1944

Li Fu-jen, « Léon Trotsky : Guide révolutionnaire des peuples coloniaux », Fourth International, août 1944.
Extrait de l’Encyclopédie du trotskisme en ligne (ETOL) ; traduction de l'anglais par MIA.

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Li Fu-jen (Frank Glass)

Léon Trotsky : Guide révolutionnaire des peuples coloniaux

Août 1944

L’élaboration d’un programme et d’une stratégie marxistes pour la révolution coloniale est propre à notre époque – l’époque des guerres et des révolutions menant au renversement du capitalisme et à l’instauration d’une société socialiste. C’est Lénine qui, le premier, a esquissé ce programme et cette stratégie. Mais leur déploiement détaillé et leurs premières applications concrètes sont l’œuvre de Léon Trotsky, son grand collaborateur. Les écrits de Trotsky sur les problèmes de la révolution coloniale, dont beaucoup restent encore à publier, rempliraient de nombreux volumes. Ils constituent une partie intégrante et indispensable du programme et de la stratégie de la révolution socialiste mondiale et comptent parmi les contributions les plus importantes de Trotsky au développement de la théorie marxiste et de la pratique socialiste révolutionnaire.

Dans la préface de l'édition afrikaans du Manifeste du Parti communiste, publié pour la première fois par Marx et Engels en 1848, Trotsky constatait que ce texte fondateur du mouvement socialiste international ne faisait aucune mention de la lutte des pays coloniaux et semi-coloniaux pour l'indépendance nationale. Cela s'expliquait, soulignait-il, par le fait que les fondateurs du socialisme scientifique considéraient la révolution socialiste en Europe comme imminente, à quelques années tout au plus. La destruction du capitalisme en Europe devait, selon lui, libérer « automatiquement » les peuples opprimés. Or, l'histoire ne s'est pas conformée à ce calendrier optimiste. Non seulement le prolétariat européen n'est pas parvenu à détruire le capitalisme dans son bastion traditionnel, mais ce dernier a pénétré toujours plus profondément dans les pays coloniaux arriérés, engendrant à terme de puissants mouvements de libération nationale. Un nouveau et puissant facteur révolutionnaire était alors en train d'émerger. Son émergence a rendu nécessaire l'élaboration d'un programme et d'une stratégie révolutionnaires pour les colonies.

Si, durant la période d’essor progressif du capitalisme, la conquête des colonies était essentielle pour permettre à la bourgeoisie d’accomplir ce que Marx décrivait comme sa mission historique particulière, à savoir « l’établissement du marché mondial, du moins dans ses grandes lignes, et d’une production sur cette base » (Karl Marx, lettre à Engels, 8 octobre 1858), alors aujourd’hui, à l’ère du déclin et de la décadence de l’économie capitaliste, la conservation des colonies, avec la possibilité de piller leurs richesses naturelles et d’exploiter leurs habitants, est devenue une condition vitale à la survie même du capitalisme à l’échelle mondiale
 

Internationalisme révolutionnaire

C’est cette vérité profonde et démontrable qui fonde l’interrelation réciproque entre le mouvement socialiste du prolétariat dans les pays capitalistes avancés et le mouvement de libération nationale dans les colonies et semi-colonies. Ces dernières abritent plus de la moitié de la population mondiale. La libération de leurs habitants est aussi importante pour la classe ouvrière que leur maintien en esclavage l’est pour la bourgeoisie impérialiste. Pour Trotsky, ce fut le point de départ de l’élaboration d’une stratégie révolutionnaire pour les colonies. Son œuvre a toujours été bâtie autour de cet axe internationaliste. « Les communistes », proclamait le Manifeste de 1848, « soutiennent partout tout mouvement révolutionnaire contre l’ordre social et politique établi. » Ce à quoi Trotsky ajoutait :

« Le mouvement des races de couleur contre leurs oppresseurs impérialistes est l’un des mouvements les plus importants et les plus puissants contre l’ordre établi et requiert donc un soutien complet, inconditionnel et illimité de la part du prolétariat de la race blanche. » (Léon Trotsky, 90 ans du Manifeste du Parti communiste)

Les mouvements de libération nationale dans les colonies et semi-colonies se sont développés après la première guerre mondiale impérialiste et ont été le produit direct des conditions créées par la guerre.
 

