1945


Lettre ouverte aux militants et sympathisants du PCI

Barta

  Pour combattre la contrebande pivertiste au sein du Mouvement de la Quatrième Internationale

2 juillet 1945


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La Vérité du 4 juin porte en titre " La Parole aux Trotskystes ".

Elle fait suite à la campagne entreprise pour disculper de l'accusation empoisonnée d' "hitlérisme" lancée par la bourgeoisie et les staliniens, le mouvement de la IVème Internationale.

Quelles que soient les méthodes que vous ayez jugé bonnes pour mener cette campagne, elles ne devraient en aucun cas servir de prétexte pour défigurer, afin de vous défendre, les principes, le langage et l'enseignement révolutionnaire du trotskysme. Car si votre langage actuel correspond à ce que vous êtes, vous reniez le trotskysme ; ou alors vous essayez de vous faire passer pour ce que vous n'êtes pas, et on en revient au raison­nement stalinien, fatal à l'esprit communiste :  « les intentions sont bonnes, mais la " tactique " exige des concessions... »

Notre tendance, menant la lutte sans discontinuer depuis septembre 1939 pour défendre le drapeau et le programme de la IVème Internationale dans le mouvement ouvrier, estime que la façon dont vous avez entrepris cette campagne constitue un reniement de l'enseignement révolutionnaire du trotskysme et une concession à l'idéologie bourgeoise.

Dans l'intention d'ouvrir une discussion, nous soumettons devant tous les militants se réclamant du trotskysme la critique de la politique de votre organisation. Étant donné que dans le passé cette discussion nous fut refusée, si ce n'est une de pure forme, nous vous rappelons que Trotsky faisait un des plus grands mérites au Parti bolchévik d'avoir traité avec le plus grand sérieux même les organisations qui l'étaient peu. Notre orga­nisation ayant cependant montré sa continuité politique et le sérieux de son action pra­tique, il serait criminel d'utiliser les faux-fuyants déjà utilisés dans le passé (tel que : nous discuterons à condition que vous entriez chez nous), et de continuer à vouloir ignorer notre critique par des explications arbitraires données "entre quatre yeux".

Où est le reniement du trotskysme ?

Pour vous défendre contre la calomnie, vous revendiquez pour vous le titre de "premiers résistants". Or vous-mêmes, dans le numéro 23 (7/4) de La Vérité, écrivez " la résistance elle-même est basée sur une duperie : la duperie de la collaboration de classes ".

Déjà sous le Front Populaire, la politique trotskyste consistait à expliquer aux ouvriers la duperie de cette collaboration de classe, dont le prolétariat faisait les frais, et pour laquelle une partie de la bourgeoisie impérialiste s'était déguisée en " démocrate ". Le Front Populaire prétendait mener une politique en faveur des masses et avait comme mot-d'ordre démagogique la lutte contre les trusts. Pour les révolutionnaires ce mot-d'ordre était un but réel ; mais la similitude des formules permettait-elle à l'organisation révolutionnaire de se réclamer du Front Populaire, dans le but par exemple de ne pas se couper des masses ? C'eût été contribuer à les duper. La politique trotskyste a consisté à se délimiter du front populaire et à le combattre, malgré les calomnies staliniennes qui présentaient tous les adversaires du front populaire, surtout ceux de gauche (les trotskystes) comme des fascistes. Nous n'avons pas plus prétendu à l'époque être les meilleurs ou les premiers " front populaire ", du fait que nous avons été les premiers à préconiser le front unique socialiste-communiste.

Après 1940, les révolutionnaires devaient mener une politique de résistance (c'est­à-dire de défense des masses) vis-à-vis de l'occupation impérialiste allemande. Mais ils continuaient en même temps l'opposition révolutionnaire vis-à-vis de leur propre bourgeoisie et tenaient compte des intérêts du prolétariat français aussi bien que des intérêts du prolétariat allemand, en ne renforçant pas, comme la résistance officielle, la domination de Hitler par le déchaînement chauvin. Cela ne nous empêchait pas de prendre "les pommes de terre" de l'impérialisme anglo-saxon et de la bourgeoisie gaulliste, comme l'ont fait les bolchéviks en 1918 dans la lutte contre l'impérialisme allemand, en acceptant l'aide technique de la bourgeoisie de l'Entente. Mais il fallait par-dessus tout affirmer à la face du monde entier que notre base politique restait la lutte de classe menée jusqu'au bout dans toutes les directions et que nous ne considérions pas l'impérialisme anglo-saxon comme un moindre mal par rapport à l'impérialisme fasciste, raisonnement stali­nien qui entraînait automatiquement l'abandon de la lutte de classe en faveur de la lutte commune contre l'occupant.

