1914 |
Écrit de février à mai 1914, publié d’avril à juin 1914 dans la revue Prosvéchtchénié n°4, 5, 6. Signé : V. Iline. Source : Œuvres complètes, T. XX. |
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Lénine
Du droit des nations à disposer d'elles-mêmes

La bourgeoisie libérale et les opportunistes socialistes dans la question nationale
février - mai 1914
Nous avons vu que Rosa Luxembourg considère comme l'un de ses principaux « atouts » dans sa lutte contre le programme des marxistes russes l'argument que voici : reconnaître le droit de libre détermination équivaut à soutenir le nationalisme bourgeois des nations opprimées. D'autre part, dit Rosa Luxembourg, si l'on entend uniquement par ce droit la lutte contre toute violence à l'égard des nations, il est inutile d'inscrire un point spécial au programme, car les social-démocrates sont en général contre la violence et l'inégalité des droits sur le plan national.
Le premier argument, ainsi que l'a précisé irréfutablement Kautsky il y a près de vingt ans, attribue à autrui le nationalisme dont il est lui-même entaché : par crainte du nationalisme de la bourgeoisie des nations opprimées, Rosa Luxembourg fait en réalité le jeu du nationalisme cent-noir des Grands-Russes ! Le deuxième argument n’est au fond, qu'une craintive dérobade devant cette question : la reconnaissance de l'égalité en droits des nations comporte-t-elle ou non la reconnaissance du droit de séparation ? Si oui, c'est que Rosa Luxembourg reconnaît la justesse de principe du §9 de notre programme. Si non, c'est qu'elle ne reconnaît pas l'égalité en droits des nations. Ni les dérobades ni les subterfuges n'y pourront rien changer !
Mais le meilleur moyen de vérifier la valeur des arguments indiqués plus haut et de tous les autres analogues, c'est d'analyser la position des différentes classes de la société devant ce problème. Pour un marxiste, une telle vérification est obligatoire. Il faut partir des faits objectifs ; il faut, sur cette question, envisager les rapports entre les classes. Pour ne l'avoir pas fait, Rosa Luxembourg tombe exactement dans le péché de métaphysique, d'abstraction, de lieu commun, de généralité, etc., qu'elle tente en vain d'imputer à ses adversaires.
Il s'agit du programme des marxistes de Russie, c'est-à-dire des marxistes de toutes les nationalités de la Russie. Ne conviendrait-il pas de considérer la position des classes dominantes de Russie ?
Chacun connaît la position de la « bureaucratie » (nous nous excusons d'user de ce terme impropre) et des grands propriétaires fonciers féodaux du type de la noblesse unifiée. Négation absolue de l'égalité en droits des nationalités comme du droit d'autodétermination. Le vieux mot d'ordre datant du servage : autocratie, orthodoxie, nationalisme, en n'entendant par ce dernier terme que le nationalisme grand-russe. Jusqu'aux Ukrainiens qu'on déclare « allogènes » , jusqu'à leur langue maternelle qui devient un objet de persécution !
Considérons la bourgeoisie de Russie, « appelée » à participer, très modestement il est vrai, mais tout de même à participer au pouvoir dans le système de législation et de gouvernement « du 3 juin » . Que les octobristes suivent en fait la droite dans cette question, point n’est besoin de s'attarder là-dessus. Malheureusement, certains marxistes consacrent beaucoup moins d'attention à la position de la bourgeoisie grand-russe libérale, des progressistes et des cadets [1]. Et pourtant, quiconque n'étudie et n'analyse pas cette position tombera inévitablement dans le péché d'abstraction et d'affirmation gratuite lors de la discussion du droit des nations à disposer d'elles-mêmes.
