1914 |
Écrit de février à mai 1914, publié d’avril à juin 1914 dans la revue Prosvéchtchénié n°4, 5, 6. Signé : V. Iline. Source : Œuvres complètes, T. XX. |
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Lénine
Du droit des nations à disposer d'elles-mêmes

L’utopiste Karl Marx et la pratique Rosa Luxembourg
février - mai 1914
Qualifiant d'« utopie» l'indépendance de la Pologne et ressassant cette affirmation jusqu'à satiété, Rosa Luxembourg s'exclame ironiquement : pourquoi ne pas revendiquer l'indépendance de l'Irlande ?
La « pratique » Rosa Luxembourg ignore sans doute quelle était l'attitude de K. Marx au sujet de l'indépendance de l'Irlande. Il vaut la peine de s'arrêter sur cet exemple d'analyse véritablement marxiste, et non opportuniste, d'une revendication concrète d'indépendance nationale.
Marx avait coutume de « tâter les dents » , comme il disait, aux socialistes de sa connaissance, afin de s’assurer de leur degré de conscience et de la force de leur conviction [1]. Ayant fait la connaissance de Lopatine, Marx écrit à Engels, le 5 juillet 1870, une lettre contenant une appréciation flatteuse au plus haut point pour le jeune socialiste russe, mais il ajoute :
« Un point faible : la Pologne. Sur ce point, Lopatine parle absolument comme un Anglais – disons un chartiste anglais de la vieille école – à propos de l'Irlande » [2].
Marx interroge un socialiste d'une nation qui en opprime d'autres sur son attitude à l'égard d’une nation opprimée, et il découvre aussitôt le défaut commun aux socialistes des nations dominantes (anglaise et russe) : incompréhension de leurs devoirs de socialistes à l'égard des nations asservies, rabâchage de préjugés empruntés à la bourgeoisie de la « grande nation dominante ».
Avant de passer aux déclarations positives de Marx à propos de l'Irlande, il faut faire cette réserve que Marx et Engels considéraient la question nationale en général avec un sévère esprit critique, analysant sa signification en fonction des conditions historiques. C'est ainsi qu'Engels écrivait à Marx, le 23 mai 1851, que l'étude de l'histoire l'amenait à des conclusions pessimistes au sujet de la Pologne; que celle-ci n'avait qu'une importance temporaire, uniquement jusqu'au jour où la révolution agraire serait réalisée en Russie. Le rôle des Polonais dans l'histoire consiste à commettre d'« audacieuses sottises » . « On ne peut supposer un seul instant que, même face à la seule Russie, la Pologne puisse représenter le progrès ou avoir une importance historique quelconque. » Il existe en Russie plus d'éléments de civilisation, d'instruction, d'industrie, de bourgeoisie, que dans la « chevaleresque et indolente Pologne ». « Qu'est-ce que Varsovie et Cracovie à côté de Pétersbourg, de Moscou, d'Odessa ! » Engels ne croit pas au succès des soulèvements des gentilshommes polonais.
Mais toutes ces pensées où il y a tant de perspicacité géniale, n'ont nullement empêché Engels et Marx, douze ans plus tard, alors que la Russie sommeillait encore et que la Pologne était en ébullition, de sympathiser ardemment avec le mouvement polonais.
En 1864, alors qu'il rédige l'Adresse de l'Internationale, Marx écrit à Engels (le 4 novembre 1864) qu'il lui faut combattre le nationalisme de Mazzini. « Lorsque, dans l'Adresse, il est question de la politique internationale, je parle des pays et non des nationalités, je dénonce la Russie et non des États moins importants », écrit Marx. Pour lui, il ne fait pas de doute qu'à côté de la « question ouvrière », la question nationale n'a qu'une importance subordonnée. Mais sa théorie est aussi éloignée de la méconnaissance des mouvements nationaux que le ciel l'est de la terre.