Nous, internationalistes, étions les seuls défenseurs des intérêts des masses tout au long de cette guerre, avant et après l'occupation. Par contre, pour la bourgeoisie la résis­tance n'était que l'opposition au capitalisme allemand ; elle lui a servi de mise sur le ta­bleau impérialiste anglo-américain ; par l'intermédiaire des social-chauvins la bourgeoi­sie a également réalisé, à travers la "résistance", l'union sacrée et a prolongé sa domi­nation de classe. Comme le dénonçait LaVérité elle-même en 1943 et 44, la résistance servait de camouflage même aux organisations d'extrême-droite et aux partis fascistes. La résistance, d'après le sens qu'a pris ce terme à travers les événements, est une organisation politique de la bourgeoisie impérialiste. Le parti révolutionnaire peut-il s'en réclamer ? L'absurdité d'une réponse affirmative saute aux yeux.

En luttant pour votre légalisation, vous cherchez la consécration de votre titre de " résistants " par l'obtention d'un certificat public de la Résistance (personnifiée par les Bayet, Saillant, Frenay, Bidault, etc...). Au moment même où les querelles entre l'Angle­terre et la France montrent aux masses la vraie nature impérialiste des alliés, au moment où les ouvriers ont déjà eu le temps de se rendre compte que la résistance s'est terminée par l'arrivée au pouvoir d'un gouvernement des trusts, au lieu de pouvoir en ce moment rehaus­ser notre propre autorité morale pour avoir dénoncé à temps la duperie de la résis­tance, vous cherchez à vous camoufler sous son masque répugnant ! Une pareille légalisa­tion ne serait pas une victoire remportée sur notre propre terrain, celui de l'internationa­lisme et de la révolution.

Dans la lettre à Bayet (18/9/44) le Comité central dit :

" Il s'agit de savoir si la IVème République naissante reprendra là où avait sombré la IIIème République glissant vers l'autoritarisme réactionnaire de Pétain, où si elle sera effectivement démo­cratique ".

Qui pense-t-on tromper par un pareil raisonnement ? C'est la besogne des staliniens et des réformistes de vouloir faire croire aux masses que nous sommes encore de­vant la perspective : IVème République démocratique ou réactionnaire. La tâche des révolu­tionnaires est de montrer aux ouvriers que, les social-chauvins les ayant illusionnés sur l'épuration ", ils ont laissé subsister les organes de l'État gangrené de la IIIème République qui a servi avec succès à Daladier aussi bien qu'à Pétain, et que nous nous trouvons sous de Gaulle en pleine dictature bureaucratico-policière. Au moment où l'Humanité elle-même dénonce le régime dictatorial subi par la presse, pouvons-nous faire croire que la légalisation de La Vérité serait le critère d'une "démocratie effective" ? La tâche des révolutionnaires, enseignait Trotsky, est de nommer les choses par leur nom, et non de se faire les auxiliaires des " démocrates " pourris qui sèment des illusions dans les masses.

La Vérité, en s'adressant aux réformistes et aux stalinistes, use constamment du terme " camarade ". Il suffit pourtant de se référer à un texte de Trotsky pour découvrir ce qu'il y a derrière cette terminologie. L.T. écrit dans La révolution allemande et la bureaucratie stalinienne (Et Maintenant) (page 36) :

" Léon Blum, le défenseur des réparations, le compère socialiste du banquier Oustric, est traité de " camarade " dans les pages des journaux de Seydewitz. Est-ce de la politesse ? Non, c'est un manque de principes, de caractère, de fermeté. " Des chicanes ", dira un quelconque savant de cabinet. Non, dans ces chicanes, le fond politique se manifeste avec beaucoup plus de vérité et de clarté, que dans la reconnaissance abstraite des soviets, non étayée par l'expérience révolutionnaire. Il est inutile d'appeler Blum "fasciste", en se rendant ridicule. Mais celui qui ne ressent pas du mépris et de la haine pour cette espèce de politiciens, celui-là n'est pas un révolutionnaire ".

