1914

Écrit de février à mai 1914, publié d’avril à juin 1914 dans la revue Prosvéchtchénié n°4, 5, 6. Signé  : V. Iline.

Source : Œuvres complètes, T. XX.

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Lénine

Du droit des nations à disposer d'elles-mêmes

9

Le programme de 1903 et ses liquidateurs

février - mai 1914

Les procès-verbaux du congrès de 1903, qui adopta le programme des marxistes russes, sont devenus des pièces très rares, et l'immense majorité des militants actuels du mouvement ouvrier ignorent le pourquoi des différents points de ce programme (d'autant plus que tous les écrits qui s'y rapportent ne jouissent pas des bienfaits de la légalité, tant s'en faut...). Aussi est-il nécessaire de nous arrêter sur l'examen, au congrès de 1903, de la question qui nous intéresse.

Notons tout d'abord que, si pauvre qu'elle soit, la littérature social-démocrate russe concernant le « droit des nations à disposer d'elles-mêmes » montre cependant que, de toute évidence, ce droit a toujours été compris dans le sens du droit à la séparation. Messieurs les Semkovski, les Liebmann et les Iourkévitch, qui révoquent ce fait en doute et déclarent que le §9 « manque de clarté », etc., ne parlent de ce « manque de clarté » que par ignorance extrême où par négligence. Dès 1902, intervenant dans la Zaria pour le maintien du « droit de libre détermination » dans le projet de programme, Plékhanov écrivait que cette revendication, qui n'est pas obligatoire pour les démocrates bourgeois, « est obligatoire pour les social-démocrates » . « Si nous l’avions omise, écrivait Plékhanov, où si nous n'avions pas osé la formuler par crainte de heurter les préjugés nationaux de nos compatriotes de la nation grand-russe, nous nous serions condamnés à proférer un vil mensonge... en lançant cet appel..: « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! ».

C'est là une caractéristique très heureuse de l'argument essentiel en faveur du point considéré, tellement heureuse que les adversaires de notre programme, ces critiques « sans feu ni lieu » , avaient et ont toutes les raisons de l'éluder peureusement. Renoncer à ce point du programme, quels que soient les motifs invoqués, c'est consentir en fait une « honteuse » concession au nationalisme grand-russe. Pourquoi grand-russe, puisqu'on parle du droit de toutes les nations à disposer d'elles-mêmes ? Parce qu'il s'agit de la séparation d'avec les Grands-Russes. Les intérêts de l'union des prolétaires, les intérêts de leur solidarité de classe exigent la reconnaissance du droit des nations à la séparation : voilà ce que Plékhanov a reconnu il y a douze ans, dans les termes que nous avons cités. S'ils y avaient bien réfléchi, nos opportunistes n'auraient sans doute pas dit tant de sottises à propos de la libre détermination.

Au congrès de 1903 où fut ratifié ce projet de programme défendu par Plékhanov, le gros du travail s'est fait à la commission du programme. Malheureusement, il n'y a pas été dressé de procès-verbaux. Or, c'est sur ce point qu'ils auraient été particulièrement intéressants, car c'est seulement au sein de la commission que les représentants des social-démocrates polonais, Warszawski et Ganecki, ont essayé de défendre leurs conceptions et de contester la « reconnaissance du droit de libre détermination » . Le lecteur qui voudrait comparer leurs arguments (exposés dans le discours de Warszawski, ainsi que dans une déclaration qu'il avait faite avec Ganecki, pp. 134-136 et 388-300 des procès-verbaux) à ceux que développe Rosa Luxembourg dans son article polonais que nous avons analysé, constaterait l'identité complète de ces arguments.

Quelle fut, à cet égard, l'attitude de la commission du programme du II° congrès, où Plékhanov s'éleva plus que personne contre les marxistes polonais ? Ces arguments furent cruellement raillés ! L'ineptie de la proposition faite aux marxistes de Russie de rejeter la reconnaissance du droit des nations à disposer d'elles-mêmes apparut avec tant de clarté et d'évidence que les marxistes polonais n'osèrent même pas reprendre leurs arguments devant l'assemblée plénière du congrès !! Ils quittèrent le congrès après s'être convaincus que leur position était condamnée par l'assemblée suprême des marxistes, tant grands-russes que juifs, géorgiens et arméniens.

