1914

Écrit de février à mai 1914, publié d’avril à juin 1914 dans la revue Prosvéchtchénié n°4, 5, 6. Signé  : V. Iline.

Source : Œuvres complètes, T. XX.

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Lénine

Du droit des nations à disposer d'elles-mêmes

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Qu’est-ce que le droit des nations à disposer d'elles-mêmes ?

février - mai 1914

Cette question se pose tout naturellement au premier chef lorsqu'on essaye d'envisager en marxiste ce qu'on appelle le droit des nations à disposer d'elles-mêmes. Que faut-il entendre par là ? Chercherons-nous la réponse dans les définitions juridiques tirées de toutes sortes de « notions générales » de droit ? Ou faut-il la chercher dans l'étude historico-économique des mouvements nationaux ?

Rien d'étonnant à ce que les Semkovski, les Liebmann et les lourkévitch ne se soient même pas avisés de poser cette question, se bornant à ricaner à propos du « manque de clarté » du programme marxiste et ignorant même visiblement, dans leur simplicité, que le droit des nations à disposer d'elles-mêmes est évoqué non seulement dans le programme russe de 1903, mais aussi dans la résolution du congrès international tenu à Londres en 1896 (nous reviendrons en détail sur ce point). Ce qui est beaucoup plus étonnant, c'est que Rosa Luxembourg, qui s’est livrée à tant de déclamations au sujet du caractère prétendument abstrait et métaphysique de ce paragraphe, soit elle-même tombée dans ce péché d'abstraction et de métaphysique. C'est elle, précisément, qui se perd constamment dans des considérations générales sur la libre détermination (jusqu’à spéculer de façon tout à fait plaisante sur la manière de connaître la volonté d'une nation) sans poser explicitement nulle part cette question : le fond du problème est-il dans les définitions juridiques ou dans l'expérience des mouvements nationaux du monde entier ?

Poser d'une façon précise cette question, qu'un marxiste ne peut éluder, ruinerait d'emblée les neuf dixièmes des arguments de Rosa Luxembourg. Ce n'est pas là première fois que des mouvements nationaux apparaissent en Russie, et ils ne sont pas propres uniquement à ce pays. Dans le monde entier, l'époque de la victoire définitive du capitalisme sur le féodalisme a été liée à des mouvements nationaux. Le fondement économique de ces mouvements, c’est que la victoire complète de la production marchande exige la conquête du marché intérieur par la bourgeoisie, le rassemblement au sein d'un même État des territoires dont la population parle la même langue, et l'élimination de tout obstacle de nature à entraver le développement de cette langue et sa consécration par une littérature. La langue est le plus important des moyens de communication entre les hommes. L'unité de la langue et le libre développement sont parmi les conditions les plus importantes d'un commerce vraiment libre, vraiment large et correspondant au capitalisme moderne, du groupement libre et large de la population dans chaque classe prise en particulier; la condition, enfin, d'une étroite liaison du marché avec chaque patron, grand ou petit, avec chaque vendeur et chaque acheteur.

La formation d’États nationaux, qui satisfont le mieux à ces exigences du capitalisme moderne, est donc une tendance propre à tout mouvement national. Les facteurs économiques les plus profonds y contribuent; et, pour l'Europe occidentale, – plus encore : pour le monde civilisé tout entier, – ce qui est typique, normal en période capitaliste, c'est donc l’État national.

Par conséquent, si nous voulons, sans jouer sur les définitions juridiques, sans « inventer » des notions abstraites, mais en analysant les conditions historico-économiques des mouvements nationaux, comprendre ce qu'est la libre détermination des nations, nous ne pouvons manquer d'aboutir à cette conclusion : par autodétermination des nations, on entend leur séparation en tant qu’État d'avec les collectivités nationales étrangères, on entend la formation d’États nationaux indépendants.

Nous verrons par la suite pour quelles autres raisons encore il serait faux d'entendre par droit de libre détermination autre chose que le droit d'exister en tant qu’État distinct. Maintenant, nous devons nous arrêter à la façon dont Rosa Luxembourg a tenté d'« esquiver » l'inévitable conclusion touchant les causes économiques profondes de la tendance à constituer un État national.