La Vérité a pris maintenant l'habitude de parler à chaque pas des " démocrates sincères et honnêtes " et, à l'occasion, des "démocrates apeurés".

Déjà sous la monarchie tsariste, les bolchéviks (ils faisaient partie de la social-démocratie), pour se distinguer légalement des autres démocrates, mettaient souvent l'accent sur le fait qu'ils constituaient, en tant que parti du prolétariat, les seuls démocrates conséquents.

Depuis 1934 Trotsky enseignait que dans les conditions de la décadence capitaliste et de l'exacerbation de la lutte de classe la démocratie bourgeoise était définitivement morte en France.

Voici ce qu'écrivait Trotsky dans Où va la France (pages 16-17) :

" La société contemporaine se compose de trois classes : la grande bourgeoisie, la prolétariat et les " classes moyennes " ou petite-bourgeoisie. Les relations entre ces trois classes déterminent en fin de compte la situation politique dans le pays. Les classes fondamentales de la société sont la grande bourgeoisie et le prolétariat. Seules ces deux classes peuvent avoir une politique indépendante, claire et conséquente. La petite bourgeoisie se distingue par sa dépendance économique et son hétérogénéité sociale. Sa couche supérieure touche immédiatement la grande bourgeoisie. La couche inférieure se fond avec le prolétariat et tombe même à l'état de lumpen-prolétariat. Conformément à sa situation économique, la petite-bourgeoisie ne peut avoir de politique indépendante. Elle oscille toujours entre les capitalistes et les ouvriers. Sa propre couche supérieure la pousse à droite ; ses couches inférieures, opprimées et exploitées, sont capables, dans certaines conditions, de tourner brusquement à gauche. C'est par ces relations contradic­toires des différentes couches des " classes moyennes " qu'a toujours été déterminée la politique confuse et absolument inconsistante des radicaux, leurs hésitations entre le car­tel avec les socialistes, pour calmer la base, et le bloc national avec la réaction capitaliste, pour sauver la bourgeoisie. LA DÉCOMPOSITION DÉFINITIVE DU RADICALISME COMMENCE AU MOMENT OU LA GRANDE BOURGEOISIE, ELLE-MÊME  DANS L'IMPASSE, NE LUI PERMET PLUS D'OSCILLER. " (Souligné par nous.)

La décomposition du régime capitaliste met fin à la démocratie bourgeoise. Les représentants " démocratiques " de la bourgeoisie n'ont plus qu'une phraséologie à offrir. Dans ces conditions même un de Gaulle arrive à se prétendre démocrate. La tâche n'est donc pas de chercher à distinguer, par quelque introspection, les démocrates honnêtes et malhonnêtes, mais de poser devant les ouvriers la question : qui donnera le ton ? La bourgeoisie par l'intermédiaire de ses fascistes, réactionnaires, curés, professeurs, démocrates, ou le prolétariat qui en se détachant de la bourgeoisie et de ses agents ralliera à lui les autres couches opprimées ?

De même que, dans Et Maintenant, Trotsky était le plus acharné défenseur du front unique, mais méprisait ceux qui traitaient Blum de camarade, nous rappelons que dans la révolution espagnole nous défendions les libertés démocratiques des ouvriers contre le fascisme les armes à la main, mais il ne serait venu à l'idée d'aucun trotskyste d'analyser l'honnêteté d'Azana ou de Negrin. Ils analysaient leur nature de classe et les qualifiaient d'agents de la bourgeoisie, parés du masque de la démocratie.

