1914

Écrit de février à mai 1914, publié d’avril à juin 1914 dans la revue Prosvéchtchénié n°4, 5, 6. Signé  : V. Iline.

Source : Œuvres complètes, T. XX.

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Lénine

Du droit des nations à disposer d'elles-mêmes

6

La séparation de la Norvège d'avec la Suède

février - mai 1914

Rosa Luxembourg prend justement cet exemple et raisonne à son propos de la façon que voici :

« Le dernier événement dans l'histoire des rapports fédératifs, la séparation de la Norvège d'avec la Suède, – dont la presse social-patriote de Pologne (cf. le Naprzõd de Cracovie) s'est empressée de saisir à l'époque comme d'une réconfortante manifestation de la force et du caractère progressif des aspirations à la création d'un État séparé – a fourni la preuve que le fédéralisme et la création consécutive d'un État séparé ne sont nullement l'expression d'un progrès ou du démocratisme. Après la soi-disant révolution norvégienne, qui consista à détrôner et éloigner de Norvège le roi de Suède, les Norvégiens, ayant formellement repoussé par un plébiscite un projet tendant à instituer la république, se donnèrent le plus tranquillement du monde un autre roi. Ce que les admirateurs superficiels de tout mouvement national et de tout semblant d'indépendance avaient proclamé une « révolution » n'était qu'une simple manifestation de particularisme paysan et petit-bourgeois, du désir d'avoir pour son argent son roi « à soi » au lieu de celui qu'avait imposé l'aristocratie suédoise; c'était donc un mouvement n'ayant absolument rien de révolutionnaire. En même temps, l'histoire de cette rupture de l'union suédo-norvégienne a démontré une fois de plus à quel point, dans ce cas aussi, la fédération qui avait existé jusque-là n'était que l'expression d'intérêts purement dynastiques et, par conséquent, une forme de monarchisme et de réaction » (Przeglad).

Voilà tout ce que Rosa Luxembourg dit à ce sujet !! Et il faut reconnaître qu'il serait difficile de souligner la faiblesse de sa position mieux que ne l'a fait Rosa Luxembourg dans cet exemple.

Il s'agissait et il s'agit de savoir si les social-démocrates d'un État à composition nationale hétérogène ont besoin d'un programme reconnaissant le droit de libre détermination ou de séparation.

Que nous dit donc à ce propos l'exemple de la Norvège choisi par Rosa Luxembourg elle-même ?

Notre auteur tourne et biaise, fait de l'esprit, s'attaque au Naprzõd, mais ne répond pas à la question !! Rosa Luxembourg parle de tout ce qu'on veut pour ne pas dire un mot sur le fond de la question !!

Il est certain que les petits bourgeois norvégiens, qui ont voulu avoir pour leur argent un roi à eux et ont repoussé par le plébiscite le projet d'instauration d’une république, ont manifesté des caractères petits-bourgeois hautement détestables.

Il est certain que si le Naprzõd n'a pas remarqué la chose, il a manifesté des caractères non moins détestables et non moins petits-bourgeois.

Mais qu'est-ce que tout cela vient faire ici ??

Car enfin, il s'agissait du droit des nations à disposer d'elles-mêmes et de l'attitude du prolétariat socialiste envers ce droit ! Pourquoi donc Rosa Luxembourg, au lieu de répondre à la question, tourne-t-elle autour du pot ?

Pour une souris, dit-on, il n'est pas d'animal plus fort que le chat. Pour Rosa Luxembourg, apparemment, il n'est pas d'animal plus fort que la « frac » . On appelle « frac » , en langage familier, le « Parti socialiste polonais » , la fraction dite révolutionnaire; et la feuille Naprzõd, de Cracovie, partage les idées de cette « fraction » . La lutte que Rosa Luxembourg mène contre le nationalisme de cette « fraction » aveugle à ce point notre auteur que tout disparaît de son horizon, hormis le Naprzõd.

Si le Naprzõd dit « oui » , Rosa Luxembourg estime qu'il est de son devoir sacré de dire aussitôt « non » , sans penser le moins du monde que, ce faisant, elle n'affirme pas son indépendance à l'égard du Naprzõd, mais au contraire sa comique dépendance à l'égard des « fracs » , son impuissance à considérer les choses d'un point de vue un peu plus large et plus profond que celui de la fourmilière de Cracovie. Certes, le Naprzõd est un organe très mauvais, et nullement marxiste, mais cela ne doit pas nous empêcher d'analyser à fond l'exemple de la Norvège, dès l'instant que nous l'avons choisi.

Pour analyser cet exemple en marxiste, nous devons nous arrêter non pas sur les mauvaises qualités de ces terribles « fracs » , mais tout d'abord sur les conditions historiques concrètes, particulières de la séparation de la Norvège d'avec la Suède, et ensuite sur les tâches qui se sont posées au prolétariat des deux pays lors de cette séparation.

