1940

Lettre au colonel Sánchez Salazar (T 4876-6), traduite du castillan, avec la permission de la Houghton Library.

Source : Œuvres, T. XXIV.

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Léon Trotsky

Œuvres

Lettre au chef de la police

31 mai 1940

Monsieur le colonel Leandro Sánchez Salazar [1],

En même temps que la protestation que je suis obligé d'envoyer au président de la République, le général Lázaro Cárdenas, je me vois obligé d'attirer avec la plus grande urgence votre attention sur les circonstances suivantes;

  1. L'attentat n'est pas un accident inattendu qu'on puisse attribuer à Dies, à Diego Rivera [2], etc. L'attentat n'est pas le premier de son espèce, et j'ai pris toutes les mesures de défense face à la perspective d'un attentat inévitable de la part du G.P.U. Maintenant que l'attentat est un fait accompli, on s'en prend à mes amis et défenseurs, on suspecte mes amis d'hier, mais aucun de mes ennemis véritables, bien connus de tout le monde.

  2. Je ne sais rien du chauffeur de M. Rivera. Mais la tentative de suggérer que le grand peintre ait pu participer est une fantaisie tout à fait absurde.

  3. Cette tentative coïncide de façon surprenante avec les intentions des attaquants eux-mêmes qui criaient : « Vive Almazán ! [3] » pour donner l'impression que cette attaque était un incident de politique intérieure, puisque, comme on le voit dans la presse, Rivera était lié à la campagne du général Almazán. La règle classique du G.P.U. est de tuer un ennemi et de rejeter la responsabilité sur un autre ennemi.

  4. Dans un journal d'aujourd'hui, on publie ceci :

    « Ultérieurement ont surgi des divergences personnelles entre Trotsky et Diego Rivera. Il y a eu également la circonstance que le peintre a rencontré certains problèmes avec son épouse Mme Frida Kahlo, qui ont culminé avec leur divorce. »
    « Trotsky a quitté la maison de ses amis et pris celle où il vit actuellement. »

    Je suis certain que cette ignominie provient d'un journaliste démoralisé et n'a rien de commun avec les sources officielles d'information.

    Mes divergences avec Rivera avaient un caractère politique, théorique et artistique, et elles ont été aggravées par son tempérament impulsif. Toute la correspondance concernant la rupture de nos relations est à la disposition de l'enquête, si une enquête sérieuse a lieu également sur ce point, qui n'a rien à voir avec l'attaque du G.P.U.

  5. Il y a treize mois que ma famille a quitté la maison de Rivera. Nous avons appris son divorce par la presse, il y a cinq ou six mois seulement. Je repousse avec indignation et dégoût cet épisode qui n'a rien à voir avec l'attentat du G.P.U., moralement protégé par MM. Lombardo Toledano et autres.

  6. Je n'ai rien de commun avec les activités politiques de Diego Rivera. Nous avons rompu nos relations personnelles voici quinze mois. Je n'ai eu pendant plus d'un an aucune relation avec lui, directe ou indirecte, qui eût pu donner prétexte à la monstrueuse construction qui impute à Diego Rivera la responsabilité de cette action commise indubitablement par les agents du G.P.U. et couverte politiquement par la campagne odieuse de MM. Lombardo Toledano, Laborde, Encina, Salgado [4] et autres.

  7. Je suis absolument certain que les appréhensions de mes collaborateurs et amis reposent sur des faits de la même valeur que ceux qui concernent Diego Rivera. Je suis certain que les recherches s'orientent vers une impasse. Tous les jours, tous les faits nouveaux, toute piste sérieuse feront s'évanouir ces constructions artificielles et démasqueront les véritables criminels avec leurs inspirateurs et protecteurs individuels.

  8. Jusqu'à présent, je me suis imposé le mutisme le plus absolu pour ne pas gêner l'enquête. Mais, compte tenu de son orientation fausse de façon surprenante, je me réserve le droit absolu de faire appel à l'opinion publique mexicaine et internationale dans cette affaire.

Notes

1

Le colonel Leandro A. Sánchez Salazar, chef de la police, venait aussi des services secrets et nous n'avons pas d'indications biographiques le concernant.

2

Le peintre Diego Rivera (1886-1957), ancien camarade de parti et ami personnel de Trotsky, s'était brouillé avec lui au début de 1939. Son chauffeur avait été longuement interrogé dans le cadre de l'enquête à laquelle lui-même se déroba en quittant sa maison avec l'aide de l'actrice Paulette Goddard et en se réfugiant aux États-Unis. Martin Dies (1901-1972) était député du Texas.

3

Juan Andreu Almazán (1891-1965), un des plus jeunes généraux de la révolution et l'une des plus grosses fortunes du pays, était le candidat de la droite aux présidentielles, avec le soutien de Rivera notamment.

4

Après Lombardo Toledano, dirigeant de la C.T.M. et, selon lui, agent du G.P.U., Trotsky mentionne plusieurs dirigeants anciens et nouveaux du P.C.M. Hernán Laborde (1896-1955), cheminot, secrétaire général en 1929, venait d'être exclu et accusé de complicité avec Trotsky, malgré sa participation à la meurtrière campagne contre lui. Le paysan Dionisio Encina (né en 1907), une personnalité assez falote l'avait remplacé. Andrés García Salgado, collaborateur de Futuro, était l'un des nouveaux promus au comité central, ce qui rendait probable sa participation à la préparation de « l'action directe » contre Trotsky. Il passait pour avoir été compagnon de Sandino dans la guérilla nicaraguayenne et était commissaire politique en Espagne.