1971

"L'histoire du K.P.D. (...) n'est pas l'épopée en noir et blanc du combat mené par les justes contre les méchants, opportunistes de droite ou sectaires de gauche. (...) Elle représente un moment dans la lutte du mouvement ouvrier allemand pour sa conscience et son existence et ne peut être comprise en dehors de la crise de la social-démocratie, longtemps larvée et sous-jacente, manifeste et publique à partir de 1914."


Révolution en Allemagne

Pierre Broué

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Une entreprise condamnée par l'Histoire ?


XLV: Karl Radek ou la confusion des genres

Radek est un personnage hors série de l'histoire du mouvement communiste, un des hommes-clés pour l'étude des premières années de l'Internationale. Auteur prolixe, aujourd'hui à peu près inconnu, Radek fut non seulement, pendant les années qui suivirent la révolution russe, un des plus importants dirigeants de l'Internationale — et son secrétaire effectif pendant quelques mois entre sa libération d'Allemagne et le 2° congrès mondial — mais encore le mentor du P.C. allemand jusqu'en 1923, chargé de l'exécutif des « questions allemandes» comme Trotsky l'était des « questions françaises ». Deux études récentes de H. Schurer et de W. Lerner ont peut-être ouvert la voie des travaux consacrés à Radek, et il faut maintenant souhaiter, en particulier, que s'ouvrent, en Allemagne de l'Est et en Union soviétique, les nombreux dossiers « Radek » dont nous nous sommes vu refuser l'accès.

Le meilleur portrait de lui est sans doute celui qu'a brossé en 1920 le journaliste allemand Wilhelm Herzog :

 « Karl Radek (...) a été élu secrétaire de la III° Internationale communiste. Son esprit vif, toujours en mouvement, travaille fiévreusement. Sa tête de romantique allemand (avec un grain de judaïsme polonais) est chargée d'humour et d'énergie. Il écrit par jour deux éditoriaux, un pour la Pravda et un pour les Izvestija, et souvent encore un texte qui est transmis par radio à Christiana. Il reçoit quotidiennement la visite de plus d'une douzaine de délégués des autres pays du monde. Il conseille et renseigne. Il préside les séances de la III° Internationale et prend part aux conférences du comité exécutif, du comité central du parti, et à une multitude d'autres organismes. Il fait des conférences à l'Université ouvrière et aux officiers de l'armée rouge. Il parle dans des réunions, dans les congrès des soviets centraux et locaux. Et tout cela sans être jamais superficiel ni inconsidéré, mais après une solide préparation, en homme très compétent, avec beaucoup de sérieux (mais jamais sans esprit). Maîtrisant le problème, il l'empoigne, l'expose, l'analyse. C'est un régal de l'écouter. Il déborde d'idées, et a une connaissance peu commune des hommes et des choses. Du mouvement ouvrier de tous les pays, il connaît chaque date, chaque dirigeant, et même chaque individu d'une certaine importance. D'où une immense culture historique et une très claire connaissance des relations politiques mondiales.

C'est un styliste étincelant. Et quoique, bien sûr, il ne maîtrise pas le russe comme si c'était sa langue maternelle, on admire ses articles pour leur clarté et pour l'éclat de ses images. Son esprit vif-argent réagit à toutes les sollicitations de la vie humaine, politique, intellectuelle. Bref : un individu supérieurement doué, le propagandiste né, l'agitateur que rien ne peut retenir ni arrêter. Il ne connaît pas de compromis tant qu'il s'agit d'infecter le monde ennemi ou encore indifférent, de l'empoisonner, de l'imprégner de l'idée de la révolution mondiale. Il appartient, avec Boukharine, Ossinsky et autres, à la jeune génération des bolcheviks (c'est-à-dire des marxistes révolutionnaires). Cet extraordinaire stratège de la lutte des classes, ce terroriste redouté, aime la littérature allemande, connaît Gœthe, Heine, Kleist, Friedrich von Gentz et les romantiques, Büchner, Grabbe, aime Conrad Ferdinand Meyer et cite des vers de Stephan George et Hugo von Hoffmanstahl » [1].