Les liens géographiques, économiques et linguistiques qui rapprochent la Norvège de la Suède ne sont pas moins étroits que ceux qui rattachent aux Grands-Russes de nombreuses autres nations slaves. Mais l'union de la Norvège avec la Suède n'avait pas été volontaire, de sorte que Rosa Luxembourg parle de « fédération » tout à fait sans rime ni raison et simplement parce qu'elle ne sait que dire. Ce sont les monarques qui, au temps des guerres napoléoniennes, donnèrent la Norvège à la Suède contre la volonté des Norvégiens; et les Suédois durent faire entrer leurs troupes en Norvège pour la soumettre.

Après quoi, durant des dizaines d'années, et en dépit de la très large autonomie dont jouissait la Norvège (elle avait sa propre Diète, etc.), les frictions entre la Norvège et la Suède persistèrent, les Norvégiens cherchant de toutes leurs forces à secouer le joug de l'aristocratie suédoise. Ils le secouèrent enfin en août 1905; la Diète norvégienne décida que le roi de Suède avait cessé d'être roi de Norvège; consulté ensuite par voie de referendum, le peuple norvégien se prononça à une énorme majorité (environ deux cent mille voix contre quelques centaines) en faveur de la séparation complète d'avec la Suède. Après quelques hésitations, les Suédois prirent leur parti de cette séparation.

Cet exemple nous montre sur quel terrain sont possibles et se produisent des cas de séparation des nations dans le cadre des rapports économiques et politiques actuels, et quelle forme revêt parfois la séparation dans les conditions de la liberté politique et de la démocratie.

Pas un social-démocrate, à moins qu'il n’ose déclarer que les questions de liberté politique et de démocratie lui sont indifférentes (mais il cesserait alors, bien entendu, d'être un social-démocrate) ne pourra nier que cet exemple démontre effectivement l'obligation pour les ouvriers conscients de se livrer à une propagande et à une préparation systématiques afin que les conflits éventuels entraînés par le problème de la séparation de nations soient résolus uniquement comme ils le furent en 1905 entre la Norvège et la Suède, et non « à la russe ». C'est précisément ce qu'exprime le point du programme qui revendique la reconnaissance du droit des nations à disposer d'elles-mêmes. Et Rosa Luxembourg a dû se dérober à ce fait, qui contrarie sa théorie, en s'attaquant violemment au philistinisme des petits bourgeois norvégiens et au Naprzõd de Cracovie. Car elle comprenait parfaitement à quel point ce fait historique réfute irrévocablement ses phrases selon lesquelles le droit des nations à disposer d'elles-mêmes serait une « utopie » , équivaudrait au droit de « manger dans des assiettes en or » , etc. De telles phrases expriment qu'une foi opportuniste, faite de médiocrité et de suffisance, dans l'immuabilité de l'actuel rapport des forces entre les nationalités de l'Europe orientale.

Poursuivons. À propos de la libre disposition des nations, comme de toute autre question, ce qui nous intéresse avant tout et par-dessus tout, c'est la libre disposition du prolétariat à l'intérieur des nations. Cette question aussi, Rosa Luxembourg l'a très modestement éludée, sentant le préjudice que porterait à sa « théorie » l'analyse de cette question sur l'exemple choisi par elle : celui de la Norvège.

Quelle a été et quelle devait être la position du prolétariat norvégien et du prolétariat suédois dans le conflit provoqué par la séparation ? Les ouvriers conscients de Norvège auraient dû, assurément, voter pour la république [*] après la séparation. Et s'il s’est trouvé des socialistes pour voter d'une autre manière, cela montre tout simplement combien il y a parfois d’opportunisme obtus et petit-bourgeois dans le socialisme européen. Il ne saurait y avoir deux avis là-dessus, et nous ne touchons ce point que parce que Rosa Luxembourg essaie d'escamoter le fond de la question par des propos à côté du sujet. Pour ce qui est de la séparation, nous ignorons si le programme socialiste norvégien faisait un devoir aux social-démocrates de Norvège de s'en tenir à une seule opinion déterminée. Admettons que non, que les socialistes norvégiens aient laissé en suspens la question de sa voir dans quelle mesure l'autonomie de la Norvège assurait une liberté suffisante à la lutte de classe et dans quelle mesure les continuels conflits et frictions avec l'aristocratie suédoise entravaient la liberté de la vie économique. Mais il est incontestable que le prolétariat norvégien devait se dresser contre cette aristocratie en défendant la démocratie paysanne norvégienne (quelles que fussent les étroitesses petites-bourgeoises de cette dernière).

