus tard, quand l'assassin passa en jugement, la police, dans l'espoir de discréditer la déposition des principaux témoins, arrêta quatre étudiants qui avaient assisté à un meeting de 1000 personnes protestant contre l'assassinat. Trois d'entre eux étaient membres du PRT (La Verdad), qui à ce moment‑là était devenu le Partido Socialista Argentino.

    L'implication du PRT (La Verdad) permit d'orienter la protestation selon une ligne de Front Uni. D'abord un comité de Front Uni fut créé à l'université. Les étudiants manifestèrent contre la police, mais en faisant appel à la classe ouvrière pour qu'elle se joigne aux mouvements de protestation par l'intermédiaire de leurs syndicats. Les étudiants appelèrent à une marche silencieuse le 8 Juin 1972, sous le slogan « Liberté pour les companeros ». Les appuis commencèrent à monter de tous côtés. De nombreux groupements professionnels déclarèrent leur solidarité. Le recteur de l'université et le Conseil d'Administration envoyèrent des télégrammes à Lanusse. Des professeurs, des assistants et des étudiants diplômés votèrent des résolutions.

    Différents syndicats commencèrent à faire des déclarations de soutien. Parmi eux, se trouvaient les syndicats de l'électricité, de l'imprimerie, des pétroles, des transports, des moulins et des banques.

    Sous l'impact de l'accroissement du soutien des masses et des actions de masse, les bureaucrates CGT, malgré leurs liens avec les coupables du crime, décidèrent une grève générale de solidarité pour le 14 Juin.

    De nombreux partis politiques apportèrent leur appui à la campagne, et créèrent un large comité de coordination.

    La grève générale fut un véritable succès. Les lycéens vinrent en masse et se joignirent aux jeunes ouvriers pour aller d'usine en usine s'assurer que toute la ville participait.

    L'armée fut mobilisée, mais la troupe se trouva dans l'impossibilité d'arrêter les manifestants, qui se divisèrent en groupes de 300 à 1000 qui parcoururent la ville. Les gens sur les trottoirs acclamèrent les manifestants, reflétant la popularité écrasante de l'action anti‑gouvernementale.

    Le gouvernement décida de battre en retraite. Tous les prisonniers furent libérés sauf Jorge Sprovieri, membre du Partido Socialista Argentino, qui fut libéré 56 jours plus tard.

    En Avril 1972, en réponse à l'augmentation des tarifs de l'électricité, des manifestations éclatèrent à Cordoba, Rosario, San Juan, et Mendoza.

    Le sommet fut la mobilisation de masse à Mendoza. Sous la conduite des enseignants et d'autres « cols blancs » avec un certain appui des travailleurs de l'industrie, la ville entière se leva pour protester contre les augmentations des tarifs. Les manifestations durèrent 4 jours. Les forces de répression tuèrent 4 personnes, mais ne purent pas ralentir les manifestations.

    Finalement le gouvernement capitula et rabaissa les tarifs à leur niveau précédent dans toute la zone où il avait tenté d'appliquer l'augmentation.

    Dans la ville de Général Roca, l'explosion populaire fut d'une importance particulière à cause du fait que c'était le premier soulèvement ayant une direction clairement définie, bien que cette direction fut bourgeoise.

    Le « Rocazo » résulta d'un conflit entre la classe dirigeante de la province et le gouvernement fédéral. La classe dirigeante locale mit sur pied ce qui équivalait à un gouvernement provisoire, opposé au gouvernement officiel de Lanusse dans cette zone.

    Les efforts faits par les masses pour influencer la troupe furent aussi un aspect significatif du « Rocazo » De nouvelles méthodes de lutte furent utilisées et des formes plus avancées d'organisation apparurent de manière embryonnaire. Un sympathisant du « Partido Socialista Argentino » créa une « Radio Roca Libre » donnant au petit groupe de membres du PSA vivant à cet endroit une occasion de proposer une ligne opposée au gouvernement provisoire bourgeois. Ils appelèrent à former des comités de coordination des quartiers ouvriers, des comités de défense, etc...

    La tactique de l'armée dut être d'arrêter un grand nombre de manifestants, de les rosser, puis de les relâcher. Aucun ne fut tué. Au bout d'une semaine d'actions de protestation et de heurts avec les forces d'occupation, l'armée relâcha tous les prisonniers qu'elle avait faits.

    Après que le gouvernement eut réussi à dissoudre SITRAC-­SITRAM et qu'un fléchissement relatif eut été ressenti dans le mouvement ouvrier, les groupes de guérillas se détournèrent d'actions telles que les distributions de lait et de viande dans les quartiers pauvres, et eurent davantage recours au terrorisme. Leur activité comprit un certain nombre d'assassinats, parmi lesquels celui d'un ancien chef de la police de Tucuman d'un dirigeant du Parti de la Force Nouvelle à Buenos Aires, d'un simple soldat qui avait refusé de livrer ses armes, du directeur de l'entreprise Fiat italienne, et d'un général de l'armée.

    L'ERP et les Montoneros furent les plus actifs pendant cette période. Mais en général, les groupes de guérilla ont décliné, comme le montre le nombre décroissant de leurs actions.

    Cela est dû à différents facteurs, parmi lesquels l'efficacité accrue de la répression gouvernementale, et l'intérêt décroissant parmi les couches frustrées de la petite bourgeoisie pour le terrorisme, et les actes de violence clandestine contre la classe dirigeante, devant l'appât, offert par le régime, d'une solution de rechange électorale.

  9. Le test de deux lignes en Argentine.

    Nous avons vu comment le « tournant » adopté au neuvième Congrès Mondial a conduit au désastre en Bolivie. Cependant on peut argumenter que toute autre ligne aurait conduit au même résultat. Dans le cas de l'Argentine la situation est différente. Le PRT (La Verdad) a voté contre le « tournant » alors que le PRT (Combatiente) a voté pour et s'efforce de montrer les résultats qui pouvaient être obtenus par sa mise en pratique. Le PRT (Combatiente) appliqua la ligne fidèlement, comme les camarades Maïtan, Mandel, et les autres camarades de la majorité du S.U. l'ont attesté.

    Le PRT (La Verdad), d'autre part, a continué d'appliquer la méthode du programme de transition et peut montrer les résultats de ses activités comme un test positif de l'exactitude de la position de la minorité au 9° Congrès Mondial. L'essence de la politique suivie par le PRT (La Verdad) a été de tenter de construire un parti de type léniniste en pénétrant dans le mouvement de masse, en participant aux mobilisations de masse, et en se présentant comme une direction alternative révolutionnaire dans les organisations de masses existantes. C'est-à-dire qu'il n'a pas essayé de contourner les formations de masses existantes au leur façon d'agir. Il a cherché au contraire à mettre en avant en leur sein des revendications transitoires capables de les aider à avancer au‑delà des formes actuelles de la lutte de classe vers des formes plus hautes, progressant vers la conquête du pouvoir.

    La conception du PRT (La Verdad) est que pour diriger les masses, il faut un programme qui prenne en compte leurs besoins les plus profondément ressentis à leur niveau actuel de compréhension. La question de la lutte armée, de la même façon, est à avancer dans une logique transitoire et non comme un schéma auquel les masses ont à s'adapter.

    C'est pourquoi l'histoire du PRT (La Verdad) depuis le 9° Congrès Mondial est directement liée à l'histoire des luttes de masses qui ont surgi en Argentine. Le PRT (La Verdad) a cherché en chaque chose qu'il a faite à embrayer sur la situation objective qui était façonnée par la lutte de classe, participant au mouvement de masse afin de le faire progresser selon sa propre logique interne.

    Avec le PRT (Combatiente), c'est le contraire qui s'est passé, comme nous l'avons vu. Ils se sont embarqués dans une « guerre prolongée » qui demande la construction d'une « armée révolutionnaire ».

    Ils ont sous‑estimé les évènements qui dans la lutte de classes, impliquaient les masses, sauf ceux qui pouvaient être utilisés dans le sens de leur étroit schéma d'appel à la construction d'un appareil armé sous leur propre direction. Ceci était un objectif sectaire qui contrastait avec l'ampleur de l'objectif poursuivi par le PRT (La Verdad), de construction d'une direction politique qui émerge de la lutte de classe actuelle elle‑même.

    Dans le but d'avoir une meilleure appréciation de la voie suivie en pratique par le PRT (Combatiente), il est nécessaire de connaître les lignes principales de leur orientation politique. Leur perspective internationale est particulièrement importante ainsi que leur vue de la IV° Internationale.

  10. Appel pour une nouvelle Internationale.

    Le PRT (Combatiente) pense que la IV° Internationale est finie, en tant qu'Internationale révolutionnaire et qu'une nouvelle internationale doit être construite.

    Les bases de cette nouvelle Internationale sont, disent‑ils, disponibles en Chine, en Albanie, en Corée du Nord, au Nord Vietnam, à Cuba, et quelques organisations actuelles hors de la IV° Internationale avec au moins une partie de la IV° Internationale.

    Après son 5° Congrès (qui s'est tenu en Juillet 70), le CC du PRT (Combatiente) clarifia ses positions sur la IV° Internationale dans un document fait par un de ses membres, et intitulé « Minuta sobre Internacional » (Mémorandum sur l'Internationale). Il fut rendu public avec les autres décisions du 5° Congrès du PRT (Combatiente) :

    « Il est nécessaire de réaffirmer, de façon qu'il ne puisse y avoir ni erreur ou exagérations, ni fausses illusions, le point de vue réaliste que j'ai maintenu au Congrès, à savoir que nous ne croyons pas à la possibilité pour la 4° Internationale d'être transformée en un parti révolutionnaire international, dont nous affirmons la nécessité. Nous croyons que c'est maintenant historiquement impossible et que le rôle de l'Internationale, en faisant l'hypothèse favorable qu'elle se convertisse en une organisation révolutionnaire prolétarienne, doit être de chercher à construire une nouvelle Internationale révolutionnaire sur le modèle de la 3° Internationale, léniniste et sur la base des partis vietnamiens, chinois, cubain, coréen et albanais. »
    (Documents du 5° Congrès du Comité Central et du Comité Exécutif)

    Ainsi, le PRT (Combatiente) a indiqué publiquement qu'il se bat pour des changements fondamentaux dans le programme de la IV° Internationale. D'abord ils veulent convertir l'Internationale en une organisation « révolutionnaire » ; c’est-à-dire une organisation qui soit d'accord avec et mette en pratique leur orientation de « guerre prolongée » et de construction « d'armées révolutionnaires » sur tous les continents. Ensuite, ils insistent pour que l'Internationale abandonne sa position d'appel à une révolution politique en Chine et dans les autres États ouvriers déformés, et à la place soutienne politiquement les régimes et partis staliniens, en les poussant seulement à construire une « nouvelle internationale révolutionnaire » ouverte à certains autres groupements.

    « Nous ratifions notre adhésion au projet de prolétarisation de l'Internationale, de transformation de celle‑ci en une organisation révolutionnaire, et de nous battre pour l'orienter vers la formation d'une nouvelle Internationale révolutionnaire basée sur les partis chinois, cubain, coréen, vietnamien et albanais, et les organisations sœurs qui se battent de façon révolutionnaire contre le capitalisme et l'impérialisme dans chaque pays. »
    (Op. Cit., p. 42.)

    Les dirigeants du PRT (Combatiente) ont exprimé les mêmes vues, quoique moins explicitement, à la veille du IX° Congrès Mondial. Dans leur brochure programmatique, « La seule voie vers le pouvoir des travailleurs et le socialisme », écrite en 68, ils invitaient la IV° Internationale à adopter la stratégie mondiale et les tactiques castristes.

    « Dans le cadre de la IV° Internationale nous avons d'importantes contributions à apporter, mais pour ce faire, nous devons définir notre propre stratégie pour l'étape actuelle de la révolution mondiale.
    Nous croyons que notre parti devrait se prononcer clairement, en faveur de la stratégie mondiale formulée par le castrisme.
    D'abord nous sommes pour annoncer notre accord avec la stratégie et la tactique castriste pour la révolution mondiale et continentale pour les raisons suivantes : a) Nous les considérons comme essentiellement correctes... »
    (International Information Bulletin, N° 4, 1972, p.18.)

    Ils ont aussi clarifié leur jugement sur les différents courants castrisme, maoïsme, trotskysme, à l'échelle mondiale. De leur point de vue, le trotskysme et le maoïsme sont tous deux des continuations du léninisme ; le trotskysme sur le plan de la théorie, le maoïsme sur le plan de l'action. Ainsi la tâche centrale, aujourd'hui, telle qu'ils la voient, est d'atteindre une unité supérieure, qui représente pour eux un retour au léninisme. C'est affirment‑ils, la signification essentielle du développement du castrisme.

    « Aujourd'hui, la tâche théorique des marxistes révolutionnaires est de fondre les contributions principales du trotskysme et du maoïsme en une unité supérieure, capable d'être un retour réel au léninisme.
    Le développement de la révolution mondiale conduit inévitablement à ce but, comme c'est indiqué par les avances unilatérales du maoïsme vers l'assimilation du trostkysme (la rupture avec la bureaucratie soviétique, la révolution culturelle) ; la tendance du trotskysme à l'incorporation des contributions maoïstes (la théorie de la guerre révolutionnaire) et, par dessus tout, l'effort de la direction cubaine pour achever cette unité supérieure »
    (Op. Cit., p.8)

    Dans ses exposés publics et dans ses publications, le PRT (Combatiente) expose ce point de vue. Il refuse publiquement de se définir comme trotskyste.