Arrive l'année 1866. Marx écrit à Engels au sujet de la « clique proudhonienne » de Paris qui « traite la nationalité de non-sens et s'en prend à Bismarck et à Garibaldi. En tant qu'argument polémique dirigé contre le chauvinisme, cette tactique est utile et peut s'expliquer. Mais lorsque les adeptes de Proudhon (auxquels appartiennent également mes bons amis d'ici, Lafargue et Longuet) pensent que toute l'Europe peut et doit rester tranquillement et paisiblement assise sur son postérieur en attendant que ces messieurs de France abolissent la misère et l'ignorance... ils sont ridicules » (lettre du 7 juin 1866)
« Hier, écrit Marx le 20 juin 1866, il y a eu discussion au Conseil de l'Internationale sur la guerre en cours... Les débats, comme il fallait s'y attendre, se sont concentrés sur la question des « nationalités » et de notre attitude à son égard... Les représentants de la « jeune France » (qui n'étaient pas des ouvriers) défendirent le point de vue suivant lequel toute nationalité et la nation elle-même sont des préjugés surannés. Du stirnérisme [3] proudhonien.... Le monde entier doit attendre que les Français soient mûrs pour accomplir la révolution sociale. Les Anglais ont bien ri lorsque j'ai commencé mon discours en disant que notre ami Lafargue et les autres abolisseurs des nationalités s'adressent à nous en français, c'est-à-dire en une langue incompréhensible aux neuf dixièmes de l'assemblée. Ensuite j'ai donné à entendre que, sans s'en rendre compte lui-même, Lafargue semble comprendre, par négation des nationalités, leur absorption par la nation française, considérée comme un modèle. »
Toutes ces remarques critiques de Marx aboutissent à une conclusion très claire : la classe ouvrière est moins susceptible que personne de faire un fétiche de la question nationale, car le développement du capitalisme n'éveille pas forcément toutes les nations à une vie indépendante. Mais une fois que sont apparus des mouvements nationaux de masse, les répudier, refuser de soutenir ce qu'ils ont de progressif, c'est en fait céder aux préjugés nationalistes, c'est reconnaître « sa » nation comme la « nation modèle » (ou, ajouterons-nous pour notre part, comme la nation détenant le privilège exclusif d'édifier un État) [*].
Mais revenons à la question de l'Irlande.
La position de Marx sur cette question est exprimée avec le maximum de clarté dans les extraits suivants de ses lettres :
« Je me suis efforcé de susciter par tous les moyens une manifestation des ouvriers anglais en faveur du fenianisme... Auparavant, je considérais la séparation de l'Irlande d'avec l'Angleterre comme impossible. Aujourd'hui, je la considère comme inévitable, dût-on, après la séparation, aboutir à une fédération. »
Ainsi s’exprimait Marx dans une lettre à Engels en date du 2 novembre 1867.
Dans une lettre du 30 novembre de la même année, il ajoutait :
« Que devons-nous conseiller aux ouvriers anglais?
« À mon avis, ils doivent inclure dans leur programme le Bepeal (rupture) de l'union » (de l'Irlande avec l'Angleterre, c'est-à-dire qu'ils doivent demander la séparation de l'Irlande d'avec l'Angleterre) – « bref, ils doivent reprendre la revendication de 1783, mais en la démocratisant et en l'adaptant aux conditions actuelles. C'est là l'unique forme légale de l'affranchissement de l'Irlande et, pour cette raison, la seule qui puisse être adoptée par Je programme d'un parti anglais. L'expérience montrera par la suite si une simple union personnelle entre les deux pays peut être durable.
...Ce qu'il faut aux Irlandais, c'est
L'autonomie administrative et l'indépendance à l'égard de l'Angleterre.
La révolution agraire » .
Attribuant une importance énorme à la question irlandaise, Marx faisait à l'Alliance ouvrière allemande des rapports d’une heure et demie sur ce sujet (lettre du 17 décembre 1867).
Engels note dans une lettre du 20 novembre 1868 « la haine pour les Irlandais qui règne parmi les ouvriers anglais » ; près d'une année plus tard (24 octobre 1869), revenant sur le sujet, il écrit :
« De l'Irlande à la Russie, il n'y a qu'un pas.... L'histoire de l'Irlande montre quel malheur c'est pour un peuple, d'avoir asservi un autre peuple. Toutes les bassesses anglaises ont leur origine dans la sphère irlandaise. Je dois encore étudier l'époque de Cromwell, mais, en tout cas, il est pour moi incontestable que les choses, en Angleterre également, auraient pris un autre tour n'eût été la nécessité de maîtriser militairement l'Irlande et de créer une nouvelle aristocratie. »
Mentionnons en passant la lettre de Marx à Engels, en date du 18 août 1869 :
« En Posnanie, les ouvriers polonais ont fait une grève victorieuse grâce à l'appui de leurs camarades de Berlin. Cette lutte contre « Monseigneur le Capital » – même sous sa forme inférieure, celle d'une grève – mettra fin aux préjugés nationaux bien plus efficacement que les déclamations sur la paix dans la bouche de messieurs les bourgeois. »
La politique de Marx au sein de l'Internationale à l'égard de la question irlandaise ressort de ce qui suit :
Le 18 novembre 1869, Marx écrit à Engels qu'il a tenu un discours d'une heure un quart, au Conseil de l’Internationale, à propos de l'attitude du ministère britannique dans la question de l'amnistie irlandaise, et qu'il a proposé la résolution suivante :