Croissance de la classe ouvrière

Jusqu'à la fin du XIXe siècle, l'exploitation impérialiste s'est presque exclusivement résumée à du pillage et à du vol purs et simples. Le développement économique des territoires coloniaux se limitait aux mesures nécessaires à l'extraction des matières premières et à la commercialisation des produits finis fabriqués dans les pays capitalistes occidentaux. C'est le capital commercial britannique, par exemple, qui a pénétré l'Inde en premier. Le développement industriel qui s'y est opéré était accessoire par rapport à l'objectif principal de l'exploitation commerciale. Les capitalistes britanniques n'ont construit des filatures de coton à Bombay que lorsqu'ils ont constaté qu'il était plus économique de transformer sur place le coton cultivé en Inde, grâce à une main-d'œuvre indienne bon marché, que de l'expédier dans le Lancashire pour le filage et le tissage, d'autant plus qu'une grande partie des produits finis était destinée à la vente en Inde et dans les pays voisins. Dans la même optique, les capitalistes britanniques ont construit des filatures de coton à Shanghai pour traiter la récolte de coton chinoise ainsi qu'une partie de la récolte indienne.

La conséquence politique la plus importante de ce développement industriel fut l'apparition, dans ces vastes territoires arriérés, d'un prolétariat industriel opposé aux exploiteurs impérialistes. Tandis que le capital commercial étranger n'avait fait que susciter une bourgeoisie indigène ou nationale embryonnaire, servant d'agent de l'impérialisme (les compradores), le capital industriel étranger qui vint ensuite engendra une classe ouvrière industrielle animée envers les impérialistes d'une aspiration unique et sans équivoque : la lutte sans compromis !

Durant la Première Guerre mondiale, l'affaiblissement de la pression économique impérialiste, dû à la mobilisation générale pour le conflit en Europe, permit une accélération du développement industriel des grandes colonies. Les compradores indigènes et certains grands propriétaires terriens locaux entrèrent dans le secteur industriel, créant des entreprises concurrentes de celles des impérialistes. Ainsi, la bourgeoisie « nationale » put s'épanouir. Le prolétariat industriel connut une croissance concomitante. Ce sont ces évolutions qui ont façonné la structure de classe des grands soulèvements révolutionnaires qui agitèrent les pays coloniaux dans la décennie qui suivit la guerre, notamment la révolution chinoise avortée de 1925-1927.

Pour les marxistes révolutionnaires, les rapports de classe sont déterminants pour définir la nature et les perspectives des mouvements révolutionnaires, ainsi que la stratégie politique nécessaire à leur aboutissement. Le critère de classe est aussi impératif pour les pays coloniaux que pour la métropole capitaliste. Trotsky, à la suite de Marx et Lénine, a insisté sur ce critère, s'opposant ainsi à Staline et à tous les autres révisionnistes et traîtres au socialisme. Il constitue le fil conducteur de ses nombreux discours et écrits sur les problèmes de la révolution dans les colonies. La plupart de ces écrits et discours portaient sur la Chine et la révolution chinoise. Les rapports de classe en Chine reflètent ceux des colonies en général. L'essence de la pensée de Trotsky sur la Chine constitue donc la clé de voûte de la politique marxiste révolutionnaire dans l'ensemble de la question coloniale.
 

Caractère de la Révolution

« Dans ses objectifs immédiats », écrivait Trotsky en 1938, « la révolution chinoise inachevée est “bourgeoise”. Ce terme, cependant, employé comme simple écho des révolutions bourgeoises du passé, nous est en réalité peu utile. Afin que l’analogie historique ne devienne pas un piège pour l’esprit, il est nécessaire de la vérifier à la lumière d’une analyse sociologique concrète. Quelles sont les classes qui luttent en Chine ? Quelles sont les relations entre ces classes ? Comment et dans quelle direction ces relations se transforment-elles ? Quels sont les objectifs de la révolution chinoise, c’est-à-dire les objectifs dictés par le cours du développement ? Sur les épaules de quelles classes repose la résolution de ces objectifs ? »

