1987

Un article publié dans "Quatrième Internationale" n° 24 - avril 1987.


Bureaucratie et Production Marchande

Ernest Mandel

Les bases théoriques de l'interprétation marxiste de l'URSS

Avril 1987


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Division sociale du travail, État et pénurie

Le dépérissement de l'État et des classes sociales - processus parallèles aux yeux de Marx et d'Engels - présuppose un niveau de développement des forces productives universelles qui rend possible le dépassement de la pénurie et le développement intégral de tous les individus. Dès lors, la soumission de ces individus à la tyrannie de la division ,sociale du travail n'est plus inévitable. Ou, pour paraphraser Engels, les « affaires communes de la société » peuvent dorénavant être conduites par tous et toutes et non plus par un appareil spécial.

« C'est seulement l'énorme accroissement des forces productives, rendu possible par la grande industrie, qui permet de répartir le travail parmi tous les membres de la société, sans exception aucune, et ainsi de réduire le temps de travail de tous de manière telle à ce que chacun dispose d'assez de loisirs pour participer aux affaires communes [ générales ] de la société - théoriques comme pratiques [1]. » Et Engels précise explicitement que ces « affaires communes de la société» incluent toutes les fonctions qui sont celles de l'État dans la société de classes. Le dépérissement de l'État, c'est donc le retour à l'exercice par la société elle-même de ces fonctions, sans l'existence d'appareils spécialisés pour leur exercice, c'est-à-dire sans bureaucratie.

Dans L'Idéologie Allemande, Marx et Engels avaient déjà précisé que le communisme avait pour précondition « un grand accroissement de la force productive », ainsi que son caractère universel (mondial) : « Car sans lui, c'est la pénurie qui deviendrait générale avec le besoin, c'est aussi la lutte pour le nécessaire qui recommencerait, et l'on retomberait fatalement dans la même vieille m... [2]. » Il découle de cette thèse fondamentale du matérialisme historique que l'absence du socialisme en tant que premier stade inférieur du communisme en Union soviétique et dans d'autres sociétés similaires a trois causes matérielles à savoir : 1. le niveau insuffisant de développement des forces productives ; 2. l'isolement de ces sociétés par rapport aux nations industrielles hégémoniques et 3, la résurrection de la lutte pour la satisfaction des besoins matériels qui en résulte nécessairement ou le retour à la « même vieille m... ». Trotsky l'a exprimé de la façon la plus claire dans La Révolution Trahie : « Si l'État, au lieu de dépérir, devient de plus en plus despotique, si les mandataires de la classe ouvrière se bureaucratisent, tandis que la bureaucratie s'érige au-dessus de la société rénovée, ce n'est pas pour des raisons secondaires telles que les survivances psychologiques du passé, etc. C'est en vertu de l'inflexible nécessité de former et d'entretenir une minorité privilégiée, tant qu'il n'est pas possible d'assurer l'égalité réelle. (...) L'autorité bureaucratique a pour base la pauvreté en articles de consommation et la lutte de tous contre ce qui en résulte. Quand il y a assez de marchandises au magasin, les chalands peuvent venir à tout moment. Quand il y a peu de marchandises, les acheteurs sont obligés de faire la queue à la porte. Sitôt que la queue devient très longue, la présence d'un agent de police s'impose pour le maintien de l'ordre. Tel est le point de départ de la bureaucratie soviétique. Elle "sait" à qui donner et qui doit patienter [3]... »

L'État comme contrôleur, exécutant, des « affaires communes de la société » (l'accumulation d'une partie du surproduit social ; l'administration territoriale ; les affaires militaires ; le respect de normes de cohabitation entre citoyens et citoyennes ; la création et l'entretien de l'infrastructure, etc.) distinctes des activités économiques immédiates (production et répartition) s'incarne dans une série d'appareils qui, comme le rappelle Engels, dans l'Anti-Dühring, se rendent autonomes de la société, se transforment de serviteurs en maîtres de celle-ci. Lorsque les porte-parole de Solidarnosc se réfèrent à cette situation de fait en Pologne, ils sont marxistes sans le savoir et sans le vouloir - et de bien meilleurs marxistes que les dirigeants du POUP qui tentent de nier cette réalité manifeste.