L'an dernier, la polémique engagée par la Pravda avec la Retch a contraint à certains aveux précieux ce principal organe du parti constitutionnel-démocrate, si expert cependant en l'art d'esquiver diplomatiquement une franche réponse à des questions « désagréables » . Ce qui mit le feu aux poudres, ce fut le Congrès des étudiants d'Ukraine qui se tint à Lvov au cours de l'été 1913 [2]. L'« ukrainisant » attitré ou le collaborateur ukrainien de la Retch, M. Moguilianski, publia un article dans lequel il accablait des pires invectives (« délire » , « esprit d'aventure » , etc.) l'idée de la séparation de l'Ukraine, idée pour laquelle le national-social Dontsov rompit des lances et que ledit congrès approuva.
Le journal Rabotchaïa Pravda, sans se solidariser le moins du monde avec M. Dontsov [3], et après avoir expressément indiqué que celui-ci était un national-social et que bon nombre de marxistes ukrainiens n'étaient pas d'accord avec lui, déclara cependant que le ton de la Retch, ou plutôt la façon dont la Retch posait en principe la question, était absolument inconvenant, inadmissible, pour un démocrate grand-russe ou pour un homme voulant faire figure de démocrate [4]. Que la Retch réfute catégoriquement les Dontsov, soit; mais il est inadmissible, d'un point de vue de principe, que l'organe grand-russe de prétendus démocrates oublie la liberté de séparation, le droit de séparation.
Quelques mois plus tard, M. Moguilianski donnait dans le n°331 de la Retch des « éclaircissements » , après avoir pris connaissance, par le journal ukrainien de Lvov Les Chliakhi [5], des objections de M. Dontsov, qui faisait notamment remarquer que « seule la presse social-démocrate russe avait convenablement souillé (flétri ?) cette incartade chauvine de la Retch. Les « éclaircissements » de M. Moguilianski ont consisté à répéter à trois reprises : « la critique des recettes de M. Dontsov » « n'a rien de commun avec la négation du droit des nations à disposer d’elles-mêmes ».
« Il faut dire, écrivait M. Moguilianski, que le « droit des nations à disposer d'elles-mêmes » n'est pas, lui non plus, une sorte de fétiche, (tenez-vous bien !!) n'admettant aucune critique : les conditions de vie malsaines d'une nation peuvent engendrer des tendances malsaines dans la question de la libre détermination nationale. Mettre ces tendances en lumière, ce n'est pas pour autant nier le droit des nations à disposer d'elles-mêmes. »
Comme vous le voyez, ces phrases d’un libéral à propos du « fétiche » étaient entièrement dans l'esprit de celles de Rosa Luxembourg. II était évident que M. Moguilianski voulait éviter de répondre directement à la question de savoir s’il reconnaissait ou non le droit de libre détermination politique, c'est-à-dire de séparation.
Et la Prolétarskaïa Pravda (n°4, 11 décembre 1913) posa carrément cette question à M. Moguilianski comme au Parti constitutionnel-démocrate [6]
La Retch publia alors (n° 340) une déclaration non signée, c'est-à-dire officielle, faite au nom de la rédaction, et répondant à cette question. Cette réponse se résume en trois points :
Le programme du parti constitutionnel-démocrate, dans son §11, évoque explicitement, nettement et clairement le « droit à la libre détermination culturelle » des nations.
La Prolétarskaïa Pravda, à en croire la Retch, « confond irrémédiablement » la libre détermination et le séparatisme, la séparation de telle ou telle nation.
« C'est un fait que les cadets ne se sont jamais mêlés de défendre le droit « des nations à se séparer » de l’État russe » . (Voir l'article : « Le national-libéralisme et le droit des nations à disposer d'elles-mêmes » dans la Prolétarskaïa Pravda n° 12, 20 décembre 1913).
Portons tout d'abord notre attention sur le second point de la déclaration de la Retch. Comme il montre nettement aux Semkovski, aux Liebmann, aux lourkévitch et autres opportunistes que leurs cris et propos au sujet du prétendu « manque de clarté» ou de « précision » que présenterait le sens du mot « libre détermination » ne sont en fait, c'est-à-dire par le rapport objectif des classes et de la lutte des classes en Russie, qu'une simple répétition des discours que tient la bourgeoisie monarchiste libérale !