Les pays coloniaux et semi-coloniaux – et donc considérés comme arriérés –, qui regroupent la grande majorité de l’humanité, présentent des degrés de retard extrêmement variables, s’inscrivant dans une échelle historique allant du nomadisme, voire du cannibalisme, jusqu’aux cultures industrielles les plus modernes. La combinaison d’extrêmes, à des degrés divers, caractérise tous ces pays. Toutefois, la hiérarchie du retard, si l’on peut employer cette expression, est déterminée par l’importance relative des éléments de barbarie et de culture dans la vie de chaque pays colonial. L’Afrique équatoriale est bien en retard sur l’Algérie, le Paraguay sur le Mexique, l’Abyssinie sur l’Inde ou la Chine. Partageant une dépendance économique vis-à-vis de la métropole impérialiste, leur dépendance politique prend parfois les allures d’esclavage colonial assumé (Inde, Afrique équatoriale), tandis que dans d’autres cas, elle se dissimule derrière la fiction de l’indépendance étatique (Chine, Amérique latine).

Le retard trouve son expression la plus organique et la plus cruelle dans les relations agraires. Aucun de ces pays n'a mené à bien sa révolution démocratique. Les réformes agraires incomplètes s'enlisent dans des rapports de semi-servage qui, inévitablement, se reproduisent sur le terreau de la pauvreté et de l'oppression. La barbarie agraire va de pair avec l'absence de routes, l'isolement des provinces, un particularisme « médiéval » et l'absence de conscience nationale. Purger les relations sociales des vestiges de l'ancien féodalisme et des séquelles du féodalisme moderne est la tâche la plus importante dans tous ces pays.
 

La bourgeoisie nationale

« L’accomplissement de la révolution agraire est toutefois impensable sans le maintien de la dépendance à l’égard de l’impérialisme étranger, qui, d’une part, instaure des rapports capitalistes et, d’autre part, soutient et recrée toutes les formes d’esclavage et de servage. La lutte pour la démocratisation des rapports sociaux et la création d’un État-nation se mue ainsi inexorablement en un soulèvement ouvert contre la domination étrangère. »

« Le retard historique n’implique pas une simple reproduction ou un développement des pays avancés, comme l’Angleterre ou la France, avec un décalage d’un, deux ou trois siècles. Il engendre une formation sociale « combinée » entièrement nouvelle, dans laquelle les dernières conquêtes de la technique et de la structure capitalistes s’enracinent dans des rapports de barbarie féodale ou préféodale, les transformant et les soumettant, et créant un rapport de classes particulier. »

« Aucune des tâches de la révolution « bourgeoise » ne peut être résolue dans ces pays arriérés sous la direction de la bourgeoisie « nationale », car cette dernière, bénéficiant d'un soutien étranger, apparaît d'emblée comme une classe étrangère, voire hostile, au peuple. Chaque étape de son développement la lie plus étroitement au capital financier étranger dont elle est essentiellement l'instrument. La petite bourgeoisie des colonies, celle de l'artisanat et du commerce, est la première victime de la lutte inégale contre le capital étranger : elle sombre dans l'insignifiance économique, se déclasse et s'appauvrit. Elle ne peut même pas concevoir jouer un rôle politique indépendant. La paysannerie, la classe la plus nombreuse et la plus atomisée, arriérée et opprimée, est capable de soulèvements locaux et de guérilla, mais elle a besoin de la direction d'une classe plus avancée et centralisée pour que cette lutte prenne une dimension nationale. Cette direction incombe naturellement au prolétariat colonial qui, dès ses débuts, s'oppose non seulement à l'étranger, mais aussi… à sa propre bourgeoisie nationale » (Extrait de l'introduction de Léon Trotsky à "La tragédie de la révolution chinoise" de Harold R. Isaacs).