    Par exemple quand il fut demandé dans une interview publiée dans le numéro du 29 Août 19‑72 du Punto Final, un magazine largement lu en Amérique Latine, si le PRT (Combatiente) était une organisation trotskyste, les camarades Santucho [3] et Gorriaran, qui sont les dirigeants principaux de la section argentine officielle de la IV° Internationale répondirent :

    « Le parti qui dirige l'Armée révolutionnaire du peuple (ERP), le Parti Révolutionnaire des Travailleurs (PRT Combatiente), se définît idéologiquement lui‑même« comme marxiste‑léniniste et accueille les contributions de divers révolutionnaires d'autres pays, y compris celle de notre principal commandant, Che Guevara, Il accueille aussi les contributions que Trotsky, Kim Il Sum, Mao Tsé Toung et le général Giap ont apportés à la révolution. Nous croyons qu'il est inadéquat et non approprié de définir idéologiquement cette organisation comme, trotskyste. Nous pensons certainement que Trotsky était un révolutionnaire et la plupart de nos membres ont lu ses contributions à la révolution, en particulier ses contributions à une critique de la bureaucratie et sur la révolution permanente.
    (Intercontinental Press, 27 novembre 72, p. 1317. « La lutte armée est la seule voie pour libérer l'Argentine »)

    Sur tous les évènements internationaux majeurs, le PRT (Combatiente) publie sa propre ligne même quand elle est diamétralement opposée à celle du mouvement trotskyste mondial. Ainsi, ils ont soutenu publiquement la conférence au sommet Nixon‑Mao Tsé Toung comme une victoire de la révolution mondiale. (Voir l'article « Una Victoria Revolucionaria » dans El Combatiente, n° 5.9, 9 Août, 71).

    D'autre part, ils n'ont jamais publié une prise de position ou une résolution de la IV° Internationale. Récemment ils ont même changé de position sur l'invasion de la Tchécoslovaquie. A l'origine, ils avaient accepté la position de la IV° Internationale condamnant l'invasion. A présent ils soutiennent l'invasion se plaçant ainsi sur la position du Parti Communiste Cubain.

    Le PRT (Combatiente) est opposé à la construction de partis trotskystes dans les pays où on peut trouver des groupes qui correspondent à leur critère de construction d'une « nouvelle Internationale Révolutionnaire » composée de maoïstes, castristes, et de ceux des trotskystes qui approuvent le « tournant » opéré au 9° Congrès Mondial. Ainsi ils s'opposent à la construction d'un groupe trotskyste au Chili où le Movimiento de Izquierda Revolucionaria (MIR) occupe déjà le terrain. Même chose pour l'Uruguay où opèrent les Tupamaros. Et bien sûr cela va de même pour la Chine où ils considèrent que le Parti Communiste Chinois est une authentique organisation marxiste‑léniniste. Un groupement ne sera certainement pas inclu dans la « Nouvelle Internationale Révolutionnaire », le PRT (La Verdad). En fait, les camarades du PRT (Combatiente) font pression pour l'expulsion du PRT (La Verdad) des rangs de la IV° Internationale.

    D'autres aussi pourraient être compris dans une éviction sommaire si les vues du PRT (Combatiente) sur la composition de la IV° Internationale venaient à prévaloir. L'interview des camarades Santucho et Gorriaran dans « Punto Final » incluait l'affirmation calomnieuse suivante, adoptée en 1970 au 5° Congrès de l'organisation :

    « Le mouvement trotskyste, on doit l'expliquer, comprend des secteurs hétérogènes : depuis des aventuriers contre‑révolutionnaires qui se servent de sa bannière en le prostituant en même temps, jusqu'à des révolutionnaires conséquents. »,

    Justement qui sont, les « aventuriers contre-révolutionnaires » dans le mouvement trotskyste ? Ils demeurent non‑identifiés dans cette monstrueuse assertion empruntée à l'école stalinienne.

     Il est clair comme du cristal que le PRT (Combatiente) n'est pas trotskyste. En lançant leur appel à la constitution d'une nouvelle internationale révolutionnaire, les dirigeants du PRT (Combatiente) n'ont pas attendu de discuter la question à l'intérieur de la IV° Internationale. Ils l'ont envoyé au monde, s'assu­rant en particulier qu'il arriverait à l'attention des cubains. C'est incompréhensible jusqu'à ce qu'ils s'avouent publiquement castristes.

    De leur point de vue, on peut voir pour quoi ils furent exaltés par le « tournant » fait par le 9° Congrès Mondial sur l'Amérique Latine. Comme castristes, ils l'ont vu comme un pas qualitatif dans leur direction. Par là même ils montrèrent combien la minorité était correcte au 9° Congrès Mondial en jugeant la résolution sur l'Amérique Latine comme une adaptation au castrisme.

    En Argentine, donc, nous avons deux groupes rattachés à la IV° Internationale. Un, le PRT (Combatiente) est une organisation qui avoue publiquement être castriste. Elle soutient le parti majoritaire d'orientation vers une guérilla pour une période prolongée à l'échelle continentale. L'autre organisation, le PRT (La Verdad) est opposée à la ligne castriste. Dédiée à la stratégie de construction d'un parti léniniste de combat, elle soutient la position minoritaire au neuvième Congrès Mondial.

    Contrairement au PRT (Combatiente), le PRT (La Verdad) considère la croissance du trotskysme comme une nécessité absolue pour le triomphe de la révolution mondiale. Il se considère comme un contingent dans la lutte internationale conduite par le mouvement trotskyste contre les bureaucraties des États Ouvriers déformés ou dégénérés et les partis staliniens, qui prônent la coexistence pacifique avec l'impérialisme et la collaboration de classe avec la bourgeoisie indigène. C'est pourquoi dans tous les pays où l'État est contrôlé par le parti que le PRT (Combatiente) aimerait inclure dans une « nouvelle Internationale Révolutionnaire », le PRT (La Verdad) est favorable à une révolution politique, à l'exception de Cuba pour laquelle la position du PRT (La Verdad) est la même que celle du reste de la IV° Internationale.

    Le PRT (La Verdad) s'est toujours défini lui‑même comme un parti trotskyste et comme faisant partie de la IV° Internationale. Il suit la méthode esquissée dans le Programme de Transition en cherchant à conquérir la direction des masses argentines.

    Cette différence entre le PRT (Combatiente) et le PRT (La Verdad) sur la question‑clé de l'attitude à l'égard de la IV° Internationale est bien sûr reflétée dans leur attitude sur la scène nationale. Cela devient même plus clair si nous examinons l'activité des deux groupes en Argentine.

  11. Deux vues du « Cordobazo ».

    Toutes les organisations en Argentine qui se considèrent comme socialistes estiment que le Cordobazo a marqué un tournant dans l'histoire du pays. De l'opinion du PRT (La Verdad), le Cordobazo a ouvert une période pré‑révolutionnaire. Le PRT (Combatiente) avait le point de vue que l'Argentine était entrée dans une période pré‑révolutionnaire avant même le Cordobazo et même quand la classe ouvrière était encore en retrait ou marquait un temps. Ce jugement correspondait à la position prise par !à majorité au 9° Congrès Mondial, à savoir que le continent tout entier était entré dans une période pré­révolutionnaire, et était au bord de la guerre civile à l'échelle continentale. Le PRT (Combatiente) était d'accord, naturellement, que cela était vrai pour l'Argentine aussi bien que n'importe où ailleurs, sinon davantage. Ainsi, pour le PRT (Combatiente) le Cordobazo marquait la fin de la période prérévolutionnaire et le début de la « guerre civile ».

    Et c'est ainsi qu'ils évaluèrent la situation à leur 5° Congrès où ils mirent les choses à jour :

    « Le 4° Congrès (1968) souligna que l'Argentine dans son ensemble était dans une situation pré‑révolutionnaire ; les faits l'ont confirmé jour après jour ; et aujourd'hui, nous en avons un témoignage encore plus concret, la guerre civile révolutionnaire a commencé. »
    (Documents du 5° Congrès, p. 27. « Resoluciones sobre dinamica y relaciones de nuestra querra revolucionaria » )

    Voyons maintenant comment les deux organisations ont répondu à la mobilisation des masses.

    Dans le numéro du 21 Juillet 69 de La Verdad, publié au moment du 9° Congrès Mondial et un mois avant le premier Cordobazo, le PRT (La Verdad) affirmait que « les mobilisations à Villa Quinteros et Villa Campo, et celles des étudiants de Tucuman et de Rosario, montraient clairement que le mouvement dans le Nord est en train de s'étendre sur une échelle nationale. Les actions dans les trois endroits, ont montré quelques-unes des méthodes nécessaires pour affronter le régime : manifestations de masse, occupations de services et de bâtiments d'école, résistance aux forces de répression. Il est nécessaire d'étendre et de coordonner des actions. »

    Le PRT (Combatiente) a tiré les conclusions opposées. Au lieu de voir la nécessité de projeter des actions de masse dans les rues comme un pas nécessaire pour l'éducation et l'organisation des masses dans le combat contre la répression, ils projetèrent des actions clandestines par de petits groupes d'avant‑garde, ajournant les actions de masses pour le jour où une forme militaire suffisamment large pouvait être assemblée pour battre les formes de répression militairement. Cela signifie en pratique, ne pas chercher à mobiliser les masses nulle part, à aucun moment.

    Juste avant le Cordobazo, le PRT (Combatiente) écrivit dans son journal (21 Mai 69) :

    « L'organisation répressive du régime et la conscience de l'avant-­garde des ouvriers révolutionnaires qui apprennent que c'est un suicide d'affronter la police les mains nues, ont eu pour résultat que le gouvernement apparemment a remporté une victoire, d'autant plus qu'il n'y a eu seulement que quelques petites grèves courtes et quelques actions autorisées entreprises dans le pays... Et ainsi nous avons vu ce jour de Mai, les débuts de l'application de la violence sous une forme clandestine, frappant même faiblement des sociétés impérialistes, des institutions, le gouvernement...
    Des meetings publics et des concentrations massives pourront être engagés là où nous avons des forces militaires capables de résister aux forces répressives du régime. Dans l'intervalle, nous devons nous renforcer à travers des milliers d'escarmouches et d'actions clandestines qui les affaibliront. Un terrain favorable, l'usage de la surprise seront les meilleurs alliés de l'avant‑garde consciente, s'ancrant de plus en plus dans le peuple travailleur, surmontant la répression de la dictature militaire, aux ordres des monopoles étrangers. »

    Notant le début d'actions de masses dans les rues, le PRT (La Verdad) attira l'attention sur le besoin de les élargir et de les étendre à l'échelle nationale. Le PRT (Combatiente) au contraire, avertit que c'était un suicide d'affronter les forces de répression avant d'avoir construit un appareil militaire suffisamment fort pour agir contre elles. Jusque là, le PRT (Combatiente) conseille que l'avant‑garde doit se consacrer à une violence de harcèlement.

    Ce qui ressort de la façon la plus saillante de la ligne du PRT (Combatiente) est la complète absence d'un programme pratique pour entraîner les masses et les aider à avancer vers des formes de lutte supérieures. Les masses doivent attendre, bras croisés, en endurant patiemment les coups qu'elles subissent, jusqu'à ce que le problème militaire soit résolu à travers la lente accumulation de guérilleros. La conception est de caractère gradualiste.

  12. Deux points de vue sur la grève générale

    Les différences entre le PRT (La Verdad) et le PRT (Combatiente) reflétées dans les citations ci‑dessus peuvent être retracées à travers leur implication (ou leur absence d'implication) dans la lutte de classe. On peut s'y attendre car les deux organisations ont suivi deux méthodes différentes. Le PRT (La Verdad) est parti du fait que la lutte de classes actuelle vivante indique elle‑même les formes que prendra la révolution. En conséquence à chaque pas dans cette lutte, il cherche à trouver et à mettre en avant des mots d'ordre qui aideront les masses à avancer dans leur compréhension politique, qui aideront à construire le parti jusqu'à ce qu'il devienne un parti révolutionnaire de masse capable d'apparaître comme une direction, alternative réaliste pour la classe dans son entier.

    Le PRT (Combatiente), d'autre part, a décidé à priori, sur la base de la ligne adoptée par la majorité au 9° Congrès Mondial que la forme que prendrait la révolution en Argentine serait une tactique de guérilla rurale, dans le cadre d'une guerre civile prolongée à l'échelle continentale. Avec ce schéma fixé de façon inaltérable, exception faite de la modulation sur la guérilla urbaine, lés dirigeants du PRT (Combatiente) essayèrent d'adapter le mouvement de masse qui se développait au modèle a priori. Pour eux, les évènements actuels leur donnent tout simplement une arène pour ce qui est conçu comme le réel travail révolutionnaire, c’est-à-dire la préparation à la guérilla et la construction d'une armée séparée et à côté des organisations de masse de la classe ouvrière.

    Les évènements actuels, qui ont commencé avec le Cordobazo et de nouveau en diverses occasions, montrent que l'arme la plus puissante dont le prolétariat dispose pour avancer ses revendications immédiates et se préparer à des phases supérieures de la lutte contre les capitalistes, et qui inclut la question de la conquête du pouvoir, est la grève générale élevée à un niveau politique. La tendance de telles grèves à apparaître, même à un niveau provincial ou d'une ville et à tendre à l'insurrection, aurait dû alerter tout marxiste qui ne soit pas happé dans un quelque schéma ultra‑gauchiste, que c'était la voie par laquelle les masses se préparaient à la conquête du pouvoir en Argentine.