En Union soviétique et dans d'autres formations sociales similaires, il est évident que l'État n'a pas commencé à dépérir. Il continue au contraire à s'étendre en une puissante force indépendante érigée au-dessus de la société. Les dirigeants du PCUS prônent d'ailleurs franchement son renforcement continuel (cf. le nouveau programme du PCUS de 1986). Ceci prouve que nous sommes encore fort éloignés d'une société socialiste sans classes, qu'il existe de fortes tensions sociales et que la régulation de ces contradictions sociales exige l'existence de l'hypertrophie des appareils bureaucratiques : « L'État ne représente nullement une force imposée du dehors à la société (...) L'État est un produit de la société à une certaine étape de son développement. Il constitue l'aveu que cette société s'est empêtrée dans une insoluble contradiction avec elle-même, qu'elle s'est scindée en antagonismes inconciliables dont elle est impuissante à se débarrasser [4]. »

Les marxistes-révolutionnaires n'accusent pas la fraction stalinienne et ses successeurs des « partis communistes » au pouvoir d'avoir « causé » la croissance monstrueuse de l'État et de la bureaucratie par « trahison » ou par « erreurs politiques ». Le contraire est vrai. Les marxistes-révolutionnaires expliquent la victoire, la ligne politique et l'idéologie de la fraction stalinienne et de ses successeurs par Ies conditions matérielles et sociales esquissées plus haut. A la fraction stalinienne et ses successeurs, on peut reprocher (dans la mesure où pour le socialisme scientifique des « reproches » jouent un rôle en politique ) ce qui suit : 1. Qu'ils cachent la réalité sociale en justifiant la bureaucratie par une idéologie spécifie, une « fausse conscience » et, de ce fait, abandonnent le marxisme et le matérialisme historique dans l'interprétation de la société. Par là, ils trompent la classe ouvrière de leur propre pays et du monde entier et répandent des mensonges. 2. Qu'au nom du «communisme» et du « marxisme », ils ont déclenché des processus d'exploitation et de répression sur une grande échelle contre les travailleurs, la jeunesse, les paysans, les femmes et les minorités nationales, ce qui constitue un crime contre le socialisme et le prolétariat. 3. Que par leur pratique politique, ils n'ont pas limité la pénurie et les excès bureaucratiques au minimum possible, mais qu'ils les ont développés outre mesure. Cela veut dire qu'ils n'ont pas agi et qu'ils n'agissent pas dans l'intérêt du socialisme et du prolétariat en tant que classe, mais qu'ils subordonnent ces intérêts aux intérêts spécifiques de la bureaucratie privilégiée.

La question générale posée par cette explication marxiste de l'hypertrophie de l'État et de la bureaucratie en Union Soviétique est la suivante : les mencheviks n'avaient-ils donc pas raison, contre Lénine et Trotsky, en S'opposant à la révolution d'octobre avec l'argument que la Russie n'était pas mûre pour le socialisme ? La réponse historique à cette question, c'est que le processus de la révolution socialiste mondiale doit être séparé conceptuellement de celui de la construction achevée d'une société socialiste sans classes. En fait, la Russie n'était certes pas « mûre » pour l'établissement d'une telle société. Jusqu'en 1924, ce fut le point de vue commun de tous les marxistes révolutionnaires : non seulement de Lénine, Trotsky, Rosa Luxemburg, Boukharine, Zinoviev, Lukacs, Gramsci, Thalheimer, Korsch, Radek, etc. mais aussi de Staline. Mais le monde était mûr pour le socialisme. En fait, déjà dans l'Anti-Dühring, Engels le tenait pour un fait certain.