En donnant les états de service des camarades du Comité directeur, La Vérité dit de Demazière : " Il milite illégalement dans les rangs du PCI jusqu'à la libération ". Et de Baufrère : " Il sait que la lutte ne s'arrête pas à la chute de Hitler ". Encore une fois, pouvons-nous, sous prétexte de nous défendre, bafouer notre propre idéologie ? La Vérité du 22/6/44 sous le titre " Ils se valent ", écrivait : " refuse de te faire mobiliser dans " l'armée de la libération ". En mai 1944, un numéro spécial de La Vérité disait : " Pas de libération possible sans les prolétaires allemands et contre eux ".

Mais puisqu'il s'agit de défendre les principes trotskystes, laissons la parole à Trotsky lui-même. Dans son étude Après la "paix" impérialiste de Munich – une leçon toute fraîche, il écrivait :

" Dans tous les cas où les forces contre-révolutionnaires tentent de revenir de " l'État démocratique " pourrissant, en arrière vers le particularisme provincial, vers la monarchie, la dic­tature militaire, le fascisme, le prolétariat révolutionnaire, sans prendre sur lui la moindre responsabilité pour la " défense de la démocratie " (elle n'est pas défendable !), opposera à ces forces contre­révolutionnaires une résistance armée, pour en cas de succès, diriger son offensive contre la " démocratie " impérialiste. Cette politique n'est applicable, cependant, que pour ce qui concerne les conflits intérieurs, c'est-à-dire dans le cas où l'enjeu de la lutte est véritablement la question du régime politique : c'est ainsi, par exemple, que s'est présentée la question en Espagne. La participation des ouvriers espagnols à la lutte contre Franco était leur devoir élémentaire. Mais c'est précisément et uniquement parce que les ouvriers n'ont pas réussi à remplacer à temps le pouvoir de la démocratie bourgeoise par leur propre pouvoir, que la "démocratie" a fait place au fascisme. Cependant, c'est pure tromperie et charlatanisme que de transporter mécaniquement les lois et les règles de la lutte des différentes classes d'une seule et même nation dans la guerre impérialiste, c'est-à-dire la lutte d'une seule et même classe de différentes nations. Actuellement, il n'est, semble-t-il, pas besoin de démontrer que les impérialistes luttent l'un contre l'autre non pour des principes politiques, mais pour la domination sur le monde, sous le couvert des principes qui leur semblent bons ".

Si l'on présente la défaite d’Hitler comme une première étape gagnée dans la lutte (" la lutte ne s'arrête pas là "), on utilise un raisonnement purement stalinien : " la lutte contre le fascisme extérieur et ses prolongements à l'intérieur ". La défaite de Hitler venant à la suite de la victoire d'un camp impérialiste sur l'autre, n'a pas été une victoire du prolétariat allemand, français, ou autre. Encore dans Après Munich Trotsky dit :

" La question du sort des Tchèques, des Belges, des Français, des Allemands, en tant que nations, nous ne la relions pas à des déplacements conjoncturels des fronts militaires lors d'une nou­velle mêlée des impérialistes, mais à l'insurrection du prolétariat et à sa victoire sur tous les impérialistes ".

Sous le drapeau de la lutte impérialiste la chute de Hitler n'a été qu'un déplacement conjoncturel des fronts militaires. De même que la défaite de 1940 de la bourgeoisie fran­çaise n'a pas été la victoire du prolétariat uniquement parce que cette défaite n'a pas été acquise par l'activité révolutionnaire du prolétariat. Le langage communiste eût été de dire je continue la lutte parce que plus que jamais les masses se trouvent écrasées par l'impérialisme. Plus que jamais la lutte entre les brigands impérialistes se poursuit sur le dos des masses. Imagine-t-on, en 1918, l'IC disant :" La lutte ne s'arrête pas à la chute du Kaiser ? " La défaite de l'impérialisme allemand était-elle une étape dans la lutte prolétarienne ?

La théorie révolutionnaire est l'expression et la garantie suprême de la nature de la direction d'une tendance prolétarienne. La fausse terminologie développe le confusionnisme, rabaisse le niveau des cadres révolutionnaires et ouvre une brèche à l'idéologie en­nemie [1].

