1937

Trotsky

Léon Trotsky

Lettre à Harold Isaacs

1er novembre 1937

Cher Ami,

Le troisième chapitre, que je viens juste de lire, m’a donné des informations très intéressantes et importantes sur le « réveil ». Ce chapitre est au niveau des deux précédents et je suis tout à fait certain du caractère général du livre.

Une suggestion ! Les chapitres sont très longs et chacun englobe de nombreux points. Ne croyez-vous pas qu’il serait bon d'introduire dans chaque chapitre quelques sous-titres, immédiatement après le titre général ou dans le texte lui-même ?

Pourtant, dans ce chapitre, je suis en désaccord avec vous sur deux questions, pas principielles, mais importantes.

La première concerne la polémique entre Maring [1] et Chen Duxiu. Vous êtes certainement trop favorable à Maring et injuste pour Chen Duxiu. Les arguments que Maring vous a donnés a posteriori n'ont aucune valeur historique. Il est tout à fait exclu que Maring ait pris une quelconque initiative personnelle sur cette question. Il était en mission officielle et basait son activité non sur son expérience antérieure à Java, mais sur le mandat de Zinoviev, Radek [2] et Boukharine, peut-être avec le consentement de Staline. Vous ne donnez pas là de date précise, mais tout l’épisode est de 1922 si je m’en souviens bien. Lénine était malade. J’étais tout à fait à l’écart du travail du Comintern et je vis Maring pour la première fois plus tard, après son retour de Chine.

Je considère comme tout à fait vraisemblable, sinon parfaitement certain, que Chen Duxiu et les autres dirigeants communistes en Chine étaient contre leur subordination au Guomindang. Un parti communiste jeune devait naturellement tendre plus vers l'intransigeance que vers l’opportunisme. Nous n’avons pas la moindre raison de ne pas faire confiance au rapport de Chen Duxiu. Que Maring n’avait pas de « mandat écrit » sonne de façon ridicule. Son identité en tant qu’émissaire de Moscou ne faisait pas de doute et il invoquait naturellement la discipline du Comintern. Je ne sais pas s’il faut donner cette version plus probable, mais certainement il ne faut pas favoriser Maring seulement parce qu’il est libre et que Chen Duxiu est en prison.

Vous invoquez le fait que, même si les dirigeants chinois s’opposaient à l’entrée, ils ne faisaient pas référence aux principes, mais à leur « croyance que le Guomindang était mort ». Cette affirmation est répétée deux fois et plus. Je trouve incorrect, dans cette affaire, d’opposer les principes aux faits. A l’époque, dans le passé, où les partis bourgeois étaient capables de diriger les masses laborieuses, le devoir d’un révolutionnaire était de les rallier. Marx et Engels, par exemple, ont rejoint le parti démocrate en 1848 (à juste titre ou non, c’est l’affaire d’une analyse concrète). « Le Guomindang n’est pas capable de diriger les masses révolutionnaires. Du point de vue révolutionnaire, c’est un parti défunt. C’est pourquoi nous sommes contre l’entrée » — un tel argument pouvait avoir une valeur totalement principielle.

Je peux aller plus loin : l’entrée en elle-même, en 1922, n’était pas un crime, peut-être même pas une erreur, surtout dans le Sud, si on admet que le Guomindang avait, à cette époque, nombre d’ouvriers et que le jeune parti communiste était faible et composé surtout entièrement d’intellectuels (c’est vrai pour 1922). Dans ce cas, l’entrée aurait été une initiative épisodique vers l’indépendance, analogue, dans une certaine mesure, à notre entrée dans le Socialist Party. La question est : quel était leur objectif en entrant et quelle fut leur politique ultérieure ?

Vous invoquez contre Chen Duxiu ses propres paroles écrites en 1922 : « La coopération avec le bourgeois révolutionnaire, c’est la voie nécessaire,,. » Cela fut-il écrit ainsi avant ou après l’ordre de Maring ? Et puis « coopération » ne signifie pas entrée. En 1927, nous préconisions aussi la coopération militaire avec le Guomindang. Non... vous êtes trop généreux avec Maring et trop sévère avec Chen Duxiu.

Ma seconde objection concerne votre critique de la politique soviétique à l’égard de la Chine en 1920, Vous écrivez en mentionnant « un exemple frappant de la tendance à donner aux intérêts immédiats apparents de l'Etat la prééminence sur les objectifs révolutionnaires ». Je ne sais rien des épisodes (sans date) que vous mentionnez. Vous citez un article stupide des Izvestija, mais cet article était-il caractéristique de notre ligne générale ? En quelle relation cet épisode est-il lié à la ligne générale ? Etait-ce réellement « un exemple frappant de la tendance » ? Vous reprochez au gouvernement soviétique dans cette affaire d’avoir accordé plus d’attention à Wu Peifu [3] qu’aux forces révolutionnaires en Chine. Ce reproche n’est pas justifié ici. Le Comintern avait le devoir d’aider les forces révolutionnaires. Mais l’Etat soviétique avait le droit de manœuvrer sur ces frontières d’Extrême-Orient entre les impérialistes opposés l’un à l’autre. Cela plaçait la politique sur deux plans différents, pas seulement en Extrême-Orient, mais aussi, par exemple, en Allemagne.

Page 15, vous mentionnez pour la première fois la venue de Borodine [4] en Chine à l’automne 1923. C’était à l’époque du règne de la troïka, quand la politique à l’égard du Guomindang reflétait le début du combat contre notre « sous-estimation de la paysannerie. Le Guomindang était présenté comme le parti de la paysannerie.

Ces remarques ne m'empêchent pas de trouver ce chapitre III excellent.


Notes

[1] Maring avait été le pseudonyme de Sneevliet en Chine. La question controversée entre Chen Duxiu et lui, dont Trotsky parle ici, est celle de l’entrée du parti communiste chinois dans le Guomindaag. La proposition émanait de Sneevliet et eut le soutien de l’exécutif de l’I.C. cependant qu’elle était combattue par les dirigeants chinois. Le récit fait par Sneevliet le 19 août 1935 en réponse aux questions d’Isaacs diffère d’ailleurs sensiblement de son rapport à l’I.C. de 1922 (voir les textes dans Cahiers Léon Trotsky n° 15, 1983 ; l’original des notes d’Isaacs dans China Quarterly, 1971, pp. 101-109).

[2] Karl B. Sobelsohn, dit Radek (1885-1939), ancien militant de la gauche social-démocrate polonaise, puis allemande, avait rejoint le parti bolchevique en 1917. Emprisonné en Allemagne en 1919, il avait été secrétaire de l’I.C. puis recteur de l’Université Sun Yatsen. Il avait avoué avec complaisance à son procès à Moscou et avait été condamné à une lourde peine de prison en janvier précédent.

[3] Wu Peifu (1878-1939), officier de carrière, général de division en 1916, était devenu le chef du parti Zhili et l’un des seigneurs de la guerre les plus importants, lié aux Britanniques. Il avait été maître de Pékin de 1920 à 1924 et de 1926 à 1927.

[4] Mikhail M. Grusenberg, dit Borodine (1884-1951), militant du Bund, avait émigré aux Etats-Unis. L’I.C. l’avait envoyé au Mexique, aux Etats-Unis et en Espagne, puis en Grande-Bretagne. En septembre 1923, il était devenu conseiller du gouvernement soviétique auprès du Guomindang et du gouvernement de Canton.