    Ainsi, à. chaque pas des luttes qui se développaient, le PRT (La Verdad) a avancé des mots d'ordre visant à affaiblir la bureaucratie syndicale, à faire avancer les actions des massés, et à enfoncer les racines du parti plus profondément dans les organisations de masses.

    Par exemple, quand une grève générale de 36 heures fut déclarée par la CGT, les 12 et 13 Novembre 70, le PRT (La Verdad) avança dans le mouvement ouvrier les revendications suivantes que le parti chercha à populariser de la façon la plus large possible :

    « En avant avec la grève de 36 heures ! Que cela nous aide à nous préparer à une grève illimitée pour :
    • une augmentation immédiate de 26.000 pesos, y compris pour les travailleurs et employés du gouvernement.
    • fin immédiate de l'état de siège et abrogation de toutes les lois répressives, y compris la monstrueuse peine de mort.
    • reconnaissance de tous les partis appartenant à la classe ouvrière et des personnalités, y compris le général Péron.
    Cette grève de 36 heures doit être utilisée pour préparer l'affrontement décisif, qui ne se terminera pas avec l'obtention de miettes. Nous devons comprendre que cette lutte n'est pas contre l'équipe économique du gouvernement mais contre la totalité de ce gouvernement misérable et sinistre qui sert les patrons.
    La meilleure voie pour garantir le succès de la grève est d'organiser des assemblées générales d'usine à travers le pays. Dans tous les lieux de travail, les assemblées doivent être établies, avec le droit de voter et d'organiser par zone, se servant des grandes entreprises comme base, et mettant en place des piquets d'activistes, qui garantiront le succès de la lutte. »
    (Déclaration publiée dans La Verdad, numéro 243, Novembre 70)

    C'était dans un but de faire prendre conscience du rôle de la bureaucratie que le PRT (La Verdad) avança la demande que la grève générale soit organisée par les comités d'usine existants et à travers les assemblées. Les mots d'ordre, issus des luttes actuelles, frappèrent une corde sensible. Il en résultat que dans quelques usines les propositions du PRT (La Verdad) furent adoptées et que l'influence du parti grandit dans les entreprises.

    Le PRT (Combatiente), au contraire, avança son schéma de « guerre révolutionnaire ». Juste quelques mois avant la grève générale de 70, il annonça l'existence d'une « armée », l'ERP. Le PRT (Combatiente) reconnut la puissance de la grève générale quand elle se développa, mais il ne proposa aucun programme pour la grève, aucune ligne d'approche pour les travailleurs, aucune forme organisationnelle pour développer la grève. A la place, en relatant la grève générale dans Combatiente N° 50 (Décembre 70), le rédacteur sermonnait les travailleurs d'avant-­garde sur la nécessité d'élever leur conscience au niveau de la guerre de guérilla.

    «… Pour eux, il est nécessaire de développer une conscience révolutionnaire qui prenne clairement la prise du pouvoir comme l'objectif ‑ la tactique et la stratégie de notre révolution : un gouvernement populaire et des travailleurs révolutionnaires, qui se formera à travers une guerre révolutionnaire prolongée de masse, une guerre civile à l'origine et probablement nationale à un stade ultérieur devant l'intervention de l'impérialisme. »

    Pas un mot n'est dit d'une façon ou d'une autre concernant un mouvement en avant vers de nouvelles grèves comme résultat de cette colossale grève générale. Le PRT (Combatiente) n'envisagea purement la grève générale que comme offrant une aventure plus favorable pour ses actions « révolutionnaires ». Ceci étant reflété dans un rapport, dans le même numéro de El Combatiente, concernant une session du Comité Central qui eut lieu en Octobre 70, après les énormes grèves du 9 et 22 Octobre, quand la grève générale de Novembre avait été déjà appelée. Le CC ne proposa pas une ligne destinée aux masses ni ne proposa d'y participer. Ils avaient autre chose en tête.

    « Nous devons être en état d'alerte et organiser nos faibles forces pour agir efficacement et méthodiquement dans l'éventualité de mobilisations de masse. Il est clair que si elles apparaissent, toutes les possibilités seront du côté des forces révolutionnaires. »

    Pas un mot de la grève générale prévue, pas un traître mot.

  13. La lutte de classes au jour le jour.

    La lutte de classe apparaît sous des formes concrètes. Par exemple, à la fin de 70, et au début de 71, les grandes entreprises devaient négocier de nouveaux contrats. Traditionnellement cela se passe tous les deux ans en Argentine ; mais le régime Ongania avait suspendu les négociations pour 4 ans ; imposant ses propres termes du combat pendant cette période. Dans le contexte de la radicalisation qui se développait, il était doublement nécessaire d'avancer les mots d'ordre corrects pour cette période et de se battre dans les entreprises sur les nouveaux termes des contrats. L'importance de ceci fut soulignée par la grève qui se développa dans l'industrie automobile.

    Bien que nous puissions citer longuement les propositions avancées par le PRT (La Verdad) dans les usines, une brève citation servira à indiquer leur nature :

    « Une augmentation de salaires d'au moins 40 % et de 20.000 pesos au minimum ; personne ne doit signer à moins ; pour une échelle mobile des salaires ; pour un nombre d'heures garanti ; que la CGT dresse un plan de lutte sur ce point, pour qu'il soit voté dans les assemblées générales de délégués, de militants et en assemblées par entreprise ou unions locales ».
    La Verdad, 9 Mars 71.

    Un exemple d'une forme concrète différente de lutte fut donné par le second Cordobazo et ses suites. Le PRT (La Verdad) avança le mot d'ordre d'une « grève de 24 heures à l'échelle nationale » et il ajoutait à ses plans de lutte les mots d'ordre : « Libérez les prisonniers politiques », « contre les attaques contre les syndicats de Cordoba ».

    Le PRT (Combatiente) agit en accord avec une conception complètement différente de comment le parti grandirait, comment la conscience des masses se développerait, et comment la lutte pour le pouvoir évoluerait. Il publia ces conceptions dans une interview qui parut dans le numéro de Janvier ‑ Février 71, de Cristianismo y Revolucion.

    A la question « est‑ce que le PRT renonce alors à l'action légale et se concentre sur les activités militaires ? », les dirigeants du PRT (Combatiente) répondirent comment ils comptaient gagner les masses :

    « Le principe stratégique qui nous guide est d'étendre la guerre, qui à notre avis a déjà commencé. Nous voulons éclaircir complètement un point qui est que nous n'essayons pas de gagner cette guerre en ce moment, mais de l'étendre par notre rôle de détachement armé de l'avant‑garde (car nous ne proclamons pas être l'avant‑garde, qui dans notre pays n'existe pas comme organisation constituée). Nous faisons avancer cette extension de la guerre civile du peuple par des actions politiques et des actions militaires. Ceci explique beaucoup de nos actions « non spectaculaires » et même « mesquines ». Evidemment, il est facile pour un commando révolutionnaire de prendre un camion chargé de bouteilles de lait ou de viande et de le distribuer dans les taudis. Cependant, nous n'essayons pas de résoudre le problème de la faim dans ces taudis, mais de démontrer aux masses que cette action et beaucoup d'autres semblables sont faisables avec peu d'armes et peu de participants. Quand ces idées prennent dans le peuple, la guerre des masses est invincible. De même, pour des raisons analogues, nous signons nos actions, celles qui tournent bien et celles qui tournent mal, parce qu'il est nécessaire de montrer que la lutte armée n'est pas la tâche de quelques uns, d'une « élite hyper‑qualifiée », mais que c'est une tâche du peuple et que des défaites et des erreurs peuvent arriver ».
    (Intercontinental Press. 28 Juin 71. page 615. souligné dans l'original )

     Le contraste peut difficilement être plus grand. Autour d'eux surgissent les luttes de masses. Une amère bataille se développe, pour la direction des masses. Dans les syndicats, les vrais révolutionnaires sont investis dans des escarmouches quotidiennes avec les bureaucrates. Mais le PRT (Combatiente) ne participe à rien de ça. Il a découvert le vrai secret pour atteindre les masses, il démontre par des petites actions exemplaires combien il est facile de pratiquer la guérilla. Il libère (péniblement) et distribue des bouteilles de lait, des saucisses et des steaks pour « montrer » aux masses comment elles, aussi, peuvent suivre le « tournant » inauguré par le 9° Congrès Mondial. Naturellement, c'est fait modes­tement, avec la possibilité d'erreurs occasionnelles inévi­tables dans les captures ou les délivrances.

    Dans la totalité de l'interview de Cristianismo y Revolucion, le PRT (Combatiente) ne mentionne pas une fois la CGT ou une lutte syndicale. A la place, ils répètent quelques phrases standards qu'on retrouve toujours dans leurs exposés et résolutions se référant au « travail dans les entreprises, les magasins, les taudis, les universités, luttant pour défendre les intérêts spécifiques et avancer une ligne politique qui tienne compte du niveau des masses ... » (Ibid. p. 615 ).

    Mais le PRT (Combatiente) ne nous informe jamais quelle est concrètement la ligne politique qui dans les usines, les magasins, les taudis, et les universités, prend en compte le niveau des masses. Pas un seul exemple concret n'est donné d'une orientation prolétarienne dans leur travail de masse. Ils parlent en détail de leurs actions armées, des relations entre leur armée et le parti. Ils se réfèrent même à l'élévation de leur propre niveau de conscience par la lecture des œuvres de Mao et les contributions de Carlos Marighela et des Tupamaros. Cependant, à l'égard de la lutte des classes en Argentine, ils n'ont presque rien à dire.

    Dans les documents du 5° Congrès les actions de guérilla futures sont discutées jusqu'au point subtil de savoir combien d'hommes le gouvernement argentin aura à déployer contre chaque unité de guérilla rurale. Le document n'inclut rien, absolument rien, ‑ ni faits, ni analyse ‑ de la lutte de classe concrète qui se déroule en Argentine.

    Sur les 56 pages de leur rapport sur les décisions du 5° Congrès ils laissent moins de 3 pages (p. 31, 32, 33, ) au mouvement de masse. Le chapitre intitulé « Résolution sur le travail dans les syndicats et les mouvements de masses » ne mentionne pas une seule fois la CGT. Il ne mentionne non plus aucune grève, aucune tendance, ou aucun syndicat !

    A la place, ils répètent simplement des généralités standards utilisées par le PRT (Combatiente) sur les luttes pour toutes les revendications syndicales, pour la direction des organisations de masse, pour pénétrer dans les masses, etc.

  14. Quelques statistiques révélatrices.

    L'échec du 5° Congrès à faire plus que mentionner les évènements prenant place dans la lutte de classe, et encore moins à offrir une ligne politique pour une intervention active dans ces événements, n'est pas exceptionnel pour le PRT (Combatiente).

    Dans les 50 numéros de El Combatiente qui ont été publiés en 71 (nous n'avons pas été capables d'obtenir deux des numéros, les 52 et 54), très peu d'articles parlent du mouvement ouvrier en Argentine. El Combatiente n'est pas concerné par l'analyse de luttes spécifiques. Quelques évènements trouvent un reflet dans les pages de El Combatiente, mais seulement légèrement. Le numéro de janvier, comportant un reportage sur les travailleurs de Fiat à Cordoba. Le numéro de Septembre commentait la conférence de la SITRAC‑SITRAM de Cordoba. Le numéro de Décembre jouait le rôle de critique de la tendance lutte de classe telle qu'elle était apparue aux conférences de la SITRAC-­SITRAM.

     Une ligne d'intervention dans les luttes de classe est remarquable par son absence. Des compte‑rendus ou des commentaires sur les grèves qui balayent le pays d'un bout à l'autre ne semblent pas atteindre les rédacteurs.

    L'organe de l'ERP « Estrella Roja » (Etoile Rouge) est alimenté en détail sur la « lutte armée » qui se déroule, telle que la distribution de lait et de saucisses. Sans aucun doute, cette intéressante variante recueille une mince audience. Mais elle a peu en commun avec la lutte de classes en Argentine.

    Si nous parcourons « La Verdad » pour la même période de 1971, alors qu'elle aussi était publiée clandestinement, une image totalement différente des événements d'Argentine émerge. Au cours de cette année, pas moins de 250 articles traitent de luttes de classe concrètes. Le développement de divers courants syndicalistes est présenté, des rapports sont faits sur des actions spécifiques, des suggestions d'orientations sont soigneusement délimitées.

    Les articles de « La Verdad » ne sont pas que des commentaires. Ils reflètent la réelle participation du PRT (La Verdad) dans la lutte des classes.

    En dépit de ses effectifs limités, le PRT (La Verdad) est intervenu dans presque chaque conflit de classe majeur. Des membres ont été actifs dans toutes sortes de grèves ‑ y compris à Chrysler, Petroquimica ‑ parmi les travailleurs du téléphone et de la banque nationale. Il était présent et partie prenante du mouvement de masse lors des conférences de la SITRAM, SITRAC, dans les mobilisations étudiantes à Tucuman, la Plata, dans les mobilisations de masse à Mar del Plata. Il était au premier plan dans l'organisation des efforts de front unique contre la répression et dans la présentation d'une lutte de classes alternative au coeur même de la bataille lors du soulèvement à la Général Roca.

    A chaque tournant, il s'efforce de présenter les revendications adéquates, transitoires, démocratiques ou immédiates, correspondant aux besoins et à la conscience des travailleurs. Il s'efforce d'utiliser la tactique du front unique pour mettre les masses en mouvement sur des bases de principes. Il met en avant des mots d'ordre visant à aider les travailleurs à gagner une plus claire compréhension des tâches politiques et de la nécessité d'organiser des unités de défense comme pas vers la lutte armée sur une échelle de masse.

