1914

Écrit de février à mai 1914, publié d’avril à juin 1914 dans la revue Prosvéchtchénié n°4, 5, 6. Signé  : V. Iline.

Source : Œuvres complètes, T. XX.

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Lénine

Du droit des nations à disposer d'elles-mêmes

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Conclusion

février - mai 1914

Faisons le bilan.

Du point de vue de la théorie du marxisme en général, le droit de libre détermination ne présente aucune difficulté. Il ne peut être sérieusement question ni de contester la décision de Londres de 1896, ni de vouloir entendre par libre détermination autre chose que le droit de séparation, ni de nier que la formation d’États nationaux indépendants est une tendance propre à toutes les révolutions démocratiques bourgeoises.

La difficulté tient, jusqu'à un certain point, au fait qu'en Russie luttent et doivent lutter côte à côte le prolétariat des nations opprimées et le prolétariat de la nation qui opprime les autres. Sauvegarder l'unité de la lutte de classe du prolétariat pour le socialisme, combattre victorieusement toutes les influences bourgeoises et archi-réactionnaires du nationalisme, telle est la tâche à résoudre. Parmi les nations opprimées, le rassemblement du prolétariat en un parti indépendant entraîne parfois une lutte si acharnée contre le nationalisme de la nation intéressée que la perspective se trouve déformée et qu'on oublie le nationalisme de la nation qui opprime.

Mais cette déformation de la perspective n'est possible que pour un temps. L'expérience de la lutte commune des prolétaires de différentes nations montre trop clairement que ce n'est pas du point de vue « de Cracovie » , mais d'un point de vue commun à toute la Russie, que nous devons traiter les questions politiques. Or, ce sont les Pourichkévitch et les Kokochkine qui prédominent dans la politique générale, de la Russie. Leurs idées règnent, leur campagne d'excitation contre les allogènes qu'ils accusent de « séparatisme » , qu'ils accusent de songer à la séparation, est faite à la Douma, dans les écoles, les églises, les casernes, dans des centaines et des milliers de journaux. C'est ce poison du nationalisme grand-russe qui intoxique l'atmosphère politique de la Russie tout entière, Malheur au peuple qui, en asservissant d'autres peuples, renforce la réaction dans toute la Russie. Le souvenir des années 1849 et 1863 constitue une tradition politique bien vivante qui, à moins que ne surviennent des tempêtes de très grande envergure, menace d'entraver pendant des dizaines d'années encore tout mouvement démocratique et surtout le mouvement social-démocrate.

Si naturel que paraisse parfois le point de vue de certains marxistes des nations opprimées (dont le « malheur » est souvent que la masse de la population est aveuglée par l'idée de « son » émancipation nationale), il est hors de doute qu'en fait, étant donné le rapport objectif des forces de classe en Russie, renoncer à défendre le droit de libre détermination, c'est verser dans le pire opportunisme, c'est inoculer au prolétariat les conceptions des Kokochkine. Or, celles-ci sont, au fond, les conceptions et la politique des Pourichkévitch.

C'est pourquoi, si l'on pouvait, au début, justifier le point de vue de Rosa Luxembourg comme une étroitesse spécifiquement polonaise, « cracovienne » [*], cette étroitesse devient impardonnable aujourd'hui, alors que s'est partout accentué le nationalisme, avant tout le nationalisme gouvernemental, grand-russe, et que c'est lui qui dirige la politique. En fait, on voit s’y accrocher les opportunistes de toutes les nations, qu'effarouche l'idée de « tempêtes » et de « bonds » , qui tiennent pour achevée la révolution démocratique bourgeoise, qui ne voient que le libéralisme des Kokochkine.

Comme tout autre nationalisme, le nationalisme grand-russe traversera différentes phases, selon la prépondérance de telles ou telles classes dans le pays bourgeois. Avant 1905, nous avons connu presque exclusivement des national-réactionnaires, Après la révolution, nous avons vu apparaître en Russie des national-libéraux.

C'est la position qu'adoptent chez nous, en fait, aussi bien les octobristes que les cadets (Kokochkine), c’est-à-dire toute la bourgeoisie contemporaine.

Et il est inévitable qu'ensuite nous voyons apparaître des national-démocrates grands-russes. M. Péchékhonov, l'un des fondateurs du parti « socialiste populiste » , a déjà exprimé ce point de vue en exhortant (dans le fascicule d'août 1906 du Rousskoïé Bogatstvo) à la prudence vis-à-vis des préjugés nationalistes du moujik. On aura beau nous calomnier, nous autres bolchéviks, en prétendant que nous « idéalisions » le paysan : nous avons toujours fait et nous continuerons de faire une stricte distinction entre le jugement du paysan et ses préjugés, entre le démocratisme du paysan qui l'oppose à Pourichkévitch ct la tendance du paysan qui le porte à s'accommoder du pope et du hobereau.