« Il a été arrêté que, dans sa réponse aux revendications irlandaises demandant la mise en liberté des patriotes irlandais, M. Gladstone offense sciemment la nation irlandaise;
qu'il fait dépendre l’amnistie politique de conditions humiliant aussi bien les victimes d'un mauvais gouvernement que le peuple qu'elles représentent;
que Gladstone, bien que lié par sa situation officielle, a publiquement et solennellement salué la révolte des esclavagistes américains, et entreprend à présent de prêcher au peuple irlandais la doctrine de l'obéissance passive;
que toute sa politique à l'égard de l'amnistie irlandaise est la plus authentique manifestation de cette « politique de conquêtes » dont la dénonciation a permis à M. Gladstone de renverser le ministère de ses adversaires, les tories;
que le Conseil général de l'Association internationale des travailleurs exprime son admiration pour la hardiesse, la fermeté et la noblesse de caractère avec lesquelles le peuple irlandais mène sa campagne pour l'amnistie;
que cette résolution doit être communiquée à toutes les sections de l'Association internationale des travailleurs et à toutes les organisations ouvrières d'Europe et d'Amérique en rapport avec elle. »
Le 10 décembre 1869, Marx écrit que son rapport au Conseil de l'Internationale sur la question irlandais sera conçu de la façon suivante :
...« En dehors de toute phraséologie « internationaliste» et « humanitaire » sur la « justice envers l'Irlande » , – car la chose va de soi au Conseil de l'Internationale, – les intérêts directs, absolus, de la classe ouvrière anglaise exigent que soient rompus ses liens actuels avec l'Irlande. Telle est ma conviction la plus profonde, basée sur des raisons dont je ne peux révéler qu'une partie aux ouvriers anglais eux-mêmes : J'ai longtemps pensé qu'il serait possible de renverser le régime irlandais grâce aux progrès de la classe ouvrière anglaise. J'ai toujours défendu cette opinion dans la New York Tribune (journal américain auquel Marx a longtemps collaboré). Une étude plus approfondie de la question m’a convaincu du contraire. La classe ouvrière anglaise ne pourra rien faire tant qu'elle ne sera pas débarrassée de l'Irlande... La réaction anglaise en Angleterre a ses racines dans l’asservissement de l'Irlande» (l'italique est de Marx).
La politique de Marx dans la question irlandaise doit, être parfaitement claire maintenant pour le lecteur.
L'« utopiste » Marx est si « peu pratique » qu'il se prononce pour la séparation de l'Irlande, laquelle, même un demi-siècle plus tard, n'est pas encore réalisée.
Qu'est-ce donc qui inspire cette politique de Marx, et n'était-elle pas erronée ?
Marx avait d'abord pensé que ce n'était pas le mouvement national de la nation opprimée, mais le mouvement ouvrier au sein de la nation des oppresseurs qui libérerait l'Irlande. Marx ne fait pas des mouvements nationaux un absolu, car il sait que seule la victoire de la classe ouvrière pourra affranchir entièrement toutes les nationalités. Prévoir à l'avance toutes les corrélations possibles entre les mouvements émancipateurs bourgeois des nations opprimées et le mouvement émancipateur prolétarien dans la nation des oppresseurs (problème qui rend précisément si difficile à résoudre la question nationale dans la Russie moderne) est chose impossible.
Mais les circonstances ont fait que la classe ouvrière anglaise est tombée pour un temps assez long sous l'influence des libéraux, qu'elle se traîne à leur remorque, et qu’elle est décapitée par une politique ouvrière libérale. Le mouvement émancipateur bourgeois en Irlande s'est renforcé et a pris des formes révolutionnaires. Marx révise son opinion et la corrige. « Quel malheur c'est, pour un peuple d'en avoir asservi un autre. » La classe ouvrière d'Angleterre ne s'affranchira pas aussi longtemps que l'Irlande ne sera pas affranchie du joug anglais. L'asservissement de l'Irlande raffermit et alimente la réaction en Angleterre (comme l'asservissement de nombreuses nations alimente la réaction en Russie).
Et Marx, tout en faisant voter par l'Internationale une résolution de sympathie à la « nation irlandaise » , au « peuple irlandais » (le subtil L. VL. aurait certainement mis en pièces le pauvre Marx pour son oubli de la lutte des classes !), recommande la séparation de l'Irlande d'avec l'Angleterre, « dût-on, après la séparation, aboutir à une fédération » .
Quelles sont les prémisses théoriques de cette conclusion de Marx ? D'une façon générale, la révolution bourgeoise en Angleterre est depuis longtemps terminée. Mais en Irlande elle n’est pas achevée; les réformes des libéraux anglais ne l'achèvent qu'aujourd'hui, après un demi-siècle. Si le capitalisme avait été renversé en Angleterre aussi rapidement que Marx l'avait d'abord espéré, il n'y aurait pas eu de place en Irlande pour un mouvement national démocratique bourgeois. Mais puisqu'il est apparu, Marx conseille aux ouvriers anglais de le soutenir, de lui imprimer une poussée révolutionnaire, de le mener jusqu'au bout dans l'intérêt de leur propre liberté.