Lorsque la Prolétarskaïa Pravda posa trois questions à MM. les « constitutionnalistes-démocrates » éclairés de la Retch : 1) s'ils niaient que, dans toute l’histoire de la démocratie internationale, à partir surtout de la seconde moitié du XIX° siècle, on entendait par libre détermination des nations précisément leur libre détermination politique, le droit de former un État national autonome; 2) s'ils niaient que la décision que l'on sait du congrès socialiste international de Londres en 1896, avait ce même sens et 3) s'ils niaient que Plékhanov, parlant dès 1902 de la libre détermination, entendait précisément la libre détermination politique; lorsque la Prolétarskaïa Pravda posa ces trois questions, messieurs les cadets gardèrent le silence !!
Ils ne répondirent pas un seul mot parce qu'ils n'avaient rien à répondre. Ils durent reconnaître implicitement que la Prolétarskaïa Pravda avait absolument raison.
Les cris des libéraux prétendant que la notion de « libre détermination » manque de clarté et que les social-démocrates la « confondent irrémédiablement » avec le séparatisme, ne révèlent que le désir d'embrouiller la question, de se dérober à la reconnaissance d'un principe établi par l'ensemble des démocrates. Si les Semkovski, les Liebmann et les Iourkévitch étaient moins ignares, ils se feraient scrupule de parler devant les ouvriers dans un esprit libéral.
Mais poursuivons. La Prolétarskaïa Pravda a contraint la Retch à reconnaître que, dans le programme des constitutionnels-démocrates, les mots relatifs à la libre détermination « culturelle » ont très précisément le sens d'une négation de la libre détermination politique.
« C'est un fait que les cadets ne se sont jamais mêlés de défendre le droit « des nations à se séparer » de l’État russe » : ce n'est pas sans raison que la Prolétarskaïa Pravda recommandait ce propos de la Retch au Novoïé Vrémia et à la Zemchtchina comme un échantillon de la « loyauté » de nos cadets. Dans son numéro 13 563, le Novoïé Vrémia, qui, bien entendu, ne perd pas une occasion de « bouffer du Juif » et de déchirer les cadets à belles dents, a cependant déclaré :
« Ce qui, pour les social-démocrates, constitue un axiome de sagesse politique » (c’est-à-dire la reconnaissance du droit des nations à disposer d’elles-mêmes, à se séparer) « commence aujourd'hui à provoquer des désaccords même parmi les cadets. »
Les cadets ont adopté une position de principe absolument identique à celle du Novoïé Vrémia, en déclarant, qu'« ils ne se sont jamais mêlés de défendre le droit des nations à se séparer de l’État russe » . C'est Ià un des fondements du national-libéralisme des cadets, de leur affinité avec les Pourichkévitch [7], de leur dépendance politique à l'égard de ces derniers au point de vue idéologique et pratique. « Messieurs les cadets ont étudié l'histoire, écrivait la Prolétarskaïa Pravda, et ils savent parfaitement à quels actes « s'assimilant aux pogroms » – pour employer un euphémisme – a souvent abouti pratiquement l'application du droit traditionnel que s'arrogent les Pourichkévitch « d'en user à sa guise envers les non-Russes » . Bien que connaissant parfaitement la source et la nature féodales de l'omnipotence des Pourichkévitch, les cadets ne s'en placent pas moins entièrement sur le terrain des rapports et des frontières créés par cette classe. Bien que sachant parfaitement tout ce qu'il y a de non européen, d'antieuropéen (d’asiatique, dirions-nous, si cela ne paraissait exprimer un dédain injustifié à l'égard des Japonais et des Chinois) dans les rapports et les frontières constitués ou déterminés par cette classe, Messieurs les cadets les reconnaissent comme une limite au-delà de laquelle on ne saurait aller.