Ces conceptions relatives à la spécificité des rapports de classes et, par conséquent, au caractère particulier des révolutions « bourgeoises-démocratiques » dans les pays historiquement en retard ne reposent pas, comme Trotsky l'a souligné, sur la seule analyse théorique. Elles ont été soumises à une « épreuve historique grandiose » lors des révolutions russes de 1905 et de février et octobre 1917. Ces trois révolutions ont démontré sans l'ombre d'un doute l'incapacité de la bourgeoisie nationale, dans un pays arriéré, à accomplir les tâches de la révolution démocratique. D'où la nécessité d'orienter le prolétariat vers la conquête du pouvoir. Lénine l'exprimait ainsi :

« Notre révolution est une révolution bourgeoise, les ouvriers doivent soutenir la bourgeoisie – disent les politiciens sans scrupules du camp des liquidateurs. Notre révolution est une révolution bourgeoise, disons-nous, nous les marxistes. Les ouvriers doivent ouvrir les yeux du peuple sur la supercherie des politiciens bourgeois, lui apprendre à ne pas se fier aux promesses et à compter uniquement sur ses propres forces, sur sa propre organisation, sur sa propre unité et sur ses propres armes. » (Lénine, Œuvres, tome XIV, partie 1, p. 11)
 

La catastrophe chinoise

Dans la Russie tsariste, la théorie bolchevique de l'hégémonie du prolétariat dans la révolution trouva une confirmation éclatante lors du renversement victorieux d'Octobre. Les ouvriers russes, alliés aux couches inférieures de la paysannerie et menés par le Parti bolchevique, abattirent le tsarisme et le capitalisme. Les objectifs de la révolution démocratique furent atteints grâce à la dictature du prolétariat, qui s'attela ensuite à la réalisation des objectifs socialistes.

En Chine, au contraire, la théorie de l'hégémonie prolétarienne, cœur même de la politique bolchevique, trouva une confirmation négative dans le naufrage monstrueux de la révolution. Staline et Boukharine, alors théoriciens de l'Internationale communiste, découpèrent le processus historique en étapes distinctes et indépendantes, selon un schéma stérile qui décrétait que seule la révolution « démocratique » était envisageable et que, par conséquent, la direction de la révolution appartenait et ne pouvait appartenir qu'à la bourgeoisie. La formule de la « dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie », que Lénine avait rejetée en 1917 au profit de la dictature du prolétariat, fut reprise et étendue pour donner naissance au tristement célèbre « bloc des quatre classes », prototype des prétendus Fronts populaires des années suivantes. Dans ce bloc – en réalité un bloc de dirigeants du parti et rien d'autre – le droit de représenter la paysannerie fut attribué au parti de la bourgeoisie nationale, le Kuomintang. Le Parti communiste, parti du prolétariat, renonça à son indépendance politique et rejoint le Kuomintang. Les travailleurs se sont ainsi retrouvés soumis au contrôle politique de la bourgeoisie nationale. Et cette rupture criminelle avec la politique de classe prolétarienne, ce mépris des leçons évidentes de l'histoire révolutionnaire russe, ce rejet des enseignements encore frais de Lénine, sous l'appellation de bolchevisme, furent imputés au jeune et inexpérimenté Parti communiste chinois !

Pour justifier cette politique perfide de collaboration de classes, Staline et Boukharine invoquèrent l'oppression impérialiste qui, soi-disant, avait poussé « toutes les forces progressistes du pays » à s'allier contre l'impérialisme. La bourgeoisie nationale se voyait ainsi attribuer un rôle progressiste, celui de combattante contre l'impérialisme pour la libération nationale. Mais, comme le soulignait Trotsky, « c'était précisément, à l'époque, l'argument des mencheviks russes, à ceci près que, chez eux, l'impérialisme était remplacé par le tsarisme. »
 

Contre-révolution bourgeoise

Comme nous l'avons déjà vu, la bourgeoisie nationale est incapable de mener une lutte progressive, une lutte jusqu'au bout, pour réaliser les objectifs de la révolution démocratique, dont le principal, dans les pays coloniaux, est la destruction de la domination impérialiste. Cette incapacité repose sur deux fondements :
1. Les liens étroits de la bourgeoisie avec les impérialistes et les éléments de la réaction rurale ;
2. La crainte de mobiliser les masses, qui, dans le feu de l'action, se rallieraient inévitablement à la lutte pour la destruction de la propriété bourgeoise.
Mais lorsque les masses se soulèvent contre l'impérialisme, comme ce fut le cas en Chine entre 1925 et 1927, la bourgeoisie s'efforce de prendre le contrôle du mouvement et de l'instrumentaliser pour obtenir des concessions des impérialistes. Elle écrase ensuite les masses révolutionnaires et les replonge dans leur ancien esclavage. Tel est, en réalité, le caractère de la révolution « démocratique » sous la direction bourgeoise.

