1940 |
Lettre au président Cárdenas (T 4876-5), traduite du castillan, avec la permission de la Houghton Library. Source : Œuvres, T. XXIV. |
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Léon Trotsky
Œuvres
[Une enquête qui s’égare...]
31 mai 1940
Monsieur le Président,
À la fin de 1936, dans un moment de péril extrême, non seulement pour ma vie mais aussi pour mon honneur politique, je me suis adressé à vous de la lointaine Norvège et vous m'avez généreusement accordé l'hospitalité. Aujourd'hui, à un moment critique, quand les autorités de police du Mexique commettent une erreur et une injustice évidentes à l'égard de mes collaborateurs et de moi-même, je me vois obligé de m'adresser de nouveau à vous.
Ma maison a été attaquée par une bande du G.P.U. Le général Nuñez [1] m'a déclaré en votre nom que la police ferait tout son possible pour éclairer ce crime. Je ne pouvais certainement pas m'attendre à autre chose de la part des autorités que vous dirigez. Je suis cependant forcé de constater amèrement que l'attitude de la police vis-à-vis de cette affaire a changé brusquement dans les trois derniers jours. La circonstance qui a fait que les attaquants, en dépit de l'armement important qu'ils ont mis en jeu pour m'assassiner, ne sont pas arrivés à me tuer, on la retourne contre moi, comme ma « faute » . Une bande de vingt hommes a attaqué ma maison pendant la nuit, neutralisé les policiers, forcé la porte de mon bureau, tiré de 200 à 300 coups de feu, jeté des bombes incendiaires dans la maison et dans la cour, blessé mon petit-fils [2] et séquestré de toute évidence un de mes gardes [3]. A-t-on découvert les criminels ? Je ne sais pas. Cependant, deux de mes collaborateurs les plus proches, victimes de cet attentat en même temps que moi, étaient arrêtés, sur la base de soupçons que j'ignore, mais – je l'affirme d'avance certainement faux. Otto Schüssler [4] m'a accompagné dans mes pérégrinations dans les onze années écoulées. Charles Cornell [5] vit dans ma maison depuis un an. Si la police m'avait interrogé sur mes deux collaborateurs avant de les arrêter, j'aurais sans aucun doute dissipé ses soupçons, parce que je les connais tous les deux comme des hommes d'honneur irréprochables, inconditionnellement loyaux au Mexique et fidèles à ses principes. Cependant je n'ai pas été interrogé une seule fois, par qui que ce soit, sur les circonstances qui ont servi de prétexte pour leur arrestation et que je devrais certainement connaître mieux que personne.
Objectivement, rien n'a changé en ces jours : ma maison est encore pleine des traces de l'attentat, mon petit-fils va tous les jours se faire panser. N'a pas changé non plus, bien sûr, mon ardent désir d'aider complètement les autorités à éclairer ce crime. Mais ce qui a changé brusquement, c'est l'attitude des autorités qui enquêtent vis-à-vis des habitants de ma maison : les victimes de l'attentat deviennent de plus en plus des accusés.
Monsieur le Président, cette façon de procéder n'est pas nouvelle. Quand la bande des fascistes norvégiens attaqua ma maison en 1936 [6] pour voler mes archives, et, si possible, m'enlever moi-même, les autorités norvégiennes commencèrent par arrêter les criminels, puis se mirent à suivre la ligne de moindre résistance, affirmèrent que l'attaque des fascistes avait été une « étincelle » et m'arrêtèrent avec mon épouse. Il y a quelques mois les auteurs de cette « chispa » [7] ont aidé Hitler à s'emparer de la Norvège [8].
L'enquête s'engage dans une voie fausse. Je ne crains pas de l'affirmer parce chaque jour qui viendra démentira l'hypothèse ignominieuse de l'auto-assaut [9] et compromettra tous ceux qui la propagent, directement ou indirectement.
Monsieur le Président, je ne puis exprimer mieux ma profonde estime pour votre personne qu'en vous disant toute la vérité. Je suis prêt, à la première demande que vous ferez, à faire toutes les déclarations nécessaires.
Votre attentif serviteur.
Notes
| 1 | Le général José Manuel Nuñez était le chef des services secrets mexicains et nous n'avons pas d'indications biographiques à son sujet. Il avait tenu à prendre personnellement l'enquête en main. |
| 2 | Le petit-fils blessé au talon était le jeune Sieva, Vsievolod Volkov fils de Zinaïda, la fille aînée de Trotsky, venu au Mexique l'année précédente amené par les Rosmer. |
| 3 | Un des gardes de la maison de Trotsky avait disparu avec les assaillants, un jeune Américain, membre du S.W.P., Robert Sheldon Harte; les interprétations divergeaient. |
| 4 | Otto Schüssler (1905-1982) était venu de Leipzig à Prinkipo en avril 1932. Il en était reparti en avril 1933. Il avait également séjourné chez Trotsky à Barbizon entre novembre 1933 et avril 1934. Il était revenu prendre des fonctions de secrétaire au début de 1939 : il ne s'agissait donc pas de onze ans auprès de Trotsky mais de moins de trois. |
| 5 | Charles Olney Cornell (né en 1911), un enseignant et membre du S.W.P., était garde auprès de Trotsky depuis mai 1939. |
| 6 | Dans la nuit du 5 au 6 août 1936, un commando de fascistes norvégiens s'était introduit dans la maison de Trotsky à Hønefoss en son absence. Ils avaient volé des copies de lettres qui furent ensuite publiées par la presse nazie de Berlin. |
| 7 | Nous avons conservé ici le mot castillan. « La chispa » , c'est l'étincelle. |
| 8 | On sait que le Rassemblement national du major Vidkun Quisling, dont les cambrioleurs de Trotsky étaient membres, allait arriver au pouvoir avec leurs chefs et nombre de ceux qui avaient été les geôliers de Trotsky en Norvège. |
| 9 | La version de « l'auto-assaut» (Trotsky ayant organisé, selon elle, un faux attentat contre lui-même afin de pouvoir en accuser le G.P.U.) avait été lancée depuis quelques jours dans la presse du P.C.M. et de la C.T.M. Or la police semblait depuis quelques jours se lancer sur cette piste. |