C'est ce qui s'appelle s'adapter aux Pourichkévitch, ramper devant eux, craindre d'ébranler leur situation, les protéger contre le mouvement populaire, contre la démocratie. « Cela revient en fait, écrivait la Prolétarskaïa Pravda, à s'adapter aux intérêts des féodaux et aux pires préjugés nationalistes de la nation dominante, au lieu de combattre systématiquement ces préjugés. »
En hommes connaissant l'histoire et prétendant au titre de démocrates, les cadets ne tentent même pas d'affirmer que le mouvement démocratique, qui caractérise de nos jours l'Europe orientale comme l'Asie et tend à remanier l'une et l'autre sur le modèle des pays civilisés capitalistes, doit absolument laisser intactes les frontières déterminées par une époque féodale, celle de l'omnipotence des Pourichkévitch et de l'asservissement politique des larges couches de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie.
Ce qui prouve, entre autres considérations, que la question soulevée par la polémique de la Prolétarskaïa Pravda avec la Retch n'était pas simplement une question littéraire, mais qu'elle avait la plus grande actualité politique, c'est la dernière conférence du parti constitutionnel-démocrate, qui s'est tenue du 23 au 25 mars 1914. Dans le compte-rendu officiel qu'en a fait la Retch (n° 83 du 26 mars 1914), nous lisons :
« Les questions nationales furent, elles aussi, débattues avec une extrême vivacité. Les députés de Kiev auxquels se sont joints N. Nékrassov et A. Kolioubakine, ont indiqué que la question nationale est un puissant facteur en train de mûrir et qu'on doit l'aborder plus résolument qu'on ne l'a fait jusqu'ici. F. Kokochkine [8] a montré cependant » (C'est ce même « cependant » qui correspond au « mais » de Chtchédrine : « les oreilles ne poussent pas plus haut qu'on n'a pas la tête, pas plus haut ! » ) « que le programme, aussi bien que l’expérience politique déjà acquise, exigent qu'on en use avec beaucoup de prudence à l'égard des « formules élastiques » de la libre détermination politique des nationalités. »
Ce raisonnement fort remarquable, formulé à la conférence des cadets, mérite la plus grande attention de la part des marxistes et’ des démocrates. (Notons, entre parenthèses, que la Kievskaïa Mysl, apparemment très bien renseignée et rapportant fidèlement, sans aucun doute, les idées de M. Kokochkine, ajoute que ce dernier a spécialement insisté, bien entendu en manière d'avertissement à ses contradicteurs, sur la menace d'une « dislocation » de l’État.)
Le compte-rendu officiel de la Retch est fait avec une virtuosité de diplomate, afin de soulever le moins possible le voile et de dissimuler au maximum. Néanmoins, on voit clairement, dans ses grandes lignes, ce qui s'est produit à la conférence des cadets, Des délégués – bourgeois libéraux au courant de la situation en Ukraine et cadets « de gauche » – ont posé précisément la question de la libre détermination politique des nations. Sinon, M. Kokochkine n'aurait pas eu à demander qu'on use « avec prudence » de cette « formule » .
Dans le programme des cadets, que connaissaient, bien entendu les délégués à la conférence, figure la libre détermination non pas politique, mais « culturelle » . C'est donc, que M. Kokochkine défendait le programme contre des délégués de l'Ukraine, contre les cadets de gauche, qu'il défendait la libre détermination « culturelle » contre la libre détermination « politique » . Il est tout à fait évident qu'en s'élevant contre la libre détermination « politique » , en agitant la menace d'une « dislocation de l’État » , en qualifiant d'« élastique » (exactement dans l'esprit de Rosa Luxembourg !) la formule de « la libre détermination politique » , M. Kokochkine défendait le national-libéralisme grand-russe contre les éléments plus « à gauche » ou plus démocratiques du parti constitutionnel-démocrate et contre la bourgeoisie ukrainienne.
