1914 |
Écrit de février à mai 1914, publié d’avril à juin 1914 dans la revue Prosvéchtchénié n°4, 5, 6. Signé : V. Iline. Source : Œuvres complètes, T. XX. |
|
|
Lénine
Du droit des nations à disposer d'elles-mêmes

Le praticisme dans la question nationale
février - mai 1914
Les opportunistes ont repris avec un zèle tout particulier l'argument de Rosa Luxembourg selon lequel le §9 de notre programme ne renferme rien de « pratique » . Rosa Luxembourg est si enchantée de cet argument que nous rencontrons parfois dans son article cette « formule » répétée jusqu'à huit fois par page.
Le §9 « ne fournit, écrit-elle, aucune indication pratique pour la politique quotidienne du prolétariat, aucune solution pratique des problèmes nationaux » .
Examinons cet argument, que l'on trouve aussi formulé de la façon suivante : ou bien le §9 ne signifie absolument rien, ou bien il fait un devoir de soutenir toutes les aspirations nationales.
Que signifie la revendication du « praticisme » dans la question nationale ?
Ou bien le soutien à toutes les aspirations nationales ; ou bien réponse : « oui ou non » à la question de la séparation de chaque nation; ou encore, en général, l'immédiate « possibilité de réalisation » des revendications nationales.
Considérons ces trois sens possibles de la revendication du « praticisme ».
La bourgeoisie, qui a tout naturellement, au début de tout mouvement national, une position d'hégémonie, qualifie d'action pratique le soutien de toutes les aspirations nationales. Mais la politique du prolétariat dans la question nationale (de même que dans les autres questions) ne soutient la bourgeoisie que dans une direction déterminée, sans jamais coïncider avec la politique de cette dernière. La classe ouvrière soutient la bourgeoisie uniquement dans l'intérêt de la paix nationale (que la bourgeoisie ne peut assurer entièrement et qui n'est réalisable qu'à la condition d'une entière démocratisation), dans l'intérêt de l'égalité en droits, afin que la lutte de classe se déroule dans l'ambiance la plus favorable. Aussi les prolétaires opposent-ils au praticisme de la bourgeoisie une politique de principe dans la question nationale, n'accordant jamais à la bourgeoisie qu'un soutien conditionnel. Dans la cause nationale, toute bourgeoisie veut soit des privilèges pour sa nation, soit des avantages exceptionnels pour celle-ci; c'est ce qu'on entend par être « pratique» . Le prolétariat est contre tout privilège, contre tout exclusivisme. Exiger qu'il soit « pratique », c'est marcher sous la houlette de la bourgeoisie, c'est verser dans l'opportunisme.
Répondre par « oui ou non » à la question de la séparation de chaque nation ? C'est là, semble-t-il, une revendication très « pratique » . Or, en fait, elle est absurde, elle est métaphysique quant à son aspect théorique et, pratiquement, elle tend à subordonner le prolétariat à la politique de la bourgeoisie. La bourgeoisie place toujours au premier plan ses propres revendications nationales. Elle les formule de façon catégorique. Pour le prolétariat, elles sont subordonnées aux intérêts de la lutte de classe. Théoriquement, on ne saurait affirmer par avance si c'est la séparation d'une nation ou son égalité en droits avec une autre qui couronnera la révolution démocratique bourgeoise; pour le prolétariat il importe dans les deux cas d'assurer le développement de sa propre classe; ce qui importe pour la bourgeoisie, c'est d'entraver ce développement, en faisant passer les objectifs du prolétariat après ceux de « sa » nation. Aussi ce dernier se borne-t-il à revendiquer de façon négative, pour ainsi dire, la reconnaissance du droit de libre détermination, sans rien garantir à aucune nation, sans prendre aucun engagement au sujet d'une autre nation.
Cela n'est pas « pratique » ? Soit. Mais, en fait, c'est la meilleure garantie de la plus démocratique des solutions possibles; ce qu'il faut au prolétariat, ce sont uniquement ces garanties, alors que la bourgeoisie de chaque nation désire voir garantir ses avantages, sans égard à la situation (avec ses inconvénients éventuels) des autres nations.
Ce qui intéresse surtout la bourgeoisie, c'est la « possibilité de réalisation » d'une revendication donnée; d'où la perpétuelle politique de transactions avec la bourgeoisie des autres nations au détriment du prolétariat. Le prolétariat, lui, tend à renforcer sa propre classe contre la bourgeoisie, à éduquer les masses dans l'esprit d’une démocratie conséquente et du socialisme.