Cet épisode historique a, bien entendu, une très grande importance pour quiconque s'intéresse sérieusement à son programme. Le fiasco des arguments des marxistes polonais à la commission du programme et leur renonciation à toute tentative de défendre leurs opinions devant l'assemblée du congrès sont un fait extrêmement symptomatique. Ce n'est pas sans raison que Rosa Luxembourg l'a « discrètement » passé sous silence dans son article de 1908; apparemment, le souvenir du congrès lui était par trop désagréable ! De même, elle a passé sous silence la proposition ridiculement malheureuse d'« amender » le §9 du programme, proposition faite en 1903 par Warszawski et Ganecki au nom de tous les marxistes polonais, et que n'ont osé (ni n'oseront) renouveler ni Rosa Luxembourg ni les autres social-démocrates polonais.

Mais si Rosa Luxembourg, voulant dissimuler sa défaite de 1903, a passé ces faits sous silence, les militants qui s'intéressent à l'histoire de leur Parti se préoccuperont de les connaître et d'en méditer la signification.

« Nous proposons, écrivaient les amis de Rosa Luxembourg au congrès de 1903 en le quittant, de formuler de la façon suivante le septième (aujourd’hui le neuvième) point du projet de programme : §7. Institutions garantissant la pleine liberté du développement culturel à toutes les nations qui composent l’État » (p. 390 des procès-verbaux).

Ainsi, les marxistes polonais défendaient à cette époque une position tellement vague sur la question nationale qu'au lieu de la libre détermination, ils proposaient, au fond, un simple pseudonyme de la fameuse « autonomie nationale-culturelle » !

Cela paraît presque invraisemblable, mais c'est malheureusement un fait. Au congrès même, bien qu'il s'y trouvât cinq bundistes disposant de cinq voix et trois Caucasiens disposant de six voix, sans compter la voix consultative de Kostrov, il ne s'est pas trouvé une seule voix pour proposer la suppression du paragraphe concernant la libre détermination. Trois voix se prononcèrent pour l’adjonction à ce paragraphe de l'autonomie nationale-culturelle » (pour la formule de Goldblatt : « création d'institutions garantissant aux nations la pleine liberté du développement culturel » ), et quatre pour la formule de Liber (« droit pour elles – pour les nations – à un libre développement culturel).

Maintenant qu'est apparu un parti libéral russe, le parti des cadets, nous savons que son programme a substitué la « libre détermination culturelle » à la libre détermination politique des nations. De sorte que les amis polonais de Rosa Luxembourg ont si bien « combattu » le nationalisme du P.S.P. qu'ils ont proposé de remplacer le programme marxiste par un programme libéral ! Et, en même temps, ce sont eux qui accusaient notre programme d'opportunisme. Peut-on s'étonner qu'à la commission du programme du II° congrès cette accusation n'ait suscité que des éclats de rire !

Quelle idée se faisaient de la « libre détermination » les délégués au II° congrès, dont pas un, nous l'avons vu, ne s’est prononcé contre le « droit des nations à disposer d'elles-mêmes » ?

C'est ce que nous disent les trois passages suivants des procès-verbaux :

« Martynov trouve qu'on ne doit pas interpréter le mot «libre disposition » dans un sens trop large ; il signifie simplement le droit des nations à s'isoler en un tout politique distinct, et nullement l'autonomie administrative régionale » (p. 174). Martynov était membre de la commission du programme où furent réfutés et tournés en ridicule les arguments des amis de Rosa Luxembourg. Par ses conceptions, c'était alors un économiste, un farouche adversaire de l'Iskra, et s'il avait exprimé une opinion autre que celle de la majorité de la commission du programme, sa déclaration eût certainement été réfutée.

Goldblatt, un bundiste, prit le premier la parole lorsque, après les travaux de la commission, le congrès passa à l'examen du §8 (aujourd'hui §9) du programme.

« On ne peut rien objecter au « droit de libre détermination » , déclara Goldblatt. Si une nation quelconque lutte pour son indépendance, on ne doit pas s'y opposer. Si la Pologne ne veut pas contracter un mariage légitime avec la Russie, il faut la laisser faire, ainsi que s'est exprimé le camarade Plékhanov. Dans ces limites, je suis d'accord avec ce point de vue » (pp. 175-176).