Voici ce que dit encore Trotsky (IVème tome de la Révolution Russe, page 229) : " Les distances indispensables à l'égard de l'idéologie bourgeoise étaient maintenues dans le Parti par une vigilante intransigeance dont l'inspirateur était Lénine. Il ne cessait de travailler du scalpel, tranchant les liens que l'entourage petit-bourgeois créait entre le Parti et l'opinion publique offi­cielle. En même temps, Lénine apprenait au Parti à former sa propre opinion publique, s'appuyant sur la pensée et les sentiments de la classe qui montait. Ainsi, par sélection et éducation, dans une lutte continuelle, le Parti bolchévik crée son milieu non seulement politique mais aussi moral, indépen­dant de l'opinion publique bourgeoise et irréductiblement opposé à celle-ci. C'est seulement cela qui permit aux bolchéviks de surmonter les hésitations dans leurs propres rangs et de manifester la virile résolution sans laquelle la victoire d'Octobre eût été impossible. "

Comment se défendre contre la calomnie ?

Avec raison, La Vérité dit que le but de la bourgeoisie est de nous étouffer. Mais en même temps (numéro du 4/6) elle met en demeure de Gaulle de choisir entre le camp fas­ciste qui étouffe les trotskistes, et le camp démocratique (Angleterre, etc...) qui ne les étouffe pas. Mesurez la hauteur de ce raisonnement !

La calomnie contre-révolutionnaire, comme l'antisémitisme et autres manifestations empoisonnées, élevées à une échelle politique, font partie de la lutte de classe et ne s'élèvent pas au-dessus d'elle. C'est pour cela que notre première tâche, pour combattre la calomnie, c'est une offensive politique énergique menée en direction des masses pour démasquer politiquement les calomniateurs, afin que celles-ci puissent se convaincre que ceux qui nous calomnient ne sont pas leurs amis mais bien leurs ennemis. Il faut ensuite un travail suivi d'éducation socialiste dans les rangs ouvriers (édition de brochures populaires).

Il faut aussi une lutte directe contre le gangstérisme staliniste ; nous avions fourni en automne dernier à votre direction une occasion précise d'une action à entreprendre pour le démasquer publiquement [2]. Votre direction s'y est dérobée. Après avoir fui le combat, quel est le sérieux des défis lancés par La Vérité invitant les staliniens à des commissions composées " de toutes les tendances du mouvement ouvrier et de la résistance " ? Nous sommes prêts à fournir à une commission de contrôle de votre parti tous les détails de cette affaire et de l'attitude criminelle de votre direction.

En ce qui concerne l'éducation socialiste, tâche fondamentale de travail commu­niste, vous semblez l'ignorer. Dans les contacts que nos camarades ont pu avoir avec vous, il semble que même pour les membres de l'organisation ce travail passe au troisième plan (" la révolution est là, ce n'est pas le moment de lire Marx "). Comment voulez vous combattre l'obscurantisme et les préjugés, si vous ne remplissez pas votre rôle d'éducateurs socialistes ?

Sur le plan politique, les efforts de légalisation se sont transformés en piège pour votre organisation. Voici deux mois que La Vérité a abandonné toute propagande révolu­tionnaire et qu'elle ne se fait plus le défenseur des masses devant les mesures réactionnaires du gouvernement.

Vous vous êtes réfugiés dans des justifications vis-à-vis de la bourgeoisie et les appels aux " démocrates ". Ainsi La Vérité du 4/6 dit :

"Nous ne sommes pas un groupe de conspirateurs... Nos tâches sont : éclairer en éduquant, guider en expliquant. Notre arme : c'est la propagande révolutionnaire, et rien d'autre".