Les relations économiques de l'Irlande et de l'Angleterre étaient, vers 1860-1870, certainement plus étroites encore que celles de la Russie avec la Pologne, avec l'Ukraine, etc. Le caractère « peu pratique » et « irréalisable » de la séparation de l'Irlande (ne fût-ce qu'en vertu des conditions géographiques et aussi de l'énorme puissance coloniale de l'Angleterre) sautait aux yeux. Ennemi en principe du fédéralisme, Marx admet dans ce cas particulier la fédération [**], à la seule condition que l'émancipation de l'Irlande se fasse par la voie révolutionnaire et non réformiste, par un mouvement des masses populaires d'Irlande que soutiendrait la classe ouvrière d'Angleterre. Il ne peut faire de doute que seule une telle solution du problème historique aurait réellement favorisé les intérêts du prolétariat et accéléré le développement social.
Les choses ont tourné autrement. Il est apparu que le peuple irlandais et le prolétariat anglais étaient trop faibles. C'est maintenant seulement qu'à la suite de misérables tractations entre les libéraux anglais et la bourgeoisie irlandaise la question irlandaise se résout (l'exemple de l'Ulster montre combien laborieusement) par une réforme agraire (avec rachat) et une autonomie (pour le moment encore non réalisée). Qu'est-ce à dire ? S'ensuit-il que Marx et Engels étaient des « utopistes » , qu'ils formulaient des revendications nationales « irréalisables » , qu'ils se laissaient influencer par les nationalistes petits-bourgeois d'Irlande (le caractère petit-bourgeois du mouvement des « fenians » est indubitable), etc.
Non. Dans la question irlandaise comme ailleurs Marx et Engels ont appliqué une politique prolétarienne conséquente, propre à éduquer réellement les masses dans l'esprit de la démocratie et du socialisme. Seule cette politique était susceptible d'épargner à l'Irlande comme à l'Angleterre le retard d'un demi-siècle apporté à la réalisation des réformes indispensables, ainsi que la mutilation de ces dernières par les libéraux désireux de complaire à la réaction.
La politique de Marx et d'Engels dans la question irlandaise a fourni un très grand exemple, qui conserve jusqu'à présent une énorme importance pratique, de la façon dont le prolétariat des nations qui en oppriment d'autres doit se comporter envers les mouvements nationaux; elle a été une mise en garde contre l' empressement servile » avec lequel les petits bourgeois de tous les pays, de toutes les couleurs et de toutes les langues qualifient d' « utopique » la modification de frontières d’État créées par la violence et par les privilèges des grands propriétaires fonciers et de la bourgeoisie d’une nation.
Si le prolétariat d'Irlande et celui d'Angleterre n'avaient pas approuvé la politique de Marx, n'avaient pas adopté comme mot d'ordre la séparation de l'Irlande, c'eût été de leur part le pire opportunisme, un oubli des tâches qui incombent à tout démocrate et à tout socialiste, une concession à la réaction et à la bourgeoisie anglaises.
Note de l'auteur
| * | Voyez encore la lettre de Marx à Engels en date du 3 juin 1807... « C’est avec une véritable satisfaction que j'ai appris, par la correspondance parisienne du Times, Les exclamations, polonophiles des Parisiens contre la Russie... M. Proudhon et sa petite clique de doctrimaires, ce n'est pas encore le peuple français. » |
| ** | Il est d'ailleurs facile de voir pourquoi le droit de « libre détermination » des nations ne saurait signifier, du point de vue social-démocrate, ni la fédération ni l'autonomie (bien qu'abstraitement parlant, l'une ou l'autre entrent dans la notion de « libre détermination » . Le droit à la fédération est, d'une façon générale, un non-sens, car la fédération est un contrat bilatéral. Les marxistes ne peuvent absolument pas inscrire dans leur programme la défense du fédéralisme en général; il ne saurait en être question. Quant à l’autonomie, les marxistes défendent non le « droit à » l'autonomie, mais l'autonomie elle-même en tant que principe général, universel, d'un État démocratique à composition nationale hétérogène. et dont les conditions géographiques et autres seraient nettement différenciées. C'est pourquoi reconnaître le « droit des nations à l'autonomie » serait aussi absurde que reconnaître le « droit des nations à la fédération » . |
Note des éditeurs
Texte surligné : en français dans le texte.
| 1 | Lénine fait allusion aux souvenirs de W. Liebknecht sur Marx et Engels. |
| 2 | Voir Lettre de Marx à Engels du 5 juillet 1870. |
| 3 | Mot forgé d'après le nom de Max Stirner (1806-1856), philosophe idéaliste allemand, théoricien de l'anarchisme. |