La démocratie prolétarienne doit, dès à présent, tenir compte du nationalisme des paysans grands-russes (non pour lui faire des concessions, mais pour le combattre), et elle devra probablement en tenir compte assez longtemps encore [**]. L'éveil du nationalisme chez les nations opprimées, qui s'est manifesté si fortement après 1905 (rappelons ne serait-ce que le groupe des « autonomistes-fédéralistes » à la I° Douma, l'essor du mouvement ukrainien, du mouvement musulman, etc.), ne peut manquer de provoquer une recrudescence du nationalisme de la petite bourgeoisie grand-russe des villes et des campagnes. Plus la transformation démocratique de la Russie sera lente, et plus opiniâtres, brutales et acharnées seront la persécution nationale et la rivalité de la bourgeoisie des différentes nations. Et la politique particulièrement réactionnaire des Pourichkévitch russes suscitera (et accentuera) les aspirations « séparatistes » parmi telles ou telles nations opprimées, qui jouissent parfois d'une liberté beaucoup plus grande dans les États voisins.

Cet état de choses assigne au prolétariat de Russie une double tâche, ou plutôt une lutte sur deux fronts : lutter contre tout nationalisme et, au premier chef, contre le nationalisme grand-russe; reconnaître non seulement la complète égalité en droits de toutes les nations en général, mais aussi leur droit égal à édifier un État, c'est-à-dire reconnaître le droit des nations à disposer d'elles-mêmes, à se séparer; et à côté de cela, précisément pour assurer le succès de la lutte contre toute espèce de nationalisme dans toutes les nations, sauvegarder l'unité de la lutte du prolétariat et des organisations prolétariennes et leur fusion la plus étroite dans une communauté internationale, en dépit des tendances de la bourgeoisie à promouvoir un particularisme national.

Égalité complète des nations; droit des nations à disposer d'elles-mêmes; union des ouvriers de toutes les nations : voilà le programme national enseigné aux ouvriers par le marxisme, par l'expérience du monde entier et l'expérience de la Russie.


Cet article était déjà sous presse lorsque j'ai reçu le n°3 de Nacha Rabotchaïa Gazéta, où Monsieur Vl. Kossovski écrit ce qui suit à propos de la reconnaissance du droit de toutes les nations à disposer d'elles-même:

« Mécaniquement reproduit d’après la résolution du I° congrès du Parti (1898), lequel l'avait à son tour emprunté aux décisions des congrès socialistes internationaux, il a été, comme en font foi les débats, compris par le congrès de 1903 dans l’acceptation que lui donnait aussi l’Internationale socialiste : celui de la libre détermination des nations dans le sens de l’indépendance politique. Ainsi la formule de la libre détermination nationale signifiant le droit au particularisme territorial, ne touche pas du tout à la façon de régler les rapports nationaux à l’intérieur d’un organisme d’État donné pour les nationalités qui ne peuvent ou ne veulent pas sortir de l’État existant. »

On voit tout de suite que Monsieur Vl. Kossovski a eu entre les mains les procès-verbaux du II° congrès de 1903 et qu'il connaît fort bien le sens réel (et unique) de la notion de libre détermination. Comparez à cela l'attitude de la rédaction du journal bundiste Zeit, qui fait donner M. Liebmann pour qu'il raille le programme en l’accusant de manquer de clarté !! Singulières mœurs « de parti » chez messieurs les bundistes.... Pourquoi Kossovski déclare-t-il que l'adoption de la libre détermination par le congrès est une reproduction mécanique ? « Allah seul le sait ». Il est des gens qui « ont envie de répliquer ». Mais ils ignorent eux-mêmes quoi, comment, pourquoi et à quelle fin.

Note de l'auteur

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On concevra aisément que la reconnaissance par les marxistes de toute la Russie, et au premier chef par les marxistes grands-russes, du droit des nations à se séparer n'exclut nullement pour les marxistes de telle ou telle nation opprimée la propagande contre la séparation, de même que la reconnaissance du droit au divorce n'exclut pas, dans tel ou tel cas, la propagande contre le divorce, Aussi pensons-nous que le nombre ne fera que croître des marxistes polonais qui se moqueront de l'imaginaire « contradiction » aujourd'hui « réchauffée » par Semkovski et Trotski.

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Il serait intéressant de suivre, par exemple, les avatars du nationalisme polonais qui, naguère seigneurial, est devenu bourgeois, puis paysan. Dans son livre Das polnische Geweinwesen im preussischen Staat (Les Polonais en Prusse – il existe une traduction russe), Ludwig Bernhard, qui se place lui-même au point de vue d'un Kokochkine allemand, décrit un phénomène très caractéristique : la création d'une sorte de « république paysanne » des Polonais en Allemagne, sous la forme d'un rassemblement étroit de coopératives de toutes sortes et d'autres associations de paysans polonais luttant pour leur nationalité, pour leur religion, pour la terre « polonaise » . Le joug allemand a uni les Polonais, les à fait se replier sur eux-mêmes, éveillant le nationalisme d'abord de la noblesse, puis de la bourgeoisie, et enfin de la masse paysanne (surtout après la campagne entreprise en 1873 par les Allemands contre l’enseignement en polonais dans les écoles). C'est vers cela que l'on s'achemine aussi en Russie, et pas seulement en ce qui concerne la Pologne.