Cela ne paraît pas « pratique » aux opportunistes ? Soit. Mais ce n'en est pas moins l'unique garantie effective assurant le maximum d'égalité en droits et de paix entre les nations, en dépit des féodaux comme de la bourgeoisie nationaliste.
La tâche des prolétaires dans la question nationale n'est « rien moins que pratique » du point de vue de la bourgeoisie nationaliste de chaque nation, car les prolétaires, étant hostiles à tout nationalisme, exigent une égalité en droits « abstraite » et l'absence totale des moindres privilèges. Pour ne pas l'avoir compris, Rosa Luxembourg, qui, exalte inconsidérément le praticisme, a ouvert la porte toute grande précisément aux opportunistes, en particulier aux concessions opportunistes faites au nationalisme grand-russes.
Pourquoi grand-russe ? Parce que les Grands-Russes sont en Russie la nation qui opprime et que, sous l'angle national, l'opportunisme se manifestera naturellement de façon différente chez les nations opprimées et chez les nations qui oppriment.
Au nom du « caractère pratique » de ses revendications, la bourgeoisie des nations opprimées appellera le prolétariat à soutenir sans réserve ses aspirations. Le plus pratique, c'est de dire franchement « oui » à la séparation de telle nation, mais non point au droit de séparation de toutes les nations, quelles qu'elles soient !
Le prolétariat est contre un tel praticisme : reconnaissant l'égalité en droits et un droit égal à constituer un État national, il prise par-dessus tout l'alliance des prolétaires de toutes les nations et apprécie sous l'angle de la lutte de classe des ouvriers toute revendication nationale, toute séparation nationale, Le mot d'ordre du praticisme n'est en fait que le mot d'ordre de l'adhésion non critique aux aspirations bourgeoises.
On nous dit : en soutenant le droit de séparation, vous soutenez le nationalisme bourgeois des nations opprimées. Ainsi parle Rosa Luxembourg, ainsi reprend en écho, après elle, l'opportuniste Semkovski, le représentant unique, soit dit en passant, des idées liquidatrices sur cette question dans le journal des liquidateurs !
Nous répondons : non, c'est à la bourgeoisie qu'il importe d'avoir ici une solution « pratique », tandis qu'aux ouvriers il importe de différencier les deux tendances sur le plan des principes. Pour autant que la bourgeoisie d'une nation opprimée lutte contre la nation qui opprime, nous sommes toujours pour, en tout état de cause et plus résolument que quiconque, car nous sommes l'ennemi le plus hardi et le plus conséquent de l'oppression. Pour autant que la bourgeoisie de la nation opprimée est pour son propre nationalisme bourgeois, nous sommes contre. Lutte contre les privilèges et les violences de la nation qui opprime; aucune tolérance pour la recherche de privilèges de la part de la nation opprimée.
Si nous ne mettons pas en avant et si nous ne faisons pas passer dans notre effort d'agitation le mot d'ordre du droit de séparation, nous ferons le jeu non seulement de la bourgeoisie, mais aussi des féodaux et de l'absolutisme de la nation qui opprime. Cet argument, que Kautsky a depuis longtemps formulé contre Rosa Luxembourg, est irréfutable. Par crainte d'« aider » la bourgeoisie nationaliste de Pologne, Rosa Luxembourg, en repoussant le droit de séparation inscrit au programme des marxistes de Russie, aide en fait les Cent-Noirs grands-russes. Elle aide en fait les opportunistes qui appellent à s'accommoder des privilèges (ou pire que des privilèges) des Grands-Russes.
Entraînée par sa lutte contre le nationalisme en Pologne, Rosa Luxembourg a oublié le nationalisme des Grands-Russes, bien que ce nationalisme-là soit le plus redoutable à l'heure actuelle, bien qu'il soit moins bourgeois mais plus féodal, bien qu'il soit le principal frein à la démocratie et à la lutte prolétarienne. Dans tout nationalisme bourgeois d'une nation opprimée il existe un contenu démocratique général dirigé contre l'oppression; et c'est ce contenu que nous appuyons sans restrictions, tout en le séparant rigoureusement de la tendance à l'exclusivisme national, en luttant contre la tendance du bourgeois polonais à écraser le Juif, etc., etc.
Cela n'est pas « pratique » du point de vue du bourgeois et du philistin. C'est, dans la question nationale, la seule politique pratique, de principe, favorisant réellement la démocratie, la liberté, l'union des prolétaires.
Reconnaître à tous le droit de séparation; apprécier chaque problème concret touchant la séparation d'un point de vue excluant toute inégalité, tout privilège, tout exclusivisme.