Rosa Luxembourg connaît fort bien la brochure de Kautsky : Nationalität und Internationalität (supplément à la Neue Zeit n°1, 1907-1908, traduit en russe dans la revue Naoutchnaïa Mysl, Riga 1908). Elle sait que Kautsky, après avoir minutieusement analysé au §4 de cette brochure la question de l’État national, est arrivé à la conclusion qu'Otto Bauer « sous-estime la forte tendance à constituer un État national » (p. 23 de la brochure citée). Rosa Luxembourg cite elle-même ces mots de Kautsky : « L’État national est la forme d’État qui correspond le mieux aux conditions modernes » (c'est-à-dire à celles du capitalisme, de la civilisation, du progrès économique, à la différence des conditions moyenâgeuses, précapitalistes, etc.); « c'est la forme dans laquelle il peut le plus aisément accomplir ses tâches » (c'est-à-dire assurer le développement le plus libre, le plus large et le plus rapide du capitalisme). À cela il faut ajouter cette remarque finale de Kautsky, plus précise encore, suivant laquelle les États à composition nationales hétérogène (les États dits de nationalités, à la différence des États nationaux) sont « toujours des États dont la formation interne est restée, pour une raison ou pour une autre, anormale ou insuffisante » (arriérée). Il va sans dire que Kautsky emploie le terme d'anormal exclusivement dans le sens de non-conforme à ce qui est le mieux adapté aux exigences du développement capitaliste.

Et quelle est, demandera-on, la position de Rosa Luxembourg à l'égard de ces conclusions historico-économiques de Kautsky ? Sont-elles justes ou erronées ? Qui a raison : Kautsky avec sa théorie historico-économique ou Bauer, dont la théorie, en son essence, est psychologique ? Quel lien existe-t-il entre l'« opportunisme national » incontestable de Bauer, sa défense de l'autonomie nationale culturelle, ses emballements nationalistes (« il y a çà et là une surestimation du facteur national » , selon l'expression de Kautsky), sa « forte exagération du facteur national et son oubli total du facteur international » (Kautsky), et sa sous-estimation de la force de la tendance à constituer un État national ?

Rosa Luxembourg n'a mème pas posé cette question. Elle n'a pas remarqué ce lien. Elle n'a pas considéré l'ensemble des conceptions théoriques de Bauer. Elle n'a même pas confronté du tout les théories historico-économique et psychologique de la question nationale. Elle s'est bornée aux remarques suivantes contre Kautsky :

« Cet État national « le meilleur » n'est qu'une abstraction qu'il est facile de développer en théorie, de défendre en théorie, mais qui ne correspond point à la réalité » (Przeglad Socjaldemokratyczny 1908, n° 6, p. 490).

Et, à l'appui de cette déclaration péremptoire, suivent des raisonnements d'où il ressort que le développement des grandes puissances capitalistes et l'impérialisme rendent illusoire pour les petits peuples le « droit de libre détermination » . « Peut-on parler sérieusement, s'écrie Rosa Luxembourg, de « libre détermination » des Monténégrins, des Bulgares, des Romains, des Serbes, des Grecs, formellement indépendants, et même partiellement des Suisses, dont l'indépendance est elle-même le produit de la lutte politique et du jeu diplomatique du « concert européen » ? »  ! (p. 500.) Ce qui correspond le mieux aux conditions, « ce n'est pas l’État national, comme le pense Kautsky, mais l’État de proie » . Et de citer quelques dizaines de chiffres sur l'importance des colonies appartenant à l'Angleterre, à la France, etc.

