1914

Écrit de février à mai 1914, publié d’avril à juin 1914 dans la revue Prosvéchtchénié n°4, 5, 6. Signé  : V. Iline.

Source : Œuvres complètes, T. XX.

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Lénine

Du droit des nations à disposer d'elles-mêmes

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La décision du congrès international de Londres de 1896

février - mai 1914

Cette décision déclare :

« Le congrès proclame qu'il s'affirme pour le plein droit de libre détermination (Selbstbestimmungsrecht) de toutes les nations; et il exprime sa sympathie aux ouvriers de tout pays qui souffre à l'heure actuelle sous le joug de l'absolutisme militaire, national ou autre; le congrès appelle les ouvriers de tous ces pays à rejoindre les rangs des ouvriers conscients (Klassenbewusste=conscients des intérêts de leur classe) du monde entier, afin de lutter avec eux pour vaincre le capitalisme international et atteindre les objectifs de La social-démocratie internationale [*]. »

Comme nous l'avons déjà dit, nos opportunistes, MM. Semkovski, Liebmann et Iourkévitch, ignorent tout simplement cette décision. Mais Rosa Luxembourg la connaît et en cite le texte intégral où figure la même expression que dans notre programme : la « libre disposition ».

On se demande comment Rosa Luxembourg s'y prend pour écarter cet obstacle qui barre la route à son « originale » théorie.

Oh ! très simplement. le centre de gravité réside ici dans la seconde partie de la résolution... le caractère déclaratif de cette dernière... ce n'est que par un malentendu que l'on peut s'y référer !!

L'impuissance et le désarroi de notre auteur sont vraiment frappants. D'ordinaire, seuls les opportunistes, qui se dérobent peureusement à toute franche polémique contre les points démocratiques et socialistes conséquents du programme, invoquent leur caractère déclaratif. Ce n’est visiblement pas sans raison que, cette fois-ci, Rosa Luxembourg s'est trouvée en la triste compagnie des Semkovski, des Liebmann et des Iourkévitch. Elle n'ose pas dire franchement si elle tient cette résolution pour juste ou pour erronée. Elle louvoie et se cache, comme si elle comptait sur l'inattention et l'ignorance d'un lecteur qui, parvenu à la seconde partie de la résolution, aurait oublié la première, où qui n'aurait jamais entendu parler des débats qui ont eu lieu dans la presse socialiste avant le congrès de Londres.

Mais Rosa Luxembourg se trompe fort si elle croit pouvoir, devant les ouvriers conscients de Russie, fouler aux pieds aussi facilement la résolution de l'Internationale sur une importante question de principe, sans daigner même l'analyser dans un esprit critique.

Au cours des débats qui précédèrent le congrès de Londres, principalement dans les colonnes de la revue des marxistes allemands Die Neue Zeit, le point de vue de Rosa Luxembourg a été exprimé, et il a subi en fait un échec devant l'Internationale ! Voilà la vérité que le lecteur russe, surtout, ne doit pas perdre de vue.

Les débats ont porté sur la question dé l'indépendance de la Pologne. Trois points de vue ont été formulés :

  1. Le point de vue des « fracs » , au nom desquels intervint Haecker. Ils voulaient que l'Internationale reprenne à son compte, dans son programme, la revendication de l'indépendance de la Pologne. Cette proposition ne fut pas adoptée. Ce point de vue subit un échec devant l'Internationale.

  2. Le point de vue de Rosa Luxembourg : les socialistes polonais ne devaient pas revendiquer l'indépendance de la Pologne. Il ne pouvait donc être question de proclamer le droit des nations à disposer d'elles-mêmes. Ce point de vue subit également un échec devant l'Internationale.

  3. Le point de vue que K. Kautsky, intervenant contre Rosa Luxembourg pour démontrer le caractère extrêmement « unilatéral » de son matérialisme, développa à l'époque le plus à fond. De ce point de vue, l'Internationale ne pouvait pas, dans les conditions du moment, préconiser l’indépendance de la Pologne. Mais les socialistes polonais, disait Kautsky, sont pleinement en droit de formuler cette revendication. Du point de vue des socialistes on aurait tort, incontestablement, de méconnaître les tâches de libération nationale qui se posent là où existe l'oppression nationale.

La résolution de l'Internationale a repris les thèses essentielles, fondamentales, de ce point de vue : d'une part, reconnaissance catégorique et n'admettant aucune fausse interprétation du droit absolu, pour toutes les nations, à disposer d'elles-mêmes; d'autre part, appel non moins explicite aux ouvriers à réaliser l'unité internationale de leur lutte de classe.

Nous pensons que cette résolution est tout à fait juste, et que, pour les pays d'Europe orientale et d'Asie, au début du XX° siècle, ce texte dont les deux parties constituent un tout indissoluble fournit la seule directive juste dont puisse s'inspirer la politique de classe prolétarienne dans la question nationale.

Voyons un peu plus en détail les trois points de vue indiqués plus haut.

On sait que K. Marx et F. Engels considéraient comme un devoir absolu pour la démocratie d'Europe occidentale, et à plus forte raison pour la social-démocratie, de soutenir activement la revendication de l'indépendance de la Pologne.