Plékhanov n'est pas du tout intervenu à ce sujet devant l'assemblée plénière du congrès. Goldblatt se réfère aux paroles prononcées par Plékhanov à la commission du programme, où le « droit de libre détermination » avait été amplement expliqué, d'une façon populaire, dans le sens du droit à la séparation. Liber, qui parla après Goldblatt, fit cette remarque:

« Bien entendu, si une nationalité quelconque ne peut pas vivre dans les limites de la Russie, le Parti n'y fera pas obstacle » (p. 170).

Le lecteur voit qu'au II° Congrès du Parti, qui adopta le programme, tous étaient d'accord pour reconnaître que la libre détermination signifiait « uniquement » le droit à la séparation. Les bundistes eux-mêmes s'étaient alors pénétrés de cette vérité, et c'est seulement à notre triste époque de contre-révolution persistante et de « reniements » de toutes sortes qu'il s’est trouvé des gens assez forts de leur ignorance pour déclarer que le programme « manque de clarté » . Mais avant de consacrer quelques instants à ces pitoyables pseudo-social-démocrates, terminons-en avec l'attitude des Polonais envers le programme.

Ils étaient venus au II° congrès (1903) en déclarant que l'unification était nécessaire et urgente. Mais ils quittèrent le congrès après leur « échec » à la commission du programme, et leur dernier mot fut une déclaration écrite, publiée dans les procès-verbaux du congrès, qui renferme la proposition mentionnée plus haut, tendant à remplacer la libre détermination par l'autonomie nationale culturelle.

En 1906, les marxistes polonais adhérèrent au Parti; ni au moment de leur adhésion, ni après (ni au congrès de 1907, ni aux conférences de 1907 et 1903, ni à la session plénière de 1910), pas une fois ils n'ont fait une seule proposition visant à modifier le §9 du programme de Russie !!

C'est un fait.

Et ce fait démontre nettement, en dépit de toutes les phrases et assurances, que les amis de Rosa Luxembourg estimaient que les débats à la commission du programme du II° congrès et la décision de ce congrès épuisaient la question; qu'ils avaient tacitement reconnu leur erreur et l'avaient corrigée en adhérant au Parti en 1906, après avoir quitté le congrès on 1903 sans avoir jamais essayé de poser par la voie du Parti la question de la révision du §9 du programme.

L'article de Rosa Luxembourg parut sous sa signature en 1908 – bien entendu, il n'est jamais venu à l'idée de personne de dénier aux publicistes du Parti le droit de critiquer le programme – et, après cet article de même, aucun organisme officiel des marxistes polonais n'a soulevé la question de la révision du §9.

Aussi est-ce en vérité au pavé de l'ours que s'apparente le service rendu par Trotski à certains admirateurs de Rosa Luxembourg, lorsqu'il écrit au nom de la rédaction de la Borba (n° 2, mars 1914) :

« Les marxistes polonais estiment que le « droit des nations à disposer d'elles-mêmes » est absolument dénué de contenu politique et qu'il doit être éliminé du programme » (p. 25).

L'obligeant Trotski est plus dangereux qu'un ennemi ! Nulle part, si ce n'est dans des « entretiens privés » (c'est-à-dire tout simplement dans les commérages, dont se nourrit toujours Trotski), il n’a pu trouver de preuves lui permettant de ranger les « marxistes polonais » en général parmi les partisans de chaque article de Rosa Luxembourg. Trotski a présenté les « marxistes polonais » comme des gens sans honneur ni scrupule, ne sachant même pas respecter leurs propres convictions et le programme de leur Parti, l'obligeant Trotski !

Lorsque, en 1903, les représentants des marxistes polonais quittèrent le II°congrès à cause de la divergence sur le droit de libre détermination, Trotski pouvait dire, à ce moment-là, qu'à leur avis ce droit était dénué de contenu et devait être éliminé du programme.

Mais, depuis, les marxistes polonais ont adhéré au Parti qui s'était donné ce programme, et jamais ils n'ont fait la proposition de le réviser [*].

Pourquoi Trotski a-t-il caché ces faits aux. lecteurs de sa revue ? Uniquement parce qu'il lui est avantageux de spéculer sur l'aggravation des désaccords entre les adversaires polonais et russes du courant liquidateur, et de tromper les ouvriers russes en ce qui concerne le programme.