Lorsqu'on lit de semblables raisonnements, on ne peut que s'étonner de l'incapacité où se trouve l’auteur de faire le point ! Enseigner à Kautsky d'un air sentencieux que les petits États dépendent économiquement des grands, que les États bourgeois luttent entre eux pour écraser et spolier les autres nations, qu'il existe un impérialisme et des colonies, c'est raffiner ridiculement et d'une façon puérile, car tout cela n'a pas le moindre rapport avec la question. Non seulement les petits États, mais aussi la Russie, par exemple, dépendent entièrement, au point de vue économique, de la puissance du capital financier impérialiste des « riches » pays bourgeois. Non seulement les États-miniatures des Balkans, mais aussi l'Amérique du XIX° siècle était économiquement une colonie de l'Europe, ainsi que Marx le disait déjà dans Le Capital, Tout cela, bien entendu, Kautsky et chaque marxiste le savent parfaitement, mais ce sont des questions qui n'ont absolument rien à voir avec les mouvements nationaux et l’État national.

Au problème de la libre détermination politique des nations dans la société bourgeoise, de leur indépendance en tant qu’État, Rosa Luxembourg a substitué la question de leur autonomie et de leur indépendance économiques. Cela est aussi intelligent que si, lors de la discussion de la revendication-programme sur la suprématie du Parlement (c'est-à-dire de l'assemblée des représentants du peuple) dans l’État bourgeois, on entreprenait d'exposer sa conviction absolument juste de la suprématie du grand capital, quel que soit le régime, dans tout pays bourgeois.

Nul doute que des portions considérables de l'Asie, la partie du monde la plus peuplée, ne se trouvaient dans la situation soit de colonies des « grandes puissances » , soit d’États extrêmement dépendants et opprimés sur le plan national. Cette vérité universellement connue infirme-t-elle en quoi que ce soit ce fait incontestable qu'en Asie même, les conditions du développement le plus complet de la production marchande, de l'essor le plus libre, le plus large et le plus rapide du capitalisme n'existent qu'au Japon, c'est-à-dire uniquement dans un État national indépendant ? Cet État est bourgeois; aussi a-t-il lui-même commencé à opprimer d'autres nations, et à asservir des colonies. Nous ignorons si l'Asie parviendra avant la faillite du capitalisme à constituer un système d’États nationaux indépendants, à l'instar de l'Europe. Mais une chose est incontestable, c'est qu'en éveillant l'Asie, le capitalisme a suscité partout, là aussi, des mouvements nationaux, que ces mouvements tendent à constituer des États nationaux en Asie, et que ce sont précisément ces États qui assurent au capitalisme les meilleures conditions de développement. L'exemple de l'Asie témoigne en faveur de Kautsky, contre Rosa Luxembourg.

L'exemple des États balkaniques, lui aussi, témoigne contre elle, car chacun voit aujourd'hui que les meilleures conditions de développement du capitalisme dans les Balkans se créent justement au fur et à mesure que des États nationaux indépendants naissent dans cette péninsule.

Ainsi, l'exemple de toute l'humanité civilisée la plus avancée, comme celui des Balkans, comme celui de l’Asie démontrent, à l'encontre de Rosa Luxembourg, l'absolue justesse de la thèse de Kautsky : l’État national est la règle et la « norme » du capitalisme, l’État à composition nationale hétérogène n'est qu'un stade arriéré ou une exception. Du point de vue des rapports entre nationalités, l’État national offre incontestablement les meilleures conditions pour le développement du capitalisme. Cela ne signifie évidemment pas qu'un tel État, sur le terrain des rapports bourgeois puisse exclure l'exploitation et l'oppression des nations. Cela veut dire seulement que les marxistes ne peuvent perdre de vue les puissants facteurs économiques qui engendrent les tendances à la création d’États nationaux. Cela veut dire que, dans le programme des marxistes, la « libre détermination des nations » ne peut avoir, du point de vue historico-économique, d'autre signification que la libre détermination politique, l'indépendance en tant qu’État, la formation d'un État national.

Quant aux conditions qui, du point de vue marxiste, c'est-à-dire du point de vue de classe du prolétariat, président au soutien de la revendication démocratique bourgeoise d'un « État national » , nous y reviendrons en détail un peu plus loin. Nous nous bornons pour l'instant à définir la notion de « libre détermination » , et il nous faut seulement noter encore que Rosa Luxembourg sait ce que renferme cette notion (d’« État national » ), alors que ses partisans opportunistes, les Liebmann, les Sémkovski, les Iourkévitch ignorent même cela !