Ce qui était déjà vrai en 1875 l'était incomparablement plus en 1917. Or, l'appropriation des moyens de production par l'État ouvrier est un acte politique, qui n'est pas seulement lié à des conditions préalables matérielles mais aussi à des conditions préalables subjectives. Sur la base de la découverte de la loi du développement inégal et combiné, Trotsky fut en mesure de prédire dès 1905-1906 que, dans le cadre du monde impérialiste, et vu son unique combinaison de retard socio-économique et de maturité politique, le prolétariat de certains pays moins développés comme la Russie aurait la possibilité de biser le pouvoir d'État du capital avant que cette éventualité ne se produise dans les nations industrielles les plus développées. L'impérialisme entrave simultanément le plein développement des conditions objectives du socialisme dans les pays attardés (le développement complet du capitalisme) et des conditions subjectives pour le socialisme dans les pays hautement industrialisés (le plein développement de la conscience de classe prolétarienne). Mais c'est précisément de la combinaison de ces deux processus qu'émerge la forme concrète de la révolution socialiste mondiale qui peut commencer dans des pays comme la Russie, mais qui n'aboutira au plein développement d'une société socialiste que par son extension aux nations industriellement les plus avancées. Rosa Luxemburg l'exprimait succinctement : « En Russie, le problème ne pouvait être que posé : il ne pouvait pas être résolu en Russie. Et c'est en ce sens que l'avenir appartient partout au "bolchévisme" [5]. » Toute la tragédie du XX° siècle est contenue dans ces prévisions confirmées par l'histoire.

La révolution d'Octobre, non pas comme moyen pour le « développement du socialisme dans un seul pays » mais comme moteur de la révolution socialiste mondiale : telle fut, dès le début, la justification historique que Lénine, Trotsky, Luxemburg et leurs camarades lui ont donnée. Écoutons encore une fois Rosa (on pourrait y ajouter des dizaines de citations de Lénine, Trotsky, Boukharine, Zinoviev) : « Les socialistes gouvernementaux d'Allemagne peuvent bien crier que la domination des bolcheviks en Russie est une caricature de dictature du prolétariat. Qu'elle l'ait été ou qu'elle le soit, ce ne fut qu'en tant que produit de l'attitude du prolétariat allemand, laquelle est une caricature de lutte de classe socialiste. Nous vivons tous sous la loi de l'histoire et l'ordre social socialiste ne peut absolument s'établir qu'internationalement. Les bolcheviks ont montré qu'ils peuvent tout ce qu'un parti vraiment révolutionnaire est en état de donner dans les limites des possibilités historiques. Ils ne peuvent pas faire des miracles. Car une révolution prolétarienne exemplaire dans un pays isolé, épuisé par la guerre, étranglé par l'impérialisme, trahi par le prolétariat international, serait un miracle. Ce qui importe, c'est de distinguer dans la politique des bolcheviks l'essentiel et l'accessoire, la substance de l'accident. Dans cette dernière période où nous sommes à la veille des batailles décisives dans le monde entier, le problème le plus important du socialisme a été et est encore la brûlante question du jour : non pas tel ou tel détail de tactique, mais la capacité d'action du prolétariat, la force d'action des masses, la volonté de conquérir le pouvoir pour le socialisme en général. à cet égard, Lénine et Trotsky, avec leurs amis, ont été les premiers qui aient devancé le prolétariat mondial par leur exemple : ils sont jusqu'ici les seuls qui puissent s'écrier avec Ulrich von Hutten : "J'ai osé cela !"[6] ».

Avec la Première Guerre mondiale, une série de révolutions virtuellement ininterrompue éclata de par les contradictions internes de l'impérialisme et du mode de production capitaliste, intensifiées par la guerre. Ces révolutions furent hautement stimulées par la révolution d'Octobre et par la fondation de l'État soviétique mais elles ne furent pas causées par celles-ci. Le processus réel de la révolution socialiste mondiale, avec la possibilité de victoire de la révolution dans les pays industriels avancés comme l'Allemagne et l'Italie, fut favorisé par l'existence de l'État soviétique. Pendant cette période, la possibilité de la réalisation du socialisme à l'échelle mondiale progressait, malgré l'impossibilité de réaliser le socialisme en Russie. La révolution d'octobre fut donc pleinemerrt justifiée du point de vue historique.


Notes

[1] Friedrich Engels, Anti-Dühring, ibidem, p. 169,

[2] Karl Marx, L'Idéologie Allemande, Éditions Sociales, Paris, 1966, p. 51-53.

[3] Léon Trotsky, La Révolution Trahie, Paris, Grasset, 1937, p. 70, 131-132.

[4] Friedrich Engels, Les Origines de la Famille, de la Propriété Privée et de l'État, ibidem, p. 165.

[5] Rosa Luxemburg, La Révolution Russe, Paris, Maspero, 1964, p. 71.

[6] Ibidem, p. 70.


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