Jamais encore Trotski n'a eu d'opinion bien arrêtée sur aucune question sérieuse du marxisme; il a toujours eu coutume de « s'échapper par la tangente » à propos des divergences et de passer d'un camp à l'autre. À l'heure actuelle, il se trouve en compagnie des bundistes et des liquidateurs. Or, ces messieurs en prennent à leur aise avec le Parti.

Voyez le bundiste Liebmann :

« Quand la social-démocratie russe » , écrit ce gentleman, « inscrivit à son programme, il y a quinze ans, un paragraphe sur le droit de chaque nationalité à « disposer d'elle-même » , chacun (!!) se demanda ce que signifiait, à proprement parler, cette expression à la mode (!!). À cela il n'y eut pas de réponse (!!). Cette expression est restée (!!) enveloppée de brouillard. En réalité, il eût été difficile à l'époque de dissiper ce brouillard. On disait alors : le temps n'est pas encore venu de concrétiser ce paragraphe, qu'il reste pour l'instant enveloppé de brume (!!), la vie elle-même suggérera le contenu à lui donner » .

N'est-il pas magnifique, « ce bambin qui ne cache pas sa nudité » et qui se moque du programme du Parti ?

Et pourquoi s'en moque-t-il ?

Tout bonnement parce qu'il est un ignorant achevé qui n'a rien appris, qui n'a même rien lu sur l'histoire du Parti, et qui est simplement tombé dans un milieu de liquidateurs où l'ignorance la plus puérile est de bon ton quand il s'agit du Parti et des principes du Parti.

Chez Pomialovski, un séminariste se vante d'avoir « craché dans un baquet de choucroute » , Messieurs les bundistes ont fait mieux. Ils lâchent des Liebmann afin que lesdits gentlemen crachent publiquement dans leur propre baquet. Qu'il y ait eu une décision d'un congrès international, qu'au congrès de leur propre parti deux représentants de leur propre Bund se soient montrés (et pourtant c'étaient là des critiques « sévères » et des ennemis décidés de l'Iskra !) parfaitement capables de comprendre le sens de la « libre détermination » et qu'ils aient même été d'accord avec elle, qu'importe à messieurs les Liebmann ? Et ne sera-t-il pas plus aisé de liquider le Parti si des « publicistes du Parti » (ne rions pas !) se comportent en séminaristes à l'égard de l'histoire et du programme du Parti ?

Et voici un autre « bambin qui ne cache pas sa nudité » : Iourkévitch du Dzvin. M. lourkévitch a vraisemblablement eu entre les mains les procès-verbaux du II° congrès, car il cite les paroles de Plékhanov reproduites par Goldblatt, et il sait visiblement que la libre détermination ne peut signifier que le droit à la séparation. Mais cela ne l'empêche pas de répandre parmi la petite bourgeoisie ukrainienne des calomnies contre les marxistes russes, en prétendant qu'ils seraient pour l'intégrité de l’État russe (1913, n°7-8, p. 83 et d'autres encore). Certes, les Iourkévitch ne pouvaient imaginer meilleur moyen que cette calomnie pour éloigner la démocratie ukrainienne de la démocratie grand-russe. Un tel éloignement est conforme à toute la ligne politique du groupe des littérateurs du Dzvin, qui prêchent le rassemblement des ouvriers ukrainiens en une organisation nationale distincte [**].

Certes, il sied à merveille à un groupe de petits bourgeois nationalistes qui divisent le prolétariat – et c'est bien le rôle objectif du Dzvin – de répandre une confusion extrême dans la question nationale. Il va de soi que les Iourkévitch et les Liebmann – qui se fâchent « terriblement » lorsqu'on les traite d'éléments « à côté du Parti » – n'ont pas dit un mot, mais absolument pas un mot, sur la façon dont eux auraient voulu résoudre dans le programme la question du droit de séparation.

Et voici le troisième et principal « bambin qui ne cache pas sa nudité » , M. Semkovski, et qui, dans les colonnes de l'organe des liquidateurs, « démolit » à la face du public grand-russe le §9 du programme et déclare en même temps « ne pes approuver, pour certaines raisons, la proposition » tendant à éliminer ce paragraphe !!