M. Kokochkine l'a emporté à la conférence des cadets, comme le montre ce petit mot révélateur : « cependant » , dans le compte-rendu de la Retch. Le national-libéralisme grand-russe a triomphé parmi les cadets. Cette victoire ne contribuera-telle pas à éclairer l'esprit de ces éléments déraisonnables, parmi les marxistes de Russie, qui, emboîtant le pas aux cadets, commencent, eux aussi à craindre les « formules élastiques de la libre détermination politique des nationalités » ?
Suivons « cependant » , en allant au fond des choses, le cours des idées de M. Kokochkine. Invoquant « l'expérience politique antérieure » (c'est-à-dire, évidemment, l'expérience de l'année 1905, quand la bourgeoisie grand-russe trembla pour ses privilèges nationaux et communiqua son épouvante au parti cadet), agitant la menace d’une « dislocation de l’État » , M. Kokochkine a montré qu'il comprenait parfaitement ceci : la libre détermination politique ne peut signifier que le droit de se séparer et de former un État national autonome. La question se pose de savoir comment il faut considérer ces craintes de M. Kokochkine du point de vue de la démocratie en général, et du point de vue de la lutte de classe du prolétariat en particulier.
M. Kokochkine veut nous faire croire que reconnaître le droit de séparation augmente le danger d’une « dislocation de l’État » . C'est là le point de vue du policier Mymrétsov [9], avec sa devise : « en user à sa guise envers les non-Russes » . Du point de vue de la démocratie en général, c'est le contraire qui est vrai : la reconnaissance du droit de séparation diminue le danger d'une « dislocation de l’État » .
M. Kokochkine raisonne absolument comme les nationalistes. À leur dernier congrès, ils ont fulminé contre les Ukrainiens-« mazeppistes » . Le mouvement ukrainien – se sont exclamés MM. Savenko et Cie – menace d'affaiblir le lien qui unit l'Ukraine à la Russie, car l'Autriche, par son ukrainophilie, renforce les attaches des Ukrainiens avec l'Autriche !! On ne comprend pas alors pourquoi la Russie ne pourrait pas tenter de « renforcer » le lien unissant les Ukrainiens à la Russie en employant cette même méthode dont Messieurs les Savenko font un grief à l'Autriche, c'est-à-dire en accordant aux Ukrainiens la liberté d’user de leur langue maternelle, l'autonomie administrative, une, Diète autonome, etc.
Les raisonnements des Savenko et des Kokochkine sont absolument similaires, et pareillement ridicules et ineptes du point de vue purement logique. N'est-il pas clair que plus la nationalité ukrainienne de tel ou tel pays aura de liberté, et plus solide sera le lien unissant cette nationalité au pays en question ? Il semble qu'on ne puisse guère contester cette vérité élémentaire, à moins de rompre résolument avec les principes du démocratisme. Et peut-il exister une liberté plus grande, pour une nationalité considérée en tant que telle, que la liberté de séparation, la liberté de former un État national autonome ?
Afin d'élucider mieux encore cette question embrouillée par les libéraux (et par ceux qui, inconsidérément, leur font écho), nous ferons appel à un exemple des plus simples. Prenons la question du divorce. Rosa Luxembourg écrit, dans son article que l’État démocratique centralisé, tout en admettant pleinement l'autonomie de certaines de ses parties, doit laisser à la compétence du Parlement central tous les principaux domaines de la législation et, entre autres, la législation du divorce. Ce souci de voir le pouvoir central de l’État démocratique assurer la liberté du divorce se conçoit parfaitement. Les réactionnaires sont contre la liberté du divorce; ils appellent à « n'en user qu'avec prudence » et proclament qu'elle signifie la « dislocation de la famille » . Les démocrates, eux, estiment que les réactionnaires sont des hypocrites, qu'ils défendent en fait l'omnipotence de la police et de la bureaucratie, les privilèges d'un sexe et la pire oppression de la femme; ils pensent qu’en fait, la liberté du divorce ne signifie pas la « dislocation » des liens de famille, mais au contraire leur renforcement sur des bases démocratiques, les seules qui soient possibles et stables dans une société civilisée.