    En réponse à la manœuvre du gouvernement de Lanusse de faire dévier les masses par des élections parlementaires, ce fut le PRT (La Verdad) qui présenta une alternative de classe au travers du pôle socialiste et ouvrier. Il a toujours cherché à mobiliser et à organiser les masses et à construire le parti au travers de la méthode incorporée dans le programme de transition. C'est cette réalité politique qui se reflète dans les statistiques de ses articles dans « La Verdad ».

    Les camarades du PRT (Combatiente) placent l'accent de façon totalement différente quant à ce qui devrait être fait en Argentine. Ils sont, bien sûr, soutenus en cela par les dirigeants de la majorité du SU. Le camarade Livio Maitan a mis cela en lumière dans son article du 26 avril 1971, pour « Intercontinental Press », « Crise révolutionnaire et lutte révolutionnaire en Argentine » :

    « Les organisations qui se consacrent à la lutte armée ont gagné une influence considérable et organisé des actions spectaculaires », écrit‑il, « les leçons de Mai 1969 et les récentes répressions ont rendu clair aux yeux de milliers et dizaines de milliers de travailleurs, le fait que la lutte de classes en Argentine a maintenant atteint le niveau de la confrontation armée et que la dictature militaire ne peut être combattue que par la violence révolutionnaire ».
    p. 388

    Le camarade Maitan précise ce qu'il entend par « violence révolutionnaire » comme seul moyen de combattre la dictature militaire :

    « Ces actions qui se sont rapidement succédées depuis le début de l'année, particulièrement en février et dans la première moitié de mars, et qui ont fait forte impression sur la presse quotidienne et hebdomadaire bourgeoise, peuvent être ainsi classées :
    a) actions visant à acquérir des fonds par des expropriations selon la vieille tradition bolchevique (la saisie la plus spectaculaire fut celle de Cordoba qui, selon la presse argentine, rapporta à ses organisateurs 121 000 000 pesos, 350 vieux pesos égalent un dollar US) ;
    b) actions visant à acquérir des armes et des médicaments (la saisie la plus spectaculaire dans ce domaine fut dans une clinique de Buenos Aires) ;
    c) actions visant à gagner la sympathie des couches les plus déshéritées par la distribution de nourriture (viande, lait, etc.) prise dans les grosses entreprises de distribution ;
    d) des actions liées aux luttes ouvrières (la plus importante jusque là fut celle qui fut menée par un détachement armé qui envahit l'usine FIAT à Cordoba et y tint meeting ».)
    p. 388.

    Ces actions sont intimement liées à la conception qui guide le PRT (Combatiente). Le camarade Maitan poursuit :

    « Toutes ces actions ont atteint effectivement leur objectif de propagande armée. En même temps, l'ERP est l'organisation révolutionnaire la plus connue et s'est acquis une très large sympathie : y compris dans quelques grandes usines. Du point de vue technique, même l'ennemi a dû reconnaître que l’ERP a marqué quelques points ».
    p. 388

    Pour ne laisser subsister aucun doute sur l'identité de la ligne du PRT (Combatiente) et celle de la majorité, le camarade Maitan précise qu'il s'agit d'une extension, d'une application pratique du « tournant » voté au IX° Congrès Mondial :

    « La perspective stratégique que les camarades argentins sont en train de poursuivre est celle qui fut déterminée par le IX° Congrès Mondial de la IV° ‑ élaborée et précisée davantage par les deux derniers congrès du PRT ‑ une perspective de lutte armée prolongée, de guerre révolutionnaire, qui pourrait impliquer l'intervention des impérialistes et ne pourrait donc être monnayée sans de profonds liens avec les masses et la participation croissante de celles‑ci ».
    p. 388.

    Est‑ce que les dirigeants du PRT (Combatiente) auraient été d'accord avec l'affirmation du camarade Maitan que la source ultime de leur ligne est le IX° Congrès Mondial. On peut en douter ‑ ils accordent un certain crédit à la pensée originale de Mao Tse Toung, du Général Giap, de Kim Il Sung, et par dessus tout au Commandant Guevara. Mais il est vrai qu'ils partagent avec le camarade Maitan, l'erreur d'apprécier leurs « actions armées » comme le développement le plus important de la lutte de classes argentine.

  15. Sur la politique de front populaire

    Jusqu'alors, nous avons traité des différentes orientations qui guidaient le travail des deux organisations. Le PRT (La Verdad) a entrepris d'avancer le drapeau du trotskysme dans les syndicats et le mouvement de masse. Le PRT (Combatiente) a entrepris la formation de groupes armés clandestins sous des drapeaux politiques qui doivent être suffisamment amples pour attirer des tendances variées, voire contradictoires (de la IV° Internationale aux maoïstes).

    Bien que les deux groupes soient formellement impliqués dans une lutte pour l'indépendance de la classe ouvrière à l'égard de la bourgeoisie, le PRT (Combatiente) s'est éloigné de la position trotskyste sur cette question. La sous‑estimation de l'importance d'une ligne claire pour l'action politique est une caractéristique de presque tous les groupes qui s'orientent vers la guérilla en Amérique Latine. C'est un des aspects négatifs du castrisme.

    La position programmatique du PRT (La Verdad) sur cette question est tout à fait claire : pour l'indépendance de la classe ouvrière, contre toute concession programmatique à la bourgeoisie, contre tout bloc politique avec un quelconque secteur de la classe dirigeante ou de ses appendices. Le PRT (La Verdad) est fermement opposé politiquement au régime Allende au Chili et à tous les autres régimes bourgeois nationalistes en Amérique Latine ou ailleurs.

    « Nous pensons que la chose essentielle est de lutter pour l'indépendance politique du mouvement ouvrier. En Argentine, on ne peut parler sérieusement ni d'une révolution ni du socialisme tant que les travailleurs restent sous l'influence politique de partis et de dirigeants bourgeois et en particulier de Peron ou du péronisme ».
    La Verdad N° 229, I° nov. 1971
    « Pour que cette grève ne soit pas utilisée par les bureaucrates qui veulent seulement exercer des pressions pour pousser le gouvernement à se séparer de l'aide Frondizi. Pour que cette grève ne soit pas de même utilisée par la moitié de l'UCR du Peuple (parti radical), ni par la direction péroniste, y compris le Général Peron, ou des principaux responsables des défaites subies par le mouvement ouvrier des 15 dernières années.
    Cette grève doit être le point de départ pour l'organisation politique indépendante des travailleurs, culminant dans un gouvernement des travailleurs et du peuple ».
    Déclaration du PRT sur la grève de 36 heures, La Verdad N° 243, 10 nov. 1970 (souligné par nous)

    Sur la question du Chili, qui a servi de test assez décisif pour quelques courants, le PRT (La Verdad) a pris une position sans «ambiguïté :

    « Objectivement, le gouvernement Allende n'est pas un gouvernement ouvrier. Contrairement à ce que le PC et le MIR croient, Allende est allé au‑delà des limites du nationalisme. Les nationalisations très importantes qui ont été réalisées dans le pays, même si elles représentent un des coups les plus puissants portés à l'impérialisme dans le zone Sud, n'ont pas liquidé le système capitaliste fondé sur la propriété privée ».
    Avanzada Socialista, N° 25, 16.8.72

    L'attitude du PRT (Combatiente) envers le gouvernement Allende, de même que son attitude générale envers la formation de blocs gouvernementaux ou programmatiques avec des secteurs de la bourgeoisie, est pour le moins confuse.

    Ceci apparaît le plus clairement dans les positions qu'il a prises à l'égard du gouvernement Allende et du Frente Amplio, en Uruguay, bien que cela soit également visible dans ‑certaines de leurs déclarations récentes sur les développements politiques en Argentine.

    Sur la situation chilienne, le PRT (Combatiente) a indiqué où il se situait en soutenant politiquement le Movimiento de Izquierda Revolucionaria (MIR). Dans leur interview à « Punto Final » par exemple, les camarades Santucho et Gorriaran ont affirmé :

    « Notre modeste opinion sur la situation chilienne est que la ligne et l'approche concrètes pour la victoire de la révolution au Chili est celle du Movimiento de Izquierda Revolucionaria ».
    Intercontinental Press, 27 nov. 1972, p. 13‑19

    Les leaders du PRT (Combatiente) ont largement cité les positions adoptées par le MIR sans même commenter le soutien du MIR à Allende.

    En ce qui concerne l'Uruguay, le PRT (Combatiente) tira sa ligne des Tupamaros qui ont soutenu les candidats bourgeois dans la lutte entre listes au sein du Frente Amplio ‑ les leaders du PRT (Combatiente) ont clairement dit que selon eux les Tupamaros avaient adopté une position essentiellement correcte.

    Quant aux critiques du PRT (Uruguay) faites par Hansen dans le numéro du 13 décembre 1971 d'« Intercontinental Press », ils ont été en désaccord avec les objectifs des camarades uruguayens qui sont entrés dans le Frente Amplio afin de lutter de l'intérieur pour une action politique indépendante en opposition au soutien aux candidats bourgeois. Il a critiqué la poursuite de cette tactique une fois que les leaders du Frente Amplio ont imposé comme condition à la participation dans cette formation l'inclusion de noms de candidats bourgeois au sommet dans les listes de toutes les tendances. Les leaders du PRT (Combatiente) ont soutenu que la position de Hansen était sectaire.

    La question n'était pas sans importance. Des lignes de classes étaient impliquées. Les camarades du PRT (U) avaient entrepris de développer une tactique visant à faire progresser le principe de l'action politique indépendante en faisant pression pour une liste de la classe ouvrière. Les Tupamaros sont entrés dans le Frente Amplio parce qu'il était populaire de le faire. Ils n'ont pas rejoint le combat pour une liste de la classe ouvrière bien que leur participation aurait été une aide considérable. Au contraire ils sont entrés dans le jeu du soutien à des candidats bourgeois. Les leaders du PRT (Combatiente) se sont unis avec eux en déclarant leur soutien à la ligne des Tupamaros.

    Plus récemment, les Tupamaros sont allés encore plus loin en offrant leur soutien aux forces armées bourgeoises qui les avaient implacablement décimés, à la seule condition que les généraux s'avancent vers la mise en place d'un gouvernement de reconstruction nationale.

    « Il ne fait aucun doute que si les forces armées, ou qui que ce soit, prend ou aide à prendre un chemin vers la reconstruction nationale, nous nous trouverons inconditionnellement à leur côté. Nous restons prêts à n'importe quelle sorte de contacts et nous attendrons la réponse à cette note jusqu'au 17 juillet à 18 heures ».
    (Rapport sur lesnégociations avec les forces armées, Correo Tupamaros, 5 juillet 1972).

    Ceci peut évidemment être pour les Tupamaros l'idée d'une mauvaise tactique, visant à mettre à nu le haut commandement des forces armées (comme si elles avaient besoin de l'être !). Derrière la manœuvre, toutefois, se cache une position totalement sans principes. Les Tupamaros sont prêts à remettre en question leur orientation guérilleriste. Si un coup d'État mettait au pouvoir une junte qui suive le modèle péruvien du général Velasco, les leaders des Tupamaros ont d'ores et déjà souligné qu'ils changeraient sur le champ comme Hector Bejar et d'autres l'ont fait au Pérou.

    Qu'en est‑il des leaders du PRT (Combatiente) ? Est‑ce qu'une attitude aussi opportuniste des Tupamaros les amènerait à modifier leur opposition à la IV° Internationale quant au projet de construire une section en Uruguay ? Cela reste à voir.

    Les leaders du PRT (Combatiente) n'ont pas étendu leur déviation du trotskysme sur cette question jusqu'à la scène argentine. Cependant, certaines de leurs formulations sont peu rassurantes. On peut en trouver des exemples dans l'éditorial « Révolutionnaires et démocratisation du pays » qui fut publié dans le numéro de mai 72 de El Combatiente. L'éditorial suggère correctement que les révolutionnaires doivent tirer avantage des ouvertures Illégales, mais il discute aussi de faire des alliances avec des forces bourgeoises. La nature de ces alliances n'est jamais précisée. Parler de « secteurs bourgeois progressistes » qui « peuvent avoir intérêt à la révolution » ne manque pas de répandre la confusion si rien d'autre n'est effectivement sous-­entendu du :

    « Comme nous pouvons le voir, notre perspective d'alliances avec des partis réformistes et des groupes d'autres forces non prolétariennes est d'une importance vitale pour le développement de la lutte immédiate du prolétariat. La solution à ce problème d'alliance peut être vue dans le fait que les partis et groupes (PC, socialistes, chrétiens, PCR, VC, péronistes de base, radicaux de gauche, etc… ) représentent certaines sections de la classe ouvrière et surtout des secteurs de la petite‑bourgeoisie et des secteurs bourgeois progressistes, à savoir des secteurs qui souffrent de l'oppression politique et économique du régime et qui peuvent avoir intérêt à la révolution, mais qui ne sont pas suffisamment conséquents pour pouvoir la diriger »
    PRT's position on Démocratisation in Argentina » Intercontinental Press, 31 juillet 1972, p. 903).
  16. Le problème du péronisme

    La consolidation du syndicalisme ouvrier en Argentine pendant le régime de Peron, il y a un quart de siècle, produisit une impression indélébile sur les masses. Peron vint au pouvoir après une période de prospérité relative provenant de l'écart de l'Argentine des scènes de bataille de la II° guerre mondiale et sa capacité à tirer avantage d'un marché profitable. Peron eut la possibilité d'accorder des concessions considérables aux masses. Parmi les conséquences, il y eut l'accroissement d'une puissante bureaucratie sur le mouvement ouvrier et la diffusion de profondes illusions parmi les masses quant aux capacités d'un régime nationaliste bourgeois à satisfaire leurs besoins les plus pressants.