Ce mensonge la bourgeoisie ne le croira pas et aux travailleurs nous n'avons pas le droit de mentir. Des centaines de fois Lénine a expliqué aux militants : la révolution est une guerre. Une guerre se fait-elle seulement à l'aide de la propagande ? Trotsky a écrit un livre intitulé : Défense du Terrorisme. Nous avons été les premiers et continuons à être les seuls défenseurs des Milices ouvrières et de l'armement du prolétariat. Nous ap­prouvons la devise de Blanqui : qui a du fer a du pain. Comment peut-on avec une pareille doctrine présenter les révolutionnaires comme des prêcheurs et apôtres d'une propagande " de la vérité et du progrès social " (Vérité 4/6). Lénine a enseigné au Parti révolution­naire la plus grande méfiance envers tout gouvernement bourgeois, même le plus démocratique. Une partie de l'appareil de l'organisation doit toujours rester dans l'illégalité pour parer à toute mesure arbitraire de la part du gouvernement bourgeois. Vous-mêmes ne prétendez pas livrer toute l'organisation à la légalité, quelles que soient les mesures de légalisation dont vous ferez l'objet. N'est-ce pas dans ce cas renforcer la calomnie contre nous que d'affirmer : " Nous ne sommes pas des conspirateurs " ? Au moment où le rapport de forces nous impose la lutte clandestine pour pouvoir exprimer des idées révolutionnaires en faveur des masses, le raisonnement léniniste ne serait-il pas plutôt de dire aux travailleurs : " la bourgeoisie conspire, couverte de sa propre légalité, contre le niveau de vie et la vie même des masses ? Nous, révolutionnaires, appelons les travailleurs conscients à se préparer, clandestinement s'il le faut, au renversement de la bourgeoisie. La propa­gande ouverte n'est qu'une partie de notre travail. Demander aux ouvriers de cacher des armes, aux soldats de se réunir en cellules de caserne, aux ouvriers d'usine d'éditer des organes d'opposition sans adresse et sans nom, tout cela, n'est-ce pas un travail de conspirateurs ?

Il est inutile, nous l'espérons, d'ajouter que cela n'a rien de commun avec le terrorisme anarchiste, lutte individuelle contre des représentants isolés de la classe capitaliste.

En juillet 1917, le rapport de forces entre le prolétariat et la bourgeoisie a ouvert la voie à la calomnie capitaliste et social-chauvine contre les bolchéviks. Le regroupement des masses a fait sauter en l'air la calomnie quelques mois après. Combien réconfortant pour les révolutionnaires est le raisonnement de ce soldat russe, que rapporte Kroupskaïa dans sa brochure de Souvenirs sur Lénine: " Sais-tu que ton Lénine est un espion allemand ? dit un Monsieur instruit au soldat en faction. Non, je ne le sais pas, répond celui-ci, je n'ai pas assez d'instruction pour ça, mais ce que je sais, c'est que tout ce que Lénine dit sur la terre est juste ".

Mais faut-il seulement s'en référer à 1917 ? Les camarades voudront bien réfléchir à des exemples plus récents, que nous leur soumettons. A la fin du mois de mai, quand le gouvernement rejette les revendications présentées par la CGT à la suite des mouvements de grève, les social-chauvins n'osent bien entendu pas réfuter les arguments de la bourgeoisie dirigés contre les ouvriers. Notre organisation répand quelques milliers de tracts, signés par les trotskystes, par la IVème Internationale, pour prendre la défense des ouvriers, démasquer les bureaucrates et indiquer nos solutions. De multiples endroits nous parvient l'écho d'ouvriers du rang, qui constituent la grande masse, approuvant le tract et le faisant circuler, sans s'inquiéter de la signature.

Dans une usine importante de la région parisienne, des camarades ouvriers entreprennent un travail d'opposition syndicale entièrement sur des bases communistes et révolutionnaires [3]. La bureaucratie social-chauvine répand immédiatement le bruit qu'il s'agit de la 5ème colonne. Ne cédant pas à la pression des adversaires, le travail de l'opposi­tion continue conspirativement, pour ne pas donner prise à la répression. N'est-ce pas à nous de tenir bon, de démontrer aux ouvriers les nécessités qui nous sont imposées par la lutte, ne s'apercevront-ils pas que ceux qui nous accusent les trahissent, mais que nous ne cesserons de les défendre ? Le journal de l'opposition est le seul qui dans toutes les occasions prend intelligemment et avec continuité la défense des ouvriers. Aussi le font-ils circuler, sans s'inquiéter des accusations des bureaucrates. Nos camarades organisent quelques ouvriers plus avancés en noyau de l'opposition syndicale ; ils adoptent la conspiration comme une nécessité faisant partie de notre travail. L'opposition arrive à imposer politiquement sa légalité : le représentant de la direction syndicale prend l'engagement de ne pas faire arrêter les représentants de l'opposition si ceux-ci se démasquent. Mais cette invitation manque son effet, car l'opposition ce n'est plus seulement un noyau isolé, c'est un courant politique dans l'usine.