Portrait flatteur, mais sans doute véridique, qu'il faut peut-être seulement nuancer par une allusion à sa laideur physique et à son négligé vestimentaire : « quelque chose entre Puck et Wolf, un peu d'Arabe de la rue ... , Méphisto », écrit le comte Kessler, « un croisement de professeur et de bandit », dit le diplomate-espion Bruce Lockhardt. L'homme était attachant par son esprit, la vivacité de ses réparties, son sens aigu d'un humour qu'il n'oubliait jamais d'exercer à ses dépens, l'étendue de sa culture et de sa curiosité intellectuelle, et, en définitive, malgré l'agressivité du comportement verbal, sa gentillesse, sa sensibilité et une incontestable vulnérabilité.

Radek est d'abord un franc-tireur. Dès son apparition dans le mouvement social-démocrate allemand, il possède une physionomie propre : il a en effet un passé et une expérience révolutionnaire à une époque où les dirigeants du parti allemand n'ont en ce domaine que les lectures qu'ils ont pu consacrer à la Commune de Paris ou à la révolution de 1848. Lui, à peine émigré, est retourné en Pologne dès le début de l'agitation en 1905, et n'a pas vingt ans lorsqu'il succède à Leo Jogiches, arrêté, comme rédacteur en chef du journal des social-démocrates polonais : il connaît ensuite la prison. Fixé plus tard en Allemagne, il se fait, à vingt-six ans, une réputation de polémiste et de théoricien en s'en prenant à Kautsky tant au congrès international de Copenhague que dans Die Neue Zeit. Spécialiste des études sur l'impérialisme, il s'attache à démontrer l'inéluctabilité de la guerre mondiale, conséquence des antagonistes interimpérialistes, et fonde sur cette perspective celle de la révolution mondiale — thème cher aux bolcheviks, mais peu familier aux militants du parti allemand. Son talent lui vaut la notoriété comme journaliste, mais il demeure isolé en Allemagne et accroît encore son isolement en soutenant, contre Rosa Luxemburg et Jogiches, la dissidence du comité de Varsovie du parti polonais.

Ce sont à la fois sa célébrité et son isolement qu'il paie dans « l'affaire Radek ». Il a commis l'imprudence de s'en prendre à la fois aux révisionnistes du sud et à l'appareil du parti : dès 1912, Bebel lance contre lui une terrible attaque au congrès de Chemnitz, et le renfort apporté par les Polonais permet de l'exclure l'année d'après du parti allemand comme du parti polonais, sous le coup d'accusations infamantes. Il fait face courageusement, n'hésite pas à se fixer à Berlin pour mieux se défendre, publie à ses frais un plaidoyer pro domo, aidé par une poignée d'amis. La commission d'enquête internationale, appelée « commission de Paris », le blanchit et il gagne dans l'affaire le soutien de Lénine et de Liebknecht comme de Trotsky. Mais la guerre empêche une véritable révision de son procès et, comme le fait remarquer Schurer, il demeure, « pour la majorité des socialistes allemands, un homme marqué » [2].

Il n'y a pas place pour lui dans l'Allemagne de 1914, où le noyau internationaliste est constitué par ses pires adversaires. Il émigre en Suisse, profondément abattu, et déçoit Trotsky qui fondait sur lui de grands espoirs :

« J'espérais trouver en lui un partisan de mes idées. Je constatai avec étonnement, en causant avec lui, qu'il ne croyait pas à la possibilité d'une révolution prolétarienne à l'occasion de la guerre, ni, en général, dans un avenir prochain. Non, répondait-il, les forces productives de l'humanité prise dans son ensemble ne sont pas suffisamment développées » [3].

Il se ressaisit cependant assez vite dans le milieu des émigrés internationalistes et devient l'objet des attentions de Lénine qui, voyant en lui le moyen de toucher les internationalistes allemands, le presse de travailler à la revue internationale dont il veut faire le centre et le foyer d'un regroupement international. A Zimmerwald, il se range du côté de la minorité ; mais les Allemands refusent d'apposer leur signature à côté de la sienne. A Berne, Clara Zetkin entre dans une violente colère en constatant sa présence [4] : incontestablement, il est toujours en quarantaine.