    Dans l'intérêt du capitalisme argentin, Peron s'efforça de manœuvrer parmi les puissances impérialistes. Pour accomplir ceci, il favorisa une mobilisation partielle des masses, mais sous le contrôle strict d'une bureaucratie dominée par le gouvernement, et en étant prêt à recourir à des moyens répressifs si cela s'avérerait nécessaire.

    La politique de Peron, qui tînt tête à l'impérialisme tout en soutenant et en renforçant le capitalisme argentin s’acheva dans une impasse, comme c'était inévitable. Peron s'opposa à une mobilisation indépendante et à l'armement de la classe ouvrière, la seule classe désireuse et capable d'affronter l'impérialisme. Il maintint et érigea une caste d'officiers loyaux à la bourgeoisie nationale, qui à son tour est liée à l'impérialisme par le marché mondial. C'est pourquoi Peron prépara le chemin d'une pénétration extensive de capital américain, tant sur le plan économique que politique, en Argentine.

    De même, il fraya la voie pour sa propre chute aux mains de ses subordonnés dans l'armée.

    Parce que le coup d'État de 1955 était pro‑impérialiste, les masses n'eurent pas la possibilité de voir exposées les relations mêmes de Peron avec l'impérialisme. Leur foi en lui resta inaltérée tout au long de ses 17 ans d'exil.

    Le péronisme a, bien sûr, connu une érosion. Mais ceci fut mesuré par l'affaiblissement de la position de la bureaucratie ouvrière qui a trahi la classe ouvrière sous chacun des régimes depuis le renversement de Peron. Ce processus n'a pas encore conduit à la dissipation des illusions nationalistes ou des illusions en Peron en tant qu'individu. Le retour de Peron en Argentine, toutefois, favorise l'extension de ce processus dans les conditions actuelles.

    Le péronisme est l'expression d'une profonde contradiction dans la politique argentine. Il se fonde sur l'existence d'un très puissant mouvement ouvrier qui n'a jamais été battu au point d'une mise en cause de l'existence de ses organisations ou de son haut niveau de combativité. En même temps, le péronisme lie politiquement la classe ouvrière au capitalisme au travers d'un parti bourgeois.

    La faillite inévitable de tout cours « nationaliste » pour résoudre les problèmes posés à la classe ouvrière et à ses alliés, signifie une situation objective très favorable pour le mouvement socialiste révolutionnaire argentin ; elle ouvre une alternative programmatique claire à toutes les combinaisons nationalistes et populistes.

    En même temps, les illusions des masses quant à Peron et le péronisme constituent un danger effectif pour notre mouvement, dans la mesure où nos propres rangs ne peuvent pas être immunisés du milieu où ils travaillent. Ceci exige une clarté absolue sur la nature du péronisme et d'être en alerte constante à l'égard de sa personnalité.

     Le problème est bien compris par le PRT (La Verdad) vu sa riche expérience du travail de masse dans des organisations dominées par le péronisme. Le PRT (La Verdad) enseigne à ses membres la tradition marxiste qui insiste sur l'indépendance du mouvement de la classe ouvrière contre chaque et contre tous les blocs avec la bourgeoisie nationale : précisément à cause de l'ouverture qui s'est développée sur le front électoral, le PRT (La Verdad) a souligné sa position à chaque formation populiste, nationaliste ou de front populaire qui cherche à entraîner les travailleurs et à les détourner d'une action politique indépendante en votant pour des candidats bourgeois comme dans le cas du Frente Amplio en Uruguay et de l'Unité Populaire au Chili.

    C'est pourquoi le pôle socialiste et ouvrier pour lequel le PSA fait campagne en vue des prochaines élections, est d'une telle importance dans la conjoncture actuelle de la lutte de classes. Contre le front populaire du parti communiste et la coalition « anti‑impérialiste » que demandent les lambertistes de « Politica Obrera », les camarades du PSA appellent la classe ouvrière à ne pas traverser les lignes de classe lors des élections.

    En ce qui concerne les camarades du PRT (Combatiente), ils semblent ne pas s'être beaucoup, penchés sur ces questions complexes. Ils ont été pris par surprise et sont actuellement dans la plus grande confusion sur ce qu'il convient de faire face aux perspectives électorales et au retour de Peron en Argentine.

    Il faut espérer qu'ils ne mettront pas trop de temps à prendre la décision correcte et rejoindront la campagne pour un pôle socialiste et ouvrier.

  17. La lutte pour la légalité

    Dans la mesure où le mouvement de masse montant obligeait le gouvernement à céder peu à peu au niveau légal, le PRT (La Verdad) commença à chercher sérieusement les brèches, qui, élargies, pourraient permettre au parti d'agir plus librement, c'est ­à dire légalement ou semi‑légalement. Le PRT (La Verdad) fut la première organisation clandestine argentine à ouvrir des locaux semi‑légaux et à commencer à profiter des nouvelles possibilités créées par la chute d'Ongania.

    Lorsqu'il devint évident que la classe dirigeante envisageait sérieusement de passer de la dictature militaire à un régime parlementaire, quelque faible et temporaire qu’il puisse être, le PRT (La Verdad) reconnut que cela pourrait profiter au, mouvement trotskyste si l'on trouvait un moyen d'agir légalement.

    Au dernier congrès du PRT (La Verdad) fin 1971, décision fut prise d'explorer toutes les voies possibles. Le succès fut atteint grâce à un accord de principe avec le Parti Socialiste Argentin (aile Coral) qui consistait essentiellement en un résumé des positions trotskystes sur la théorie de la révolution permanente, et une série de mots d'ordre immédiats, démocratiques et transitoires. Cet accord de principe rejette explicitement tout bloc avec les formations bourgeoises dans un but électoral, et appelle au contraire à la formation d'un pôle socialiste et ouvrier contre tous les candidats bourgeois, y compris le front populaire du parti communiste (le Encuentro Nacional de los Argentinos), les péronistes qui dominent le mouvement ouvrier, et autres alternatives populistes (une traduction anglaise de ce texte est parue dans « Intercontinental Press », 13 nov. 1972).

    Une fois la légalité obtenue, une croissance rapide devint possible. Le premier gros succès fut l'affiliation de plus de 40 000 ouvriers et étudiants au PSA sur la base de la nouvelle déclaration de principe du parti (« affiliation » signifie enregistrement en tant qu'électeurs qualifiés en accord avec le PSA).

    Les résultats de la campagne d'affiliation remplirent la condition de légalisation au niveau national et dans toutes les villes importantes, sauf à Mendoza. Le parti est maintenant dans une position légale pour faire sa propre campagne électorale.

    À un congrès du PSA tenu moins de six mois après l'accord, la tendance PRT (La Verdad) fut reconnue comme majoritaire. Le Comité Central fut formé sur la base d'une majorité des deux tiers pour le PRT (La Verdad). Mais à la base le réel rapport de forces est plus probablement de dix à un en faveur du PRT (La Verdad). La tendance trotskyste non seulement contrôle le nouvel hebdomadaire « Avanzada Socialista », mais également les cinquante locaux ouverts par le Parti.

    Tout le poids de la campagne électorale du PSA est centré sur le mot d'ordre de pôle socialiste et ouvrier. Ce qui est derrière le mot d'ordre, c'est qu'il faut unir les organisations militantes, les courants, les tendances et les individus d'accord pour la formation d'un courant « lutte de classes » à l'intérieur du mouvement ouvrier, et s'opposer par là violemment à toutes les variantes électorales proposées par la classe dirigeante. Ainsi, la tactique électorale n'est rien d'autre que l'extension du même travail entrepris par le PRT (La Verdad) dans les syndicats et les conseils d'usine.

    Il est impossible de comprendre l'importance du pôle ouvrier et socialiste si l'on oublié la défaite subie par SITRAC‑SITRAM et la difficulté que rencontrent les nouveaux courants oppositionnels, à s’unir au niveau national. Les principaux facteurs qui empêchent la formation d'une aile gauche nationale dans le mouvement ouvrier, ont été jusqu'à présent la faiblesse relative du parti d'avant‑garde, le PRT (La Verdad), et l'enracinement profond de la bureaucratie syndicale. La perspective électorale aide à surmonter ces difficultéS.

    Elle a tout d'abord permis au parti de grossir rapidement, lui assurant ainsi une plus grande implantation dans les syndicats et lui permettant d'exercer une influence plus directe sur les courants « lutte de classes » qui apparaissent spontanément. Le simple fait que le parti est capable de publier un journal légal, pour orienter sa périphérie, est un grand avantage. Après avoir obtenu la légalité, le PSA a immédiatement ouvert des discussions dans les conseils d'usine et avec les militants « lutte de classes » dans tout le pays, pour les rallier au pôle socialiste et ouvrier. Bien que le développement ait été inégal selon les villes, la légalité a permis en général d'atteindre en quelques mois plus d'ouvriers et de conseils d'usine qu'on n'en touchait auparavant en plusieurs années. En outre, il fut enfin possible au parti de devenir vraiment un parti national avec des branches dans presque toutes les villes importantes d'Argentine.

    C'aurait été une très grave erreur de sectarisme que de ne pas profiter des possibilités légales ou de rejeter l'occasion des élections bourgeoises. Cela aurait paralysé la croissance du parti et l'aurait empêché de jouer son rôle d'avant‑garde.

    Le PRT (Combatiente), confronté à une situation nouvelle et inattendue, s'est simplement évaporé. Au moment même où le PRT (La Verdad) commençait à étudier les nouvelles perspectives et à ouvrir des locaux semi‑légaux, le camarade Maitan assurait la Quatrième Internationale que bien que des tournants dans la situation politique argentine permettant des activités légales ou semi‑légales ne puissent être « absolument exclus », ils étaient néanmoins « improbables » (« Political Crisis and Revolutionary Struggle in Argentina », « Intercontinental Press », 26 avril 1971, p, 388‑389). La résolution du IX° congrès mondial sur l'Amérique Latine prévoyait une répression croissante à l'échelle continentale et ne donnait aucune indication sur ce que devrait faire ceux qui se préparaient à la guérilla rurale, dans le cas où les choses ne tourneraient pas exactement comme prévu dans tous les pays.

    Coincé entre un schéma sectaire et une réalité qui se révélait plus riche qu'on ne l'escomptait, le PRT (Combatiente) a tenté de louvoyer. Il faut profiter des perspectives légales mais d'un autre côté, il faut poursuivre la « guerre révolutionnaire ».

    « Ces luttes légales ou semi‑légales, et cette utilisation de la légalité bourgeoise, doivent être étroitement liées au développement de la guerre révolutionnaire, à la construction autonome du parti révolutionnaire des travailleurs et de l'armée révolutionnaire du peuple ».
    PRT's position on démocratisation in Argentina, Intercontinental Press 31, juillet 1972

    Flux ou reflux de la lutte de classes, dictature militaire ou régime parlementaire, le PRT (Combatiente) y est indifférent. Il a assez à faire à construire son « armée » et à conduire la « guerre révolutionnaire ».

    Il est pourtant capable d'impromptu. Sans aucun lien avec le processus de la lutte de masse dans le pays, le PRT (Combatiente) a tout à coup annoncé la création de comités « de base » pour entraîner les masses. Les comités, selon la déclaration, doivent agir légalement ou semi‑légalement tout en soutenant dans le même temps la « guerre révolutionnaire ». Bien sûr, seul un nombre limité de comités est apparu et leur taille est également limitée. C'est en général ce qui arrive lorsque des sectaires essaient de créer leurs propres organisations de masse au lieu de travailler dans celles qui existent déjà.

  18. La question de la lutte armée

    Le « tournant » du IX° Congrès mondial eut, entre autres choses, pour résultat que les camarades de la majorité abandonnèrent la conception marxiste de la lutte armée au profit de la conception guévariste. La conception marxiste a été brièvement résumée par Trotsky dans le programme de transition. L'orientation en est la lutte armée à l'échelle de masse. L'entraînement et l'armement des masses dans ce domaine commence au niveau le plus élémentaire avec les piquets de grève. Il' atteint son niveau le plus élevé avec la formation d'une milice ouvrière. Un autre processus se produit simultanément. Il s'agit de la décomposition, de l'armée bourgeoise, qui débute au niveau propagandiste chez les soldats. Les deux processus exigent la direction d'un parti de type léniniste. Sa présence dépend de son profond enracinement dans les masses et grandit à mesure que les masses mûrissent politiquement.

    La conception guévariste était totalement différente. A son avis l'ensemble de l'Amérique Latine était mûre objectivement pour la révolution au point que tout ce qu'il fallait, c'était un petit noyau déterminé qui lance la lutte armée à une petite échelle ; les masses répondraient alors. Des centaines de combattants rejoindraient les forces rebelles et à mesure que ces forces grandiraient, les masses les soutiendraient sur le plan logistique. Au cours d'une guerre prolongée, les guérilleros l'emporteraient peu à peu et battraient l'armée bourgeoise. Ainsi Guevara appelait à former un petit groupe d'avant‑garde armée et à entreprendre des actions pour gagner la sympathie des masses.

    La conception marxiste est que I'avant-garde, en participant au combat quotidien des masses et en les gagnant au programme socialiste, peut, au plus fort de la lutte et des mobilisations de masse, les amener à engager la lutte armée à une échelle si massive que tous les obstacles s'en trouvent balayés.

