1914 |
Écrit de février à mai 1914, publié d’avril à juin 1914 dans la revue Prosvéchtchénié n°4, 5, 6. Signé : V. Iline. Source : Œuvres complètes, T. XX. |
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Lénine
Du droit des nations à disposer d'elles-mêmes

Les particularités concrètes de la question nationale en Russie et la transformation démocratique bourgeoise de ce pays
février - mai 1914
« En dépit de l'élasticité du principe du « droit des nations à disposer d'elles-mêmes » , qui est un pur lieu commun, car il est sans doute également applicable aux peuples habitant la Russie et aux nations habitant l'Allemagne et l'Autriche, la Suisse et la Suède, l'Amérique et l'Australie, nous ne le trouvons dans aucun programme des partis socialistes d'aujourd'hui » .... (n° 6 du Przeglad, D. 483).
Voilà ce qu'écrit Rosa Luxembourg au début de sa campagne contre le $9 du programme marxiste. Voulant nous faire accroire que ce point du programme est « le plus pur lieu commun » , Rosa Luxembourg tombe elle-même sous le coup de cette accusation lorsqu'elle déclare avec une plaisante désinvolture que ce point serait « sans doute également applicable » à la Russie, à l'Allemagne, etc.
Il est évident, répondrons-nous, que Rosa Luxembourg a résolu de nous offrir dans son article un répertoire de fautes de logique comme on en trouve dans les devoirs de lycéens. Car la tirade de Rosa Luxembourg n’est d'un bout à l'autre qu'un non-sens et une caricature du point de vue historique concret sur la question.
Si l'on interprète le programme marxiste non point d'une façon puérile, mais en marxiste, on comprendra aisément qu'il concerne les mouvements nationaux démocratiques bourgeois. S'il en est ainsi, ce qui est certainement le cas, il s'ensuit « sans doute » que ce programme concerne d'une façon « trop générale » en tant que « lieu commun » , etc., tous les cas de mouvements nationaux démocratiques bourgeois. Non moins évidente serait également pour Rosa Luxembourg, si elle voulait bien réfléchir un tant soit peu, cette conclusion que notre programme concerne uniquement les cas où nous sommes en présence d’un tel mouvement.
Si elle avait médité ces évidences, Rosa Luxembourg aurait compris sans trop de peine l'absurdité de sa position. Nous accusant d'avancer un « lieu commun » , elle produit contre nous cet argument qu'il n’est rien dit du droit des nations à disposer d'elles-mêmes dans le programme des pays où il n'existe pas de mouvements nationaux démocratiques bourgeois. Argument d'une intelligence remarquable !
Comparer le développement politique et économique de différents pays, ainsi que leurs programmes marxistes respectifs, est d'une importance considérable du point de vue du marxisme, car la nature capitaliste commune des États modernes aussi bien que la loi générale de leur développement ne sauraient être contestées. Mais cette comparaison doit se faire à bon escient. La condition préalable la plus élémentaire, en l'occurrence, est de savoir si les époques historiques du développement des pays comparés se prêtent à la comparaison. Ainsi, seuls de parfaits ignorants (tel le prince E. Troubetskoï dans la Rousskaïa Mysl) peuvent « comparer » le programme agraire des marxistes de Russie à ceux de l'Europe occidentale, car notre programme fournit une réponse au problème de la réforme agraire démocratique bourgeoise, dont il n'est même pas question dans les pays d'Occident.
Il en est de même pour la question nationale. Dans la plupart des pays d'Occident, elle est depuis longtemps résolue. Il est ridicule de chercher une réponse à des questions qui n'existent pas dans les programmes d'Occident. Rosa Luxembourg, ici, a perdu de vue l'essentiel : la différence entre les pays où les transformations démocratiques bourgeoises sont depuis longtemps terminées et ceux où elles ne le sont pas encore.