Néanmoins, insistaient Staline et Boukharine, Tchang Kaï-chek (le chef de la bourgeoisie nationale chinoise) menait une lutte contre l'impérialisme. C'est du moins ce que percevaient les esprits superficiels du Kremlin. En réalité, Tchang menait une lutte limitée contre certains militaristes, agents d'une seule puissance impérialiste – la Grande-Bretagne – dans l'espoir d'obtenir des concessions des maîtres impérialistes du pays. Il ne s'agit pas là d'une lutte de principe, totale et sans merci, contre l'ensemble du système de domination impérialiste. Aujourd'hui, Tchang Kaï-chek combat l'impérialisme japonais et, ce faisant, se met au service de l'impérialisme anglo-américain, préparant ainsi un nouvel asservissement pour la nation chinoise. Ce prétendu anti-impérialisme de la bourgeoisie nationale fut vivement critiqué par Trotsky, qui s'efforça de graver ce rôle dans la conscience de l'avant-garde révolutionnaire.

La bourgeoisie dite « nationale » tolère toutes les formes de dégradation nationale tant qu'elle peut espérer conserver son existence privilégiée. Mais dès que le capital étranger entreprend de s'emparer de la totalité des richesses du pays, la bourgeoisie coloniale est contrainte de se souvenir de ses obligations « nationales ». Sous la pression des masses, elle peut même se retrouver entraînée dans une guerre. Mais ce sera une guerre menée contre l'une des puissances impérialistes, la moins encline à la négociation, dans l'espoir de se mettre au service d'une autre puissance, plus magnanime. Chiang Kai-shek ne lutte contre les Japonais que dans les limites que lui indiquent ses protecteurs britanniques ou américains. Seule la classe qui n'a rien à perdre que ses chaînes peut mener jusqu'au bout la guerre contre l'impérialisme pour l'émancipation nationale. (Extrait de l'introduction de Léon Trotsky à "La Tragédie de la révolution chinoise" de Harold R. Isaacs.)
 

La leçon de la Chine

Selon Staline et Boukharine, la politique du bloc des quatre classes devait mener à l'achèvement de la révolution démocratique en Chine et, partant, ouvrir la voie à la dictature socialiste du prolétariat. L'histoire en a décidé autrement. Tchang Kaï-chek, au lieu de mener une révolution « démocratique », s'est imposé comme le chef d'une contre-révolution triomphante. Les impérialistes ébranlés ont recouvré leurs positions. La question agraire est restée irrésolue. Quelles conséquences cela aura-t-il pour la future politique révolutionnaire ?

Cela signifie – et c’est là l’enseignement essentiel de Trotsky aux nouveaux cadres révolutionnaires – qu’entre la dictature bourgeoise et militaire de Tchang Kaï-chek et la dictature du prolétariat, il ne peut y avoir de régime « démocratique » intermédiaire. Cela signifie que si, dans la foulée des révolutions coloniales à venir, le parti d’avant-garde prolétarien cherchait à instaurer un tel régime, au lieu d’orienter les travailleurs vers la prise du pouvoir et la création d’une dictature prolétarienne, il ne pourrait en résulter que de nouvelles catastrophes révolutionnaires.

Comme pour anticiper les manœuvres perfides des traîtres staliniens à la révolution chinoise – notamment la stupide théorie menchevique des étapes –, Lénine, dans ses célèbres Thèses d'avril, rédigées en avril 1917 pour réarmer le Parti bolchevique et préparer son triomphe révolutionnaire, proclamait que la lutte pour la dictature du prolétariat était le seul moyen de mener à bien la révolution agraire et de conquérir la liberté des peuples opprimés. Mais le régime de la dictature du prolétariat ne pouvait, de par sa nature même, se limiter aux tâches démocratiques bourgeoises dans le cadre des rapports de propriété bourgeois. Le pouvoir du prolétariat inscrit ainsi d'office la révolution socialiste – la destruction des rapports de propriété bourgeois et la liquidation de la domination de classe – à l'ordre du jour. La révolution socialiste est ainsi indissociable de la révolution démocratique et en découle organiquement.
 