    Il est évident que ces deux conceptions amènent à des approches des masses diamétralement opposées.

    La conception marxiste exige qu'on se consacre à l'implantation dans le mouvement de masse et qu'on se lie aux luttes réelles des masses grâce à des mots d'ordre immédiats, démocratiques et transitoires. Tout mot d'ordre peut être juste ou faux à un moment donné, selon la situation objective, le niveau de conscience et l'état d’esprit des masses, toutes choses qui doivent être soigneusement observées, étudiées et prises en compte.

    La conception guévariste exige qu'on forme des petites unités armées qui engagent la lutte sans se soucier du niveau de conscience et de l'état d'esprit des masses (les guévaristes, naturellement, les considèrent comme donnés et ne changeant pas de façon décisive, si ce n'est peut‑être de façon plus favorable, si bien qu'on peut les négliger largement en ce qui concerne le problème militaire).

    Il s'ensuit que les unités armées peuvent être formées de façon isolée par rapport au mouvement de masse et sans qu'on fasse beaucoup attention à sa direction réelle (réactionnaire ou autre), puisque les masses viendront directement à l'« armée révolutionnaire » en surmontant tous les obstacles humains sur la voie de la révolution socialiste.

    C'est là une des erreurs les plus graves et les plus déroutantes des guévaristes. En essayant de trouver un raccourci pour le facteur subjectif dans le processus révolutionnaire, ils négligent le problème de savoir comment dépasser le niveau de conscience actuel de masses et l'hégémonie de mauvais dirigeants de tous bords, allant des pseudo‑gauches, des bureaucrates syndicaux et des démagogues bourgeois, aux autorités de l'Eglise. En réalité les guévaristes supposent que le problème est déjà résolu, que les masses sont déjà gagnées au socialisme en esprit ; tout ce qu'il faut c'est leur apprendre comment tenir un fusil, comment et où en trouver un.

    C'est pourquoi les guévaristes considèrent que la guérilla peut être lancée pratiquement n'importe quand et n'importe où, là où le gouvernement est dictatorial, et avec un minimum de forces (ils fournissent là un autre exemple de minimum tendant à devenir le maximum). La situation est si explosive, selon eux, que c'est tout ce qu'il faut pour servir de détonateur. En outre cela est vrai pour tout le continent. En conséquence, le PRT (Combatiente) pousse au lancement de la guérilla au Mexique, au Vénézuéla, au Brésil, et partout ailleurs. Il se plaint que beaucoup de sections de la Quatrième Internationale n'approuvent que verbalement les décisions du IX° Congrès Mondial. Qu'est‑ce qui les retient ? Pourquoi n'y vont‑elles pas ?

    Peu importe l'état de la lutte de classes, qu'on soit en période de flux ou de reflux, la guérilla est à l'ordre du jour. La prérévolution permanente n'est pas affectée par les hauts et les bas de la lutte de classes. Ainsi, en contradiction absolue avec la conception marxiste sui la question, le PRT (Combatiente) déclare franchement :

    « La lutte armée n'est pas simplement lancée comme corollaire à une insurrection populaire triomphante. Elle peut débuter comme une réaction défensive des masses et de leur avant‑garde dans le cas d'un reflux prononcé de la lutte de classes ».
    La seule voie au pouvoir ouvrier et au socialisme, op. cit., p. 14

    Comme on le voit, la conception guévariste est au fond une variété de sectarisme ultra‑gauche, ce qui ne signifie pas bien entendu que ses partisans ne puissent tomber dans l'opportunisme.

    Nous avons étudié les résultats de l'application de la conception guévariste en Bolivie. Tournons‑nous maintenant vers l'Argentine.

    Le PRT (Combatiente) fait montre d'une franchise réjouissante à propos de sa conception de la lutte armée découlant directement des positions de Che Guevara. Il considère 1a situation argentine comme pré‑révolutionnaire en permanence. La tâche de l'avant-­garde, quelque faible que puisse être celle‑ci, est de lancer la lutte armée même si au début les seuls qui participent aux actions armées sont les cadres du parti. Ces cadres, il faut le comprendre clairement, manquent de base de masse. Mais cela n'est pas décisif, selon ce mode de pensée. Le PRT (Combatiente) est convaincu qu'une fois la lutte armée lancée, il grossira inévitablement, et pourra ainsi construire une armée de masse et battre l'armée bourgeoise sur le champ de bataille.

    Pour le PRT (Combatiente) un complexe processus transitoire n'est pas nécessaire pour armer les masses. Cela se fait fusil après fusil, par la formation d'unités armées autonomes, indépendantes qui ensuite « de petites (deviennent)grosses, commençant par une poignée de combattants et entraînant de plus en plus le peuple tout entier ». (Estrella Roja, Noll, mars 1972).

    Une fois la lutte armée lancée par un petit groupe isolé du mouvement de masse, une terrible logique s'enclenche. Les actions armées, les holds‑ups de banques, les attaques de postes de police, les enlèvements, les assassinats et tout le reste, empêchant pratiquement les cadres de faire du travail de masse, comme l'a noté le camarade Gonzalez en Bolivie. Pour faire un travail fructueux dans les masses, il faut être avec elles, partager leurs expériences. S'engager dans la guérilla exige une certaine séparation, ne serait‑ce que pour protéger l'appareil clandestin de la police.

    Bien que le travail de masse comporte toujours un certain risque pour les révolutionnaires, le risque est démultiplié lorsque l'organisation, à laquelle ils appartiennent déclare une guerre privée aux forces armées de l'État bourgeois. La propagande et le recrutement deviennent très dangereux. Bien que ces problèmes puissent ne pas être aussi aigus pour des étudiants et des membres de professions libérales, les ouvriers sont conscients de leur vulnérabilité individuelle. Plutôt que de rejoindre une telle organisation, ils sont plus souvent enclins à attendre que quelque chose leur permette au moins de ressentir la force et la puissance du nombre.

    Il n'est donc pas surprenant que dans l'histoire de la lutte des classes en Argentine ces quatre dernières années, le PRT (Combatiente) soit resté de côté. Il « soutient » les travailleurs en donnant de l'argent, en désarmant les gardiens d'usine, par d'autres actions mais il n'a pas dirigé une seule grève, une seule manifestation. Il n'a jamais été capable d'organiser une tendance dans les syndicats.

    Une question cruciale devient de plus en plus aiguë pour les groupes guévaristes de ce genre ‑ comment se « lier » aux masses. Cela devient leur préoccupation essentielle. Et comme ils ne peuvent trouver de solution au problème, ils deviennent mûrs pour la désintégration et pour un virage vers l'opportunisme. Ce qu'ils ne voient pas, c'est que leur conception même de la lutte armée les empêche de tisser les liens organiques avec les masses.

    Ils tentent toutes sortes d'expériences, ils essayent de gagner les masses en leur donnant des bouteilles de lait et de la viande. Par des enlèvements, ils cherchent la publicité pour montrer aux masses qu'ils se soucient vraiment d'elles. Ils deviennent paternalistes, parlant d'eux‑mêmes comme de « l'armée du peuple », la seule force qui « protège » et « défend » les pauvres.

    Mais rien de tout cela ne semble résoudre le problème de la liaison avec les masses.

    La ligne gauchiste guérillériste du PRT (Combatiente) est tout aussi désastreuse quant au travail visant à gagner une base dans les forces armées. Poursuivant la perspective de construire leur propre armée pièce à pièce, les camarades du PRT (Combatiente) ne font pas le projet de travailler au sein des forces armées bourgeoises. Au contraire, ils poussent les soldats à la désertion individuelle. Ainsi ils répètent une erreur commise par les camarades boliviens. Voici ce qu'ils en disent :

    « Nous savons néanmoins que dans les rangs ennemis se trouvent des personnes honnêtes et trompées qui veulent aider le peuple. Tous les militaires et fonctionnaires du régime qui veulent réellement servir le peuple, qui sentent qu'ils font partie du peuple et qui s'identifient à lui dans les injustices qu'il subit, doivent abandonner les rangs ennemis.
    Ce n'est que dans l'armée du peuple qu'ils peuvent placer leur patriotisme et leur énergie au service des travailleurs et du peuple.»
    A propos des forces armées », Estrella Roja, N°7, octobre 1971).

    A nouveau comme en Bolivie, les camarades du PRT (Combatiente) ont offert aux membres dissidents des forces armées la perspective de rejoindre non pas une armée mais un petit groupe de guérilleros.

    Il faut néanmoins noter que ces camarades ne considèrent pas l’ERP comme un petit groupe, mais en parlent comme d'une organisation de « masse ». Ce n'est pas en raison de sa taille ‑ elle n'est guère plus nombreuse que le PRT (Combatiente) lui‑même ‑ mais parce que le seul critère pour rejoindre l'ERP est de haïr la dictature et de vouloir prendre les armes.

    En dépit de l'image de l'ERP que tiennent les dirigeants du PRT Combatiente), les membres des forces armées la tiennent inévitablement pour ce qu'elle est ‑ un petit groupe de guérilleros sans réelle perspective de succès sur le plan militaire ou ailleurs dans un proche avenir. Les bataillons civils ne se sont mobilisés que partiellement et sporadiquement. Ils ne se sont pas tournés vers la tâche de dissoudre l'armée. C'est pourquoi les soldats dans les forces armées n'entendent pas la voix des masses ni ne sentent d'aucune façon directe leur pression. De plus, le PRT (Combatiente) a rejeté l'idée d'accomplir le travail préparatoire nécessaire et préliminaire dans les rangs des forces armées. Il ne suit pas le modèle présenté par Lénine et Trotsky dans la révolution russe, qui consista à se battre pour gagner les troupes. Il appela à la désertion les quelques individus qui pouvaient être sympathisants avec ses buts.

    Nous le répétons ‑ une des principales erreurs commises en Bolivie s'est répétée en Argentine !

  19. Les enlèvements et les assassinats

    La concrétisation la plus complète du « tournant » adopté au 9° Congrès Mondial se réalisa avec l'enlèvement de Stanley Sylvester, l'administrateur de l'entreprise de boîtes de conserve Swift de la Plata, le 30 mai 1971, l'enlèvement d'O. Sallustro, le P.D.G. de la Fiat Concord, le 21 mars 1972, son assassinat le 10 avril et l'assassinat le même jour du général Juan Carlos Sanchez. Les opérations du PRT (Combatiente) avaient atteint le niveau du terrorisme.

    Depuis son origine, le mouvement marxiste a toujours rejeté l'usage du terrorisme contre des capitalistes individuels. La raison en est simple. Cela désorganise et méséduque le mouvement de masse en ce qui concerne les moyens de lutte, cela offre sans nécessité des prétextes à l'ennemi pour répondre de même, particulièrement en réprimant le mouvement des masses.

    Ce n'est que sous les conditions de guerre civile, où les lois de la guerre sont appliquées, que le terrorisme peut être considéré comme un ajout tactique à la lutte armée de masse.

    L'excuse fournie par le PRT (Combatiente) quant à l'usage du terrorisme à l'égard d'individus sélectionnés est qu'il existe un état de guerre civile en Argentine. Comme nous l'avons vu, il n'en est rien. Même les plus ardents partisans du cours suivi par le PRT (Combatiente) doutent qu'un tel état de guerre civile existe aujourd'hui en Argentine. Le camarade Maitan n'ira pas au‑delà de la formulation selon laquelle existe « au moins une guerre civile partielle » (voir le communiqué de presse du 13 avril 72 du Gruppi Comunisti Rivoluzionari, section italienne de la IV° Internationale, sur l'enlèvement de Sallustro). L'éditeur de la « Gauche » semble, à la lecture de l'article du 21 avril 1972 cité plus haut, donner, sa préférence à la formulation suivante : « un pays au bord de la guerre civile ».

    L'enlèvement de Sallustro est clairement un cas de terrorisme. Un administrateur individuel est enlevé de force et menacé d'exécution (qui est réalisée) si une importante rançon n'est pas payée et si des réformes ne sont pas réalisées au bénéfice de certains secteurs des masses. La gravité de tout ceci pour la IV° Internationale réside principalement en ce que cet acte terroriste a été soutenu et publiquement salué par certains des organes les plus connus du mouvement trotskyste.

    L'une des déclarations les plus carrées parut dans « Rood », l'organe flamand de la Ligue Révolutionnaire des Travailleurs, section belge de la IV° Internationale.

    « Comment les révolutionnaires abordent‑ils le problème des actions terroristes ? Pourquoi avons‑nous condamné l'enlèvement de Nogrette, le gardien des usines Renault en France, et soutenu l'action en Argentine ? Une action terroriste n'est que « la continuation par d'autres moyens » de l'activité « normale » des militants révolutionnaires. Elle vaut pour autant qu'elle permet de renforcer le militantisme des travailleurs, donner un coup de fouet, à leur haine de l'ordre établi et met en lumière la faiblesse du système dominant (voir par exemple les actions des Tupamaros) ».
    (« Rood », 30 Mai 1972).

    L'enlèvement par des maoïstes de Nogrette à Paris était une erreur selon « Rood ».