Accuser les partisans de la libre détermination, c'est-à-dire de la libre séparation, d'encourager le séparatisme, est aussi absurde et hypocrite que d'accuser les partisans de la liberté du divorce d'encourager la destruction des liens de famille. De même que, dans la société bourgeoise, les défenseurs des privilèges et de la vénalité, sur lesquels repose le mariage bourgeois, s'élèvent contre la liberté du divorce, de même, dans un État capitaliste, nier la libre détermination des nations, c'est-à-dire la liberté de se séparer, c'est défendre purement et simplement les privilèges de la nation dominante et les méthodes policières de gouvernement au détriment des méthodes démocratiques.
Il est certain que les habitudes politiciennes engendrées par l'ensemble des rapports de la société capitaliste incitent parfois des parlementaires ou des publicistes à parler à la légère ou même à proférer des absurdités sur la séparation de telle ou telle nation. Mais seuls des réactionnaires peuvent se laisser intimider (ou feindre d'être intimidés) par un semblable bavardage. Quiconque se place au point de vue de la démocratie, c'est-à-dire de la solution des problèmes relatifs à l’État par la masse de la population, sait parfaitement que du bavardage des politiciens à la décision des masses « la distance est grande » . Les larges couches de la population connaissent fort bien, par leur expérience quotidienne, l'importance des liens géographiques et économiques, les avantages d'un vaste marché et d'un vaste État, et elles ne penseront à se séparer que si l'oppression nationale et les frictions nationales rendent la vie commune absolument insupportable et entravent les rapports économiques de toutes sortes. Et, dans ce cas, les intérêts du développement capitaliste et de la liberté de la lutte de classe seront précisément du côté de ceux qui se séparent.
Ainsi, de quelque côté que l'on aborde les raisonnements de M. Kokochkine, ils sont le comble de l'ineptie et une dérision des principes de la démocratie. Mais ils ne sont pas exempts d'une certaine logique, de la logique des intérêts de classe de la bourgeoisie grand-russe. Comme la majorité du parti constitutionnel-démocrate, M. Kokochkine est le laquais du sac d'écus de cette bourgeoisie. Il défend ses privilèges en général et ses privilèges d’État en particulier; il les défend avec Pourichkévitch à ses côtés; seulement, Pourichkévitch a davantage confiance dans la trique du servage, alors que Kokochkine et Cie comprennent qu'en 1905 cette trique a été fortement endommagée, et ils comptent plutôt sur les moyens bourgeois de tromper les masses : ils préfèrent, par exemple, effrayer les petits-bourgeois et les paysans par le spectre de la « dislocation de l'État » , les abuser par des phrases sur une combinaison de la « liberté populaire » et des principes historiques traditionnels, etc.
La vraie signification de classe de l'hostilité des libéraux au principe de la libre détermination politique des nations est exclusivement le national-libéralisme, la sauvegarde des privilèges d’État de la bourgeoisie grand-russe. Et les marxistes opportunistes russes qui, aujourd’hui, à l'époque du système du 3 juin, partent en guerre contre le droit des nations à disposer d'elles-mêmes, qu’il s’agisse du liquidateur Semkovski, du bundiste Liebmann ou du petit-bourgeois ukrainien Iourkévitch, se traînent tous en fait, purement et simplement, à la remorque du national-libéralisme et corrompent la classe ouvrière par des idées national-libérales.