Pour les années 1840-1850 et 1860-1870, époque de la révolution bourgeoise en Autriche et en Allemagne, époque de la « réforme paysanne » en Russie, ce point de vue était parfaitement juste et représentait le seul point de vue démocratique conséquent et prolétarien. Alors que les masses populaires de Russie et de la plupart des pays slaves dormaient encore d'un sommeil profond; alors que dans ces pays il n'existait pas de mouvements démocratiques indépendants ayant un caractère de masse, le mouvement libérateur seigneurial de Pologne acquérait une importance gigantesque, de premier plan, du point de vue de la démocratie non seulement de la Russie, non seulement des pays slaves, mais encore de toute l'Europe [**].

Mais si ce point de vue de Marx était entièrement juste pour le deuxième tiers ou le troisième quart du XIX° siècle, il a cessé de l'être au XX°. Des mouvements démocratiques indépendants, et même un mouvement prolétarien indépendant, ont pris naissance dans la plupart des pays slaves et même dans un des pays slaves les plus arriérés, la Russie. La Pologne seigneuriale a disparu pour faire place à une Pologne capitaliste. Dans ces conditions, la Pologne ne pouvait manquer de perdre son importance révolutionnaire exceptionnelle.

Lorsque le P.S.P. (le « Parti socialiste polonais », les « fracs » d'aujourd'hui) tenta en 1896 de « consacrer » le point de vue formulé par Marx à une autre époque, c’était vouloir exploiter la lettre du marxisme contre l'esprit du marxisme. Aussi les social-démocrates polonais ont-ils eu parfaitement raison de s'élever contre les emballements nationalistes de la petite bourgeoisie polonaise, de montrer l'importance secondaire de la question nationale pour les ouvriers polonais, de créer pour la première fois un parti purement prolétarien en Pologne, de proclamer le principe éminemment important de l'alliance la plus étroite de l'ouvrier polonais et de l'ouvrier russe dans leur lutte de classe.

Cela signifiait-il cependant qu'au début du XX° siècle l'Internationale pouvait considérer comme superflu, pour l'Europe orientale et pour l'Asie, le principe de la libre détermination politique des nations, leur droit de séparation ? C'eût été une absurdité monumentale qui aurait consisté (sur le plan théorique) à reconnaître pour achevée la transformation démocratique bourgeoise des États turc, russe, chinois, et à adopter (sur le plan pratique) une attitude opportuniste à l'égard de l’absolutisme.

Non. En Europe orientale et en Asie, à l'époque des révolutions démocratiques bourgeoises déjà commencées, à l'époque de l'éveil et de l'intensification des mouvements nationaux, à l'époque de l'apparition de partis prolétariens indépendants, la tâche de ces partis en matière de politique nationale doit être double : reconnaissance du droit de libre disposition pour toutes les nations, car la transformation démocratique bourgeoise n'est pas encore achevée, car la démocratie ouvrière défend l'égalité en droits dés nations avec esprit de suite, sérieusement et sincèrement, et non pas à la manière des libéraux ni des Kokochkine – et union la plus étroite, indissoluble, dans leur lutte de classe, des prolétaires de toutes les nations d'un État donné pendant toutes les péripéties de son histoire, et quels que soient les remaniements des frontières des différents États par la bourgeoisie.

Telle est la double tâche du prolétariat que formule la résolution de 1896 de l'Internationale. Tels sont les principes sur lesquels se fonde la résolution adoptée par la conférence des marxistes russes au cours de l'été 1913. D'aucuns estiment « contradictoire » le fait que, dans son point 4, cette résolution, reconnaissant le droit de libre détermination, de séparation, semble « accorder » le maximum au nationalisme (en fait, la reconnaissance du droit de toutes les nations à disposer d'elles-mêmes implique un maximum de démocratisme et un minimum de nationalisme), tandis qu'au point 5 elle met les ouvriers en garde contre les mots d'ordre nationalistes de la bourgeoisie quelle qu'elle soit, et réclame l'unité et le groupement des ouvriers de toutes les nations dans des organisations prolétariennes unies sur le plan international. Mais seuls peuvent voir ici une « contradiction » des esprits tout à fait plats, incapables, par exemple, de comprendre pourquoi l'unité et la solidarité de classe du prolétariat suédois et norvégien ont gagné à ce que les ouvriers suédois aient su défendre la liberté pour la Norvège de se séparer et de former un État indépendant.

Note de l'auteur

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Voir le compte-rendu officiel allemand du congrès de Londres : Verkandlungen und Beschlüsse des internationalen sozialistischen Arbeiter und Gewerkschafts Kongresses zu London, vom 27. Juli bis 1. August 1896, Berlin, 1896. S. 18. (Procès-verbaux et décisions du congrès international socialiste des partis ouvriers et des syndicats, tenu à Londres du 27 juillet au I° août 1896, Berlin, 1890, p. 18.— N.R.) Il existe une brochure russe contenant les décisions des congrès internationaux, où « libre disposition » est traduit à tort par « autonomie » .

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Ce serait un très intéressant travail historique que de confronter la position du gentilhomme polonais insurgé de 1863, la position du révolutionnaire démocrate de Russie Tchernychevski qui, lui aussi (à l'instar de Marx), sut apprécier l'importance du mouvement polonais, et la position du petit bourgeois ukrainien Dragomanov, apparu beaucoup plus tard et exprimant le point de vue du paysan, encore si barbare, si torpide, si attaché à son tas de fumier que sa haine légitime à l'égard du seigneur polonais l'empêchait de comprendre l'importance que présentait la lutte de ces seigneurs pour la démocratie russe. (Voir La Pologne historique et la démocratie grand-russe, par Dragomanov). Dragomanov a pleinement mérité les embrassades enthousiastes dont le gratifia par la suite Monsieur P. Strouvé, alors qu’il était déjà devenu national-libéral.