    « Ce n'est toujours qu'exceptionnellement qu'un travailleur est tué d'un coup de feu à Renault, même si telle est la voie que les patrons français comptent employer dans le futur. La masse des travailleurs français ne voit pas cela. Ils ont toujours des illusions, les actions terroristes peuvent seulement élargir le fossé entre les révolutionnaires et les masses. En Argentine, l'action menée par nos camarades de l'Armée Révolutionnaire du Peuple a eu jusqu'à maintenant des résultats différents ».
    (Idem)

    Pour les camarades qui éditent « Rood », le terrorisme individuel est correct pour peu que le gouvernement soit répressif et que l'action soit populaire. Ceci ferait de la plupart des actions des terroristes russes des actions « correctes ». Pourquoi donc tous les marxistes à cette époque s'y sont‑ils vigoureusement opposés ? Les camarades du comité de rédaction de « Rood » devraient penser à ça. En tout cas, ils définissent avec exactitude et honnêteté les actions du PRT (Combatiente) comme terroristes.

    Les camarades du PRT (Combatiente), en accord avec le schéma de la « guerre révolutionnaire », croient que l'enlèvement de Sallustro a eu un impact égal à la montée de la lutte de masse à Mendoza. « Le développement de la guerre du peuple a trouvé son expression la plus haute dans l'enlèvement d'O. Sallustro et la lutte victorieuse des masses à Mendoza. Chacune de ces actions a porté un coup grave à la dictature des monopoles, montrant sa fragilité qui l'amène à chaque fois à utiliser des méthodes de répression de plus en plus brutales et cruelles, comme seules réponses aux justes revendications du peuple » (Combatiente, Numéro 68, 8 avril 1972).

    L'enlèvement de Sylvester a permis à l'ERP de gagner, du moins pour un temps, de la popularité, dans la mesure où les cercles dirigeants ont accepté les demandes de rançon. Cependant, deux mois plus tard, la direction de l'usine de boîtes de conserve Swift réintroduisait les mêmes conditions que celles qui avaient motivé l'enlèvement. Le peu d'effet que l'enlèvement avait eu sur la conscience des travailleurs a été mis en lumière par le fait qu'après avoir applaudi les distributions de vivres et de vêtements, ils votèrent pour les bureaucrates syndicaux réactionnaires.

    Le PRT (La Verdad) dirigeait une opposition au sein de l'entreprise. Le PRT (Combatiente) s'est trouvé pris dans une situation pour le moins embarrassante. Étant intervenus au sein de l'entreprise par leurs propres méthodes mais n'ayant aucune base parmi lu travailleurs quelle position devait être définie par rapport aux élections ? Fort heureusement, les camarades du PRT (Combatiente) prirent la bonne décision : ils ont publiquement appelé les travailleurs à voter pour l'opposition dirigée par le PRT (La Verdad). C'est la première fois qu'il fut fait un tel geste.

    Devant l'affaire Sallustro, le public n'eut pas d'attitude de condamnation. Mais on peut difficilement dire qu'il fut enthousiaste. Suivant les événements à la télévision, il manifesta peu de sympathie pour Sallustro, bien que sa proche exécution provoquât une forte émotion. La responsabilité quant à son sort retomba largement sur Lanusse parce que ce dernier avait bloqué les discussions engagées entre les représentants de la compagnie et l'ERP. Mais le public ne se sentit pas concerné. L'enlèvement ne semblait pas affecter sa propre situation et toucher à ses propres problèmes.

    Le gouvernement utilisa l'enlèvement et l'exécution à ses propres fins, c’est-à-dire qu'il les saisit comme prétexte pour de nouvelles mesures de répression qui portèrent de rudes coups aux cadres du PRT (Combatiente). Une autre conséquence fut un isolement ultérieur des camarades du PRT (Combatiente) justement quand les possibilités d'activités légales s'ouvrirent.

  20. Castro sur « l'exécution » d'un personnage bourgeois haï

    Il est important de constater qu'au moins jusqu'ici les dirigeants de la révolution cubaine ont eu une position sensiblement différente du PRT (Combatiente) en ce qui concerne les enlèvements et les assassinats. Dans un long discours prononcé à la Havane le 13 mars 1967, Fidel Castro expliqua l'attitude cubaine à ce sujet. L'occasion était l'enlèvement et l'assassinat d'un ancien membre du gouvernement du Vénézuela le Dr. Julio Iribarren Borgès, que Associated Press a décrit comme « Peut­-être l'homme le plus haï du Vénézuela à cette époque ». Les circonstances étaient les suivantes :

    Le I° mars 1967, 3 guérilleros poussèrent Iribarren dans une voiture qui est partie aussitôt à toute vitesse. Le 3 mars, la police de Caracas rapporta qu'elle avait trouvé le corps. Il avait 3 blessures par balles dans le dos. La police disait également qu'elle avait trouvé des tracts signés « Fuerzas Armadas de Liberacion National » près du corps. Le dirigeant du FALN, le Commandant Elias Manvitt Camero, qui était à la Havane à ce moment‑là, a fait un communiqué de presse le 4 mars qui affirmait que « l'exécution » était l'œuvre de son organisation et qu'elle représentait une application de la « justice révolutionnaire ».

    « Avec chaque application de la justice révolutionnaire » poursuivit Manvitt « les assassins du gouvernement tyrannique trouvent un écho à leurs lamentations parmi leurs partisans et même parmi ceux qui font semblant d'être neutres ou même dans le camp de l'opposition. Mais le peuple soutient et salue chacune de ces actions ».

    Manvitt ne donna aucune preuve qui pourrait montrer que le peuple avait soutenu et salué l'assassinat d'Iribarren. S'il faisait une « conjecture intelligente », elle ne fut pas étayée par une augmentation significative dans le recrutement du FALN.

    Il a juré :

    « Nous continuerons à mener une lutte à mort contre les ennemis de notre peuple, qu'ils soient directement ou indirectement impliqués dans la situation actuelle au Vénézuela ».

    Il conclut en affirmant que l'existence d'une « avant-garde armée» avait sauvé le peuple du Vénézuela d'une situation où il se trouvait « sans ressources ».

    « Aucune des mesures répressives de Leoni, que ce soit la nouvelle suspension des garanties constitutionnelles, les arrestations, les tortures ou les assassinats (de révolutionnaires), ne servira à rien. Le peuple du Venezuela n'est plus sans ressources, il a une avant‑garde armée qui le protégera à tout moment, qui vengera ses morts et le mènera à la victoire finale, c'est‑à‑dire à l'indépendance totale et définitive ».

    Le gouvernement de Leoni a utilisé l'assassinat d'Iribarren pour intensifier la répression. Les garanties constitutionnelles furent encore une fois suspendues, 48 heures après qu'elles aient été restaurées.

    Le PCV a utilisé, à sa manière traîtreusement, l'incident, sous prétexte de dénoncer la nature anti‑marxiste d'actions telles que l'enlèvement et l'assassinat d'Iribarren, le PCV a rompu définitivement avec sa position antérieure de participation à la guérilla. Il est revenu vers la ligne de coexistence pacifique et de participation au jeu de la politique parlementaire.

    Le régime Leoni profita de l'enlèvement et l'assassinat d'Iribarren pour démarrer une campagne internationale contre le gouvernement cubain, en accusant la Havane d'avoir été à l'origine de cet acte.

    Castro ne pouvait que répondre. Il présenta les faits principaux, y compris la déclaration de Manvitt et il commença la contre­-attaque. Cela consistait en une dénonciation de la ligne « droitière » des dirigeants du PCV et de leur soutien opportuniste du régime Leoni, avec en plus une analyse caustique de la chasse aux sorcières qui s'était ouverte contre Cuba.

    Castro prit clairement la défense des guérilleros du Venezuela. Mais il a fait autre chose, il les a critiqués publiquement. Cette partie de son discours est tout à fait pertinente en ce qui concerne la discussion en cours. Le texte intégral du discours de Castro a été publié dans Intercontinental Press. Les paragraphes suivants sont d'un intérêt particulier.

    « Quelle attitude les révolutionnaires doivent‑ils adopter face à tout acte révolutionnaire ? Nous pouvons être en désaccord avec une méthode ou une action particulière, il est possible qu'on soit en désaccord avec la méthode utilisée pour liquider cet ancien représentant du gouvernement. Comme je l'ai déjà dit, nous ne connaissons rien de lui. Nous ne savons pas s'il était détesté, comme le dit l'AP, ou non, s'il était responsable des mesures prises contre les révolutionnaires ou non.
    « A notre avis, les révolutionnaires doivent éviter les procédures qui peuvent donner des armes à l'ennemi : l'assassinat d'un homme qui a été enlevé. Nous n'avons jamais fait ce genre de choses quelle que soit notre indignation devant la férocité de l'ennemi. Et au cours des combats, nous avons su traiter les prisonniers avec sérénité.
    « Les révolutionnaires doivent éviter les procédés qui ressemblent à ceux de la police répressive. Nous ne connaissons pas les circonstances de cette mort, nous ne savons pas qui en est responsable, nous ne savons même pas si elle était accidentelle ou si elle était réellement l'acte de révolutionnaires. A parler franchement ‑ et cela est le droit de tout révolutionnaire ‑ nous pensons que, si c'était effectivement l'œuvre des révolutionnaires nous le considérons comme une erreur. C'était une erreur d'utiliser ce type de méthode que l'ennemi peut utiliser à son profit vis‑à­-vis de l'opinion publique, cela peut rappeler aux gens les méthodes de l'ennemi.
    « Le monde entier connaît le comportement de la révolution et sait que nous avons des lois révolutionnaires et que ce sont des lois sévères. Nous n'avons jamais maltraité un prisonnier. Nous avons fait des lois strictes et nos cours révolutionnaires condamnent à la peine capitale ceux qui commettent des crimes graves contre la révolution et contre notre nation et jamais on n'a trouvé un homme mort sur la route, dans un fossé ou dans un parc.
    « La révolution agit dans un cadre révolutionnaire donné et elle respecte ce cadre. Même en ce qui concerne le traitement des gens qui ont commis des crimes odieux, nous avons toujours insisté sur le respect d'une procédure correcte. Ce sont nos critères. Il est parfaitement légitime qu'un révolutionnaire ne soit pas d'accord avec un acte, une méthode ou un aspect concret. Ce qui est immoral et non révolutionnaire c'est d'utiliser une action donnée pour pouvoir rejoindre le chœur hystérique des réactionnaires. (Applaudissements) Si les révolutionnaires sont responsables de, cette action, nous pouvons donner notre avis mais nous ne pouvons jamais rejoindre le chœur hystérique des bourreaux qui gouvernent le Venezuela pour condamner les révolutionnaires ».
    Ceux qui ne sont pas des combattants révolutionnaires ne peuvent s'appeler des communistes »), in Intercontinental Press 31 mars 1967, page 346‑347.

    Résumons la position de Castro : les révolutionnaires doivent éviter les méthodes qui peuvent donner des armes à l'ennemi ou qui ressemblent à celles de la police répressive. Les dirigeants cubains n'ont jamais fait ce genre de choses quelle que soit leur indignation face à la férocité de l'ennemi. Au cours de la révolution cubaine, « jamais on n'a trouvé un homme mort sur la route, dans un fossé ou dans un parc ».

    La révolution a ses propres formes d'administration de justice qui doivent être respectées et observées et elles ne sont pas les mêmes que celles utilisées par l'ennemi.

    Il est parfaitement légitime pour les révolutionnaires de critiquer publiquement une action ou une méthode erronée qui nuit à la cause révolutionnaire. Par contre il n'est pas tolérable de « rejoindre le chœur hystérique des réactionnaires et des impérialistes pour condamner les révolutionnaires ».

    Castro ne développe pas ce point de vue en profondeur et il ne le lie pas à la position adoptée sur cette question il y a très longtemps par le mouvement marxiste révolutionnaire. Il n'avance que quelques observations personnelles. Cependant, à notre avis, ces observations, tirées de l'expérience cubaine, ont du poids et ne doivent pas être rejetées par, notre mouvement et surtout pas par ceux qui tirent beaucoup de leurs idées sur la lutte armée de Fidel Castro et de Che Guevara.

  21. La défense de la ligne majoritaire

    Si des doutes sont venus à l'esprit des camarades du PRT (Combatiente) à propos de la justesse de leur ligne, ces doutes n'ont pas été explicités. Le rôle de la majorité n'a guère favorisé la réflexion. En effet, la décision du 9° congrès mondial ne pouvait qu'effacer les doutes et les renforcer dans le guevarisme. Les contributions des camarades de la majorité depuis le congrès ont été de la même nature.

    La résolution sur l'Amérique Latine affirma la position du PRT (Combatiente) :

    « Dans une situation de crise pré‑révolutionnaire, telles que celle que connaît l'Amérique Latine aujourd'hui à l'échelle continentale, la guérilla peut en effet stimuler une dynamique révolutionnaire, même si au début la tentative peut sembler venir de l'étranger ou être unilatérale (ce qui était le cas de la guérilla du Che) »
    Résolution sur l'Amérique Latine » Documentation Internationale A.L. Fascicule a.)

    Le concept erroné ‑ qui devait être attribué à Che Guevara - entraîna le camarade Maitan dans sa dernière contribution à la discussion sur l'Amérique Latine, datée du 23 juin 1971, à affirmer que la façon dont l'enlèvement de Sylvester a été effectué montre que le PRT (Combatiente) se « liait » aux masses. Le camarade Maitan a écrit :

    « Au sujet de l'enlèvement du Consul industriel Sylvester, il y a un détail révélateur sur la façon d'opérer des camarades : ils ont donné à la presse la bande magnétique sur laquelle ils avaient enregistré leurs accusations contre l'exploiteur et les déclarations qu'il avait faites pour se défendre. Ce matériel fut utilisé par la presse. Il est clair que ceux qui opèrent de cette façon se préoccupent principalement de susciter des réactions favorables de la part de larges couches de la population. En plus, l'opération de Rosario et d'une façon encore plus significative, l'opération réalisée à Cordoba pendant la lutte des travailleurs, montrent que nos camarades essayent de se lier au mouvement de masse en intégrant leurs actions dans le cadre de la dynamique de ce mouvement ».Centrons le débat, évitons les diversions », Documentation Internationale, Amérique Latine, Fascicule a).