C'est cette différence qui est la clé de tout le problème. En la méconnaissant complètement, Rosa Luxembourg fait de son interminable article un assemblage de lieux communs inconsistants, vides de sens.
Dans l'Europe occidentale, continentale, l'époque des révolutions démocratiques bourgeoises embrasse un intervalle de temps assez précis, qui va à peu près de 1789 à 1871. Cette époque a été celle des mouvements nationaux et de la création d’États nationaux. Au terme de cette époque, l'Europe occidentale s'est trouvée transformée en un système d’États bourgeois, généralement homogènes au point de vue national. Aussi bien, chercher à l'heure actuelle le droit de libre détermination dans les programmes des socialistes d'Europe occidentale, c'est ne rien comprendre à l’ a b c du marxisme.
En Europe orientale et en Asie, l'époque des révolutions démocratiques bourgeoises n'a fait que commencer en 1905. Les révolutions en Russie, en Perse, en Turquie, en Chine, les guerres balkaniques, telle est la chaîne des événements mondiaux de notre époque, dans notre « Orient » . Et il faut être aveugle pour ne pas voir dans cette chaîne d'événements l'éveil de toute une série de mouvements nationaux démocratiques bourgeois, de tendances à la formation d’États nationaux indépendants et homogènes. C'est parce que la Russie et les pays voisins traversent cette époque, et uniquement pour cela, qu'il nous faut dans notre programme un paragraphe relatif au droit des nations à disposer d'elles-mêmes.
Mais voyons un peu comment se poursuit la citation que nous avons empruntée à l'article de Rosa Luxembourg :
...« En particulier, écrit-elle, le programme d'un parti qui agit dans un État à composition nationale extrêmement hétérogène et pour lequel la question nationale joue un rôle de premier plan – je veux parler du programme de la social-démocratie autrichienne – ne renferme pas le principe du droit des nations à disposer d'elles-mêmes » (ibidem).
Ainsi, l'on veut convaincre « tout particulièrement » le lecteur par l'exemple de l'Autriche. Examinons si c'est là, du point de vue historique concret, un exemple vraiment raisonnable.
En premier lieu, posons la question essentielle, celle de l'achèvement de la révolution démocratique bourgeoise. En Autriche, elle a commencé en 1848 et s'est terminée en 1867. Depuis près d'un demi-siècle, il règne dans ce pays une Constitution toute bourgeoise, sur le terrain de laquelle un parti ouvrier légal œuvre légalement.
Aussi, dans les conditions intérieures du développement de l'Autriche (c'est-à-dire du point de vue du développement du capitalisme en Autriche, en général, et dans chacune des nations qui la composent en particulier), il n'est point de facteurs susceptibles de provoquer des bonds qui auraient éventuellement pour corollaire la formation d’États nationaux indépendants. En donnant à entendre par sa comparaison que, sur ce point, la Russie se trouve dans des conditions analogues, Rosa Luxembourg n'admet pas seulement une hypothèse radicalement fausse, anti-historique, mais se range involontairement sur les positions des liquidateurs.
En second lieu, il est particulièrement important de souligner que les rapports entre nationalités sont absolument, différents en Autriche et en Russie dans la question qui nous occupe. Non seulement l'Autriche fut longtemps un État où prédominèrent les Allemands, mais les Allemands d'Autriche prétendaient à l'hégémonie sur l'ensemble de la nation allemande. Cette « prétention » , comme daignera peut-être s'en souvenir Rosa Luxembourg (qui exècre tellement, paraît-il, les lieux communs, les clichés, les abstractions...), fut brisée par la guerre de 1866. La nation allemande qui prédominait en Autriche se trouva en dehors de l’État allemand indépendant, qui se constitua définitivement en 1871. D'autre part, la tentative faite par les Hongrois pour constituer un État national indépendant s'était effondrée dès 1849, sous les coups portés par les troupes russes formées de serfs.