Nous sommes-nous réclamés pour ce travail de la résistance ? Notre propagande est-elle tendancieuse dans le sens des préjugés existants ? Nullement. En voici un exemple : un camarade qui fait un travail syndical d'usine avec notre concours, écrit dans son projet de journal : la guerre étant finie rien ne s'oppose plus à nos revendications. Notre camarade lui explique que cette façon de s'exprimer peut laisser entendre aux ouvriers que la politique des bureaucrates ayant freiné les ouvriers à cause de la guerre (des capitalistes) pouvait se justifier. Or il ne faut en aucun cas utiliser de pareilles équivoques, parce que ce qui importe par dessus tout c'est d'élever la conscience des ouvriers. Notre camarade sympathisant convient de la justesse de ce raisonnement.

Mais voici que le raisonnement ci-dessus écarté d'un journal d'usine, nous le retrouvons dans l'organe central du PCI. La Vérité du 4/6 dit :

" Aujourd'hui la guerre est finie. Nous attendons du ministre l'autorisation de pa­raître légalement. Rien ne justifie plus les mesures d'exception qui nous frappent ".

La guerre justifiait-elle donc les mesures d'exception ? Pendant la guerre la bourgeoisie prenait le prétexte de la " défense nationale ". Mais aujourd'hui la bourgeoisie dit par la voix des social-chauvins et de tous ses partis : " Nous avons gagné la première manche par tant de sacrifices, allons-nous maintenant tout compromettre ? Notre union qui était nécessaire contre l'ennemi est nécessaire maintenant pour refaire la France ". C'est à l'aide de cette argumentation que les Thorez et Cie veulent imposer à la classe ouvrière la politique du produire, produire, produire... Notre tâche ce n'est pas de passer l'éponge sur le passé et l'opposer au présent, car pour sa politique actuelle la bour­geoisie tire justement argument du passé. Si des mesures contre nous étaient justifiées pendant la guerre, elles le sont encore aujourd'hui, parce que la guerre et la paix ne sont que la continuation de la politique de la bourgeoisie impérialiste, axiome que Trotsky a si souvent rappelé et que vous oubliez.

Nous avons voulu par ces quelques exemples démontrer aux camarades que pour combattre nos adversaires il ne faut pas se laisser imposer leur tactique et leur argumentation. C'est par une idéologie et une argumentation radicalement contraire à celle de nos ennemis que nous pouvons imposer notre point de vue prolétarien, et non pas en acceptant les prémisses du raisonnement de la bourgeoisie, pour en tirer d'autres conclusions. Si nous engageons la lutte contre la calomnie sur le terrain de nos adversaires, nous sommes battus d'avance.

Ainsi vous brandissez actuellement comme principal argument les morts de la résistance. Mais le PC se réclame de ses dizaines de milliers de morts pour la résis­tance, connus dans tout le pays. C'est au nom de ces morts qu'il nous accuse et nous pourchasse.

Ce qui fait notre force, c'est notre politique énergique de défense des intérêts des masses, poursuivie sans hésitation et sans équivoque.

Mais au lieu de cette intransigeance vous lâchez prise dans chaque occasion grave, vous cédez à la pression ennemie au moment où il faudrait le plus y résister. Le 10 juin 1944 La Vérité écrivait :

" Les forteresses volantes et les tanks d'Eisenhower n'apporteront pas la libération des travailleurs de l'Europe. A la place de l'impérialisme allemand qui s'écroule, ils viennent imposer la domination du capital financier yankee et anglais ".