Théorie de la révolution permanente

« Telle était, dans les grandes lignes, dit Trotsky, l’essence de la conception de la révolution permanente. C’est précisément cette conception qui a garanti la victoire du prolétariat en Octobre. » (Ibid.) En Chine, c’est la violation de cette conception bolchevique, ou, plus exactement, son rejet pur et simple, qui a garanti la victoire de Tchang Kaï-chek et de la contre-révolution bourgeoise.

La théorie de la révolution permanente a été élaborée par Marx. Lénine en a fait un puissant levier de victoire révolutionnaire. Trotsky, véritable continuateur de l'œuvre de Marx et de Lénine, a défendu et développé cette théorie sous ses multiples aspects durant près de deux décennies de lutte contre les falsificateurs et traîtres staliniens, réarmant ainsi l'avant-garde révolutionnaire en vue des grands combats futurs. Les écrits de Trotsky sur la révolution permanente constituent le fondement théorique de la stratégie révolutionnaire prolétarienne et sont une lecture incontournable pour tous ceux qui aspirent à diriger la classe ouvrière dans la lutte pour le socialisme, que ce soit dans les pays capitalistes occidentaux ou dans les pays coloniaux arriérés. La théorie de la révolution permanente est l'antithèse marxiste de la théorie réactionnaire du socialisme dans un seul pays qui, sous Staline, est devenue la doctrine officielle de l'Union soviétique. Elle s'oppose également diamétralement aux politiques mencheviques de Staline qui ont conduit la révolution chinoise au désastre.

« La révolution permanente, au sens où Marx l’entendait », écrivait Trotsky, « désigne une révolution qui ne fait aucun compromis avec aucune forme de domination de classe, qui ne s’arrête pas au stade démocratique, qui recourt à des mesures socialistes et à la guerre contre la réaction extérieure, c’est-à-dire une révolution dont chaque étape est ancrée dans la précédente et qui ne peut aboutir qu’à la liquidation complète de toute société de classes. » (Léon Trotsky, Introduction à La Révolution permanente)
 

Trotsky explique la théorie

Qu’est-ce que cela signifie pour les pays dits arriérés, les colonies et les semi-colonies ? Trotsky explique :

« En ce qui concerne les pays à développement tardif, notamment les pays coloniaux et semi-coloniaux, la théorie de la révolution permanente signifie que la solution complète et authentique de leurs tâches, l’émancipation démocratique et nationale, n’est concevable que par la dictature du prolétariat comme dirigeant de la nation asservie, et avant tout de ses masses paysannes. »

« Non seulement la question agraire, mais aussi la question nationale, assigne à la paysannerie, qui constitue l’immense majorité de la population des pays en développement, une place importante dans la révolution démocratique. Sans une alliance du prolétariat avec la paysannerie, les tâches de la révolution démocratique ne peuvent être résolues, ni même sérieusement envisagées. Or, l’alliance de ces deux classes ne peut se réaliser que par une lutte intransigeante contre l’influence de la bourgeoisie libérale nationale. »

« La dictature du prolétariat, parvenue au pouvoir à la tête de la révolution démocratique, se trouve inévitablement et très rapidement confrontée à des tâches impliquant une atteinte profonde aux droits de propriété bourgeoise. La révolution démocratique se mue aussitôt en révolution socialiste et devient ainsi une révolution permanente. »

La conquête du pouvoir par le prolétariat ne met pas fin à la révolution, elle ne fait que l'ouvrir. La construction socialiste n'est concevable que sur le fondement de la lutte des classes, à l'échelle nationale et internationale. Cette lutte, dans un contexte de prédominance écrasante des rapports capitalistes sur la scène mondiale, mènera inévitablement à des explosions, c'est-à-dire, à l'intérieur, à des guerres civiles, et à l'extérieur, à des guerres révolutionnaires. C'est là que réside le caractère permanent de la révolution socialiste, qu'elle concerne un pays sous-développé qui vient tout juste d'accomplir sa révolution démocratique, ou un vieux pays capitaliste, fort d'une longue tradition de démocratie et de parlementarisme.