Et le prolétariat suédois ? On sait que les grands propriétaires fonciers de Suède, épaulés par le clergé suédois, prêchaient la guerre contre la Norvège; et comme la Norvège est bien plus faible que la Suède, comme elle avait déjà subi l'invasion suédoise, comme l'aristocratie suédoise est d'un très grand poids dans son pays, cette propagande constituait une menace très grave. On peut gager que les Kokochkine suédois se sont longuement et assidûment évertués à corrompre les masses de Suède en les appelant à « user avec prudence » des « formules élastiques de la libre détermination politique des nations » , en dépeignant les dangers d'une « dislocation de l’État » , et en affirmant que la « liberté du peuple » était compatible avec les principes fondamentaux de l'aristocratie suédoise. Il ne fait pas le moindre doute que la social-démocratie suédoise aurait trahi la cause du socialisme et celle de la démocratie si elle n'avait pas combattu de toutes ses forces l'idéologie et la politique des grands propriétaires fonciers aussi bien que des Kokochkine; si elle n'avait pas défendu, outre l'égalité en droits des nations en général (que reconnaissent aussi les Kokochkine), le droit des nations à disposer d'elles-mêmes, la liberté de sécession pour la Norvège.

L'alliance étroite des ouvriers norvégiens et suédois, leur entière solidarité fraternelle de classe a gagné à cette reconnaissance – par les ouvriers suédois – du droit des Norvégiens à se séparer. Car les ouvriers de Norvège se sont convaincus que les ouvriers de Suède n'étaient pas contaminés par le nationalisme suédois, qu'ils plaçaient la fraternité avec les prolétaires norvégiens au-dessus des privilèges de la bourgeoisie et de l'aristocratie suédoises. La destruction des liens imposés à la Norvège par les monarques européens et les aristocrates suédois a renforcé le lien unissant les ouvriers norvégiens et suédois. Les ouvriers suédois ont démontré qu'à travers toutes les péripéties de la politique bourgeoise – un retour à la subordination des Norvégiens aux Suédois par la force est parfaitement possible sur le terrain des rapports bourgeois ! – ils sauront maintenir et sauvegarder la complète égalité des droits et la solidarité de classe des ouvriers des deux nations dans la lutte contre la bourgeoisie suédoise et contre la bourgeoisie norvégienne.

On voit par là, notamment, combien sont peu fondées et même tout simplement gratuites, les tentatives que font parfois les « fracs » pour « exploiter » nos désaccords avec Rosa Luxembourg contre la social-démocratie polonaise. Les « fracs » ne sont pas un parti prolétarien, ni socialiste, mais un parti nationaliste petit-bourgeois, quelque chose comme des socialistes-révolutionnaires polonais. Il n'a jamais été et il ne pouvait être question d'une unité quelconque des social-démocrates russes avec ce parti. Tandis qu'au contraire, il ne s’est jamais trouvé un social-démocrate russe pour « se repentir » d’un rapprochement et, d’une union avec les social-démocrates polonais. C'est à la social-démocratie polonaise que revient l'immense mérite historique d'avoir créé, pour la première fois en Pologne, dans ce pays imprégné de tendances et de passions nationalistes, un parti véritablement marxiste, véritablement prolétarien. Toutefois, ce mérite des social-démocrates polonais est grand, non point parce que Rosa Luxembourg a débité des choses absurdes contre le §9 du programme marxiste russe, mais en dépit de cette fâcheuse circonstance.

Pour les social-démocrates polonais, le « droit de libre détermination » n’a certes pas la même importance que pour les social-démocrates russes. Il est tout naturel que la lutte contre la petite bourgeoisie polonaise aveuglée par le nationalisme ait contraint les social-démocrate polonais à « forcer la note » avec un zèle particulier (parfois même un peu excessif). Jamais un marxiste russe n'a songé à faire grief aux social-démocrates polonais d'être contre la séparation de la Pologne. Ces social-démocrates ne commettent une faute que lorsqu'ils tentent, comme le fait Rosa Luxembourg, de nier la nécessité d'inclure le droit de libre détermination dans le programme des marxistes russes.

C'est, en somme, vouloir étendre des rapports compréhensibles du point de vue de la mentalité cracovienne à tous les peuples et à toutes les nations de Russie, y compris, les Grands-Russes. C'est être des « nationalistes polonais à rebours » , mais non des social-démocrates russes, des social-démocrates internationalistes.

Car la social-démocratie internationaliste proclame précisément le droit des nations à disposer d'elles-mêmes. Arrêtons-nous sur ce point.

Note de l'auteur

*

Si la majorité de la nation norvégienne était pour la monarchie et le prolétariat, pour la république, alors, d'une façon générale, deux voies s'ouvraient devant le prolétariat norvégien : ou faire la révolution, si les conditions étaient mûres, ou se soumettre à la majorité et entreprendre un long travail de propagande et d'agitation.