Deux mois après, au moment du plus grand déchaînement chauvin et du déferlement de la " libération ", La Vérité écrit (le 11 Août) :

" Hitler s'effondre. Les Américains approchent de Paris. La classe ouvrière doit mettre à profit la situation... "

La Vérité est-elle assez naïve pour croire qu'on pouvait transformer en insurrection prolétarienne une situation dont tout le cours antérieur avait préparé les masses à la " libération nationale ", notamment du fait du monopole d'influence des social-chauvins ? En réalité, La Vérité a ployé sous la pression des événements et le PCI a engagé ses militants à participer à " l'épuration ", duperie monstrueuse qui a permis à l'État bourgeois de traverser indemne les événements (rappelons-nous " l'insurrection " de la police).

De la même façon, La Vérité a dénoncé sous l'occupation la résistance d'union sacrée, mais lâche prise maintenant devant l'opinion publique petite-bourgeoise et en arrive à se réclamer de la résistance !

Pour nous, le levier pour le renversement de la situation, n'est pas dans des discussions avec " l'opinion publique ". Il est dans une politique révolutionnaire, hardie : à l'­heure où les masses voient qu'elles sont trahies de toutes parts, à l'heure où l'offensive gouvernementale se poursuit contre elles et que les chefs " ouvriers " se perdent en discours, les trotskistes doivent montrer aux masses que, ne s'effrayant ni de la calomnie ni des menaces, ils restent seuls à prendre la défense de leurs intérêts. Les ouvriers sont fatigués d'années de souffrances et de privations. Ils arrivent à exécrer les chefs traîtres qui détiennent actuellement dans les usines le rôle de premiers garde-chiourme. Dans ces conditions, deux ouvriers révolutionnaires, par un travail clandestin et intelligent, tiennent en échec toute une direction syndicale, parce que les ouvriers ont pu se rendre compte qu'il y avait quelqu'un pour prendre leur défense.

Au lieu de mener son offensive, La Vérité se perd en discussions et en disputes avec " l'opinion publique éclairée ", avec les "démocrates sincères". Et les ouvriers assis­tent à ces pleurnicheries, au lieu de rencontrer dans La Vérité un organe de combat et une réponse à leurs propres préoccupations.

Dans une interview de 1937, Trotsky a dit :

" Je suis sûr que dix ouvriers qui comprennent très bien la situation... gagneront une centaine d'ouvriers, et les cent ouvriers un millier de soldats. Ils seront victorieux à la fin de la guerre ; ça me semble très simple, mais je pense que c'est une bonne idée ".

Là se résument tous les problèmes de notre travail. Comment faire bien comprendre la situation à une centaine d'ouvriers, les gagner corps et âme à la politique révolutionnaire, en faire des cadres de la classe ouvrière et du trotskisme ; c'est par eux que nous pourrons apparaître aux masses comme leurs seuls défenseurs, dans ce monde où elles n'ont que des ennemis.

Ce sont là les problèmes de la construction du parti et de sa prolétarisation, de l'attitude envers les questions théoriques, du lien entre la théorie et la pratique. Ces problèmes il faut les poser devant l'ensemble du mouvement et à l'aide d'une discussion approfondie, à la lumière de l'expérience, poser un premier jalon dans la voie du redressement théorique et pratique du mouvement trotskiste en France. Hors de là un sort pire que celui du POUM attend notre mouvement.

La discussion du bilan de nos deux organisations ne serait pas à l'heure actuelle une concession de votre part, mais le devoir le plus élémentaire de notre travail révolutionnaire.

juillet 1945
UNION COMMUNISTE
(IVème Internationale)


Notes

[1] Nous demandons aux militants de lire ou de relire les ouvrages de Trotsky que nous avons cités Où va la France, Et Maintenant et Après la "Paix" impérialiste de Munich. [Note de Barta]

[2] Il s'agit de la désignation d'une commission d'enquête sur l'assassinat de Pamp (Mathieu Bucholz) par le PCF en septembre 1944. En juillet 1945 l'UC avait renouvelé sa demande, préalablement à toute discussion politique ".

[3] La Voix des Travailleurs, Bulletin inter-usines de l'opposition syndicale Lutte de Classes ne paraîtra qu'en octobre 1945. Mais l'UC avait déjà engagé un travail dans cette direction et certaines de ses publications d'entreprise portaient déjà ce nom.


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