Proche des bolcheviks, il s'éloigne cependant de Lénine, qui lui reproche en termes violents son « esprit d'intrigue » et même sa « bassesse ». Il polémique avec lui sur la question du droit des nationalités à disposer d'elles-mêmes, condamne le soulèvement irlandais de Pâques 1916. En même temps, il défend, dans les questions allemandes, la nécessité de la scission, de l'organisation indépendante des révolutionnaires. Par son intermédiaire, à travers ses articles dans Arbeiterpolitik, les thèmes de Lénine sur la trahison de l'aristocratie ouvrière, la nécessité de la scission, la transformation en guerre civile de la guerre impérialiste, font leur chemin dans l'extrême-gauche allemande. Un délégué spartakiste le cite au congrès de fondation du parti social-démocrate indépendant et provoque de vives réactions de la salle. Radek est toujours, d'une certaine façon, un hors-la-loi dans le mouvement allemand, mais son isolement commence à se briser.

La révolution de 1917 modifie brusquement sa stature. Parti dans le même train que Lénine, il se voit refuser l'accès en Russie. Installé à Stockholm, il y assure les liaisons internationales des bolcheviks et dirige la propagande en direction de l'Allemagne. Il arrive à Petrograd au lendemain de l'insurrection et y est aussitôt considéré comme un bolchevik à part entière. Vice-commissaire aux affaires étrangères, il est à Brest-Litovsk en face des diplomates et généraux allemands, organise la propagande parmi les prisonniers de guerre, la « fraternisation » sur le front. C'est toujours vers l'Allemagne qu'il est tourné : refoulé comme représentant officiel de l'exécutif des soviets, il franchit la frontière clandestinement et débarque à Berlin, comme représentant du parti bolchevique, dans les premiers jours de décembre 1918.

On a vu ses réactions, très marquées par l'expérience russe, noté ses prises de position dans cette première phase de la révolution allemande, au cours de laquelle il est surtout un témoin impuissant : tout le convainc de la supériorité de l'école bolchevique. Arrêté, il peut pendant quelques semaines craindre pour sa vie, mais tient tête à tous les interrogatoires. Puis sa situation change, il devient un prisonnier de marque et, dans sa cellule devenue un véritable « salon politique », reçoit hommes politiques, généraux, chefs d'entreprise, tous ceux qui voient en lui un représentant officieux du gouvernement russe, et cherchent à s'informer ou à séduire. Le hors-la-loi bohème se révèle habile diplomate, charme ou impressionne ses interlocuteurs, commence à penser en termes de grande politique extérieure, envisage des alliances, s'impose comme une « éminence grise ». Il ne perd pas pour autant de vue les problèmes du parti allemand qu'il a vu naître et disparaître en quelques jours en tant que direction. C'est surtout Paul Levi qu'il s'attache à convaincre de la nécessité de conquérir les masses, de renoncer à l'infantilisme gauchiste, de travailler dans les syndicats, de ne pas négliger les tribunes électorales et parlementaires. Ses écrits de 1919 groupent les arguments d'une polémique contre la « maladie infantile », le gauchisme, et Lénine n'y ajoutera rien d'essentiel. D'accord avec Levi sur les perspectives générales, sur la ligne des thèses de Heidelberg, auxquelles il a peut-être collaboré, il n'en est pas moins méfiant à son égard et lui reprochera vivement d'avoir organisé une scission qu'il n'approuve pas, ou encore de critiquer communistes de Hongrie et de Bavière à partir d'une position qu'il juge opportuniste.

De retour en Russie, il devient secrétaire de l'Internationale et responsable principal des questions allemandes. Il manifeste son indépendance au 2° congrès mondial en soutenant le K.P.D. (S) contre l'exécutif et le parti russe dans l'affaire de l'invitation du K.A.P.D. Cette manifestation d'indépendance — il s'estime responsable devant l'Internationale, non devant son parti — lui vaut d'être écarté par les Russes du poste de secrétaire. A la même époque, l'été 1920, il est l'un des rares dirigeants communistes, avec Levi, à ne pas partager l'optimisme de Lénine sur les perspectives révolutionnaires en Pologne et en Allemagne. Lénine dira plus tard :

« Radek nous avait prédit ce qui allait se passer. Il nous avait prévenus. Je me suis fâché sérieusement contre lui. Je l'ai traité de « défaitiste ». Mais, pour l'essentiel, c'est lui qui a eu raison » [5].