De sorte qu'il s'est créé une situation éminemment originale : une tendance des Hongrois, puis des Tchèques, non pas à se séparer de l'Autriche, mais à maintenir l'intégrité de l'Autriche dans l'intérêt, précisément, de l'indépendance nationale, qui aurait pu être complètement étouffée par des voisins plus rapaces et plus forts ! L'Autriche s'est constituée, du fait de cette situation originale, en un État à deux centres (dualiste), et elle se transforme aujourd'hui en un État à trois centres (« trialiste » : Allemands, Hongrois et Slaves).
Existe-t-il quoi que ce soit d'analogue en Russie ? Existe-t-il chez nous une tendance des « allogènes » à s’unir aux Grands-Russes sous peine de subir une oppression nationale pire encore ?
Il suffit de poser cette question pour voir tout ce qu’une comparaison entre la Russie et l'Autriche, à propos de la libre détermination des nations, renferme d'absurdité, de banalité et. d'ignorance.
Les conditions particulières de la Russie, en ce qui concerne la question nationale, sont exactement l'inverse de ce que nous avons vu en Autriche. La Russie est un État à centre national unique, grand-russe. Les Grands-Russes occupent un immense territoire d'un seul tenant, et leur nombre s'élève à 70 millions environ. Cet État national a ceci de particulier, premièrement, que les « allogènes » (qui constituent dans l'ensemble la majorité de la population : 57 %) vivent justement à la périphérie; deuxièmement, que l'oppression endurée par ces allogènes est beaucoup plus forte que dans les États voisins (et même pas seulement dans les États d'Europe); troisièmement, que dans nombre de cas, les nationalités opprimées vivant à la périphérie ont, de l'autre côté de la frontière, des compatriotes jouissant d'une indépendance nationale plus grande (il suffit d'indiquer, par exemple, à la frontière occidentale et méridionale de l’État, les Finnois, les Suédois, les Polonais, les Ukrainiens, les Roumains); quatrièmement, que le développement du capitalisme et le niveau général de culture sont assez souvent plus élevés dans les régions périphériques peuplées d'« allogènes » qu'au centre de l’État. Enfin, c'est justement dans les États asiatiques voisins que nous constatons le début d'une période de révolutions bourgeoises et de mouvements nationaux englobant en partie des nationalités qui leur sont apparentées et qui peuplent l'intérieur de la Russie.
Ce sont donc les particularités historiques concrètes de la question nationale en Russie qui confèrent chez nous, à l'époque que nous traversons, une importance particulière à la reconnaissance du droit des nations à disposer d'elles-mêmes.
D'ailleurs, même en s'en tenant strictement aux faits, on constate que l'affirmation de Rosa Luxembourg est inexacte, selon laquelle la reconnaissance du droit des nations à disposer d’elles-mêmes ne figure pas dans le programme des social-démocrates autrichiens. Il suffit d'ouvrir les procès-verbaux du congrès de Brünn [1], qui adopta le programme national, pour y lire les déclarations faites par le social-démocrate ruthène Gankévitch au nom de toute la délégation ukrainienne (ruthène) (p. 85 des procès-verbaux), et par le social-démocrate polonais Reger au nom de toute la délégation polonaise (p. 108). Il ressort de ces déclarations que les social-démocrates autrichiens de ces deux nations aspirent, notamment, à l'unification nationale, à la liberté et à l'indépendance de leurs peuples. Par conséquent, tout en n'inscrivant pas explicitement dans son programme le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, la social-démocratie autrichienne admet parfaitement que des portions du Parti revendiquent l'indépendance nationale. Il va de soi que c'est là reconnaître en fait le droit des nations à disposer d'elles-mêmes ! De sorte qu’à tous les points de vue, la référence de Rosa Luxembourg à l’Autriche se retourne contre Rosa Luxembourg.
Note des éditeurs
| 1 | Le congrès de Brünn de la social-démocratie de l’Empire austro-hongrois (1899) avait centré ses débats sur la question nationale, et adopté le principe de l’autonomie nationale-culturelle (MIA). |