1914 |
Écrit de février à mai 1914, publié d’avril à juin 1914 dans la revue Prosvéchtchénié n°4, 5, 6. Signé : V. Iline. Source : Œuvres complètes, T. XX. |
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Lénine
Du droit des nations à disposer d'elles-mêmes

Position historique concrète de la question
février - mai 1914
Lorsqu’on analyse une question sociale, la théorie marxiste exige expressément qu'on la situe dans un cadre historique déterminé; puis, s'il s'agit d'un seul pays (par exemple, du programme national pour un pays donné), qu'il soit tenu compte des particularités concrètes qui distinguent ce pays des autres dans les limites d'une seule et même époque historique.
Que représente cette exigence expresse du marxisme, appliquée à la question qui nous intéresse ?
Avant tout, la nécessité d'établir une stricte distinction entre deux époques du capitalisme, lesquelles diffèrent radicalement du point de vue des mouvements nationaux. D'une part, l'époque où s'effondrent le féodalisme et l'absolutisme, où se constituent une société et un État démocratiques bourgeois, où les mouvements nationaux deviennent pour la première fois des mouvements de masse et entraînent d'une façon ou d'une autre toutes les classes de la population dans la vie politique par le truchement de la presse, par la participation aux institutions représentatives, etc. D'autre part, l'époque où les États capitalistes sont pleinement constitués, avec un régime constitutionnel depuis longtemps établi, et où l'antagonisme est fortement développé entre le prolétariat et la bourgeoisie, époque que l'on peut appeler la veille de l'effondrement du capitalisme.
Ce qui est typique pour la première époque, c'est l'éveil des mouvements nationaux où se trouve entraînée la paysannerie, couche de la population la plus nombreuse et la plus « difficile à mettre en train » étant donné la lutte pour la liberté politique en général et pour les droits de la nationalité en particulier, Ce qui est typique pour la seconde époque, c'est l'absence de mouvements démocratiques bourgeois, de masse, alors que le capitalisme développé, rapprochant et brassant de plus en plus les nations déjà entièrement entraînées dans le circuit commercial, met au premier plan l'antagonisme entre le capital fusionné à l'échelle internationale et le mouvement ouvrier international.
Certes, chacune de ces deux époques n'est pas séparée de l'autre par une muraille; elles sont reliées entre elles par de nombreux maillons intermédiaires, différents pays se distinguant en outre par la rapidité de leur développement national, la composition nationale de leur population, la répartition de cette dernière, etc., etc. Il ne saurait être question de procéder à l'élaboration du programme national des marxistes d'un pays donné sans tenir compte de toutes ces conditions historiques générales et des particularités concrètes de tel ou tel État.
C'est ici que nous touchons du doigt le point le plus faible des raisonnements de Rosa Luxembourg. Elle s'applique avec un zèle peu commun à truffer son article d'expressions « vigoureuses » dirigées contre le §9 de notre programme, qualifié de « trop général » , de « cliché », de « phraséologie métaphysique » , et ainsi de suite. Il serait tout naturel d’attendre d'un auteur qui condamne si bien la métaphysique (au sens où l'entendait Marx, c'est-à-dire l'antidialectique) et les vaines abstractions, qu'il nous fournisse un modèle d'examen historique concret de la question. Il s'agit du programme national des marxistes d'un pays déterminé : la Russie, et d'une époque déterminée : le début du XX° siècle. Sans doute Rosa Luxembourg pose-t-elle la question de savoir quelle époque historique traverse la Russie, quelles sont les particularités concrètes du problème national et des mouvements nationaux de ce pays à cette époque ?
De tout cela Rosa Luxembourg ne dit absolument rien ! Vous ne trouverez pas chez elle la moindre analyse de la façon dont se pose le problème national en Russie à l’époque historique envisagée, ni des particularités de la Russie à cet égard !