C'est incroyable, mais c'est un fait.

En août 1912, la conférence des liquidateurs pose officiellement la question nationale. Au cours de dix-huit mois, pas un article, hormis celui de Semkovski, au sujet du §9. Et, dans cet article, l'auteur réfute le programme, « sans approuver, pour certaines raisons » (une maladie secrète, peut-être ?), la proposition tendant à l'amender !! On peut affirmer qu'il serait malaisé de trouver dans le monde entier des exemples d'un tel opportunisme ou, pis encore, d'un tel reniement, d'une telle liquidation du Parti.

Ce que sont les arguments de Semkovski, un exemple suffira pour les illustrer :

« Comment faire, écrit-il, si le prolétariat polonais voyait, dans le cadre d'un même État, mener la lutte en commun avec l'ensemble du prolétariat de Russie, et si les classes réactionnaires de la société polonaise, elles, voulaient au contraire séparer la Pologne de la Russie et recueillaient dans un referendum (une consultation populaire) la majorité des. voix : devrions-nous, social-démocrates russes, voter au Parlement central avec nos camarades polonais contre la séparation, ou bien, par crainte de violer le « droit de libre détermination » , pour la séparation ? » (Novaïa Rabotchaïa Gazéta n° 14)

On voit par là que M. Semkovski ne comprend même pas de quoi il s'agit ! Il n'a pas songé que le droit de séparation suppose précisément que la question a été résolue non par le Parlement central, mais uniquement par le Parlement (par une Diète, par un referendum, etc.) de la région qui se sépare.

La perplexité puérile de ce « comment faire » , si en régime démocratique la majorité est pour la réaction, masque la question de la politique réelle, véritable, vivante, où les Pourichkévitch comme les Kokochkine tiennent pour criminelle la seule idée de la séparation ! Peut-être les prolétaires de toute la Russie ne doivent-ils pas lutter aujourd'hui contre les Pourichkévitch et les Kokochkine, mais, sans s'occuper d'eux, contre les classes réactionnaires de la Pologne !!

Et c’est cette absurdité sans nom que publie l'organe des liquidateurs, dont l'un des directeurs idéologiques est Monsieur L. Martov. Ce même L. Martov qui rédigea le projet de programme et le défendit, en 1903 et qui, plus tard aussi, écrivit des articles en faveur de la liberté de séparation. L. Martov raisonne maintenant, selon toute apparence, d'après cette règle :

Pas besoin d'intelligence.
Envoyez-y donc Réad,
Et moi, je réfléchirai [1].

Il envoie Réad-Semkovski et lui permet, dans un quotidien, devant de nouveaux lecteurs qui ne connaissent pas notre programme, de dénaturer celui-ci et l’embrouiller inextricablement !

Oui, vraiment, le courant liquidateur est allé loin : il ne reste pas la moindre trace d'esprit de parti chez nombre d'ex-social-démocrates, même marquants.

Rosa Luxembourg, bien entendu, ne saurait être assimilée aux Liebmann, aux Iourkévitch et aux Semkovski : mais le fait que des gens comme ceux-là se soient cramponnés à son erreur prouve avec évidence dans quel opportunisme elle est tombée.

Note de l'auteur

*

On nous communique qu’à la conférence des marxistes de Russie qui s'est tenue au cours de l'été 1913, les marxistes polonais avaient seulement voix consultative, et que, sur la question du droit de libre détermination (de séparation), ils ne votèrent pas du tout, parce qu'ils étaient contre ce droit en général. Bien entendu, ils avaient entièrement le droit d'agir ainsi et de continuer à mener en Pologne une agitation contre sa séparation. Mais ce n'est pas tout à fait ce dont parle Trotski, parce que les marxistes polonais n'ont pas demandé que le §9 fût « éliminé du programme » .

**

Voir notamment la préface de M. Iourkévitch au livre de M. Lévinski : Aperçu sur le développement du mouvement ouvrier ukrainien en Galicie, Kiev 1914.

Note de l'éditeur

1

Lénine cite les paroles d’une chanson de soldats de Sébastopol évoquant la bataille livrée sur la rivière Tchornaïa le 4 août 1855, pendant la guerre de Crimée. Son auteur était Léon Tolstoï.