Pour ce qui est de l'Allemagne, il reste très réticent à l'égard des dirigeants. Il est l'un des plus sévères dans la critique de l'attitude de la centrale après le putsch de Kapp, condamne violemment la déclaration d'opposition loyale, polémique, directement ou par Frölich interposé, contre Levi pendant toute l'année. D'abord hostile au rapprochement avec les indépendants de gauche, il s'y rallie nettement et soutient Levi sur ce plan. En même temps, il semble qu'il intrigue pour trouver parmi les dirigeants des indépendants de gauche, sinon dans la centrale elle-même, des appuis ou des contrepoids à l'influence à ses yeux néfaste de Levi. Il s'oppose à lui lors du congrès d'unification, rédige pourtant avec lui la lettre ouverte qui lui vaut de dures attaques de la part de Zinoviev, Boukharine, Béla Kun, poursuit sa réflexion sur le gauchisme en élaborant la théorie du front unique prolétarien.

A partir de février 1921, il devient difficile de comprendre son jeu politique. Il est nettement hostile aux initiatives gauchistes et scissionnistes prises par les délégués de l'exécutif à Livourne, mais bouleversé par le comportement de Levi, qu'il laisse s'écarter de la direction du parti et livrer passage à ses pires adversaires gauchistes. De Moscou, à la veille de l'action de mars, il s'emploie à « activer » le parti, mais critique avec précaution, dès qu'il en est informé, la forme d'« activation » qu'est l'action de mars inspirée par Kun. Dans la confusion qui prévaut pendant quelques mois au sein de la direction du parti russe et de l'Internationale, il semble être plutôt du côté des gauchistes russes — Lénine le lui reprochera —, mais un peu à la droite de Zinoviev, qui lui reprochera de l'avoir « trahi » dans le compromis conclu à la veille du congrès de Moscou avec Lénine et Trotsky — cependant que Lénine lui reproche alors d'avoir penché « trop à gauche ». Ses hésitations sont sensibles entre la conférence du parti russe et le congrès mondial lui-même où, finalement, c'est son comportement qui facilite la contre-offensive gauchiste des amendements présentés par Thalheimer et Terracini.

Après le 3° congrès mondial, il semble être un des éléments qui, à Moscou, veulent déterrer la hache de la guerre contre les centristes, et Lénine lui reproche une attaque publique contre Clara Zetkin. Il s'acharne contre Levi, puis contre Friesland, en des termes comparables à ceux de la gauche berlinoise. En fait, depuis février 1921, son attitude semble en contradiction avec tout ce que l'on sait de son tempérament politique, de son appréciation de la situation mondiale, de son pessimisme quant au rythme de la révolution mondiale : adversaire résolu des gauchistes, il semble brusquement les rallier pour ne les soutenir ensuite qu'à moitié. Peut-on expliquer ce tournant par des inquiétudes nées d'une situation internationale explosive, le danger d'une guerre qu'il voit menacer, comme le suggèrent ses lettres à la centrale ? N'a-t-il fait que chercher à éviter un conflit avec Zinoviev, manifestement muni d'un mandat en blanc de Lénine ? A-t-il simplement jugé possible et commode de profiter de la circonstance pour éliminer Levi, qu'il tenait pour peu sûr, sans pour autant renoncer à sa ligne ? Il faut, pour le moment, renoncer à éclairer l'énigme de cette période qui permet à bon droit de l'accuser de versatilité sinon d'opportunisme. Il est en tout cas difficile de suivre Schurer quand il voit, à la fin de 1921, surgir un « nouveau Radek » : c'est seulement l'ancien Radek qui resurgit après six mois de confusion, fidèle à ses analyses antérieures sur la lenteur du rythme révolutionnaire en Occident, la nécessité de la construction patiente d'un parti par la conquête des masses, celle d'une lutte permanente pour la construction du front unique ouvrier par la bataille autour de revendications économiques et de mots d'ordre « de transition ».