« L’achèvement de la révolution socialiste dans les limites nationales est impensable. L’une des causes fondamentales de la crise de la société bourgeoise réside dans le fait que les forces productives qu’elle développe se heurtent au cadre de l’État-nation. De là découlent, d’une part, les guerres impérialistes et, d’autre part, l’utopie des États-Unis bourgeois d’Europe. La révolution socialiste commence sur l’arène nationale, se déploie ensuite sur l’arène interétatique et, enfin, sur l’arène mondiale. Ainsi, la révolution socialiste devient une révolution permanente au sens nouveau et plus large du terme ; elle ne s’achève que par la victoire finale de la société nouvelle sur toute la planète. » (Léon Trotsky, La Révolution permanente)

Dans le domaine de la politique pratique, ces conceptions de la nature et de la dynamique de classe de la révolution obligent le parti d'avant-garde révolutionnaire dans les pays coloniaux à une lutte sans merci contre l'impérialisme et son allié local, la bourgeoisie nationale. Il ne doit pas se laisser entraîner dans une politique de conciliation et de collaboration de classe lorsque la bourgeoisie nationale, pour des raisons qui lui sont propres, affiche vers les masses un visage de gauche, comme le fit Tchang Kaï-chek. Il doit demeurer totalement indépendant de tous les autres partis et ne former aucun bloc ni aucune alliance avec eux. Il ne doit pas mêler son étendard de classe à ceux d'autres classes et partis, et encore moins s'agenouiller devant celui d'un autre. Il doit rester inébranlable dans son unique objectif : conduire le prolétariat à la conquête du pouvoir en alliance avec les masses paysannes.

Durant la crise révolutionnaire en Chine, Trotsky s'efforça d'imprégner l'Internationale communiste de ces idées révolutionnaires fondamentales et, par son intermédiaire, de détourner le Parti communiste chinois de la voie opportuniste et fatale dans laquelle Moscou l'entraînait. En vain. La réaction contre les idées léninistes de la Révolution d'Octobre s'intensifiait. La révolution chinoise se solda par une défaite désastreuse. Trotsky et les bolcheviks-léninistes de l'Opposition de gauche furent exclus des rangs du parti russe. Trotsky lui-même fut exilé.

Ce n'était pas, comme le pensaient les commentateurs bourgeois, une simple défaite personnelle pour Trotsky. C'était une défaite pour le bolchevisme, une défaite pour le marxisme-léninisme. Cette défaite reflétait la montée de la réaction, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'Union soviétique. C'est ainsi que Trotsky analysa les événements. Mais Trotsky n'était pas seulement un théoricien marxiste révolutionnaire. Il était aussi un révolutionnaire actif. Pour lui, la défaite de la révolution chinoise et le triomphe du stalinisme en Union soviétique et au sein de l'Internationale communiste exigeaient une analyse marxiste afin d'éviter de futures catastrophes et d'ouvrir la voie à de futures victoires révolutionnaires. Il fallait d'abord comprendre ce qui s'était passé et pourquoi, afin de jeter les bases d'un regroupement et d'un réarmement de l'avant-garde révolutionnaire.
 