Les intérêts de la classe ouvrière et de sa lutte contre le capitalisme exigent une solidarité complète et la plus étroite unité des ouvriers de toutes les nations; ils exigent qu'une riposte soit infligée à la politique nationaliste de la bourgeoisie de quelque nationalité que ce soit. Aussi, ce serait pour les social-démocrates se soustraire aux tâches de la politique prolétarienne et subordonner les ouvriers à la politique bourgeoise que de dénier aux nations le droit de disposer d’elles-mêmes – c'est-à-dire le droit pour les nations opprimées de se séparer, – aussi bien que d'appuyer toutes les revendications nationales de la bourgeoisie des nations exprimées. Il est indifférent à l'ouvrier salarié que son principal exploiteur soit la bourgeoisie grand-russe de préférence à la bourgeoisie allogène, ou la polonaise de préférence à la juive, etc. L'ouvrier salarié conscient des intérêts de sa classe est indifférent aux privilèges d’État dont bénéficient les capitalistes grands-russes, comme à la promesse des capitalistes polonais ou ukrainiens d'instaurer le paradis sur terre lorsqu'ils détiendront des privilèges d’État. De toute façon, le développement du capitalisme se poursuit et se poursuivra, dans un État hétérogène unique aussi bien que dans des États nationaux distincts.
Dans tous les cas l'ouvrier salarié subira l'exploitation, et, pour la combattre avec succès, il faut que le prolétariat soit étranger à tout nationalisme, que les prolétaires soient pour ainsi dire entièrement neutres dans la lutte de la bourgeoisie des différentes nations pour la suprématie. Le moindre appui accordé par le prolétariat d'une nation quelconque aux privilèges de « sa » bourgeoisie nationale provoquera inévitablement la défiance du prolétariat de l'autre nation, affaiblira la solidarité internationale de classe des ouvriers, les désunira pour la plus grande joie de la bourgeoisie. Or, nier le droit de libre détermination ou de séparation conduit inévitablement, dans la pratique, à soutenir les privilèges de la nation dominante.
Nous pouvons nous en convaincre avec plus d'évidence encore en étudiant l'exemple concret de la séparation de la Norvège d'avec la Suède.
Note des éditeurs
| 1 | Cadets : Membres du parti Constitutionnel-Démocrate (KD). |
| 2 | Lors de ce congrès (1913), D. Dontsov s’oppose à la russophilie d'une grande partie de l'intelligentsia de Galicie et plaide en faveur d'un programme anti-russe et d'une séparation politique entre Russie et Ukraine. Son discours, La situation politique actuelle de la nation et de nos tâches, suscita la désapprobation de nombreux dirigeants socialistes ukrainiens ainsi que celle de Lénine. |
| 3 | Dmytro Ivanovytch Dontsov (1883-1973) : journaliste et théoricien politique ukrainien. Initialement socialiste, il évolue rapidement vers des positions nationalistes et hostiles à la Russie. En 1922, il est devenu nettement anti-communiste. Durant la guerre, il fut proche des services allemand, puis émigra au Canada. |
| 4 | Voir V. Lénine, Œuvres, T. 19, « Les cadets et la question ukrainienne ». |
| 5 | Chliakhi (les chemins) : organe de l’Union des Étudiants ukrainiens, de tendance nationaliste. Parut à Lvov d’avril 1913 à mars 1914. |
| 6 | Voir V. Lénine, Œuvres, T. 19, « Les cadets et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » . |
| 7 | Vladimir Mitrofanovitch Pourichkevitch (1870-1920) : homme politique russe, monarchiste et antisémite. Député à la Douma à de nombreuses reprises. Combattit la révolution dans les rangs de l’Armée blanche et mourut du typhus. |
| 8 | Fiodor Kokochkine (1871-1918) : un des fondateurs du parti cadet. Défenseur d’une monarchie constitutionnelle en 1917. Ministre du gouvernement provisoire. Arrêté et blessé lors d’une manifestation en 1918. Assassiné sur son lit d’hôpital. |
| 9 | Mymrétsov : personnage d’un récit de G. Ouspenski : « La guérite » , type du policier brutal et ignare d’une petite ville reculée de la Russie tsariste. |