L'année 1922 le voit jouer un rôle particulièrement important sur la scène diplomatique, pour le compte du gouvernement soviétique, dans les conversations avec le général von Seeckt et le diplomate von Malzan, qui mènent à la conclusion du traité de Rapallo. Véritable représentant officieux du Kremlin en Allemagne, il s'identifie à certains égards avec une politique extérieure à laquelle l'Internationale, pour sa part, ne s'identifie pas. Au sein de cette Internationale, il est l'un de ceux qui s'attachent, dans le cadre de la stratégie du front unique ouvrier, à découvrir de « nouvelles voies » révolutionnaires, des mots d'ordre de transition, comme le « gouvernement ouvrier » dont il devient, sinon le père, du moins le parrain. A la différence de Zinoviev, il attache beaucoup d'importance à la victoire du fascisme en Italie, en tire des conclusions, qui apparaîtront au grand jour en 1923, sur les modalités nécessaires de l'action du prolétariat désormais placé concrètement, pour toute une période historique, devant l'alternative « socialisme ou fascisme », traduction moderne de l'ancien « socialisme ou barbarie » de Marx. Contrairement à ce que pense Schurer, les perspectives qu'il développe en 1923 ne constituent en rien l'abandon de ses analyses du rôle de l'aristocratie ouvrière comme agent de la bourgeoisie dans le mouvement ouvrier : pour lui, précisément en cette année et en Allemagne, la crise économique, détruisant les bases même de l'aristocratie ouvrière et unifiant par le bas les conditions de vie des travailleurs, rend possible la réunification politique de la classe sous le drapeau du communisme.

Nous avons également indiqué combien nous paraissait erronée l'interprétation traditionnelle de la « ligne Schlageter », défendue par Radek, comme une tentative de ressusciter le « national-bolchevisme », ou même, comme l'écrit Schurer, comme la preuve d'un « intérêt nouveau pour le nationalisme en tant que facteur révolutionnaire potentiel » [6]. Le souci de Radek, qui tient la conquête de la majorité de la classe ouvrière pour virtuellement achevée, est en effet de priver le nationalisme contre-révolutionnaire, le nazisme, de sa base de masse, la petite bourgeoisie exaspérée par la crise économique et sociale et l'humiliation nationale. Schlageter, combattant de la contre-révolution, mérite l'admiration des révolutionnaires pour son courage et son esprit de sacrifice, mais il n'est, comme le dit Radek, que le « pèlerin du néant », tandis que les communistes sont ceux de l'avenir.

Une nouvelle contradiction apparaît cependant au cours de l'année 1923 dans le comportement politique de Radek. Alors que, pendant toute la première partie de 1923, très exactement jusqu'à la grève sauvage qui balaie en août le gouvernement Cuno, il combat fermement toutes les impatiences et impulsions gauchistes dans le K.P.D., prenant pratiquement seul la responsabilité de renoncer à braver l'interdiction de la manifestation de rues du 29 juillet, il se rallie apparemment sans discuter à la thèse de Trotsky selon laquelle il faut préparer l'insurrection, et en fait lui-même la proposition au bureau politique du 23 août. Là aussi, il faut renoncer à donner aujourd'hui, dans l'état de la documentation, une réponse précise. L'influence personnelle de Trotsky sur lui a-t-elle joué suffisamment pour le convaincre de la nécessité de prendre un virage en raison d'une situation nouvelle ? A-t-il accepté, eu égard à ses expériences antérieures, de réviser une opinion qu'il ne s'était pas formée sur place ? A-t-il, comme peut-être en 1921, tu ses convictions réelles, refoulé ses propres impulsions, par manque de certitude ou de confiance en son propre jugement, ou au contraire, par opportunisme, pour suivre le courant dominant dans les sommets ? A-t-il réellement, comme le suggère Schurer, agi et parlé contrairement à son propre jugement qu'il savait sûr ? Le problème est posé.

Il ne peut être abordé en tout cas sans tenir compte du fait que les dirigeants allemands — Brandler, en particulier — ont eu la même attitude, taisant leurs réticences ou leurs hésitations, alimentant même parfois avec complaisance les illusions de leurs camarades. C'est en tout cas ce que Radek suggère quand il dit à l'exécutif que le fond du problème est que, « excellent parti ouvrier », le parti allemand n'est pas encore un parti communiste, et que le tournant d'août a été pris trop tard, quand il souligne également que les communistes allemands n'ont pas mesuré à quelle profondeur de passivité l'effondrement de la social-démocratie avait entraîné la masse des travailleurs.

Radek n'était pas à Chemnitz quand a été prise la décision de renoncer à l'insurrection. Mais il l'a approuvée après coup, prenant, comme le lui demandait Brandler, toutes ses responsabilités. Et cette fois, non seulement il ne cherche pas à esquiver le heurt avec ses camarades de l'exécutif et les dirigeants du P.C. russe, mais, au contraire, le provoque délibérément. Il se défend pied à pied, avec beaucoup de fermeté, devant l'exécutif élargi où il fait figure d'accusé.