Réarmement de l'avant-garde

Les efforts de Trotsky pour guider le Parti communiste chinois sur la voie révolutionnaire juste, durant les événements tragiques de 1925-1927, ont grandement préparé le terrain pour son œuvre ultérieure. Plusieurs milliers de jeunes communistes chinois s'étaient rendus à Moscou pour se former à l'Université communiste des travailleurs d'Orient. Nombre d'entre eux, influencés par le combat inlassable de Trotsky pour mener la révolution chinoise à la victoire, rejoignirent les rangs de l'Opposition de gauche. La plupart des autres étaient des adeptes silencieux du programme bolchevique de Trotsky. Le 7 novembre 1927, dixième anniversaire de la Révolution d'Octobre, alors que Staline s'apprêtait à exiler Trotsky d'Union soviétique, les jeunes révolutionnaires chinois défilèrent sur la place Rouge de Moscou avec d'autres délégations communistes étrangères. Sur leurs banderoles étaient inscrits les slogans jugés appropriés par la clique stalinienne au pouvoir. Mais, en passant devant Staline, ils retournèrent les banderoles et dévoilèrent un slogan : « Vive Trotsky ! » Il ne s'agissait pas seulement d'un hommage personnel au plus grand compagnon d'armes de Lénine, mais d'une déclaration de solidarité avec ses idées. Les porte-drapeaux furent arrêtés puis assassinés par le régime contre-révolutionnaire de Staline. Quelques révolutionnaires chinois – très peu – présents à Moscou à cette époque échappèrent à la purge sanglante et parvinrent à regagner la Chine pour former le noyau de l'Opposition de gauche, qui devint plus tard la section chinoise de la Quatrième Internationale.

Dans son premier lieu d'exil, à Alma-Ata, Trotsky entreprit d'analyser le désastre de la révolution chinoise. La clique stalinienne de Moscou cherchait à faire des communistes chinois des boucs émissaires et à empêcher toute véritable discussion sur les événements. Trotsky, en revanche, insista pour exposer au grand jour toute cette triste affaire et pour en tirer les leçons nécessaires, afin de mettre à nu les causes profondes de la défaite et de préparer la victoire future. Car, disait-il, « une erreur non dénoncée et non condamnée en entraîne toujours une autre, ou en prépare le terrain ». Dans ce travail essentiel, il avait en vue non seulement l'avènement – même tardif – d'une nouvelle situation révolutionnaire en Chine, mais aussi l'avenir de l'ensemble du mouvement révolutionnaire dans les colonies. À Alma-Ata, il écrivit :

« Les leçons de la seconde révolution chinoise sont des leçons pour l’ensemble de l’Internationale communiste, mais surtout concernant tous les pays d’Orient. Tous les arguments avancés en défense la ligne menchevique dans la révolution chinoise doivent, si l’on veut les prendre au sérieux, s’appliquer avec trois fois mieux à l’Inde. Le joug impérialiste revêt en Inde — colonie classique — des formes infiniment plus directes et plus palpables qu’en Chine. Les survivances de rapports féodaux et serviles y sont infiniment plus profondes et plus étendues. Néanmoins, ou plutôt précisément pour cette raison, les méthodes qui, appliquées en Chine, ont sapé la révolution, entraîneraient en Inde des conséquences encore plus funestes. Le renversement du féodalisme indien, de la bureaucratie anglo-indienne et du militarisme britannique ne peut être accompli que par un mouvement gigantesque et indomptable des masses populaires ; un mouvement qui, précisément en raison de sa puissante ampleur et de son caractère irrésistible, ainsi que de ses objectifs et de ses liens internationaux, ne saurait tolérer la moindre mesure opportuniste, empreinte de demi-mesures ou de compromis, de la part de la direction. » (Léon Trotsky, "La Troisième Internationale après Lénine")

Depuis ses divers lieux d'exil — d'abord à Alma-Ata, puis en Turquie, en France, en Norvège et au Mexique — Trotsky suivit avec un intérêt passionné le regroupement de l'avant-garde révolutionnaire dans les pays coloniaux, d'abord comme cadres de l'Opposition de gauche, puis en tant que sections de la Quatrième Internationale, sur la base du programme bolchevik-léniniste. C'est en grande partie grâce à ses efforts, déployés en participant à distance à leurs débats, que trois groupes distincts d'opposants de gauche chinois s'unirent en 1931 pour former la Ligue communiste de Chine, devenue ensuite section chinoise de la Quatrième Internationale. Et c'est en s'appuyant sur les enseignements de Trotsky concernant la révolution coloniale — et surtout sur les leçons qu'il tira de la révolution chinoise avortée — que des sections de la Quatrième Internationale se développèrent par la suite en Inde, à Ceylan et en Indochine ainsi que dans les pays semi-coloniaux d'Amérique latine.