On nous dit que la question nationale se pose dans les Balkans autrement qu'en Irlande; que Marx portait telle ou telle appréciation sur les mouvements nationaux polonais et tchèque dans les conditions concrètes de 1848 (page d’extraits empruntés à Marx); qu'Engels en portait telle ou telle autre sur la lutte des cantons forestiers de Suisse contre l'Autriche et sur la bataille de Morgarten qui eut lieu en 1315 (page de citations tirées d'Engels, avec le commentaire correspondant de Kautsky); que Lasalle considérait comme réactionnaire la guerre des paysans en Allemagne au XVI° siècle, etc.
On ne saurait dire que ces remarques et citations brillent par la nouveauté, mais il est en tout cas intéressant pour le lecteur de se rappeler une fois de plus comment Marx, Engels et Lassalle abordaient l'analyse des questions historiques concrètes de différents pays. Et lorsqu'on relit ces citations si instructives de Marx et d'Engels, on voit très nettement dans quelle situation ridicule Rosa Luxembourg s'est elle-même placée. Elle prêche avec éloquence et sévérité la nécessité d'une analyse historique concrète de la question nationale, dans les différents pays aux différentes époques, mais n'essaie absolument pas de déterminer quel stade historique de développement du capitalisme traverse la Russie au début du XX° siècle, quelles sont les particularités de la question nationale dans ce pays. Rosa Luxembourg montre, par des exemples, comment d'autres ont analysé la question en marxistes, et elle souligne ainsi comme à dessein que l'enfer est souvent pavé de bonnes intentions, et que les bons conseils servent souvent à masquer le refus ou l'incapacité de leur donner une application pratique.
Voici, entre autres, un rapprochement instructif. S'élevant contre le mot d'ordre de l'indépendance de la Pologne, Rosa Luxembourg se réfère à son ouvrage de 1898, où elle faisait la démonstration du rapide « développement industriel de la Pologne » écoulant ses produits manufacturés en Russie. Inutile de dire que cela ne prouve encore absolument rien quant au droit de libre détermination, que cela démontre uniquement la disparition de la vieille Pologne seigneuriale, etc. Or, Rosa Luxembourg en arrive chaque fois insensiblement à cette conclusion que, parmi les facteurs unissant la Russie à la Pologne, prédomineraient dès à présent les facteurs purement économiques des rapports capitalistes modernes.
Mais voici que notre Rosa passe à la question de l'autonomie, et – bien que son article soit intitulé « La question nationale et l'autonomie » en général – elle entreprend de démontrer le droit exceptionnel du royaume de Pologne à l'autonomie (voir à ce sujet la revue Prosvéchtchénié n° 12, 1913 [1]). Afin de confirmer le droit de la Pologne à l'autonomie, Rosa Luxembourg caractérise le régime politique de la Russie, sans doute d'après des indices relevant de l'économie, de la politique, des mœurs et de la sociologie, comme constituant un ensemble de traits dont la somme nous fournit la notion de « despotisme asiatique » (n°12 du Przeglad, p. 137).
Chacun sait que ce genre de régime politique jouit d'une très grande stabilité dans des pays où l'économie est marquée par la prédominance de traits entièrement patriarcaux, précapitalistes, et par un faible développement, de l'économie marchande et de la différenciation des classes. Si, dans un de ces pays dont le régime politique se distingue par un caractère précapitaliste nettement marqué, il existe une région nationalement délimitée où le capitalisme se développe rapidement, on peut dire que plus ce développement capitaliste est rapide, et plus forte est la contradiction entre celui-ci et le régime politique pré capitaliste, plus probable est la séparation de la région avancée d'avec l’ensemble, auquel la rattachent non pas des liens d’un « capitalisme moderne » , mais d'un « despotisme asiatique » .
Ainsi, Rosa Luxembourg s'est montrée parfaitement capable de retomber sur ses pieds, même dans la question de la structure sociale du pouvoir en Russie par rapport à la Pologne bourgeoise; quant à la question des particularités historiques concrètes des mouvements nationaux en Russie, elle ne l'a même pas posée.
C'est sur cette question que nous devons nous arrêter.
Note des éditeurs
| 1 | Voir le §6 de Lénine : notes critiques sur la question nationale |