C'est seulement au tout dernier moment, et pour respecter, dit-il, la tradition, qu'il cède, se rallie à la résolution qui fait de Brandler et de lui-même les boucs émissaires de la défaite de 1923.

Les qualités intellectuelles de Radek sont indiscutables, son courage devant l'ennemi de classe, en prison ou dans l'illégalité, ne peut être mise en cause. Mais son courage politique au sein de son parti est plus discutable. Brillant, efficace, persévérant lorsque la ligne politique est claire, lorsqu'il sent ses arrières assurés, soit par l'accord général, soit par la solidité de la position de ceux dont il est l'interprète, il manifeste en effet les plus grandes hésitations, sous la forme de virages impressionnants, dès que le terrain cesse d'être sûr, dès que les conflits font rage au sommet de l'Internationale ou du parti russe, dès qu'il s'agit de créer du neuf à travers une dure bataille politique. Interprète, vulgarisateur si l'on veut, commentateur étincelant d'une pensée politique dont il n'est pas le créateur, il manifeste de l'incertitude dès que la responsabilité de l'orientation — et surtout de la réorientation — repose sur ses propres initiatives. Capable d'assurer l'application intelligente d'une ligne politique fixée par l'Internationale, il est apte à diriger le parti allemand « par délégation » dans les périodes sans problèmes politiques aigus, mais pas en période de crise, où un dirigeant politique à part entière doit assumer toutes les responsabilités, dont celle de se battre dans son parti pour ce qu'il pense être la ligne juste.

Quinze ans plus tard, au lendemain d'un grand procès public à Moscou où l'accusé Karl Radek avait exécuté face au procureur Vychinsky un extraordinaire numéro d'accusateur et de compère, Trotsky devait porter sur lui un jugement sévère, mais qui donne sans doute le nécessaire correctif du panégyrique de Wilhelm Herzog :

« Radek (...) n'est qu'un journaliste. Il a toutes les brillantes qualités de cette sorte d'hommes, et aussi tous ses défauts, Son instruction est plutôt celle d'un grand liseur, La connaissance du mouvement ouvrier polonais, la participation, pendant de longues années, au mouvement social-démocrate allemand, la lecture attentive de la presse, principalement anglaise et américaine, ont élargi ses horizons, conféré une grande mobilité à sa pensée, armée d'un nombre infini d'exemples, de comparaisons et, en fin de compte, d'anecdotes. Mais ce que Lassalle appelait « la force physique de l'intellect » lui fait défaut. Dans les divers groupements politiques, Radek fut plutôt un hôte qu'un véritable militant. Sa pensée est trop mobile et trop impulsive pour une action systématique. Ses articles apprennent beaucoup, ses paradoxes peuvent présenter une question sous un jour imprévu, mais il ne fut jamais une personnalité politique » [7].

En définitive, l'homme que l'Internationale communiste put offrir de 1919 à 1923, comme mentor politique au parti allemand celui sur qui reposait la mission historique de forger en Allemagne une direction révolutionnaire formée d'hommes capable de s'orienter dans les problèmes de stratégie et de tactique révolutionnaire, manquait des qualités nécessaires. Il ne pouvait donner aux cadres du K.P.D. ce qui lui manquait : la sûreté politique profonde et reposant sur une analyse perpétuellement remise en cause en fonction des développements de la situation, la continuité dans l'action et la fermeté dans la défense de ses opinions, l'attachement aux principes et le refus du dogmatisme. Sous l'égide de cet homme, et malgré ses efforts conscients, les dirigeants allemands étaient restés mineurs.


Notes

[1] Wilhelm Herzog, « Russisches Norizbuch », Das Forum, 4° a., n° 11, août 1920, pp. 805-807.

[2] H. Schurer, « Radek and the German Revolution », Survey, n° 53, octobre 1964, p. 62.

[3] Trotsky, Ma Vie, t. II, p. 94.

[4] Schurer, op. cit., p. 63.

[5] C. Zetkin, Souvenirs ... , pp. 25-26.

[6] Schurer, op. cit., p. 65.

[7] Trotsky, Les Crimes de Staline, pp. 137-138.


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