Prenons la position de la nation qui opprime. Un peuple peut-il être libre s’il en opprime d'autres ? Non. Les intérêts de la liberté de la population [*] grand-russe exigent que l'on combatte une telle oppression. Une longue histoire, l'histoire séculaire de la répression des mouvements des nations opprimées, la propagande systématique en faveur de cette répression par les classes « supérieures », ont créé chez le peuple grand-russe des préjugés, etc., qui sont d'énormes obstacles à la cause de sa propre liberté.
Les Cent-Noirs grands-russes entretiennent sciemment ces préjugés et les attisent. La bourgeoisie grand-russe en prend son parti ou s'en accommode. Le prolétariat grand-russe ne peut atteindre les buts qui sont les siens, ne peut se frayer un chemin vers la liberté sans combattre systématiquement ces préjugés.
La constitution d'un État national autonome et indépendant reste pour le moment, en Russie, le privilège de la seule nation grand-russe. Nous, prolétaires grands-russes, ne défendons de privilèges d'aucune sorte; nous ne défendons pas non plus ce privilège-là. Nous luttons sur le terrain d'un État déterminé; nous rallions les ouvriers de toutes les nations de cet État déterminé; nous ne pouvons garantir telle ou telle voie de développement national; nous marchons vers notre objectif de classe par toutes les voies possibles.
Mais on ne peut marcher vers cet objectif sans combattre tout nationalisme et sans défendre l'égalité des diverses nations. L'Ukraine, par exemple, est-elle appelée à constituer un État indépendant ? Cela dépend de mille facteurs imprévisibles. Et, sans nous perdre en vaines « conjectures » nous nous en tenons fermement à ce qui est incontestable : le droit de l'Ukraine à constituer un tel État. Nous respectons ce droit; nous ne soutenons pas les privilèges du Grand-Russe par rapport aux Ukrainiens; nous éduquons les masses dans l'esprit de la reconnaissance de ce droit, dans l'esprit de la répudiation des privilèges d’État de quelque nation que ce soit.
Dans les perturbations que connurent tous les pays à l'époque des révolutions bourgeoises, les collisions et la lutte pour le droit d'exister en tant qu’État national sont possibles et vraisemblables. Nous, prolétaires, nous nous déclarons par avance les adversaires des privilèges des Grands-Russes, et c'est dans ce sens que nous orientons toute notre propagande et notre agitation.
Courant après le « praticisme », Rosa Luxembourg a perdu de vue la principale tâche pratique du prolétariat grand-russe comme du prolétariat des autres nationalités : le travail quotidien d'agitation et de propagande contre tout privilège national dans l’État, et pour le droit égal de toutes les nations à constituer leur propre État national; c'est là notre principale tâche (à l'heure actuelle) dans la question nationale, car c'est le seul moyen que nous ayons de sauvegarder les intérêts de la démocratie et de l'alliance, fondée sur l'égalité des droits des prolétaires de toutes les nations.
Qu'importe si cette propagande n'est pas « pratique », tant du point de vue des oppresseurs grands-russes que de celui de la bourgeoisie des nations opprimées (les uns comme les autres exigent une réponse précise, par oui ou par non, et accusent les social-démocrates d'« imprécision » ). En fait, cette propagande est la seule à assurer une éducation réellement démocratique et réellement socialiste des masses. Elle est la seule à garantir le maximum de chances de paix nationale en Russie, si ce pays reste un État à composition nationale hétérogène, ainsi que la division la plus paisible (et la plus inoffensive pour la lutte de classe du prolétariat) en différents États nationaux si cette question vient à être posée.
Afin d'expliquer de façon plus concrète cette politique, la seule prolétarienne, dans la question nationale, nous allons examiner l'attitude du libéralisme grand-russe vis-à-vis du « droit des nations à disposer d'elles-mêmes», ainsi que l'exemple qu'offre la séparation de la Norvège d'avec la Suède.
Note de l'auteur
| * | Selon un certain L. Vl., de Paris, ce mot ne serait pas marxiste. Ledit L. Vl. est plaisamment « superklug » (ce qu'on peut ironiquement traduire par « intelligentissime »). L’« intelligentissime » L. Vl. se propose vraisemblablement d'écrire une étude sur la nécessité d'éliminer de notre programme-minimum (du point de vue de la lutte de classe !) les mots « population », « peuple », etc. L. Vl. : Vladimirov (pseudonyme de M. Sheinfinkel) - NdE. |