    Un article important dans le numéro du 21 avril 1972 de « La Gauche », qui a eu l'approbation de l'éditeur, le camarade Mandel, s'est prononcé aussi pour ce concept erroné de la lutte armée. L'article qui avait pour but de justifier le cours suivi par le PRT (Combatiente) a présenté une image inexacte de la réalité en Argentine :

    « Quand l'adversaire ouvre le feu systématiquement sur toute manifestation de masse qui montre le moindre caractère radical, quand il réprime sauvagement toute grève et tout syndicat qui dépasse les objectifs réformistes, le choix concret qui se pose aux travailleurs militants est réduit à 3 possibilités : soit ils freinent consciemment le mouvement afin d'éviter une confrontation sanglante avec les forces de répression, soit ils considèrent inévitable la confrontation entre les masses sans armes et les forces de répression armées jusqu'aux dents, soit ils commencent immédiatement la préparation et l'organisation de l'armement des masses ».

    En parlant du Mendozazo, l'article affirme :

    « Les travailleurs avaient à se confronter les mains nues avec une bande d'assassins du peuple qui tiraient sans pitié sur les foules de travailleurs douzaines de personnes. Mais comment improviser sur place l'armement, l'organisation et la tactique de groupes d'auto‑défense ».

    Cette description éloquente est en fait trompeuse, car elle démontre que le rapport de forces avait atteint un point où la classe dirigeante sentait qu'elle pouvait massacrer les masses, pendant qu'elles étaient en mouvement, sans provoquer une crise nationale. Comme nous l'avons déjà signalé, ce n'était pas la situation en Argentine. En fait le prétendu massacre de « plusieurs douzaines de personnes » n'a pas eu lieu au Mendozazo. La défense de la ligne du PRT (Combatiente) était un peu trop éloquente.

    Les camarades du PRT (Combatiente) étaient beaucoup plus proches de la vérité. Au lieu de présenter la situation en Argentine comme une situation semi fasciste, ils admettaient dans un éditorial, écrit à la même époque que l'article de « La Gauche », que des ouvertures légales étaient apparues et que la bourgeoisie allait vers un régime parlementaire bourgeois.

    Les rapports entre le mouvement de masse, les rangs de l'armée et la classe dirigeante n'étaient pas présentés d'une manière correcte dans « La Gauche ». Les masses continuaient à affluer dans la rue précisément parce qu'elles sentaient que la classe dirigeante hésitait devant l'épreuve de force. Les masses sentaient également l'hésitation des soldats qui ne voulaient pas utiliser leurs fusils contre les leurs.

    Une grande lutte se déroule en Argentine en ce qui concerne la loyauté des rangs de l'armée, le niveau de conscience des travailleurs et le comportement de la petite bourgeoisie. Lanusse fait de son mieux pour convaincre la classe dirigeante de serrer les rangs et d'aider à détourner les masses du chemin de la révolution. Encore une fois, on utilise Peron à l'âge de 77 ans. La répression est soigneusement pesée contrairement à l'image donnée par l'article de « La Gauche ».

    Quant aux trois alternatives ‑ démobiliser les masses, mener les masses au massacre ou commencer à les armer ‑ les réponses proposées dans l'article ne sont pas sans intérêt.

    Les deux premières alternatives sont rejetées. « Reste la dernière possibilité, qui est celle proposée et appliquée par nos camarades argentins. Les révolutionnaires construisent des détachements armés autonomes et clandestins, qui s'implantent dans le mouvement de masse au fur et à mesure qu'il se développe et atteint un niveau de plus en plus élevé. Cela doit stimuler la formation de détachements armés de plus en plus larges qui fusionneront par la suite ».

    La référence à « nos camarades argentins » ne désigne pas bien sûr, le PRT Trotskyste (La Verdad) mais le PRT castriste (Combatiente). Ce sont eux qui mettent en pratique le « tournant » adopté au 9° congrès mondial. On commence avec « des détachements armés autonomes et clandestins » et ils grandissent, ‑ comme le dit « Estrella Roja » -, « progressivement de façon linéaire ». Quand ils deviennent grands, ils sont implantés dans le mouvement de masse. Comment y arrivent‑ils ? On ne nous le dit pas. Ceci est compréhensible. La contradiction entre les détachements autonomes et clandestins et les organisations du mouvement de masse n'a pas encore été résolue, ni par le PRT (Combatiente) ni par l'éditeur de « La Gauche ».

    Nous sommes obligés de revenir à une question plus simple. Comment ces petits détachements du début deviennent‑ils de plus en plus grands ? L'article de « La Gauche » propose un schéma qui souligne l'intérêt présenté par un tel développement :

    « A l'époque de l'insurrection de Mendoza ‑ où nos camarades n'étaient pas encore implantés ‑ la présence de tels détachements armés aurait joué le rôle‑ d'un pôle organisateur pour les éléments les plus avancés parmi les travailleurs. Chaque cellule combattante, déjà entraînée et armée serait devenue l'organisateur d'un groupe plus large de travailleurs ».

    Mais comment s'implanter ? Comment les détachements deviennent‑ils de plus en plus larges ? On ne nous fournit aucune réponse.

    Plus on étudie l'article de « La Gauche », plus il paraît étrange. Considérons la phrase : « la présence de tels détachements armés » à Mendoza. Qu'est‑ce‑que signifie « présence » ? Est‑ce‑que les groupes clandestins autonomes doivent surgir de la clandestinité et engager une bataille rangée avec les troupes gouvernementales ? Doivent‑ils adopter une tactique de harcèlement ? Ou tendre une embuscade pour un ou deux soldats ? Qu'elle est l'alternative correcte ? Est‑il toujours correct de tenter une de ces possibilités dans toutes les manifestations de masse en Argentine ? Qui doit en prendre la décision ?

    Est‑ce une organisation comme le PRT (Combatiente) qui peut la prendre de façon unilatérale alors qu'elle ne dirige pas le mouvement de masse, alors qu'elle n'a pas encore trouvé le moyen de se lier aux masses ?

    C'est sans doute en pensant à des stratèges semblables à l'éditeur de « La Gauche » que Lénine a écrit un petit article intitulé « A propos de manifestations » qui termine avec ce qu'on pourrait appeler une morale :

    « Précisément parce qu'un pas tel que la transition à la confrontation armée de rue est un pas 'difficile' et parce qu'il est inévitable à plus ou moins brève échéance, il ne peut et ne doit être pris que par une organisation révolutionnaire puissante qui dirige directement le mouvement »
    (Œuvres complètes, Vol. b, page262. Souligné dans le texte original)

    Lénine insiste sur certains préalables à l'engagement de la lutte armée : il faut avoir la capacité réelle de diriger des manifestations, d'avoir un service d'ordre, d'attirer les observateurs dans l'action et il faut avoir une organisation révolutionnaire puissante. L'article de « La Gauche » n'avance qu'un préalable ‑ la présence de détachements armés clandestins qui peuvent devenir les organisateurs de détachements plus importants.

    Ironiquement, tout en affirmant « notre accord avec l'orientation générale du PRT de développement de la lutte armée », l'article laisse des doutes cependant sur le problème de savoir si cette orientation a réellement fait avancer les choses dans le sens de la résolution du problème principal. Il exprime « l'espoir que nos camarades trouveront le moyen de lier cette lutte plus intimement au développement de la lutte des masses... ».

    Nos martyrs argentins

    Nous avons déjà considéré comment l'orientation guérillériste a augmenté les difficultés de prolétarisation et de recrutement. La rapidité avec laquelle le groupe de guérilla peut déployer ses forces ‑ un des principaux avantages de ce type d'activité ‑ est contre‑balancée par son incapacité inhérente à occuper rapidement les brèches où un recrutement rapide devient possible.

    Il faut constater en plus qu'une organisation qui se concentre sur la préparation et la participation à la guerre de guérilla connaît un roulement important de militants. En plus des exigences de pure résistance physique, ce type d'activité avec la tension nerveuse qui l'accompagne, est difficile à soutenir pendant une période prolongée. Il est vrai que certaines personnes trouvent l'atmosphère à leur goût et sont attirées par une organisation qui leur offre l'aventure et le risque au plus haut degré. Mais même eux s'épuisent sous peu. Tout cela entraîne un rythme de croissance très lent.

    En Argentine, cela peut se voir au niveau des différents, rythmes de croissance du PRT (Combatiente) et du PRT (La Verdad). En 1969, au moment du 9° congrès mondial, ils étaient de taille à peu près égale et le PRT (Combatiente) était en mesure de présenter plausiblement son cas en prétendant tenir la majorité à cause de déplacements de voix en sa faveur au sein du Comité Central de l'organisation unique. Depuis 1969, le PRT (Combatiente) a eu droit aux grands titres de la presse bourgeoise, de la radio et de la TV. Néanmoins le PRT (La Verdad) est maintenant, sans aucun doute, de loin l'organisation la plus importante ; il est beaucoup plus implanté dans les masses (si l'on en juge sur les critères objectifs tels que le nombre de cadres, la présentation de listes syndicales de gauche, l'animation de fractions gauches dans les syndicats et le volume, la fréquence et la circulation de sa presse).

    De plus, le PRT (Combatiente) a souffert de plusieurs scissions assez obscures qui ont radicalement changé la composition de la direction : les 2/3 du CC qui existait à l'époque du 9° congrès mondial ont quitté l'organisation ou en ont été exclus. Par contre le PRT (La Verdad) a montré une stabilité au niveau de sa direction, il s'est renforcé en attirant de nouveaux jeunes cadres et il a prouvé la force attractive qu'il exerce sur d'autres courants de gauche à travers son unification avec l'aile de Coral du Partido Socialista Argentino. (Voir note à la fin du chapitre)

    Du point de vue de la capacité à regrouper le nombre « minimum » de cadres nécessaire pour engager toute activité politique à un niveau supérieur et ceci est un critère très important, si il n'est pas fondamental, le PRT (Combatiente) a traîné loin derrière le PRT (La Verdad).

    Un des pires désastres dont a souffert le PRT a été la perte de cadres dirigeants aux mains des bouchers de la dictature militaire. Cela est un des côtés les plus douloureux de l'expérience argentine qui a angoissé le mouvement trotskyste du monde entier.

    La minorité a ressenti ces pertes d'autant plus durement qu'elle les avait prévues comme inévitables. Il y a peu de mérite à avoir prévu ce qui est arrivé. Cela est déjà arrivé à toute une série de groupes de guérilla en Amérique Latine, y compris à une force dirigée par un maître de la guérilla, Che Guevara, et soutenue par un pouvoir d'État. La minorité pensait que notre mouvement n'avait pas besoin de faire concurrence à ces groupes en ajoutant d'autres noms à la longue liste de martyrs.

    Il n'est pas difficile de faire des oraisons funèbres ou d'écrire avec, éloquence sur l'esprit de sacrifice, l'héroïsme et le dévouement à la cause du socialisme qui motivaient lei jeunes hommes et femmes qui sont morts au massacre de Trelew où dans d'autres prisons de la dictature militaire, ou qui sont tombés à la fleur de l'âge dans un raid futile.

    De telles actions trouvent un écho favorable dans l'extrême-­gauche, y compris dans les secteurs qui sont incapables aussi bien d'actions audacieuses que d'efforts patients et soutenus dans le cours quotidien de la lutte de classes. Il est moins populaire de se différencier politiquement des martyrs et d'essayer de tirer pour nous‑mêmes les leçons que nous enseignent leurs erreurs. Nous choisissons de suivre ce cours même au risque d'être incompris pendant un temps. Et nous proposons de faire notre possible pour changer une orientation qui implique un tel coût inutile et élevé en vie de nos cadres.


    Lors d'un congrès national qui se tint le 17 décembre 1972, après que ce document soit émis, le PSA a changé le nom de l'organisation en Partido Socialista de los Trabajadores (PST ‑ Parti Socialiste des Travailleurs).


Notes

[1] PRT La Verdad : Parti Révolutionnaire des Travailleurs – La Vérité. Le PRT résulte de la fusion de Palabra Obrera (Parole Ouvrière) de Moreno et du FRIP (Frente Revolucionario Indoamericano Popular), Front révolutionnaire indoaméricain populaire de Mario Roberto Santucho (1965). Le PRT explose en deux en 1968 : le PRT-La Verdad de Moreno, organisation sympathisante du SUQI en 1969 et le PRT-El Combatiente de Santucho, section argentine du SUQI en 1969. Le PRT-El Combatiente rompt avec le SUQI en 1973.  Le PRT-La Verdad devient en décembre 1972 le PST, parti socialiste des travailleurs, suite à sa fusion avec l’aile Coral du PS argentin. Il rompt avec le SUQI en novembre 1979.

[2] PO : Política Obrera, Politique ouvrière,  puis en 1983 Partido Obrero, Parti ouvrier. Parti trotskyste argentin fondé en 1963, rejoint en 1968 le Comité International de la Quatrième Internationale (Healy-Lambert) puis en 1971/72 le Comité d’Organisation pour la Reconstruction de la Q uatrième Internationale (Lambert) dont il est exclu en 1979.

[3] Santucho : Mario Roberto (Robi) Santucho, dirigeant du PRT-El Combatiente, qu’il fait rompre en 1973 avec le SUQI. Tué en 1976.


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